Ulysie d/ Ithaque. Acte n, scène ii
2. Cette plaisanterie defiendra moins obscure qnand où saura qu'à Copenhague la prison pour dettes est dans Thôtel de ville même , et que le prisonnier y reçoit 24 skiUings (2 marks) par jour.
Ghilian. C'est justement aassi de même qne cela se fait chez nous. Mais vos femmes tiennent-elles bien leur maison?
Le Troyen. Elles tiennent assez bien leur maison,, mais le malheur, c'est que leur maison ne suffit pas pour les tenir. Toutefois, on leur doit cette justice de convenir qu'elles ne sortent guère ayant dix heures du matin.
Ghilun. Exactement comme chez nous. Les rues sont-elles au moins un peu propres chez vous ?
Le Troyen. Oui, au mois de juillet, il n'y a pas à s'en plaindre.. Seulement, le reste de l'année on peut à peine sortir sans courir la chance de se noyer dans la boue. Mais cela ne dure que onze mois par an, et ils sont bientôt passés. S'il était possible de prendre quelque mesure qui empêchât la pluie de tomber, alors je défierais bien une autre ville d'être aussi propre que la nôtre.
L'un des ridicules que Molière a le plus souvent infligés à la fausse science et aux faux savants, c'est la manie des discours et des raisonnements emphatiques. Nous avons tous ri de Thomas Diafoirus se troublant à la suite de sa méprise et balbutiant tout de travers son compliment; de Gros-René s'essoufflant pour démontrer à son maître Éraste que les femmes ne valent pas le diable ; de Sganarelle suant enfin également sang et eau pour faire comprendre scientifiquement à don Juan que le corps humain est une chose admirable. Rien n'est plus piquant en effet que l'avortement d'un long et pénible raisonnement ou d'une période sonore et majestueuse, puisqu'il trahit une grande ambition de philosophie ou de rhétorique à côté d'une grande impuissance d'esprit ou de parole. Rien n'est aussi plus fréquent chez Holbérg que de voir quelque ignorant s'engager, avec toute la présomption d'une sottise qui n'a pas conscience d'elle-même, dans la pompe ou la méthode de quelque grand discours, et bientôt pris au piège de sa
propre dialectique ou de sa fausse éloquence. Je pourrais, dans les Invis^Us^ montrer Arlequin s'arrêtant tout court, juste au moment de tomber dans le vaste océan de la mythologie et de s'y noyer, selon toute vraisemblance. Je prendrai de préférence dans la Chambre de Noël l'exorde d'une tirade imprudemment ébauojiée par le maître d'école. Il est vrai qu'on interrompt par charité Texorde dès son commencement. Il n'en est pas moins clair que l'orateur n'aurait jamais pu aller bien loin danâ ce réseau compliqué de phrases incidentes. Les enfants de Jeronimus, après avoir reçu leurs jouets, demandent à grands cris à leur père le reste des divertissements en usage la veille de Noël.
Jeronimus* (aiuv enfants). Demandez seulement à votre maître si cela lui paraît utile. Qu'en dites- vous, monsieur le précepteur ?
Le maître d'école. Pline, l'un des hommes les plus habiles et les plus fins parmi les grands propriétaires de Rome, parle très-ingénieusement des jeux et des divertissements quand il dit : anima fulturis corporis nititur^ et dans un autre endroit : graves seriosque mores lucibus, jocisque distinguere identidem soleo, c'est-à-dire je mets parfois, dans l'intérêt de la santé de mon corps m^am gravitatem, ainsi que ma sagesse, de côté pour me livrer aux jeux de l'enfance.
Pernille. Voilà un homme qui parle comme un ange.
