‹ HomilétiqueChapitre 16 sur 98 · DU TEXTE · texte numérisé non relu

DU TEXTE

§ I. — />u texte en général.

En traitant d'abord du sujet, abstraction faite du texte, j'ai fait assez voir que je ne regardais pas l'emploi d'un texte comme essentiel au discours de la chaire (1). Et en effet, il ne l'est pas. Ce qui fait qu'un sermon est chrétien, ce n'est pas l'emploi d'un texte, mais l'esprit du prédicateur. Un sermon peut être chrétien, édifiant, instructif, sans s'enfermer dans les limites d'un passage de l'Écriture sainte. Il peut aussi bien être biblique sans avoir de texte, qu'il peut, avec un texte, n'être nullement biblique. Un passage scripturaire a mille fois servi de passeport à des idées qui ne l'étaient pas ; et l'on a vu des prédicateurs se faire comme un jeu de mettre à la tête de leurs compositions des textes bibliques très forts pour se donner le plaisir de les énerver. On assistait à une immolation

(i) Origine de» textes : voir Luc, IV, 16-21.

DBS THÈSES ET DES TEXTES. i03

en forme de la Parole divine. Quand le texte n'est là

que comme une enseigne trompeuse, quand le clocher

surmonte une maison de jeu, il vaudrait mieux sans

doute faire disparaître l'enseigne et abattre le clocher.

Quant aux prédicateurs attachés à la Parole de Dieu, ils ne tomberont pas dans cet abus ; mais combien de fois le texte n'aura-fr-il pas été pour eux l'occasion d'un pénible tour de force ! — Bien loin que le texte et le sujet s^entr' aident toujours, il y a très souvent une espèce de guerre entre le texte et le sujet. Pour que cette guerre n'eût jamais lieu, il faudrait deux choses: l'une, que tout texte renfermât un sujet ; l'autre, que tout sujet fut sûr de trouver un texte. Ni l'un ni l'autre n'est constant.

Et d'abord, tout texte ne renferme pas un sujet. — Écartons l'homélie, qui est hors de question, et à laquelle nous reviendrons : il n'est question ici que du discours synthétique, dans lequel tout se ramasse en un point. Ce discours repose sur une thèse ; il faut donc chercher un texte qui renferme une thèse. Le trouvera-t-on toujours? — Remarquez que la thèse, résultat d'une abstraction, est une vérité soigneusement détachée d'un ensemble de vérités, comme un membre du corps auquel il appartient, sur lequel il a crû, dans lequel il forme un ix)ut distinct et séparabîe , une unité. La thèse renferme en elle-même tout ce qui la constitue, rien de plus, rien de moins ; elle n'a pas plus d'excroissances que d'échancrures ; elle n'a ses extrémités engagées dans rien d"* étranger; elle n'a rien de subjectif, d'historique, d'accidentel. Conçue comme

i04 DES THÈSES ET DES TEXTES.

thèse, thèse en naissant, elle va à son but sans sinuosités et en suivant la ligne la plus directe. — Il y a sans doute un bon nombre de textes bibliques dont on peut en dire autant; mais un plus grand nombre dont la contexture, la forme, le fond même supposent une occasion, une émotion personnelle, le contact fortuit avec d'autres idées, en un mot une complication étrangère à la thèse proprement dite, et qui, vue dans l'isolement, doit sembler arbitraire. Or, c'est souvent dans tel passage de cette nature, comme dans une espèce de gangue, qu'est déposée telle vérité qu'on a le besoin et le désir de traiter ; et la thèse s'élève alors à côté du texte, y jette ses racines obliquement, comme dans la fente d'un rocher ; elle y puise une vie nouvelle, quelque intérêt nouveau, bien plutôt qu'elle ne s'en extrait substantiellement. Et si elle veut absorber tout le texte, elle se surcharge, elle se surplombe ellemême : elle n'est plus thèse.

