‹ Holberg considéré comme imitateur de MolièreChapitre 76 sur 78 · Sorcellerie (Hexerie). Acte II, scène v · texte numérisé non relu

Sorcellerie (Hexerie). Acte II, scène v

et vous le mangerez le troisième jour. Dans l'intervalle et pendant les trois jours, il faudra de plus vous abstenir de toute autre chose. Si après cela, vos cauchemars ne cessent pas, je vous rendrai votre argent.

Je n'irai pas plus loin dans cette étude comparée des menus ressorts du style de Molière et de Holberg. Un mot seulement encore sur ce qui est le style dans le sens étroit du mot. Il faudrait de toute évidence une étude approfondie des finesses et de l'histoire du danois pour pouvoir discerner en quoi la langue particulière à notre poêle diffère de celle qu'on parlait généralement de son temps. Il serait donc tout à fait impertinent à un étranger de vouloir s'ériger juge en si délicate matière. Qu'il me suffise par conséquent, tout en me déclarant incompétent, de constater que l'analogie purement philologique, que je dois renoncer à poursuivre, est très-réelle. Certes, il ne faut point attendre de la phrase de Holberg cette ampleur un peu solennelle, ce développement périodique, ces grands airs que prend si volontiers et si naturellement la phrase de Molière. Holberg ne s'entend pas à m^ier la parole comme le pouvait faire un duc et pair causant avec quelque marquis le long des hautes charmilles de Versailles. Il est sobre jusqu'à la sécheresse, dit les choses tout d'un coup, avec une simplicité extrême, à la manière de tout le monde, et devient parfois presque brutal à force d'être bref. Tout cela n'empêche point les gallicismes d'abonder dans son style. Une encyclopédie allemande fort justement célèbre chez nos voisins et que j'ai déjà eu l'occasion de citer, celle de MM. Ersch et Grueber, est la première à déclarer que bien des tournures de phrases dans Holberg sonnent un peu étrangement à des oreilles danoises et trahiraient à l'œil exercé d'un linguiste l'influence de la France. Il suffit au reste d'ouvrir n'importe quelle comédie de Holberg pour y re-

connaître une profusion inattendue de mots français. L'excessif développement que n'eût pas manqué de prendre un catalogue de ces racines françaises a dû me faire abandonner tout projet d'en dresser ^n*. Resterait d'ailleurs à déterminer, parmi tous ces tours et ces mots d'origine française, la part propre et bien certaine de Molière. Or ce travail ne me pardft pas seulement un peu ingrat, il me paraît surtout ne pouvoir manquer d'être bien conjectural, et je laisse volontiers à un philologue de profession le soin de fournir cette preuve nouvelle de l'imitation de Holberg.

1. Je cite, à titre d'exemple : V verbes : manqueré at, manquer de; entretenerej entretenir; altérerez bouleverser; piquerare sig^ se piquer; condolere, faire des compliments de condoléance; recommandere sig, prendre congé; charnière, charmer; 2** substantifs : hassesse^ taille, intriguey jalousie, flatterie, hahiletet, modestighed; 3" adjectifs ; capàbel, curiôshj menageerlig.

G^IJL)

CHAPITBE V.

CE qu'il faut conclure de cette étude.

Par des preuves à priori et un examen in exiemo, je crois avoir démontré que Holberg a imité Molière et montré en quoi il Ta imité. Ma tâche est dès à présent accomplie. Je voudrais seulement, pour finir, rassembler en un résumé rapide les principales idées éparses dans cette discussion et signaler le regain considérable d'influence dont Molière a été redevable à Holberg. J'ai tâché d'établir un fait. J'achèverai d'en bien définir le caractère et j'essayerai d'en mesurer la portée.

I. On se méprend assez souvent, dans la langue usuelle, sur le sens exact du mot imitation. Lorsque, par exemple, nous lisons l'une à la suite de l'autre soit Ylphigénie en Au* lide d'Euripide et celle de Racine, soit VIphigénie en Tauride du même poëte et celle de Gœthe, le mot imitation nous arrive instinctivement sur les lèvres, et notre esprit s'arrête involontairement à cette pensée que Racine et Gœthe ont imité le poëte grec, parce que l'un nous a intéressé de

