Le Bal masqué. Acte III, scène vi
joDCtures les plus pénibles, mais je ne puis pas prendre mon parti de ce malheur. J'ai devant les yeux le fort de ma fille, ma propre réputation, et le chagrin que ma femme va pour surprendre de l'affaire, puisque c'est surtout elle qui avait fait ce mariage. Tout cela n'est rieii, auprès de la scène que je m'en vais avoir avec ce bourru fieffé de Jeronimus, qui ne manquera pas, par-dessus le marché, de décharger sa colère et sa bile sur moi. Il faut que je voie un peu comment je vais lui tourner la nouvelle. (Il va et vient d'un côté de la scène.)
Jeronimus {arrivant de Vautre côté). Ah I malheureux, misérable que je suis I Plût au ciel que ma femme n'eût mis au monde qu'une quenouille au lieu de ce fils qui me cause tant de soucis dans ma vieillesse 1 Je lui ai donné du temps pour réfléchir, dans l'espérance que, de même qae cette maladie l'a .pris subitement, elle le quitterait subitement aussi; mais maintenant je trouve encore chez lui plus d'opiniâtreté qu*auparavant. Qu'est-ce que va dire le bon seigneur Léonard, quand je vais lui apporter une nouvelle aussi désagréable?
Léonard. Plus je cherche le moyen de bien tourner la chose, plus mon embarras augmente.
Jeronimus. Le seigneur Léonard va peut-être croire que c'est une mauvaise plaisanterie que je lui fais.
Léonard. Si seulement le seigneur Jeronimus était un homme avec qui on pût parler comme avec tous les autres : s.'il n'était pas si violent, si brusque !
Jeronimus. Âh! s'il m'en garde rancune, ce sera bien injuste de sa part.
Léonard. La connaisance que j'ai de son humeur me fait trembler et frissonner de tout mon corps.
Jeronimus. J*ai parbleu 1 déjà assez d'ennuis, sans qu'il vienne encore en augmenter le fardeau.
Léonard. C'est pour cela que je me demande si je vais me risquer à lui parler à lui-même.
Jeronimus. Ma femme et toute la maison lui attesteront mon innocence, mais je crains bien que cela ne serve de rien.
Léonard. J'ai grand'peur que, dans le premier feu de sa
colère, il ne s'emporte jusqu'à me dire quelque chose où mon honneur se trouvera blessé.
Jeronimds. Je puis bien excuser le pauvre homma, s'il ne veut pas entendre raison ; c'est après tout sa fille imique qui s'est compromise de la sorte.
Léonard. Je dois m'armer de mon plus grand calme, et songer que tout ce qu'il dira et fera contre moi ne provient que d'un légitime emportement.
Jeronimus. S*il m'appelle coquin ou fourbe, je lui répondrai : < Cher seigneur Léonard, je n'ai pas un mot à dire là contre. »
Léonard. Je veux tomber à genoux, et par mes sanglots, par mes larmes, obtenir qu'il me pardonne, s'il se peut.
Jeronimus. Il faut que j'aille sur-le-champ lui tout découvrir, car plus je me tairai, et plus il me soupçonnera moimême.
Léonard. Courage, Léonard, il faut y aller, le secret ne saurait se garder plus longtemps. (Ils se rencontrent tous deux, reculent tout effrayés, et restent quelque temps sans parler. Léonard rompt le silence d'une voix larmoyante,) Seigneur Jeronimus?
Jeronimus {de même). Seigneur Léonard I
Léonard. Pourquoi me singez-vous?
Jeronimus. Pourquoi me singez-vous vous-même?
Léonard. J'ai honte vraiment de vous regarder.
Jeronimus. Je suis tout aussi confus de vous voir.
Léonard. Je n'ai plus le droit de vous appeler mon compère*.
Jeronimus. Vous avez bien raison de ne pas le faire.
Léonard. Est-ce que vous auriez déjà eu connaissance de la chose?
Jeronimus. Que trop tôt, pour mon malheur !