Eh bien ! dira-t-on, renonçons aux thèses, et l'embarras disparaîtra. Mais je demande si le prédicateur, dans le cours de sa carrière, ne verra naître pour lui des sujets de prédication que des passages de la Bible? L'expérience est aussi un livre, l'expérience fournit aussi des textes. Telle proposition qui n'a son expression exacte dans aucun passage de la Bible, sort une et entière de l'esprit du prédicateur, fécondé par les circonstances ou par la méditation. Il cherchera maintenant, puisqu'un usage qui a force de loi l'exige, un texte pour ce sujet préconçu ; et je ne doute pas qu'il ne trouve un texte qui a un rapport, sensible avec son

DBS THÈSES BT DBS TBXTIS. 105

sujet ; mais trouvera-l^il toujours un texte qui exprime son sujet? On ne peut pas le croire. Et dans ce cas, il fera de deux choses l'une : ou bien il ne relèvera, de la parole biblique, que ce qui se rencontre exactement avec son sujet, et fera abstraction du reste; ou bien le texte deviendra le moule de son discours : et alors croit-on que ce sera un plan bien naturel que celui qui, formé d'abord dans son esprit d'après la nature des choses et d'après son point de vue individuel, devra se reformer ensuite selon les sinuosités d'un texte qui n'a pas la forme de sa thèse, et qui n'a pas même la forme d'une thèse?

Si vous lui dites de renoncer à la forme de sa thèse, ou plutôt à sa thèse même, en faveur du texte, de quelles chaînes ne chaînez-vous pas le ministère de la parole? et ne savez-vous pas que la Bible renferme beaucoup plus de vérités qu'elle n'en exprime? et que c'est un de ses mérites de suggérer, de susciter une foule d'idées qu'elle renferme virtuellement, je le veux, mais non actuellement? — Si vous voulez tout à la fois que le prédicateur ait l'air de n'avoir égard qu'au texte, et que néanmoins il traite sa thèse complètement et exclusivement telle qu'il l'a conçue, c'est peut-être bien pis. Vous le contraignez à un artifice indigne de la chaire ; vous voulez que, sous air d'un respect inviolable pour la lettre de la Bible, il lui fasse violence, il la torde : n'esl^il pas évident qu'il montrerait plus de respect pour elle en lai suivant de moins près, et en ne la forçant pas à entrer dans le cercle de sa conception, alors qu'il feint au contraire de faire

406 mcoinrÊNiBNTS dbs tixtbs.

entrer sa conception dans le cercle de cette parole t Pour tous les auditeurs un peu exercés, un peu clairvoyants, c'est un respect dérisoire.

Qu'on nous dise que la vraie prédication doit être, ainsi qu'elle le fut à son origine, une simple explication et application de la Parole inspirée, on nous transporte sur un terrain tout autre, dans une autre question, que nous pouvons discuter, sans entamer, sans compromettre en rien les idées que nous venons d'exposer.

De9 hommes de caractères très différents et de doctrines très opposées se sont rencontrés dans l'opinioii que l'usage des textes est un abus. Selon Voltaire (qu'il ne faut pas se hâter de récuser ; car pourquoi h' aurait-il pas rencontré la vérité sur ce sujet, qui n'est pas précisément une question de religion (4)î) , « il serait à souhaiter que Bourdaloue, en bannisisant « de la chaire le mauvais goût qui l'avilissait, en eût « banni aussi cette coutume de prêcher sur un texte. « En effet, parler longtemps sur une citation d'une « ligne ou deux, se fatiguer à compasser tout son dis- « cours sur cette ligne, un tel travail paraît un jeu peu « digne de la gravité du ministère. Le texte devient « une espèce de devise, ou plutôt d'énigme, que le « discours développe (2). »

Il faut secouer le joug de nos habitudes, dont chacune devient à la longue une seconde nature ; il faut se transporter au point de vue d'un homme qui n'a

