CHANT
Et je comptais parmi les premiers de la ville.
Mais la Muse historique et Phœbus Apollon M'ont inspiré Tennui de ce séjour trop long.
Le yage est utile à qui veut bien s'instruire ; Qui n'a pas voyage n'a pas beaucoup à dire, . ^Ët quand on veut chanter les héros d'autrefois, Ou a besoin de voir le lieu de leurs exploits. Un jour donc, ayant su que Mentes de Leucade, Riche marchand de blés, à l'ancre dans la rade, Equipait son vaisseau pour des bords étrangers, J'obtins qu'il me prendrait parmi ses passagers; Nous détachâmes l'ancre, et le libre navire Fendit les flots, poussé par un heureux zéphtre.
Depuis lors j'ai toujours erré de lieux en lieux ; J'ai vu, sous chaque ciel, des pays merveilleux : Ceux des étés, à qui la pluie est inconnue, L'eau d'un fleuve y tient lieu des bieniaits de la nue ; Ceux des constants hivers, ou sur les hauts sommets Blanchissent des frimas qui ne fondent jamais ; J'ai vu la terre où croit un fruit doux à la bouche : Le lotos est si doux, que, si sa lèvre y touche, L'étranger, oubliant le fruit de ses coteaux, Veut vivre au pied de ceux où fleurit le lotos ; J'ai vu les Lœstrigons, mangeurs de chair humaine ;
L'Eolie, où les vents frémissent de leur chaîne,
Et cette Ue où Circé, la fille du SoIeU,
Change Thomnie en pourceau sous son bâton vermeil;
Je me suis arrêté plusieurs mois dans Ithaque,
Où règne un petit-fils du fils de Télémaque ;
Et là j'ai recueilli d'intéressants propos
Sur la guen'e de Troie et le^ anciens héros.
Mais les ans sur ma tête accumulaient leur nombre; Le jour m'était déjà de la couleur de l'ombre, Et ma vue, éteignant son débile flambeau, M'avertissait déjà de la nuit du tombeau.
Alors je m'en revins dans ma patrie aimée.
Et foulai de nouveau la terre accoutumée Qu'éclairait sous mes pas^ mal guidés par mes yeux, Le jour du souvenir, sinon le jour des cicux. Hélas I cette faveur échappe à mon envie De mourir au pays où j'ai reçu la vie.
Vainement j'attendis que les jeunes garçons, Par la Muse attirés, vinssent à mes leçons ; Ma lyre, vainement par mes doigts caressée, Résonna pour la foule autrefois empressée.
— Gomme le forgeron apprêtant ses marteaux.
Dans un ardent brasier jette divers métaux, Et, mêlant l'or brillant avec la fonte dure, L'argent avec l'étain qui sert pour la soudure.
De ces lingots, fondus au point de s'allier, Compose un éclatant et vaste bouclier ; Ainsi, car le voyage a peuplé ma mémoire, J'aicu de faits divers composer une histoire. Je disais dans mes chants le désaccord falal D'Atride, chef des chefs, d'Achille aux dieux égal, La retraite d'Achille, et, sous les murs de Troie, Les restes des héros dont les chiens font leur proie. — Mais mes plus beaux récits n'étaient point estimés' Et les fils des vieillards qu'enfants j'avais charmés Accompagnaient ces mots d'un dédaigneux sourire : Le bonhomme est trop vieux maintenant pour la lyre; 11 a trop voyagé ; les pénibles hasards Ont éteint sa pensée ainsi que ses regards ; Telle, quand l'huile manque, une lampe qui tremble Et qui perd et chaleur et clarté tout ensemble. Vieillard, Apollon miinque à tes chants indigents ; Apollon, toujours jeune, aime les jeunes gens.
Us parlaient de la sorte, excités par Thersyte,
Homme ignorant, jaloux de toute réussite,
Qui, ne sachant rien faire et n'ayant rien produit.
Insultait au travail et riait avec bruit ;
Et, quoiqu'il ne parût bon à rien qu'à l'injure,
Il raisonnait sur tout, sans règle ni mesure.