nouveau au péril d'iphigénie en Aulide et que l'autre nous a peint une seconde fois Texil d'iphigénie en Tauride. Y at-il cependanien réalité dans les pièces de Racine et de Gœthe les traces d'une imitation véritable, et cette qualification d'imitateurs, qui leur est si souvent appliquée, n'a-t-elle pas en réalité quelque chose d'impropre? Qu'ont-ils pris en définitive à la tragédie grecque? Une légende tombée dans le domaine public de la mythologie antique et l'idée d'accommoder une partie de cette légende aux exigences du genre dramatique. Je ne vois guère au delà une analogie bien notable , une ressemblance vraiment directe. L'Iphigénie de Racine n'est pas grecque, etl'Iphigénie de Goethe est éminemment chrétienne. Le poète français a répandu sur toute sa pièce un ton un peu uniforme d'élégante tendresse ; le poète allemand a donné à la sienne la continuité et le charme d'une sérénité tout idéale. Ce qui donc pourrait seulement chez eux rappeler Euripide et la Grèce, ce n'est que la matière première et informe de leur œuvre, le cadre de l'action, le nom de ses personnages, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus apparent, mais aussi de moins important. Tout le reste, ou, en d'autres termes, les sentiments et les pensées, appartient sans conteste à Racine et à Gœthe. Estait donc bien juste de dire qu'ils ont imité? Ne serait-il pas au contraire plus naturel et plus vrai de dire qu'ils ont changé, refait, transformé? Quel autre rôle leur restait-il à prendre, en effet, du moment où ils n'entendaient point borner leur tâche à l'élégance d'un fidèle travail de traduction, sinon de chercher à appliquer à une fable ancienne un art nouveau et à renouveler par la psychologie une situation connue ? Qu'on ne s'y laisse donc pas tromper. Dans tous les cas analogues à celui de Racine et de Gœthe, il y a bien moins imitation qu'émulation de poëteàpoëte, car il ne suffit pas delutter contre celui qu'on imite, il le faut encore vaincre. Et à supposer même que l'obligation de mieux faire ne soit

point implicitement imposée à toute tentative de ce genre, on ne saurait disconvenir du moins que l'obligation de faire autrement y est d'une rigueur absolue, et que tout écrivain qui emprunte un sujet déjà traité s'engage par cela même à un eflfort exceptionnel d'imagination et de perfectionnement.

Quelle est donc l'imitation véritable, et à quels signes caractéristiques la distinguer de cette apparente et fausse imitation? A mon sens, rien de plus aisé. L'imitateur réelle-^ ment digne de ce nom, ce n'est point celui qui reprend une donnée à un autre, c'est celui qui prend à un autre son propre génie, sa méthode spéciale, son originalité d'artiste. C'est celui qui se refait l'esprit à l'image d'un esprit supérieur au sien, qui se déprend de lui-môme pour s'incarner dans le grand homme qu'il admire et qu'il se propose de continuer. Il n'est nul besoin, je pense, de faire ressortir tout ce qu'a de général et d'essentiel la prétention seule d'une imitation de cette nature. Ici vraiment il s'agit de surprendre à sa source môme, dans ses secrets les plus cachés, pour se l'assimiler ensuite, la puissance intellectuelle d'un homme qui 'sera le plus souvent un homme d'élite. Il s'agit de lui enlever le meilleur de lui-môme, de lui dérober son tour d'esprit, son bagage d'idées, les habitudes de son style* tout ce qui le distingue des autres et l'a élevé au-dessus d'eux. Il s'agit en un mot de tirer d'un prédécesseur ou môme d'un contemporain le parti que Holberg a su tirer de Molière. Le parallèle prolongé que nous avons fait de leur théâtre n'a jamais eu en effet pour but que de mettre en lumière cette double conclusion : autant Holberg est nouveau dans les sujets qu'il choisit, autant par la manière dont il les traite il semble ne plus être qu'un Molière junior et minor tout à la fois, raillant à la française des ridicules danois et se servant contre les sottises ou les torts de ses compatriotes d'une dialectique

comique inventée par un étranger. II y a donc tout lieu de reconnaître en lui, et sans la moindre hésitation, un imitateur au premier chef, et de considérer son théâtre comme une sorte d'appendice du théâtre de Molière.

Je n'ai point évidemment ici à me prononcer sur le mérite absolu ou relatif de ces deux genres d'imitation. Je me contente de dire en passant que l'une à mes yeux a le tort de cantonner en quelque sorte la littérature dramatique dans un petit nombre d'époques historiques, ce qui va directement contre le besoin de nouveauté qui est le fond même de notre imagination, tandis que l'autre au contraire a le défaut d'exiger de l'imitateur un regrettable renoncement à l'originalité et à l'initiative. Mon seul dessein ici, c'est de rappeler à grands traits les détails par lesquels diffèrent nos deux poètes, pour mettre ensuite en lumière les grands côtés par où ils se ressemblent.

Une lacune bien souvent sensible chez le poète danois, quand on le compare à l'auteur de Y École des femmes^ c'est le peu de nouveauté et surtout le peu d'intérêt des rôles de femmes dans son théâtre. Sans doute, il met souvent en scène des ménagères fort estimables et des mères de famille qui ont fort bien élevé leurs enfants, et ne s'entendent pas moins à bien gouverner leur maison, quand ce talent domestique ne s'étend pas aussi jusqu'à leur mari ; sans doute aussi, nous trouvons dans presque toutes ses pièces Leonora en téte-à-tête avec Léandre. Je reconnais encore que Pernille postée aux côtés de Leonora y anime de sa verve insolente et judicieuse plus d'une scène heureuse ; mais le bavardage, l'impertinence, le goût et labus de la domination conjugale, les projets de désobéissance àl'autorité paternelle, l'humeur querelleuse, le tempérament despotique ne sont point toute la femme, et il reste encore beaucoup à dire après cela pour épuiser la séduisante étude du cœur féminin. On chercherait donc fort en vain chez