(i) u Fas est et ab lioste doceri. » ( Qvide, Met. lib. v. 428.) (2) Voltaire, Siècle de Louis XIF.

poipt enten4u prêcheur, qui ne connaît de la prédication que spu but pt ppn $es iî3age^, et se demander ce qu'on éprouverait pn voyant une branche entière du genre pr^tpife a«?ujp|;tie fi cette règle, et chaque disçpuïg développant, npn une idée du prédicateur ou une idée qui lui est deyen^ie propre, mais une parole arra* cbée djj mjjlepfl'Un discours étranger, ^e crois pouvoir (lire qii'Qp serait pour le (noins étonn^. (It on n'en resterait pas s^$ doute au simple étonnement, si le discourir sur lequel on serait tombé è\^\\ un discours de Bourd§lpue, qui se^le, ain$i que jant d'autres orateurs de §a çommuriion, n'avoir pri£i un texte que pour montjrqp i^on habilejé k l^'en débarrasser ; et si le prédipa|eur iÇ^ pu feire autrpmei^tj 3i le texte lifi a été imposé, je blâme a)pr$ se porte ailleurs, mais il se porte qfiejqvie part j le prédicateur est innocent, mais l'institution ne l'egf pas. L' étonnement ne serait pas moinç grançl^i; aij lieu 4' un sernapnde Bourdaloue, c'était un

sermon /le R^in]:^r4 • ^un se 4^^^r^^$^ 4^ $on texte, l'autre le torture pour lui faire dire ce qu'il u'a pas dit, ce qu'il n'a pi^s voulu dire. }l^m si cet étranger, cp nouye§u-venu, ^^si^tait à une de ces prédication^ dont la chaire réformée offre tant 4'e^emple^, où le texte n'est pas up prétexte, pu le texte n'est pas un défilé que l'oif traverse avec effort, mais vrairpent un texte^^ une pensée divine dont on cherche à pénétrer le sens, à mesurer la portée, à développer les parties, à déduire les conséquences, serait-il également étonné? Je ne le pense pas. U ue ferait peul>^tre aucune réflexion sur F usage; et s'il en faisait, il se

108 INOONVJNUSNTS DBS TBXTBS.

pourrait fort bien qu'elles fussent favorables à Tusage.

A la longue, pourtant, et à mesure qu'il entrerait dans l'esprit de la prédication et du ministère, il se pourrait aussi qu'il lui vînt quelque doute sur la légitimité de l'usage, du moins en ce qu'il a d'absolu. Il ferait peut-être les réflexions que nous avons présent tées sur l'incompatibilité du texte et du sujet, à prendre chacun d'eux dans la rigueur de sa notion. Il pourrait dire comme Claus Harms : <x Nous sera-t-il « permis de demander s''l est aussi fondé en raison « qu'en usage de prêcher sur des textes î Oserons- « nous exprimer l'opinion que le thème et le texte ne « se rapprochent que pour s'exclure mutuellement, « qu'un thème ne comporte pas un texte, et qu'un « texte ne comporte pas un thème? Oserons-nous « même affirmer que l'usage de prêcher d'après un « texte a nui, non-seulement à la perfection de la préce dication comme art, mais aussi à la connaissance « chrétienne, et, ce qui est plus grave, à la vie chré- « tienne (1)? »

Il y a deux choses dans ce passage. L'une est une assertion rigoureusement vraie sur l'alliance forcfe d'un sujet ou d'un thème conçu d'avance et d'un texte conçu et rédigé par un autre. Nous avons souscrit d'avance à cette objection ; la difficulté ne peut être niée ; nous verrons un peu plus tard si elle ne peut point

(i) Harms, Paxtorattheologie, tome I, page 65. — Voyez aussi tome U, page 153. — Ces opinions de Harms ont été discutées par Tholuck, Theologischer Anzeiger, année 1835, Nos 63 et 64. — Voir sur le même s^iet Koester, Lehrhuch, page 194, S 35 de ÏHomilétiqtie, et Hcffell, Vber dos fTesenund den Btruf deg evangeliscfHihnstUchen Geistlichen, tome I, page 345.