J'ai quitté cette terre ingrate, j'ai marché. Le pain que j'ai reçu, le lit où j'ai couché, — Et le pain et le lit soutent me faisaient faute — Je ne les ai payés qu'en chantant pour mon h6te ; Car, à suivre mes goûts errants, j'ai dépensé Et tout mon patrimoine et le gain amassé ; Il ne me reste plus qu'une Toix inégale Qu'anime la chaleur et glace un soleil pâle.
Mais j'ai peur maintenant des sentiers sans maison, Des cailloux, des brouillards de la froide saison. J'ai besoin de repos, enfin ; à ma faiblesse Il faut la chaude ampleur d'une tunique épaisse. Un siège au coin du feu, d'où j'entende, à couvert, Siffler les aquilons pendant les nuits d'hiver, Et quelque peu d'un vin généreux^ dont la flamme Circule en mon vieux sang et me réchauffe l'âme.
sages, pardonnez ces vœux où je me plais !
Le pauvre se console avec les longs souhaits. Pandore, qui tient l'urne où resta l'espérance, S'assied à nos côtés, derrière la souffrance ; Et lorsque celle ci nous déchire le sein, La divine Pandore, attentif médecin, Pose d'un doigt léger, sur la plaie enflammée. Comme un frais appareil, l'espérance embaumée.
C'est ce consolateur, l'espoir d'un sort plus doux, Qui m'a donné courage et m'a conduit vers vous. Or, voici ma prière : accordez-moi la somme Qui suffît, chaque année, à l'entretien d'un homme. Si le grand Jupiter vous porte à consentir, Vous n'aurez pas sujet de vous en repentir, Car je chanterai Gume et ses plaines fertiles, Et la rendrai fameuse entre toutes ]es villes.
Quelquefois, Gumœens, un doute méfiant Retient la main déjà tendue au suppliant.
On craint qu'un vagabond, enclin à la paresse, Colorant avec art sa honteuse détresse.
Ne parle faussement d'un malheur, inventé Pour ennoblir sa faim due à la lâcheté.
.Trop souvent en effet l'oisif tient ce langage, Qu'il gagnerait son pain s'il avait de l'ouvrage, El, sitôt qu'on le met à l'œuvre, on s'aperçoit Qu'au bout de deux sillons ce fainéant s'asseoit. On a regret alors qu'un paresseux consomme La part qui suffirait à nourrir un brave homme.
Un maître prévoyant aura soin d'essayer L'art de son serviteur, avant de le payer :
S'il sait serrer les blés et les lier en gerbes, Ou, la faux à la main, faire tomber les herbes,
En disposer les tas, et les mettre à l'abri, De peur des eaux du ciel, dont le foin est pourri; S'il va couper au bois des rameaux qu'il aligne Pour clore le verger où prospère la vigne, Et si d'un bon zépbyr il choisit le moment Pour séparer la paille et le grain du* froment ; Et quand le serviteur a bien fait son ouvrage. Il est juste qu*alors il reçoive son gage.
Afin qu'on sache donc si je suis un menteur,
Ou bien si d'Apollon je tiens l'art du 'chanteur.
Écoutez, Gumœens, ces chansons du rapsode ;
La Muse Ionienne en a dicté le mode.
A la lyre ignorante apprêtez vos mépris ;
Mais le chantre inspiré sera digne du prix.
Et le travail du dieu dont sa poitrine est pleine
Aura doté d'un toit sa vieillesse sereine.
Tel rinnocent grille» qui se plaît au foyer;
L'aïeul se réjouit de son bruit familier,
Et , réprimant pour lui l'enfance aux mains barbares.
Craindrait, en l'exilant, d'offenser les dieux I^res.
A ces mots, entouré de la foule sans Toix,
Sur sa lyre un instant il promène ses doigts,
Et commence : — il disait comment un Dieu propiop
A vers Nausicaa conduit le sage Ulysse.