Holberg ce qu'on rencontre toujours, même jusque dans les esquisses les moins achevées de Molière, je veux dire quelque jeune femme chez qui une grâce naturelle et la distinction de Tesprit relèvent et ornent les dons passagers de la jeunesse et de la beauté. Les délicatesses du sentiment, les tendresses exquises et fines de l'amour, les tourments de la jalousie dans une âme susceptible et loyale, le besoin et l'habitude de l'élégance morale, les enthousiasmes et les déceptions de la vingtième année, ce sont là des choses dont Holberg paraît soupçonner à peine l'existence. Les confidences que fait Leonora à son fiitur mari n'ont absolument rien qui s'élève au-dessus de la banalité la plus ordinaire. Ce ne sont que des phrases toutes faites. Il devient clair tout de suite qu'aucune Armande Béjart n'a fait le tourment de l'existence du poète. On sent bien vite qu'il n'a pas plus de ressouvenirs d'amour que de ressentiments d'infidélité à placer dans ses pièces, et que ce n'est que par les récits des voyageurs qu'il sait quelque chose du pays de Tendre. Toutes ses comédies sont d'un poète garçon. Il a même cherché une fois, par un vrai tour de force, à exclure absolument les femmes de la comédie. Cette pièce écrite sans rôles de femmes, le Spectre de la mai^ souy est une imitation de la Mostellaria, où Plaute avait mêlé trois femmes à l'action. Certes, l'amour dans le théâtre latin est tout sensuel, mais au moins y suppose-t-il un vif besoin de sympathie mutuelle et y produit-il quelques scènes d'un intérêt véritable. On sent d'ailleurs parfois dans Plaute, et presque partout dans Térence, je ne sais quelle disposition au dévouement, un courant de générosité, un empressement d'humanité, qui témoigne encore aujourd'hui de la noblesse de leur âme. Il n'y a pas trace de tout cela chez l'auteur du Ferblantier politique et de la Chambre de V accouchée^ pas plus qu'il n'y a chez lui cette fleur d'élégance littéraire et de délicatesse morale dont Molière lui donnait un si

admirable exemple. Les gens dégoût réserveront donc toujours leur suffrage pour un écrivain moins inaccessible à ces sentiments affectueux et à cette finesse qui semblent rhéritage naturel des femmes et que Gœthe appelait pour cette raison de ce mot abstrait, Véternel féminin. Autant Molière, à certains moments, se rapproche par là de Shakspeare^ autant au contraire par là il devient difficile de rapprocher Holberg de Molière.

Mais si Holberg n'a rien de cette tendresse d'âme qui possédait et qui inspirait Molière, il a, en revanche, de plus que lui tout le bagage d'un savant de profession, et retendue de ses connaissances compense un peu les torts de la sécheresse de son cœur. Son esprit est beaucoup plus cultivé que celui de Molière, et, s'il sait moins de ce qu'enseigne la vie, il sait en revanche mieux que Molière ce qu'on apprend dans les livres. J'accorde qu'il y a chez lui un peu trop de réminiscences d'érudit et d'allusions à l'antiquité, et que le professeur montre plus souvent qu'il ne serait convenable le bout de l'oreille derrière le poète comique. Mais aussi, que de préoccupations profondes, que d'arrière-pensées d'un ordre tout nouveau je découvre jusque dans ses plus amusantes productions! L'érudition et la philosophie introduisent sans cesse dans le cadre élargi de ses comédies des questions de civilisation et de politique auxquelles Molière n'eût pas osé toucher. Holberg en un mot, et l'on s'en aperçoit bien vite, est un homme du dix-huitième siècle. Il n'y avait pas seulement du M )lière, il y avait aussi beaucoup de Voltaire chez lui. Il suffit de voir au musée Thorwaldsen le buste qui nous le représente, les lèvres pincées et un sourire fin et moqueur répandu sur tout le visage, pour qu'aussitôt l'on songe au chef-d'œuvre si connu de Houdon. La grande nouveauté du rôle qu'il fait jouer dans la comédie aux idées philosophiques, c'est surtout qu'il les exprime sans détour, et qu'elles apparaissent la tête levée

là OÙ elles s'étaient à peine jusqu'alors glissées furtivement sous le masque prudent de l'ironie. De temps en temps Holberg devient donc ce que ne fut jamais Molière, un véritable publiciste soutenant ouvertement une certaine polémique. Aussi son influence sur les mœurs publiques a-t-elle été plus immédiate que celle de Molière en France , et ce fut sa gloire d'extirper en un quart de siècle bien des préjugés et bien des pratiques sottes de ce petit pays auquel il avait apporté avec tant de succès le divertissement de la satire comique. Il est vrai que l'observateur chez lui fait souvent de grands sacrifices au moraliste. Les homm es ne sont plus guère entre ses mains que comme les différents termes d'une équation à résoudre. Gênés et contraints dans le développement de leur personnalité, ils ne deviennent que ce qu'on veut bien leur permettre de devenir. De là cette roideur des types que nous avons déjà regrettée. De laces personnages un peu algébriques dont la parfaite docilité aut desseins de l'écrivain est si peu conforme à l'inflnie mobilité de la nature humaine. De là ces intrigues toujours dirigées, à travers même l'étourdissante confusion des incidents les plus bouffons, vers la solution commandée par la morale la plus stricte. De là enQn ces dénoûments qui font presque inévitablement subir au personnage une secousse salutaire, sinon même une conversion instantanée. Pour Holberg, en somme, la vraie devise de l'art comique, c'est ce Castigat ridendOy dont on a si souvent abusé. Ostendit ridendo^ voilà Molière. Il faut donc craindre que Holberg n'ait jamais, conime Molière, le privilège de provoquer la méditation des esprits sérieux qui croient que la vraie vertu ne va guère sans une expérience complète du monde, et que les dénoûments heureux quand même d'un théâtre de convention n'apprennent point aux âmes élevées à se tirer avec tout l'honneur qu'elles souhaiteraient des difficultés de la vie.