Léonard. Ma fille est comme si elle était folle.
1. Holberg ditSt?oflfer.MaiftSt>oflf«r, comme Schwager, en allemand, ne signifie pas nécessairement beau-frère; ce n*est très-souvent qu'un simple nom d'amiliô.
3Î2 CHAPmHB IV.
Jeronimus. Mon fils est dans un état tel que toutes les remontrances du monde ne font rien sur lui.
Leonaad. Ne suis-je pas bien à piaindre, seigneur Jeronimus?
Jeronimus. N'est-ce pas moi qui suis le plus à plaindre dans tout ceci, seigneur Léonard?
Léonard. Non pas, c'est moi qui en ai le plus de chagrin. Ne suis-je pas son père?
Jeronimus. N'est-il pas mon fils?
Léonard. Ne vous raillez point de moi^ s^gaeur J^onimus. Qu'y puis-je faire?
Jeronimus. Ne vous moquez point de moi, monsieur Léonard. Je suis fort innocent.
Léonard. Est-ce que vous seriez homma à ne pas m'en vouloir?
Jeronimus. Se pourrait-il que vous n'y voyiez pas une mauvaise plaisanterie de ma part?
Léonard (s' agenouillant). Me voici à genoux, pour vous demander, tout en larmes, de me pardonner.
Jeronimus (s'agenouillani). Me voicî aussi à genoux, pour implorer votre pardon.
Léonard. J'espère bien pourtant que nous trouverons quelque moyen de prévenir ce malheur.
Jeronimus. L'autorité d'un père est après tout considérable.
Léonard. Ma fille est dans un état pitoyid>le 1
Jeronimus. Elle n'a pas sujet de se réjouir, la pauvre enfant 1
Léonard. Que le diable puisse remporter, la carogne! Elle a morbleu! sujet de rougir d'elle-même.
Jeronimus. Voilà ce que je ne comprends point. La honte n'est point du tout pour elle, mais bien pour mon pendard de fils qui veut rompre stm engagement de la façon que vous savez.
Léonard {se relevant). Que veut dire ceci? Je suis venu ici vous faire des excuses, à cause de ma fille qui s'est mis un nouvel a:mour en tête.
Jeronimus {se relevant aussi). Qu'est-ce donc à dire? Je suis
DU STYLE. 3i3
venu ici vous faire des excuses, au sujet de mou fils cpii veut rompre sou engagemeat.
Léonard. Votre fils veut aussi rompre son engagement? *
Jeronimus. Et votre fille prétend de même manquer au sien?
Léonard. H faut que nous nous entendions mal tous deux, seigneur Jeronimus?
Jeronimus. C'est aussi ce que je crois, seigneur Léonard.
LsoNARD. Expliquons-nous donc un peu plus clairement tous les deux. Pourquoi vous étes-vons mis à genoux devant moi en me demandant pardon?
Jeronimus. Parce que je redoutais votre colère. Mais pourquoi vous être aussi mis à genoux et avoir pleuré devant moi?
Léonard. Parce que j'appréhendais que vous ne vinssiez à répandre votre bile sur moi, tout innocent que je sois dans cette affaire^i.
Jeronimus. Jusqu'à présent, je n'en suis pas plus avancé.
Léonard. Je crains bien, ma foi, de ne pas l'être davantage.
Jeronimus. Vous dites que vous êtes venu pour me faire des excases à cause de votre fille, qui veut rompre son engagement. Mais c'est mon fils qui prétend manquer au sien.
Léonard. Vous dites que vous êtes arrivé ici pour me faire des excuses au sujet de votre fils. Mais c'est précisément ma fille qui prétend rompre.
Jeronimus. Non point, monsieur, vous faites erreur. C'est bien mon fils.
Léonard. L'erreur est de votre côté, seigneur Jeronimus. C'est positivement ma fille.
Jeronimus. Je viens à l'instant de quitter mon fils, et voici quels furent ses derniers mots : Mon cœur s'est épris d'une autre, et je suis bien décidé à mourir plutôt que d'épouser Leonora, la fille du seigneur Léonard.
