‹ Homère et la Grèce contemporaineChapitre 4 sur 6 · DES PEINTURES D'HOMÈRE · texte numérisé non relu

DES PEINTURES D'HOMÈRE

A mesure qae^ passant du Péloponèse à la plaine de Troie, de Troie à Ithaque, de l'Ile entière à chacune de ses parties, je resserrais l'horizon et le ramenais à des lignes plus simples ; les descriptions d'Homère, d'abord confuses, incomplètes, inexactes, devenaient plus fidèles : si bien qu'au terme , lorsque la géographie se rapproche du paysage, rien ne manque plus h la vérité du tableau. Quel peintre fut aussi habile qu'Homère à reproduire les formes, les couleurs et la vie de la nature?

Il ne faut pas venir en Grèce pour soupçonner la raison de cette supériorité ; mais , pour apprécier tout ce que valent ces inimitables peintures , pour savoir parfaitement d'où vient qu'elles sont si belles , une heureuse fortune nous a donné un avantage immense, à nous, qui les avons comparées de nos yeux avec la réalité qu'elles représentent.

Jusqu'à ce jour, non-seulement nous avions lu Homère sous un ciel qui n'est pas le ciel dont il a parlé; mais peut-être encore étions-nous trop indifférents à ce spectacle. Recueillis en nous-mêmes , ou tout entiers à l'action, les habitudes de relations sociales plus compliquées ne laissent à notre vie aucune analogie apparente, aucun lien saisissable avec la vie des animaux et les phénomènes de la nature. Entre ces

deux mondes, c'est beaucoup de saisir des rapports moraux comme les allégories de La Fontaine et les allusions de Buffon, ou des liarmonies indécises comme en rêve Bernardin de Saint-Pierré.

Les comparaisons directes se présentent à l'esprit plus rarement; elles semblent moins naturelles; ce sont les ornements que Ton prodigue encore pour ne laisser à Homère aucun genre de supériorité , ou égayer, par quelques images, la sécheresse du récit; mais on y sent l'apprêt , et aucun art ne peut rajeunir ces beautés d'emprunt qui , en passant par trop de mains, ont perdu toute leur fraîcheur.

Homère ne décrit guère que lorsqu'il compare : ne trouvant plus entre l'image et l'action les rapports qui le frappaient, nous avons dû mettre à côté Tun de l'autre , comme deux éléments isolés de l'intérêt , la description et le récit. Mais nos descriptions même sont inexactes; car, depuis que nous ne nous cherchons plus dans la nature, nous ne la voyons plus aussi bien. Combien de poètes ne Font jamais regardée ! S'ils ont besoin, par aventure, qu'elle leur fournisse, comme aux peintres d'histoire, un fond de scène, il faudra qu'ils prennent à leur tour dans le champ banal la mer , le ciel et la tempête de tout le monde; ou, s'ils franchissent la terrasse et le seuil du parc, sans aucun modèle à copier, comme ils vont assortir des couleurs disparates, confondre les heures du jour et les saisons de l'année! Rousseau voulait que son élève pût, d'après la hauteur du soleil, retrouver sa route : cela suffit à l'originalité d'Emile , s'il est appelé à vivre dans l'enceinte fermée d'une de nos villes.

Lorsqu'ils ne verront plus dans la comparaison qu'un contre-sens 9 et dans la description qu'un hors-d'œuvre, il est juste que les plus fermes esprits , sans souci des traditions de l'école , ne laissent pas à la nature , dans le tableau qu'ils nous fout delà vie, plus de place qu'elle n'en a gardé dans la vie elle-même. Sur le théâtre des anciens , à côté des péripéties les plus pathétiques de Sophocle , et jusqu'au milieu des plus cyniques plaisanteries d'Aristophane , elle ne se laissait guère oublier ; on l'entrevoyait , derrière les personnages ^ dans les plaintes des mourants comme dans les chants du chœur. Notre scène n'admet que des sentiments et des actions; un trait, emprunté à la nature, nous ferait sortir du sujet du drame ; Corneille n'est plus un peintre : c'est un orateur et un moraliste.

Pour oublier ces traditions de la littérature qui nous est le plus familière , ce n'est pas trop de perdre quelque temps de vue l'horizon du pays natal , ces villes closes , ce pâle soleil. Nous apprendrons de l'Orient ce que doivent à la nature les poésies- primitives, surtout celle de la Bible et celle d'Homère. Là, rien n'a pu briser les liens qui l'unissaient â l'homme ; l'activité sociale elle-même ne se substituera jamais complètement aux béatitudes de la contemplation. Il est impossible que les regards ne rencontrent pas toujours le monde extérieur ; si grande que soit une ville , il n'arrive guère que d'incommodes barrières lui dérobent l'imposant spectacle de l'orage qui s'amasse sur les montagnes , de la tempête qui gronde, ou du ciel serein qui brille sur la roen Tout le monde reconnaît chaque saison à ses fleurs et à ses fruits ; les anémones

précëde&L les feuilles; l'orge tombe en même temps que les fleurs du laurier-rose; les premières flgues avec celles du mjrte , et l'asphodèle s'ouvre comme ta grappe mûrit, vers les Lénéenues.