Mais en définitive, Ton peut dire ajuste titre de ces différences qu'elles ne sont rien de plus qu'une inévitable conséquence de celte diversité naturelle et infinie de Tesprit humain qui fait que l'art d'imiter n'est jamais et ne peut jamais être que Tart d'approcher. On approche du génie des grands maîtres; on n'en retrouve jamais le véritable secret, on n'en redonne jamais l'illusion complète. Oublions donc un instant les nuances légères et les différences de mesure dont il importait de faire la part avant tout; et, après avoir montré en quoi nos deux poètes se distinguent parfois l'un de l'autre, montrons-les maintenant réunis dans l'histoire générale de la comédie par l'originalité éclatante d'une inspiration commune et d'une influence tout à fait analogue.

Si l'on étudie la comédie d'après les éléments qui la composent, d'après les passions qui l'alimentent, il y a dans les littératures modernes deux grands courants de comédie qui ne s'étaient pas formés, c'est-à-dire divisés, dans le théâtre antique. La plus florissante encore aujourd'hui de ces deux branches d'un genre littéraire si fécond et si cultivé ne compte guère que trois ou quatre siècles. A ne consulter que la date de son origine, on pourrait l'appeler la comédie de la Renaissance. Mais pour peu qu'on consulte l'ordinaire sujet de ses aimables inventions, il faut la nommer la comédie de l'Amour. A partir du seizième siècle et pendant le dix-septième nous la trouvons partout, en Espagne, en Angleterre, où elle s'épanouit dans toute sa fleur, où elle atteint du premier coup à son plus haut degré de perfection ; en Italie, où elle vient très-tôt, mais assez mal ; en France, où elle vient très-tard, mais fort bien. Ce que dit, ce que déroule sous nos yeux cette comédie galante, comme Gœthe l'appelle en parlant de Calderon, c'est cette histoire éternellement vieille et éternellement jeune de deux cœurs qui se cherchent sous la douce influence

d'une passion naissante et malheureusement traversée, soit par un effet funeste de sa propre exagération, soit par l'inexorable égoïsme des intérêts d'autrui. Le thème qu'elle reprend sans jamais Tépuiser, c'est cette invincible contrainte de l'amour pur, ces troubles ingénus, cette folie de tendresse, cette prise de possession d'une autre âme, cette noble abdication de soi-même, qui marquent le moment de la crise décisive dans notre existence, puis aussi les dépits soudains, les mouvements de froideur, les alarmes vaincs, les élans involontaires, les volontés de rompre, les retours de tendresse, tout ce cortège, en un mot, de défaillances momentanées qui sont comme la rançon du premier enchantement. C'est de cette douce défaite de deux âmes surprises par l'amour que les Italiens, les Anglais, les Espagnols, et enfin chez nous Marivaux, l'adorable et le dédaigné, le seul pourtant de nos poètes comiques qui soit digne de faire pendant à Molière, tirent tout le fond et le charme de leur comédie.

Ce n'est point à dire cependant que l'amour soit seul à y figurer. En Espagne et en Angleterre notamment, Famitié alterne avec l'amour; et, dans cette comédie chevaleresque, ni le désintéressement ni le dévouement n'ont de sexe. Dans la Dama duende de Calderon, de même que dans Roméo et Juliette^ les amis ne montrent pas moins de loyauté et d'affection que n'en ont d'ordinaire les amants, et il y a telle pièce du théâtre espagnol où le sentiment de la fraternité s'élève jusqu'à l'héroïsme. Mais en définitive ce qui caractérise cette première espèce de comédie, plus .moderne que l'autre et qu'on pourra appeler romantique, pour peu qu'on ait le goût de ces vieux termes d'école^ c'est qu'il n'y entre que des sentiments purs et élevés, c'est qu'elle est faite tout entière avec le meilleur de l'âme humaine, c'est qu'elle nous arrache toujours de gré ou de force, par la noblesse des passions qu'elle exprime, à la

trivialité de nos préoccupations ordinaires. J'ajoute que la nature noéme de ces passions, dont l'amour est comme la source commune, restreint singulièrement chez elle les rôles habituellement attribués à l'âge mûr et à la vieillesse. Au premier plan, nous n'y apercevons en général que des jeunes gens, et ce n'est pas seulement par ses beaux côtés qu'elle peint le cœur humain, c'est aussi dans tout le feu de la jeunesse qu'elle l'observe.