Le maître d'école. Or donc, puisqu'un grand propriétaire aussi considéré dans Rome a jugé cela nécessaire, convenable en soi et pour lui-même, combien plus nécessaire et convenable cela n'est-il pas pour nous autres à iEbeltoft î Moi-même j'ajouterai que, puisque les nixes et autres créatures vivant sous la terre passent les jours de grande fête à gémir et hurler, nous sommes tenus, pour faire voir que nous avons part à ces mêmes fêtes, de nous réjouir et de nous amuser; car
lia Chambre de Noël. Scène xn.
de même que l'oiseau appelé phénix, et qu'on trouve en Arabie, vit mille ans dans la solitude, et se brûle lui-même aussitôt qu'il a donné le jour à un petit, parce qu'il ne saurait vivre dans la société et le commerce d'autres individus de son espèce, nous devons, au contraire, nous autres hommes, pour faire voir que nous n'avons aucune affinité avec ces misérables bêtes, avoir de la société et des divertissements. "AvOpto-Troç, dit Aristote, Icrrl Çwov TcoXtTixov, c'est-à-dire homo est animal socich bik, et c'est pourquoi, de même que l'oiseau de paradis....
Jeronimus. Assez, assez, monsieur le précepteur. Je vois bien qu'il faut vous rendre les armes.
Arracher un secret aux gens sans qu'ils s'en aperçoivent ou sans qu'ils le veuillent, en profitant soit de leur sottise, soit de leur frayeur, est encore un jeu de scène que je ne trouve pas dans Plaute et qui revient souvent dans Molière. C'est par une double peur, celle des verges et celle de son petit doigt, qu'Argan fait parler la petite Louison. C'est encore par peur et l'épée à la main que Léandre obtient de Scapin une foule d'aveux inattendus. Dans le Bal masque de Holberg il existe une scène tout à fait analogue à celle des Fourberies de Scapin à laquelle je fais allusion, où Arv poursuivi et bâtonné par un faux spectre se reconnaît coupable d'une foule de méfaits ignorés jusqu'alors. Je trouve toutefois plus comique la scène de l'Avare où maître Jacques se fait décrire trait pour trait par Harpagon lui-même la cassette qu'il dit avoir vue, ou bien celle où Éraste se fait donner un à un par M. de Pourceaugnac tous les renseignements qu'il lui faut sur la ville de Limoges et sur ses notables. Un homme eii effet est toujours bien plus divertissant quand il fait une sottise par manque de réflexion que quand il fait une faute sous l'empire d*une menace. Je connais dans Holberg deux passages calqués sur ce modèle. L'un est dans Sorcellerie, l'autre, dans Jean de France. Je donnerai ici le second.
i^spEN^ N'est-ce point vous, monsieur, qui revîntes récemment de Paris ?
Jean*. Oui, monsieur.
^SPEN. Qui y fîtes un séjour de quinze semaines?
Jean. Oui, monsieur,
iEsPEN. Qui y logeâtes dans ce quartier;... Gomment se nomme-t-il donc maintenant? J'ai le nom sur la langue.
Jean. Faubourg Saint-Germain.
iEsPEN. Oui, c'est bien ce que je voulais dire. Et dans cette rue qui est si tortueuse.
Jean. Non point, c'est une rue toute droite.
iËsPEN. Oui, sans doute, la rue est toute droite ; mais quand on est au bout, il faut se détourner pour prendre la suivante. Il me semble, du moins, que ma maîtresse m'a parlé de quelque chose de la sorte. Et cette rue s'appelait....
Jean. La rue de Seine.
iEsPEN. Oui, ma foi, c'est cela même. Monsieur doit avoir aussi à son service un gentil et excellent garçon qui se nomme Pierre.
Il ne manque pas de scènes dans la comédie latine où un personnage, prévoyant une situation difficile, s'exerce à l'avance à bien tenir son rôle, et nous donne, dans une répétition solitaire, la représentation de l'entrevue qui l'embarrasse. Tel est le cas du Sosie de Plaute. Mais pour peu que vous rapprochiez ce Sosie de Plaute du Sosie de Molière, vous verrez tout de suite que le premier ne parle jamais en son propre nom et ne se répond point à lui môme, tandis que le second, poussant plus loin l'illusion de la scène qu'il simule, se charge à la fois des demandes et des réponses, et, de Sosie qui raconte, se transforme sans cesse en Alcmène qui interroge. Au lieu d'un monologue ordinaire, nous avons donc là un monologue dialogué. Nous pourrions