HfOONVÉNISNTS DBS TBXTBS. i09

être surmontée. — La seconde partie du passage cité est une simple allégation, dont on ne produit pas les preuves, sur le tort que cet usage a dû faire à la prédication même, à la connaissance chrétienne, à la vie chrétienne. Je ne pense pas qu'on puisse absolument la repousser. La manière, au moins, dont l'usage a été pratiqué, a pu, jusqu'à un certain point, produire ces efiefs. L'interprétation suivie du texte de la Bible, fût-elle la forme exclusive de la prédication, n'aurait pas eu tous ces inconvénients ; mais l'usage des textes isolés, joint à la nécessité de ne prêcher jamais sans texte, a certainement, dans sa rigueur et dans son absolu tisme, quelque chose de faux, quelque chose de servile, qui rétrécit l'espace, qui borne la pensée, qui contraint l'individualité du prédicateur : je parle, qu'on y prenne garde, de cette méthode employée sans aucun tempérament, sans aucun adoucissement. n resterait à savoir, après cela, si la méthode opposée, ou seulement la liberté de prêcher sans texte, n'aurait pas eu plus d'inconvénients encore, si les abus qui en seraient résultés n'auraient pas été plus graves. Nous voyons bien l'abus auquel a donné lieu la méthode qui a prévalu, et nous ne voyons pas ceux qu'aurait produits l'autre méthode ; mais il n'est pas très difficile de se les représenter, et il n'est pas plus difficile de comprendre qu'un usage aussi constant et aussi universel n'est pas sans quelque fondement solide^ et n'a pas été, dès le principe et dans sa simplicité, un abus et une erreur. Il resterait encore à savoir si l'usage des textes n'est pas susceptible de

lit) ÀTAHTAGBS t)Bb

môdiB'catiôhs qui, sanâ le réduire à ti'êtrô plus ([Justin formalité dérisoire^ le purgeraient de fce qu'il jfiet avoir de ôervile, de faux, d'irt'àtioftneli

C'eist ce qiie J'examinerai ten finisâàilt. Mais d'd bord^ prenant celte méthodte en ^énéhil, sàAs ë^ à l'application îqu'elle peut avoiir reçue et à Tabtt qu'on pelit ëh avoir fait, je fais lés obseftatiôiii stiu vanteâ.

Pt^emièreméttt, la coriséciratlOtt qtaé tîëtté mêthot a reçue du tettijpô et du consentement ùniVerisél, Itii donné utié telle foirce, qu'il n'appartient cju'au téiàii qui Ta introduite de l'abolir, et encore cette abôiitik suppose peutrêtre une violente secbùssë dans l^Ëgliil

Secondement^ cette méthode représente bieh, i moins extérieuremehl, formellement, l'idée que prédicateur est le ministre dé la Parole de Dieu. El le rappelle aux autres et à lui-tnême;

Troisièmement, elle a des avantages réels. Lé pt mier est l'avantage moral pour le prédicateur, d'avt à rattacher son discours à une parole de la Bible. I ■second est le respect qu'imprime à l'auditoire, au àdi mencement du sermon, renonciation d'une parW sacrée. Le troisième, c'est qu'en général \ïa tex bien saisi et serré de près produira un dfecôurs )^\ spécial^ plus firappant et plus vivant, que né le sert uA discours basé sur une «onceptîon abstraite : c't VLïte originalité toute faite. Enfin, pour iâ plupart dt prédicateurs, cette méthode est bien plus propre yjt l'autre à multiplier les sujets.