On a déjà senti que ce n'est en aucune façon à celte école que se rattache par le choix de ses sujets la comédie de Molière et de Holberg. Molière à ce point de vue appartient encore à une école mixte. Je laisse une fois de plus de côté la comédie aristophanesque, parce que, comme je l'ai déjà dit bien des fois, la comédie politique est un genre trop distinct delà comédie de mœurs pour rentrer dans le cadre naturel de nos comparaisons. La comédie mixte dont je veux parler pour l'opposer à la comédie de l'amour pur, c'est celle dont Plante et Térence nous ont laissé les plus anciens modèles, c'est celle où la peinture de l'amour s'allie et se combine avec la peinture du vice, et où, à côté des amants qui nous intéressent, nous tombons sur des gens ridicules qui nous font rire. Il y a sans doute plus de sentiments aimables et de scènes touchantes chez Térence, plus d'âpreté et de verve chez Plante; mais le mélange n'en existe pas moins chez l'un et chez l'autre, quoique les proportions du mélange soient notablement différentes. C'est chez Plante surtout que Molière me paraît avoir étudié pour la continuer cette tradition de la conédie classique qu'il devait tourner de plus en plus à la reproduction comique des infirmités morales de l'homme. Certes il est fort loin de bannir de son ihéâtre l'amour qui tenait une si large et si malheureuse place dans son âme, et que la vogue du goût et du théâtre espagnol chez nous l'eût en tout cas empêché d'exclure entièrement. Mais si séduisantes que soient toutes

ces scènes d'amour entre Éraste et Lucile, entre Alceste et Célimène, après tout, elles sont courtes et ne forment qu'un épisode dans la comédie. Elles en sont la gr&ce, non point la substance. L'inclination réciproque d'Angélique et de Cléante, de Valère et d'Ëlise ne sert qu'à fournir une exposition et un dénoûment. Ce qui de l'exposition au dénoûment remplit la pièce et l'anime, c'est la manie de la médecine ou la passion de l'avarice. 11 faut donc même avouer que Molière est déjà bien [ rès de dégager de la comédie complexe de Plante une comédie tout à fait nouvelle, la comédie de nos défauts, où les bons sentiments de notre cœur seront aussi rares que les fleurs des champs cueillies par hasard dans une touffe d'herbes sauvages.

Il est visible qu'avec Holberg cette prépondérance définitive du ridicule sur l'amour croît encore, puisque l'amour est à peu près absolument rayé de son théâtre. Mais en revanche quelle exubérance de verve comique I Quel zèle pour livrer en pâture à notre dérision tous les travers possibles de la nature humaine I Ce n'est jamais ici la contagion salutaire du mieux que la comédie s'évertue à produire, ce n'ett plus dans l'illusion d'un monde meilleur qu'elle prétend nous jeter, c'est des égarements les plus ordinaires de notre esprit qu'elle essaye de nous détourner. Non, certes, jamais Plaute lui-même n'avait accordé aux travers comiques de l'homme une place aussi large aux dépens de l'amour, et après Molière et Holberg, c'est à peine si Kotzebue lui-même dans son théâtre comique, où le grotesque cependant est si peu ménagé, s'est appliqué avec un dessein aussi arrêté et aussi visible à mettre à nu les misères cachées de l'incorrigible humanité.

Mais de quelque espèce de passions qu'elle s'alimente, que ce soit de l'amour qu'elle fasse naître l'intérêt, que ce soit du ridicule qu'elle fasse naître le rire, qu'elle peigne l'homme dans ces courts moments d'enthousiasme où il est

supérieur à lui-même, ou qu'elle cherche à le surprendre dans ces moments de faiblesse où il tombe au-dessous de la moyenne, h comédie peut encore se présenter à nous au moins sous deux formes très-différentes ; car la manière dont on la conduit n'y est pas de moindre importance que la matière dont on la tire. Il y a en un mot, et ici je n'ai plus qu'à me servir d'expressions toutes faites, il y a la comédie d'intrigue et la comédie de caractère.

J'ai suffisamment insisté plus haut sur le point de savoir auquel des deux genres se peut et se doit rattacher la comédie antique. Nul doute pour moi que Plaute aussi bien que Térence n'aient surtout cherché à captiver et à retenir l'attention publique par les incidents imprévus et l'animation extérieure de leurs comédies. Seulement leur art, qui n'avait pas affaire à la curiosité un peu blasée des modernes, et à des esprits trop prompts quelquefois à devancer le cours naturel des choses, n'était encore ni bien hardi ni bien expérimenté. C'est avec la Renaissance et en Italie que nous voyons surtout se développer dans la comédie la part de l'inattendu et la science des complications. Dès le seizième siècle, Machiavel, Larivey font des comédies dont le principal, sinon l'unique intérêt est l'anecdote plus ou moins plaisante qui sert de point de départ à l'invention comique, Les personnages sont déjà entre leurs mains comme les différentes pièces d'un échiquier qu'il s'agit de faire manœuvrer chacune conformément à la loi de son mouvement particulier. De scène en scène les obstacles se multiplient, les péripéties s'accumulent. Avec Shakspeare, avec Calderon, cette confusion redouble, et la comédie n'est plus bientôt qu'un écheveau de passions emmêlées et d'aventures inextricables. Tout semble concerté pour entretenir dans l'ouvrage le plus charmant désordre, et le hasard n'y trouve jamais la porte fermée pour y faire rentrer l'imprévu. Nous ne voyons plus dans cette comédie anglaise ou espa-