Léonard. Il n'y a aussi qu'un instant qne j'ai quitté ma fille, et voici ses dernières paroles : Un jeune étranger s'est si bien emparé de mon cœur, que je suis résolue à quitter plutôt la vie qu'à me laisser contraindre de prendre Léandre, le fils du seigneur Jeronimus^ Que je sois confondu sur l'heure.
si ce n'est pas là ce qu'elle m'a dit !
Jeronimus. Que je sois changé à l'instant en loup-garou, si j'en ai menti 1
LfiONARD. Mais à quelle occasion cette belle fantaisie est-elle venue à votre fils?
Jeronimus. C'est hier soir, au bal masqué, qu'il s'est amouraché de la sorte ?
Léonard. C'est justement aussi là le cas de ma fille ?
Jeronimus. De cette façon, nous n'avons pas besoin de nous faire tant de révérences.
Léonard. C'est aussi mon avis.
Jeronimus. Je retire toutes mes politesses.
Léonard. Et moi, les miennes.
Jeronimus. Mais, seigneur Léonard, si nos enfants veulent faire des folies, est-ce que nous les laisserons faire?
Léonard. J*ai dans l'idée de contraindre ma fille à ce mariage.
Jeronimus. J'ai aussi dans l'idée de brider un peu mon fils.
Léonard. Ma foi, je vous appellerai mon compère, tout comme autrefois.
Jeronimus. Et je ne veux plus, moi aussi, vous nommer autrement.
IL Nous venons de voir Molière et Holberg s'évertuanl à tirer l'eflet comique du mouvement général de chaque scène. Il nous reste à descendre d'un degré de plus dans la minutie nécessaire de notre parallèle, et à étudier chez no» deux poètes la préparation des effets comiques, non plus dans des scènes entières, mais bien seulement dans des bouts de scènes, non plus dans l'enchaînement des idées, mais bien dans les détails du dialogue. Ces paillettes du style sont à proprement parler ce qu'on pourrait nommer la plaisanterie comique. Brusques démentis donnés à soimême, naïvetés dont on n'a pas conscience, détours ingénieux, bons mots, réflexions bizarres, hyperboles gros-
sières offertes à Tavi de crédulité de la niaiserie, associations d'idées imprévues et forcées, anecdotes piquantes produites à titre d'exemple ou de preuve, tentatives de démonstrations bouffonnes et inachevées, contrefaçon dérisoire de la manière de penser ou de parler d'un autre, allusions aux événements ou aux personnages politiques du jour, tels sont en abrégé les plus ordinaires éléments de cet Vt secondaire et comme la menue monnaie du dialogue comique sur tous les théâtres du monde. On conçoit facilement qu'en présence d'une pareille variété de formes nous devions renoncer plus que jamais à la prétention d'un classement méthodique. Nous aurions mauvaise grâce à vouloir conscienscieusement ranger dans un ordre savant ces flèches légères, faites de tout bois pour être lancées à Timproviste. Prenons donc un peu comme elles nous viendront les plus remarquables et les moins vieilles parmi les plaisanteries familières à Molière et à Holberg.
Mais, auparavant, qu'on me permette de fixer le caractère général de ces libres saillies chez le poète français et chez le poète danois. Il y a chez eux une extrême rareté de plaisanteries de mots. Il suffit qu'on ait lu quelques pages de Plante ou de Térence, de Calderon ou de Shakspeare, pour bien comprendre ce dont j'entends parler ici. Ce sont ces remarques ingénieuses sur les expressions employées, ces raffinements et ces subtilités à propos d'un verbe ou d'un substantif dont le caprice d'un auditeur prétend tirer à tout prix des conséquences extravagantes et des rapprochements baroques, ces interprétations fantasques, ces corollaires plaisants qu'on rencontre à chaque instant dans la comédie de Rome et surtout dans celle de la Renaissance. Là, le moindre mot tombé par hasard dans la conversation devient le point de départ des digressions les plus amusantes, parfois le texte et le prétexte des pointes les plus galantes, toujours la pierre de touche de l'esprit de chacun.
a26 CHAPITRE IV.