C'est sur le ciel que tous les regards sont fixés : le soleil mesure les occupations de chaque jour , comme les mois de l'année ; la lune est attendue comme une bienfaitrice qui donne à la nuit une clarté aussi aimable que les lueurs de l'aube; on sait quelles sont les étoiles les plus belles et les plus brillantes, celles qui se couchent tard , s'il en est qui ne se baignent pas dans les Ilots de l'Océan , quand les constellations déclinent, et quand la voie lactée blanchit le ciel.

Mais surtout comme les yeux s'accoutument vite h aimer cette lumière limpide, qui est l'auréole delà nature , le charme de la vie , la vie elle-même ! On a besoin de la voir autant que de respirer l'air ; elle est sacrée; c'est la joie; c'est le salut qui succède aux dangers du combat et de la tempête ; c'est le fils qu'on retrouve après avoir pleuré sa perte.

On commence par admirer la création dans ses splendeurs ; bientôt on s'accoutame i l'observer , à l'aimer anssl dans les moiudres choses, et le dédain qu'on éprouvait pour quelques-unes s'efface avec les préjugés qui en étaient la source. On se rappelle les comparaisons d'Homère : les plus simples, les plus basses, celles qu'on trouvait fausses et n'osait traduire. Od voit les animaux domestiques user paisiblement des mêmes droits que dans celte complaisante république dont parlait Platon : qu'il est aisé de s'expliquer comment les héros , dans le camp des Grecs,

et même les Dieax, sur TOlympe, se reprochaient l'impudente audace du chien ! Et vraiment on peut , sans manquer d'égards , ni pour la royauté du lion , ni pour l'honneur du vaillant Âjax, comparer leur opiniâtreté à celle de l'âne. Tous les traducteurs reculent , ils songent au baudet que La Fontaine envoie an moulin , l'oreille basse ; l'âne d'Ionie a des allures altières; il est noble comme le cheval ; le ciel a parlé par sa bouche comme par celle du coursier d'Achille ; et Jacob veut aussi donner l'idée d'un héros lorsqu'il compare à un âne vigoureux son fils Issachar.

Lorsqu'on vit en présence de la nature , préoccupé d'elle seule , on remonte bientôt au-delà des fausses délicatesses du langage; on découvre quelque chose d'élevé, de saisissant, dans les plus humbles phénomènes. Pour nous , comme pour l'épopée antique , il n'y a plus rien qui soit petit , qui soit vulgaire : le mourant sera la fleur qui penche sa tête, tout aussi bien que le pin que la cognée abat sur la montagne ; l'ardeur acharnée des combattants fera penser, non-seulement aux lions courroucés, aux chiens intrépides, mais aux mouches qu'attire le lait nouveau, aux abeilles qui défendent leur ruche attaquée par des enfants. Nommons jusqu'à la chenille, jusqu'à l'araignée; quelle image que celle de ces ombres effrayées, pareilles aux chauves-souris qui volent en tremblant dans les ténèbres d'une grotte , et, parce que la frayeur les tient serrées l'une contre l'autre, suivent toutes dans sa chute la première qui tombe I

Dès qu'on s'accoutume à les comparer à la nature de la Grèce , on doit conclure, de l'exactitude des

images et des comparaisons qu'il a répandues dans ses poèmes , que , si Homère a connu Ilion , que , s'il a traversé Ithaque, il a surtout et sans cesse vécu au milieu de la nature qu'il nous a peinte. Toutes ses peintures sont des souvenirs: de ses yeux, il a vu plus d'une fois les scènes paisibles de la vie rustique et pastorale , les moutons qui suivent le bélier , les moissonneurs qui marchent au-devant l'un de l'autre, jonchant de nombreux épis le champ de l'homme riche, et le bûcheron, à qui l'heure du soir^ lorsqu'il a rassasié ses mains à couper de grands arbres , fait désirer la douce nourriture. Il connaît ces chasses terribles qui ressemblent aux combats des héros, et où les chiens intrépides , sans lâcher pied , poursuivent , parmi les broussailles déracinées , le sanglier qui aiguise ses dents meurtrières , et le lion magnanime qui veut mourir ou vaincre. Les hasards de la vie errante lui ont montré tous ces spectacles presque inconnus aux poètes des villes : la biche qui fuit , haletante et couverte de sueur , tandis que le lion ôte à ses jeunes faons leur faible vie ; la flamme qui dévore la forêt , le vent qui ébranle les chênes élevés, le torrent qui se précipite des flancs de la montagne. La mer surtout lui est familière: azurée sous un ciel sans nuages; blanche, lorsqu'elle écume; violette ^ lorsqu'elle s'agite ; noire, comme la nuit , comme le vin, comme la poix, lorsque la tempête s'amasse; il en sait toutes les couleurs; il en a écouté toutes les voix, le frémissement, le murmure , les gémissements et les colères.