gnoIc les passions suivre leur cours simple dans Tisolenient du tête-à-tête. Ce sont des groupes d'amants à la fois qu'on amène sous nos yeux, et c'est au-dessus d'un essaim léger de cœurs jeunes et pleins de tendresse que le poète tient suspendue cette puissance mystérieuse de l'inconstance, destinée tantôt à rapprociier, tantôt à éloigner les uns des autres, par un double courant de sympathie et d'antipathie, ceux-là mêmes qui semblaient éloignés pour toujours ou rapprochés à jamais. L'héritier de cet art piquant en France, c'est Marivaux, et Marivaux, par son habileté à enchevêtrer les passions et à en combiner le jeu entre diverses personnes, peut soutenir la comparaison même avec les chefsd'œuvre du théâtre de l'Espagne. Toutefois, si l'on veut bien me permettre une fois de sortir du passé pour toucher au • présent, l'écrivain comique dont le nom se rattache le plus directement dans noire littérature à la cpmédie d'intrigue, ce n'est pas Marivaux, c'est évidemment M. Scribe. M. Scribe, en renouvelant entièrement la comédie dMntrigue, et en y poussant jusqu'à ses dernières limites l'art des combinaisons les plus savantes, en a fait désormais un genre nouveau et une invention française, pour laquelle l'Europe entière semble à peine un théâtre assez vaste depuis un demi-siècle.

Au contraire, la comédie de caractère, ce genre rival de la comédie d'intrigue, est, à part une brillante et unique tentative de Corneille, la grande découverte et le domaine propre de Molière. Nul avant lui ne s'était fait une habitude, une loi d'isoler sur le premier plan d'une pièce un travers plus ou moins bouffon, et de Texposer durant un, trois ou cinq actes à une succession d'accidents et de vexations destinés à produire, au milieu de nos rires, soit sa confusion, soit sa correction. Or, quoi de plus arbitraire au fond qu'une telle conception? Ëst-il naturel, est-il même possible qu'un personnage ridicule empiète ainsi fatalement

sur l'activité et rindépendance tie tous ceux qui Tenlourent? Ne savons-nous pas au contraire, par nos souvenirs personnels, qu'un vice, surtout quand il nous fait rire par surcroît, après nous avoir dpnné le droit de le détester, bien loin de mettre un homme en possession d'un rôle exceptionnel dans le monde ou dans sa famille, a pour ordinaire et logique conséquence de le réduire à l'insignifiance? Avouons même que si ce genre de comédie peut passer pour plus élevé que Tautre, «n ce sens qu'il nous est loisible d'y prendre une honorable aversion pour le vice en général, il s'en faut qu'il réponde aux conditions véritables de lart. J'incline fort à penser, quant à moi, que la comédie déflnitive, la comédie parfaite sera celle où les situations recevront une importance à peu près égale à celle des caractères et où l'intérêt psychologique fera équilibre à l'agrément de Tintrigue. Mais c'est précisément parce que la comédie de Mo- Hère repose en grande partie sur une convention, sur une idée très-discutable et éminemment neuve, que Holberg, qui n'a fait que reprendre et forcer ce système comique, me parait trahir de la manière la plus nette l'origine subite de son talent. Un grand penchant vers la satire, un fonds inépuisable de gaieté ne suffisent pas pour faire un auteur comique, et l'on ne saurait dire que le désir de rire des folies humaines contienne virtuellement le germe de la comédie de caractère. Il s'est écoulé près de deux mille ans avant que quelqu'un de génie eût la pensée de transformer Euclion en Harpagon, et de faire d'une pièce où il se trouvait un avare une pièce consacrée à l'étude de l'avarice. Il est permis après cela de supposer que si Mo-. Hère n'eût point fait il y a deux siècles le Bourgeois gentilhomme et le Malade imaginaire^ le public de Copenhague n'eût point applaudi non plus il y a un siècle et demi le Ferblantier politiqit,e ou Y Oisif affairé.

A ces deux grandes ressemblances générales qui portent

sur le fond et sur la forme de la comédie, il faut en ajouter une dernière qui n'est pas moins considérable et qui provient de la portée morale et sociale de cette comédie. Nonseulement Holberg et Molière ont entendu et pratiqué de la même façon l'art de faire rire les honnêtes gens au théâtre, mais ils les ont encore fait rire à peu près des mêmes personnes et des mêmes choses dans une Intention commune d'amendement et d'amélioration. Pour tout dire, l'influence exercée par leur œuvre dramatique a été une influence libérale.