Tous ces badinagea, en aomipe, ont pour source bien moins le tact du ridicule qu'une naturelle yiyacilé d'esprit et d'imagination. Une simple et véhémente envie de rire de tout, et au besoin même de rien, voilà le vrai mystère de cette hilarité facile et continue. Avec Molière au contraire, Molière l'ennemi des précieuses, la simplicité du langage et de la pensée était le premier des devoirs littéraires. Il eût été inconséquent et presque ridicule lui-même, si à son tour il eût mis dans les mots l'art de plaisanter. Aussi est-ce tout au plus si dans ses premières pièces on peut découvrir çà et là quelques traces de jeux de mots^ Mais, une fois la période des essais et des imitation? dépassée, nous ne retrouvons plus chez lui ni ces cliquetis de sons analogues ni ces associations bizarres d'idées. Bien loin de mettre la plaisanterie au servie^ du paradoxe et de la tirer de la seule disposition de notre esprit à la gaieté, il tourne la plaisanterie contre le paradoxe et la tire du sens très-délicat et tout particulier que nous avons tous, en France, du ridicule. De là chez lui cette énergie parfois poussée jusqu'à la violence, cette rudesse et cette vigueur du trait comique, sous lequel on sent toujours plus ou moins percer un argument. Ce ne sont plus seulement des fusées d'esprit, ce sont surtout des accès de raison que ces horsd'œuvre agréables de la causerie courante, et au lieu d'une ivresse légère de folie souriante, c'est une vérité amusante et un enseignement indirect qui nous provoquent au rire. On va reconnaître plus d'une fois dans le thé&tre de Holberg cette plaisanterie nouvelle inaugurée par Molière, et qui, presque toujours provenant d*un fait et mise en action, remplace en définitive les jeux de mots par de véritables jeux de scène.
1. C'est mon homme; ou plutôt, c'est celui de ma femme. Sganareile, scène iz.
L'un des effets comiques les plus assurés de faire rire au théâtres c'est une coBtradiction subite et violente de caractère^ un brusque démenti infligé aux principes et aux paroles par la conduite. Ces soudaines laélaaiorphoses pourraient tout naturellement se subdiviser à peu près en autant d'espèces que le cœur humain peut contenir de genres de lâchetés ou d'hypocrisies. Au lieu de montrer le flatteur qui tout d'un coup se transforme en calomniateur, ou réciproquement la diffamation se changeant en un clin d'oeil en adulation, j'aime mieux ici prendre un de ces faux braves que la comédie se plaît de temps en temps à jeter dans un subit et court effroi de poltronnerie, parce que nous allons prendre sur le fait la commune méthode de grossissement et d'exagération appliquée par Molière, et d'après lui par Holberg, aux scènes qu'ils imitent de la comédie latine. Ouvrez, par exemple, d'un côté le Phormio^, à Tendroit où Antiphon s'enfuit à l'approche de son père, et de l'autre, les Fourberies deScapin^y à l'endroit où Octave se sauve également à toutes jambes sur la seule nouvelle que son père vient. La situçition est bien la même. D'où vient que l'efftt produit çst tout différent? C'est que l'Antiphane de Térence ne se fait pas un instant illusion sur sa pusillanimité morale, tandis que l'Octave de Molière, par un renchérissement fort industrieux du poète, prend le soin de dire tout haut « qu*il a plus de résolution maintenant et qu'il va répondre fermement. » Nous allons voir à présent, dans un cas analogue, Holberg chercher par le même procédé à accroître aussi le plus possible la vivacité de notre surprise. Térence, dans VEunuque, nous montre Thrason essayantd'intimider Chrêmes, puis bientôt hésitant, prenant l'avis de son parasite, et en fin de compte couvrant sa re-