Amiûôn a fort bien résumé les avàntâ^ de Vim^

AVANTAGES DBS TEXTBS. 411

des textes dans les paroles suivantes : « La Bible est « la source de notre connaissance extérieure de la re- «ligion. Elle est à un haut degré, en particulier dans «sa partie historique^ facile à comprendre, intéfes- « santé et dramatique; elle fournit en abondance des «matériaux de la plus haute importance pour les « expositions les plus variées, sur la théologie, la reli- « gion et la sagesse pratique. Ses passages se retiennent avec la plus grande facilité à cause de leur «expression simple et frappante; ils facilitent ainsi « la reproduction particulière des vérités exposées. La « divinité subjective de son origine donne à la divinité « objective de son contenu une autorité (1), qui fortifie «les convictions religieuses de l'homme cultivé, et « qui tient lieu de preuve à l'homme illettré (2). »

Claus Harms lui-même, après avoir fait contre l'usage de prêcher sur un texte les objections que nous avons rapportées, conclut néanmoins à la conservation de cette méthode (3) ; il y revient par une considération d'utilité morale, et s'il admet des sermoiis sans texte, ce n'est qu'à titre d'exception.

Si la prédication sur des textes présente des difficultés dans la théorie , il est certain qu'elles peuvent toe fort atténuées dans la pratique. Nous nous ferons comprendre en distinguant trois cas :

Le premier, qui se présente certainement, et qui mèthe n'est pas si rare, est celui où notre texte fait un

(i) En aUemand : Eine Glaubwûrdigkeit,

(2) Ammon, Handbuch der Kanzelberedsamkeit, page 88 de la troisième édition.

{%) Harms, Pastordltheologie, tome I, page 83.

lii AVANtAGSS DSS TBITBS.

avec notre sujet, Tun se superposant exactement à l'autre ; dans ce cas, il n'y a point de difficulté à atténuer, point d'obstacle à faire disparaître.

Ou bien le sujet, conçu d'avance, ne trouve pas sa formule précise dans un passage de l'Écriture. Si néanmoins le sujet est chrétien, il doit pouvoir s'appuyer sur un texte de la Bible, dont l'idée est à celle du sujet ce que l'espèce est au genre ou le genre à l'espèce, — ou qui exprime l'idée du sujet en la compliquant de quelques circonstances accessoires ou adventices, — ou qui encadre l'idée dans un fait individuel ; — bref, [sur un texte] auquel, sans jeu d'esprit et sans subtilité, nous pouvons rattacher le sujet de notre discours. Nous ferons abstraction de ce qui est accessoire ou contingent, ou nous en parlerons sans nous y arrêter. — Le texte sera tout au moins, en pareil cas, l'annonce générale ou le point de départ de la vérité qu'on veut établir. Il décore, il solennise le discours du prédicateur. Il n'y a rien là contre cette franchise qui est la première condition de la dignité de la chaire. Le texte n'est point un prétexte ; le sermon est scripturaire. [Une telle manière de se rattacher à la Bible est préférable assurément à cet imaginaire respect qui fait violence au texte ou à la pensée, et elle se justifie par la nécessité, que les circonstances peuvent imposer, de prêcher sur un sujet qui ne trouve son expression exacte et adéquate dans aucun passage de l'Écriture (1).]

(I) Ce serait le ca« du prédicateur qui, aux Étatt-Unis, aurait à prêcher sur Tes-

ÂVAHTÀGES DES TCXTBS. Il3

Ou bien, enfin, on a devant les yeux, d'abord et uniquement, un texte. Je remarque que c'est le cas le plus fréquent, la position la plus naturelle du prédicateur, et que, par une espèce de force des choses, par une habitude que contracte naturellement un esprit incessamment occupé de la Bible, il s'opère entre Je texte et le sujet une conciliation, une fusion, que nous ne concevons pas à priori. On est alors au service de son texte, non pas pourtant dans un esprit de servilisme, de minutie et d'exégèse puérile; il est pour nous comme un fruit mystique dont nous voulons exprimer tout le suc et conserver tout le parfum ; on en développe respectueusement, non les mots précisément et les détails accidentels, mais les idées ; cependant, comme l'idée et la forme sont toujours unies, et nulle part aussi étroitement que dans la Bible, le discours prend la forme du texte, et j'ai déjà dit quel en est l'avantage. Il n'a rien d'abstrait, il est concret comme un fait, comme une histoire. L'assertion de Fauteur sacré est comme un fait dont on rend compte.