Ces images ont été bien prodiguées , mais au hasard ; ici , elles ont gardé leur charme , parce qu'elles se

montrent à leur place et parce qu'elles sont vraies. S'il en reste quelques-unes qui nous surprennent encore , c'est qu'il ne suffit pas, pour retrouver Homère, de parcourir les pays qu'il a chantés, il faut encore ( mais où l'imagination le pourrait-elle plus aisément qu'au milieu des ruines de la Grèce?) remonter jusqu'au siècle de V Iliade. A cette origine des sociétés , pour représenter la vie , le poète n'a point à pénétrer dans les obscurités de ta conscience ; les actions n'ont guère d'autre principe que l'instinct; on songe rarement à les cacher^ et cette vie, presque tout extérieure, a des rapports plus naturels avec la vie. des animaux. Déjà ces rapports s'effacent peu à peu dans V Odyssée y parce que la conduite d'Ulysse est moins spontanée , moins simple et plus purement humaine \ mais les héros de V Iliade sont vraiment des aigles rapides, des sangliers infatigables , des loups sans pitié ; Achille a vraiment le cœur comme il a les mouvements impétueux du lion; la majesté d'Agamemnon est celle du taureau plein d'orgueil qui marche à la tête du troupeau ; et Héré , naïve comme un enfant , peut avoir les grands yeux sans expression de la génisse.

La Grèce nous apprend combien les peintures de la poésie homérique sont sincères , et c'est assez pour qu'elles nous séduisent ; mais ce souvenir des âges passés nous explique , comme si ce n'était pas assez de plaire , pourquoi elles nous émeuvent. En face de cette belle nature , nous la contemplons en spectateurs curieux , et l'admiration seule arrache quelquefois notre âme à son indolente sérénité ; les poètes nous avaient ôté d'avance jusqu'au trouble de la sur-

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prise. Il n'y a pins là , pour dous , dî périls , ni mystères qui fassent trembler dos membres et pâlir notre visage. Tout au plus avons-nous acheté de quelquesunes de ces nuits sans sommeil ou, sur la couclie importune , OD supplie la divine Aurore de remonter sur son beau trône , le plaisir de dire, après avoir beaucoup TU : Je suis allé ici; j'étais là. Homère a connu toutes les misères d'une vie sans asile, toutes les exigences de la faim cruelle. Emporté par le vent , â contrecœur , loin de ses amis, il a , du vaisseau , regardé avec tristesse le feu du bei^er qui brillait dans la montagme ; après le calme , 11 a vu la mer rougir , et , tes yeux fixés sur les flots muets , il a, comme les matelots, attendu , immobile et plein d'anxiété, que Jupiter choisit , parmi les vents sonores , celui qui mène au port ou qui en écarte ; lorsque la vague écumante couvrait le navire tout entier , lorsque le souffle du vent mugissait dans les voiles , il a tressailli en voyant , entre la mort et lui, si peu de chose I

L'homme de ces temps-là vit en proie à la crainte; si , en regardant la nature , sa joie va jusqu'au transport, c'est que ses Incerlitudes vont jusqu'aux plus vives (erreurs; il tremble devant cette puissance mystérieuse , Immensit , fatale : mère prodigue et marâtre avare , qui donne la vie et la mort. 11 faut exposer ses jours pour lui dérober chacun de ses secrets. Tout d( pend d'elle : en pleine mer , la tempête brise les n<i vires aux parois solides ; sur le rivage . l'air et la (on sont peuplés de monstres; les lions qu'imaginent It sculpteurs du siècle de t'érictès , il est aisé de recor naître qu'Homère les avait sous les yeux lorsqu'il l(

peignit Tout le fruit des pénibles travaux <)e rtiomme, le pont jeté sur les rochers, la digue qui défend les plaines verdoyantes, ces beaux ouvrages , ces riches moissons 9 un caprice du torrent les emporte; et, si la neige malfaisante est envoyée par Jupiter irrité , la mer, la mer inféconde, la repousse , et les plaines fertiles lui sont livrées en proie. Homère assistait à ce combaL II a combattu et souffert comme les autres. C'est le souvenir qui anime ses peintures. Lorsqu'Âchiiie tient tête au fleuve et qu'Ulysse résiste à la tempête , le fleuve et la mer sont des êtres vivants comme les héros ; si la victoire est sublime , c'est que, des deux côtés, la lutte est volontaire , acharnée; et, pour en revenir aux peintures du poète , c'est leur moindre mérite d'être vraies ; elles pourraient l'être et ne nous point toucher ; d'autres le sont aussi; mais, dans les peintures d'Homère, le paysage a un rôle dans l'action , et la nature elle-même est pathétique.

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