‹ HomilétiqueChapitre 17 sur 98 · SENS SXTÉRIEUR DU TEXTE · texte numérisé non relu

SENS SXTÉRIEUR DU TEXTE

« nées de ma vie ont été courts et mauvais. » — [Cest un gémissement de Jacob et de l'humanité, qu'il faut recueillir : souvent nos soupirs sont des prophéties.]

Nous ne sommes pas encore sortis du vestibule de la question, il faut pénétrer plus avant. Toutes les règles que nous venons de donner ne sont pas une garantie suffisante ; il faut ajouter que notre texte n'est tiré de la Parole de Dieu que quand nous lui donnons le sens qu'il a dans l'intention de l'auteur sacré.

Ne nous occupons pas de la tâche du traducteur, quoique nous ayons supposé que tout prédicateur est aussi traducteur; ne considérons que le prédicateur. [Pour arriver à une parfaite intelligence du sens d'un passage, il faut qu'il examine d'abord le texte môme^ puis le contexte.]

I. Le texte même. — Il y a à constater, dans chaque passage, le sens verbal ou extérieur ^ et le sens intérieur.

Le premier est ce qu'on appelle communément la signification y l'idée que portent immédiatement les signes daas l'esprit, indépendamment de toute considération ultérieure, je veux dire étrangère aux éléments philologiques dont le passage est composé. — Le second est l'idée qu'au moyen de ce sens extérieur, l'auteur du passage a voulu communiquer à l'esprit du lecteur ; en sorte que la première idée obtenue n'est à l'égard de la seconde que ce que les mots ont été à l'égard de la première. — La clef du premier sens est

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la connaissance des mots ; la clef du second est la connaissance des choses.

Pour ne pas errer sur le sens que nous appelons extérieur, il faut avoir une idée précise de la langue des auteurs, je veux dire de la valeur des signes et des formes de cette langue, comparés aux formes et aux signes correspondants de notre propre langue. En d'autres termes, il faut savoir à quel taux il faut prendre les mots principaux, qui reviennent le plus souvent et entrent dans les passages les plus importants. Il y a, dans la langue de la Bible, un certain nombre de mots qu'on peut dire capitaux, et dont le sens, exactement saisi, devient la clef de la Bible. Si l'on s'arrête purement et simplement à la signification usuelle des termes au moyen desquels le traducteur a rendu de tels mots dans notre langue, on court grand risque de commettre de graves erreurs. Ainsi en est-il des mots crainte, chair ^ âme, cœur y foi, justice, intelligence, insensé, lumière^ juste, Iwmme de bien, méchant, Tertu (2 Pierre, I, 5) . Le traducteur vous a traduit les mots ; il faut vous traduire à vous-même les idées (1). Le prédicateur, ou plus généralement l'exégète, aura ici deux choses à considérer, qui n'en sont qu'une

(i) Ce n'est pas au traducteur à expliquer ou à commenter. Il doit rendre les expressions de Voriginal, et en conserver, sans s'embarrasser des conséquences, les duretés, les obscurités, le caractère paradoxal ; il ne doit pas reculer devant des métaphores qui sembleront étranges parce qu'elles sont étrangères, («c Yinum dat « comua pauperi. » Voyez le mot corne, i Samuel, II, lo etPsaume CXII, 9.) Cependant il y a ici même une limite. Ces métaphores, par exemple, sont éteintes dans le langage du texte ; elles se raniment dans la traduction, et exagèrent par là même la pensée de l'original. Cette dépréciation des signes du langage a lieu dans tous les idiomes, et nous explique pourquoi nous recevons, à certains égards, une impression plus vive des ouvrages écrits dans une autre langue que de ceux de la

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peut-être, le caractère, les mœurs de la langue, — et la philosophie du peuple. [Parlons d'abord du premier point.]

Les mêmes mots, les mêmes formes ont une valeur autre dans une langue où domine l'esprit de synthèse et dans celle que distingue un esprit analytique. [La langue synthétique est celle de la poésie pure ; l'analytique, celle de la prose pure. Ni Tune ni Tautre n'existent. L'analyse domine dans notre langue, et la synthèse dans celle des auteurs sacrés.

[Une langue synthétique semble avoir pour caractère d'établir des communications entre toutes les idées qui en sont susceptibles, de façon que la langue tout entière devient une ligne continue. L'analyse classe et distingue avec toujours plus de précision : chaque signe prend un domaine circonscrit, dont il lui est interdit de s'écarter. Des mots qui étaient fort élastiques avant le règne de l'analyse, finissent par rentra dans leur coquille. C'est en ce sens que Bossuet a dit du style de Calvin qu'il est triste, c'est-à-dire nu, austère.

nôtre. Nous sommes même induits en erreur sur la force de Texpression. n flaut quelque temps au Français qui lit des livres anglais pour réduire à sa juste valeur Tadjeclif anxioiis, qui ne signifie ni angoissé, ni anxieux, mais simplement désireux ou curieux. — Il y a ensuite des locutions dont la reproduction exacte produirait, sans aucun profit, un effet étrange. Comment traduire littéralement une phrase comme celle-ci : où TrapayysAia TrapvjyyeUajKev ? (Actes, V, 28.) Cepen-

dant on aurait tort de ne pas traduire fl^Dn flID ( moth tthamouth, Genèse, H,

17) par : u Tu mourras de mort. » Serait-ce une règle sûre que do traduire toujours le même mot par le même mot? Cela n'est ni sûr ni rationnel. Il ne faut pas se flatter d'être d'autant plus fidèle qu'on sera plus littéral; souvent on le sera moins; cela se comprend aisément. — Nous sommes loin de posséder une traduction exacte, et si, pour avoir la Parole de Dieu, il faut avoir la lettre de cette pa* rôle, nous ne possédons pas la Parole de Dieu.