Il me semble déjà entendre exprimer le sentiment ou plutôt l'objection que la comédie ne saurait se dispenser d'être libérale, et qu'elle l'a toujours été. Un pareil sentiment est tout naturel en France où nous ne pouvons parler de comédie sans songer à Molière. Hais un seul coup d'œil jeté sur la destinée et l'ordinaire tendance de laconiédie à l'étranger suffira bien vite pour nous désabuser sur ce point. Il se peut d'abord que le théâtre comique n'affiche ni même ne déguise sous l'innocuité de ses fictions aucun dessein de réformes, quelles qu'elles soient, et à Rome nous avons un frappant exemple de deux poètes qui n'ont jamais conçu l'ambition de jeter le poids de leurs conceptions divertissantes dans la balance de l'histoire nationale. Plante, pas plus que Térence, ne songe à donner à son siècle une impulsion philosophique et morale, et le vieux Naevius avait appris à ses dépens que l'aristocratie de Rome et le Sénat étaient bien aises de se réserver le droit exclusif de mettre les questions à l'ordre du jour. Toutefois ce serait faire tort à la comédie que de révoquer en doute la puissance ordinaire de son action sur les institutions et sur les mœurs. Le plus souvent elle est l'arme d'un parti, et j'ajouterai, l'une de ses armes les plus terribles. Mais ce parti du côté duquel la cochédiese range est bien rarement le parti de l'avenir, et un penchant naturel la fait presque

toujours tomber entre les mains de ceux qui regrettent le passé ou s'attachent fortement au présent. D'un côté il importe avant lout au poète de réussir devant la multitude, de séduire une foule rassemblée et quelquefois peu éclairée. Or, le meilleur moyen de lui plaire, n'est-ce pas justement de flatler ces opinions de l'heure présente qui ne sont bien souvent que des préjugés, et que les plus hardis cependant s'effrayeraient parfois de contredire ? Mais ce n'est là encore que la moindre raison de la pression subie, en général, par le poëte comique. Ce qui l'entraîne bien plus fatalement dans les rangs du parti réactionnaire, c'est la surveillance de l'autorité établie. Ce n'est pas assez qu'il ait à craindre d'inquiéter l'esprit d'une foule facile à émouvoir par l'idée seule d'une rénovation quelconque. Il lui faut encore compter avec les représentants et les défenseurs de l'établissement social qu'il pourrait être tenté de critiquer, et il n'y a guère d'apparence que ces puissances du jour permettent aux gens qui ont de l'esprit d'en avoir, si ce n'est aux dépens de leurs adversaires.

Voilà sans doute pourquoi il est si rarement arrivé à un poëte comique de défendre les droits de l'avenir contre les habitudes du passé, et ce qui s'efforce d'être contre ce qui a longtemps été. Dans ces âpres pamphlets où Aristophane remuait avec son inimitable génie toutes les passions politiques d'Athènes, je ne puis voir qu'une polémique violente, que le suprême effort de l'aristocratie athénienne pour ressaisir la direction des affaires publiques et triompher de l'esprit nouveau, de la philosophie socratique. Il y a des moments où la comédie espagnole ressemble à s'y méprendre à une institution officielle et royale. La grandeur de Dieu, la grandeur du Roi, voilà le double sentiment qui plane sur la pièce, l'impression qu'emportera infailliblement le spectateur. Au dix-huitième siècle , chez nous, n'est-ce pas encore un spectacle étrange que de voir Técole

philosophique, si faiblement combattue par la plupart des théologiens, criblée au contraire d'épigrammes incessantes sur le théâtre, Palissot raillant grossièrement J. J. Rousseau, et un Destouches, un Gresset protestant parla malignité de leurs allusions satiriques contre les prétentions à la mode et Thabitude de mal parler des choses saintes? Je ne veux point toucher ici aux choses contemporaines. Il ne me serait pourtant pas bien difficile de trouver dans de récents souvenirs un vœ victis en cinq actes. Seulement les vaincus en 1862 s'appellent d'un nom beaucoup moins respectueux. Par bonheur, ce nom-là n est encore qu'à demi français.

Ce n'était donc nullement Tune des conditions essentielles de leur art et la tradition d'une ancienne alliance entre la comédie et l'idée de progrès qui désignaient à l'avance à Holberg et à Molière le parti au service duquel ils devaient se mettre. Aussi est-ce à mes yeux un trait tout à fait caractéristique que l'inspiration vraiment libérale de la plupart de leurs pièces et le désir de sage nouveauté qui s'y fait sentir. Deux principes surtout me paraissent résumer à merveille toutes leurs velléités de réformes morales et publiques : d'un côté, la haine de toute routine, de l'autre, la crainte de tout excès. La routine, voilà vraiment le grand ennemi de Molière et de Holberg î C'est la routine que Molière attaque, quand il demande qu'on ne tienne point l'esprit des femmes dans les ténèbres de l'ignorance, quand il raille la médecine ridicule des médecins de son temps, quand il nous montre que la noblesse du sang n'est rien sans la noblesse du cœur, quand il perce à jour les fausses élégances d'un langage convenu, quand il nous fait sentir que l'autorité absolue d'un père égoïste n'a pour correctif que la désobéissance et quelquefois le manque de respect des enfants, quand il fait poursuivre par des apothicaires un gentilhomme grotesque en qui se personnifie l'esprit ar-

riéré de la province^ quand il se risque enfin à enfermer un vieillard dans un sac pour le faire bâtonner par un fourbe. C'est de même la routine qu'attaque le poëte danois dans la personne de cessorcier«, de ces juri^onsultes, deces capitaines poltrons, de ces comédiens allemands, de ces rustres campagnards, de ces pédants bourrés de scolastique et d'orgueil qui affluent dans son théâtre. La seule différence entre lui et IVfolière, c'est que, écrivant pour un peuple grossier et fort attardé encore, il s'évertue surtout à faire la lumière dans les ténèbres et à éclairer les esprits plutôt qu'à épurer les mœurs, tandis que l'eSort principal de Molière se porte et se concentre contre la tyrannie domestique implantée dans nos vieilles mœurs par des souvenirs trop vivaces du droit romain* Molière a, chez nous, travaillé l'un des premiers à faire accepter le principe de la liberté de la personne. Holberg, dans son pays, a surtout contribué à civiliser la barbarie des anciens temps.