Nous ferions volontiers de cette méthode la règle, comme en effet le cas que nous avons supposé est la r^e. Mais alors, entrant en plein dans le point de vue, nous abonderons dans l'esprit de ce procédé, qui est de voir, dans chaque assertion d'un auteur sacré,

claTage. 11 en serait de même pour celui qui aurail à prêcher sur ce qu'il faut Ira- Tailler jKir la réforme des individus à celle de la société ; ou sur l'ordre daos tes affaires domestiques ; ou dans le but de justifier les mystères dans la religion ; ou sur les signes comme moyen de détermination ; ou sur le progrès dans rintelli*; gence des ydes de Dieu.

1141 INDinDUAUSBR LK 1IXTE.

non-seulement une assertion, mais un fait, j^entends un fait de l'auteur, un fait qui n'a pas eu lieu deux fois de la même manière. Nous partirons de l'idée que tout texte est unique , un individu pour ainsi dire ; nous partirons de l'idée que, dans un livre dont les auteurs n'ont point parlé pour parler, il y a autant de pensées que de paroles, que deux formes accusent deux idées. La Bruyère a dit avec justesse, « qu'entre ce toutes les différentes expressions qui peuvent rendre « une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit « la bonne (1). » — Par la même raison, entre tous les sens que nous pouvons donner à un texte, il n'y en a qu'un qui soit le bon. Un mot peut servir à individualiser un texte. Exemple : « N'oubliez pa$ « d'exercer la bienfaisance, etc.» (Hébreux, XIII, 16.) C'est s'appauvrir et se rendre vague à plaisir que de procéder autrement. C'est se dérober à soi-même une grande partie des sujets qui se trouvent indiqués dans la Bible. C'est renoncer, en beaucoup de cas, à cette conciliation entre le texte et le sujet dont nous avons tant parlé. Car c'est souvent au moyen d'un mot, mais d'un mot caractéristique, qu'un texte peut devenir l'expression exacte ou approximative du sujet que nous avions en vue avant de chercher ou de rencontrer le texte* Bien souvent, pour opérer cette conciliation, le vrai moyen n'est pas de faire abstraction de tel ou tel trait du texte, mais au contraire d'en tenir compte.

(0 La BnuYKRE) Les CaVacièns, Giap. 1. Des ouvrages ée Vèsprli,

CHOIX DBS TBXTBH» H 5

§11. — Bègles qui doivent présider au choix des textes.

Ces choses étant bien entendues, nous avons à dire les règles qui doivent présider au choix des textes.

La première est aussi précise qu'absolue : Le texte doit être tiré de la Parole de Dieu. — « Si quelqu'un «parle, qu'il parle selon les oracles de Dieu. >» (IPierre, ly, 11.)

Nous avons l'air de dire une chose oiseuse, mais nous n'avons pas dit : « Le texte doit être tiré de la Bible; » c'est là ce qui serait oiseux. Or, cette Bible, traduite par Ostervald, Martin ou tel autre, n'est la Parole de Dieu que sous bénéfice d'inventaire.

1** [D'après ce que nous venons de dire, les textes pris dans les livres apocryphes sont exclus de notre choix.]

- 2" Pouvons-nous prendre pour texte un passage que la critique rejette ou qu'elle rend considérablement suspect? [Il en est de très beaux^ de très évangéUques; maig s'ils sont évidemment interpolés, ou très fortement suspects, il faut les rejeter. Les passages de cette classe sont peu nombreux. Jean, VIII, 1 à 11 et 1 Jean* V, 7, peuvent servir d'exemples*]

3* Pouvons-nous prendre pour texte la traduction défectueuse d'un passage de la Bible? — [Non ; ce serait ériger les traducteurs en prophètes, en hommes inspirés. Nos textes doivent être pris dans l'original, et si la version en usage en a altéré le sens, il faut qu'elle soit

110 NÉCESSITÉ d'ÉTUDUR

rectifiée. Ce procédé causera quelque surprise s'il s'agit d'un passage très connu ; mais le scandale est déjà donné par la divergence des traductions en usage. Il est donc très important, nous le répétons, d'étudier le texte dans l'original. Dans le doute, il faudra s'abstenir, et dans tous les cas user de ménagements ; mais on ne pourra se dispenser, sans toutefois introduire dans la chaire des discussions qui n'y doivent pas trouver place, de rétablir le vrai sens dans l'exorde du discours, par exemple, ou dans les abords du sujet» Citons ici quelques exemples de variantes ou de traductions fautives :

Ésaïe, LU, 15 : «Il fera rejaillir le sang de plusieurs « nations, » {Ostervald.) ou « il arrosera, il aspergera, » (version anglaise.) au lieu de : « Il fera tressaillir plu- « sieurs peuples (1). »

Philippiens, II, 6 : « Il n'a point regardé comme « une usurpation d'être égal à Dieu, » {Ostervald.) au lieu de : « Il n'a pas fait trophée, » ou : « tiré va- « nité, etc. »

Romains, IX, 28 : « Le Seigneur va faire une « grande diminution sur la terre, » [Ostervald.) au lieu de : « une affaire abrégée, » {Martin.) (2) ou : « l'œuvre qu'il a résolue (3). »

Romains, XII, 6. (Cf. verset 3.) On a traduit souvent : « Selon l'analogie de la foi. » Ostervald traduit avec raison : « Selon la mesure de la foi. »

(i) « Also wird er vicie Vœlker In freudiges Erstauncn sctzen. (De Wette.) (•i) » A short work. » {p'ersion anglaise.)

(3) 2uvTé/Av«, deccrno, definio; résoudre, — « Die beschlossene Sache wird « dcr Herr thtmauf Erden » (De Wett .)

LE TBXTB DANS l'ORIGDIAL. 417

Romains, XIV, 5 : « Que chacun abonde dans son «sens.» (Fénelon.) Cette traduction est fautive. Ostervald dit : « Que chacun agisse selon qu'il est pleine- « ment persuadé dans son esprit. » Il y a proprement dans le texte : « Que chacun soit pleinement persuadé « dans son esprit. »

Romains, XIV, 23 : « Tout ce que Ton ne fait pas « avec foi est un péché, » (Ostervald.) au lieu de : « Tout a ce qui ne vient pas de la foi est péché. »

Jean, I, 9. Martin traduit : « La lumière... qui

« éclaire tout homme venant au monde. » Il s'agirait

dès lors de la conscience, lumière qui éclaire tout

homme. Il faut traduire : « La vraie lumière, qui

a éclaire tous les hommes, est venue dans le monde.»

Psaume, XIX, 13 : « Et ab alîmis (des péchés

« d' autrui), » selon la Vulgate et M. de Lamennais (1);

au lieu de : « Absous-moi des fautes cachées. » Oster-

vald dit: « Nettoie-moi. »

Proverbes; XVIII, 3. Ce passage, qui sert d'épigraphe au livre de M. de Lamennais Sur V indifférence y est traduit dans la Vulgate par les mots : « Impius quum « inprofandum venerii contemnit. (L'impie, quand il est a tombé jusqu'au fond de l'abîme, méprise.) » Ostervald traduit : « Quand le méchant vient, le mépris a vient aussi, et l'opprobre avec l'ignominie (2). »

« Il est en vérité impardonnable, dit De Wette, « que plusieurs prédicateurs s'en tiennent purement

(i) Imitation de Jésus-Christ, livre III, chap. 14, Réflexions.