Ce qu'ils poursuivent et recommandent encore jmrtout, c'est l'alliance si difficile de l'esprit de progrès et de l'esprit de modération. S'ils s'efforcent de pousser le monde en avant, ils entendent du moins que ce mouvement soit toujours mesuré. Jamais rien d'extrême, c'est là pour eux le dernier mot et comme le résumé de la sagesse humaine. Le in medio virtus, le ne quid nimis^ sont des sentences que Holberg emprunte plus d'une fois à Horace et à Térence pour les mettre dans la bouche de ses personnages. Il se^ rait intéressant de placer en regard de la pensée de Molière, sur certaines questions légales ou morales, la pensée de Holberg, de voir ce qu'ils croient en fait de miracles ou ce qu'ils disent à propos de la noblesse. Qu'il nous suffise d'avoir constaté que le juste milieu est l'opinion ordinaire derrière laquelle ils se retranchent toujours, après une discussion plus ou moins animée, et que rien ne leur semble plus éloigné de la vérité que ce qui est violent et excessif. Il n'est

pas impossible que Holberg place quelquefois un peu moins loin que Molière dans le sens libéral ce juste milieu qu'il présente à son public comme la souveraine expression de la sagesse et la formule même du bien. Mais ce n'est là qu'une nuance de détail. Ce qui reste de certain, c'est que Holberg , de même que Molière, a été l'adversaire irréconciliable de toutes les exagérations, et que le Danemark doit à Tun ce que la France doit à l'autre, j'entends un adoucissement considérable des mœurs et bien dès lumières sur certains points. Tous les deux ont tendu la main à leur génération pour l'élever au-dessus d'elle-même, au-dessus de l'empirisme des coutumes et des idées, et il y aurait quelque ingratitude de la part d'une postériié plus éclairée et plus polie à ne pas leur savoir gré de cette heureuse et exceptionnelle influence de leur théâtre sur la civilisation nationale.

II. J'ose espérer que ce coup d'œil jeté en arrière sur l'ensemble d'une démonstration un peu prolixe, en fixera bien la sens véritable» Je voudrais dire à présent quelles ont été tout d'abord en Danemark les conséquences directes de cette imitation de Holberg, et rechercher ensuite si l'influence de Molière, cachée sous le nom de Holberg, n'aurait pas dépassé les limites du monde Scandinave pour éveiller chez d'autres peuples l'instinct de la comédie. Cette question touche de trop près à mon sujet pour que je la puisse ou la veuille entièrement négliger. H nous importe de savoir tout œ qu'a pu produire à son tour, sous cetle forme, et dans cet état de mélange, le génie de notre grand poète comique .

Avouons-le tout de suite. L'œu vre de Holberg est restée en Danemark une œuvre à peu près isolée, sans conséquences immédiates. C'est encore un trait commun de plus avec son maître. Rien ne lui a survécu que son propre théâtre. Durant tout cet interrègne un peu vide qui occupe l'histoire littéraire du Danemark jusqu'à Ôhlenschlaeger,

le chef de Fécole romantique et le représentant de l'influence germanique dans son pays, le théâtre danois s'enrichit bien çà et là d'une comédie nouvelle ; mais le nombre de ces essais comiques n'est pas considérable. M. Rahbek cite Wivet, Tauteur d'une comédie de caractère, le Vaniteux* y jouée en 1748 à Agilborg, comme un disciple immédiat de Holberg. Mais déjà Ewald et Vessel, qui furent à peu près les seuls à enrichir, pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle, le répertoire de la comédie danoise, sont bien loin de Holberg. La tradition de Molière et le goût même de la haute comédie n'avaient en réalité duré que ce qu'avait duré elle-même l'existence du fondateur du théâtre national. C'est la condition ordinaire de toute littérature d'importation de n'avoir qu'un éclat éphémère, parce qu'il est artificiel. Il n'y a que ce qui vient du peuple qui puisse vivre parmi le peuple.

T/illustration momentanée que le théâtre de Copenhague avait due à la fécondité comique de Holberg passa donc fort vite, mais ce qui ne devait point passer, ce qui au contraire devait d'année en année et de contrée en contrée gagner et se répandre, c'était tout ce répertoire comique écrit par Holberg d'après les leçons de Molière. Il est difficile de se faire une idée exacte de la popularité niélée d'étonnement qui accueillit alors dans toutes les parties du monde Scandinave ces œuvres d'une verve si franche et si saine. Il semblait que la stérilité littéraire dont les peuples septentrionaux étaient frappés au milieu même de la renaissance des lettres en Europe était enfin conjurée, grâce à l'initiative de Holberg. Aujourd'hui encore la réputation de Holberg est telle dans tous les pays de langue danoise (et il n'y faut point oublier la Norvège), qu'elle n'a vraiment à y redouter la gloire d'aucun nom. Le vieil Holberg , de TEider jus ^

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