(2) «< Komml der Frcvler, kommt auch Verachtung, iind mit Scba»éo Schmacb (De wbttb.)

il8 PAROLES d'hOMHM

c( et simplement à la version de Luther, si souvent • « fautive, surtout dans l'Ancien Testament, et qu'ils « prêchent ainsi sur une prétendue pensée biblique « qui ne se trouve nullement dans le texte original. « Un lecteur de ma traduction m'exprima un jour son « étonnement de n'y pas retrouver un texte sur le- « quel il venait d'entendre un sermon qui l'avait fort a édifié. Il s'agissait du passage d'Ésaïe, XXVIII, Ift: c( Les épreuves (1) enseignent à prendre garde à la «parole. » On sait que le texte original ne renferme « ici aucune pensée qui ait la moindre analogie avec «celle-là (2). » De Wette traduit lui-même :« C'est c< une terreur déjà d'en entendre le bruit. » Osterc( vald dit : « Dès qu'on entendra le bruit, il n'y aura « que trouble. » — De Wette corrige aussi Luther sur Jean, XIV, 1, qu'il traduit : « Que votre cœur ne se « trouble point ; confiez-vous en Dieu et confiez-vous « en moi ; » tandis qu'il y a dans Luther : « Si vous « croyez en Dieu, vous croyez aussi en moi. »

4^ Pouvons-nous prendre pour texte une parole d'homme contenue dans la Parole de Dieu ? — Oui, quand cette parole est présentée comme un fait. Ce fait est souvent d'une bien grande importance, et bien digne d'être approfondi par la prédication, alors même que cette parole serait sortie de la bouche d'un adversaire de la vérité. Dieu a trouvé à propos de la conserver dans le livre de ses oracles. Si « la sagesse est « justifiée par tous ses enfants, » (Luc, VII, 35 .) elle l'est

(0 En alleattiul : » Die Anfechlung. »

(3) De \Vette< Prérace de sa traduction de la Bible. '

8BRVANT DB TBXTBS, 419

aussi par quelques-uns de ses adversaires. [Voici quelques passages du genre de ceux que nous avons en vue] :

Marc, n, 7 : « Qui peut pardonner les péchés que « Dieu seul? »

Marc, IX, 24 : « Je crois, Seigneur, viens en aide « à mon incrédulité. »

Luc, XI, 1 : « Seigneur, enseigne-nous à prier. »

Jean, VII, 46 : « Les huissiers répondirent : Ja- « mais homme n'a parlé comme cet homme. »

Luc, VII, 19 : « Es-tu celui qui devait venir, ou « devons-nous en attendre un autre? »

Luc, XXIII, 47 : Le centenier, voyant ce qui était a arrivé, glorifia Dieu, disant : Certainement cet a homme était juste. »

Luc, XXIV, 32 : « Notre cœur ne brûlait-il pas au a dedans de nous, lorsqu'il nous parlait en chemin, et a nous expliquait les Écritures ? »

Jean, VI, 68 : « A qui irions-nous, Seigneur? Tu « as les paroles de la vie éternelle. »

Actes, V, 38, 39 : « Et maintenant je vous dis : a Ne poursuivez plus ces gens-là, mais laissez-les en a repos ; car si ce dessein est un ouvrage des hom- «t mes, il se détruira de lui-même ; mais s'il vient de a Dieu, vous ne pouvez le détruire, et prenez garde « qu'il ne se trouve que vous ayez fait la guerre à a Dieu »

Romains, XV, 4 : « Ces choses ont été écrites pour « notre instruction. »

Genèse, LXVII, 9 : « Les jours des années de mes « pèlerinages sont cent trente ans, et les jours des an-

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