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Tout est ainsi de plus en plus réglé dans les langues ; on ne laisse plus rien à l'arbitraire ; elles deviennent constitutionnelles; et si cette différence ne nous échappe pas dans notre propre langue, en la prenant à deux siècles de distance, combien ne sera-t-elle pas plus frappante encore entre le français et Thébreu !]

Lorsqu'on a affaire à un livre écrit dans une langue poétique, où la synthèse domine, on doit tenir compte des habitudes de cette langue.

Une langue poétique, c'est-à-dire parlée par un peuple poétique, se plaît tour à tour à diminuer et à augmenter, pour laisser à l'imagination du lecteur le plaisir de faire une partie du chemin, d'ajouter ou de retrancher (1). [La Bible est remplie de ces façons de parler, et on en a souvent abusé.] . Elle aime tour à tour à rendre absolu ce qui est relatif, et relatif ce qui est absolu (2).

Elle généralise ce qui est particulier et particularise ce qui est général, prenant le devoir tantôt à son sommet, tantôt à sa base (3).

Elle ne sépare pas d'une manière tranchée les no-

(i) Exemples : « Le péché m*a fait mourir par le commandement. » (Romains,

vn, 11.)

tt Celui qui est né de Dieu ne fait point le péché. » (i Jean, III, 9.) «c Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas son père et sa mérc,... il ne peut être mon disciple. » (Luc, XIY, 26.) tt Ce qui estélevé devant les hommes estabominatlondevantDieu.» (Luc, XYl, 15.) « La loi n*est point contre ces choses. » (Galates, Y, 23.) tt Les œuvres infructueuses des ténèbres. » (Éphésiens, Y, n.) (Onésime) « qui t'a autrefois été inutile. » (Philémon, ii.) (2) « N'invite pas tes amis. » (Luc, XIY, 12.) « U retourna Justifié préférablement à Vautre. » (Luc, XYUI, 14.) (S) « Tu ne rendras point de faux témoignage contre ton prochain. » (Exode, 10.)

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lions qui se touchent : méchant et insensé ; dire et faire; connaître et éprouver ; regretter et se repentir ; se repeih tir et changer de dessein ; oublier et traldr ; juger et eonr damner. Elle prend le sentiment pour l'acte et réciproquement. Elle se plaît aux consonnances d'idées, aux synonymies, à la symétrie, au parallélisme, à procéder par couples ou par paires d'idées (1).

Elle classifie sans intention scientifique. — « Crée c< en moi un cœur net, et renouvelle au dedans de « moi un esprit droit. » (Psaume LI, 12.) [L'Ancien et le Nouveau Testament abondent en exemples pareils. On trouve fréquemment chez les prophètes et chez les apôtres des séries de substantifs ou d'adjectifs qu'on a prises bien à tort pour base de divisions de discours.]

Elle aime à jouer sur les sons, caractère qui se retrouve d'ailleurs en quelque mesure dans toutes les langues (2).

(0 u L'aise des sots les tue, et la prospérité des insensés les perd. » (Proverbes, 1, 32.)

« Ta parole est une lampe à nos pieds et une lumière à nos sentiers. » (Psaume CXIX, 105.)

u L'Éternel est ma lumière et ma délivrance : de qui aurai-je peur? L'Étemel *i est la force de ma vie : de qui aurai-je de la crainte? » (Psaume XXYll, i.)

u Quand ton ennemi sera tombé, ne l'en réjouis point, et quand il sera renversé, M que ton cœur ne s'en égayé point. » (Proverbes, XXIV, 17.)

« Il a désaltéré l'âme altérée, et rassasié do ses biens l'Âme affamée. » Psaume CVU, 9.)

Voyez aussi Ésaïe, LIX, i à 6.

Nos langues modernes ne sont pas étrangères à ce procédé : Périls et risquas; mort et martyre; crainte et tremblement; us et coutumes; par voie et par cJi&min ; voies et moyens. — Voyez sur ce caractère de la langue biblique Her- DER, Hebr. Poésie, tome I, page 23, et Pétavel, La fille de Sion, page 76.

(2) L'allemand a : Schutz und Trutz; leben und wehen; schalten und toçlten; eile mit fFeile; — le français : A» feu ni lieu; sans foi ni loi; peu et paix, Kempis dit : Fia crucis, via lucis. Les paronomases ou assonances sont çom-

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Tel est le langage de la Bible, et encore chacune des époques qui y sont représentées, chacun des auteurs qui en font partie, a son style particulier. [Il faut même aller plus loin et comparer non-seulement les mots d'un auteur avec ceux d'un autre, mais encore ceux d'un même auteur entre eux.] Le mot foi n'a pas toujours la même signification chez le même auteur. Tantôt il a un sens abstrait (Hébreux, XI, 1), tantôt un sens concret ; ici il a un sens intellectuel, ailleurs un sens moral (1). Je ne parle pas des cas où le mot foi ne signifie rien de tout cela, mais tout simplement persuasion.

[Pour ne pas errer sur le sens extérieur des textes dont il fait usage, il faut, avons-nous dit, que le prédicateur considère avec les mœurs et le caractère de la langue qui les lui fournit, la philosophie du peuple qui l'a parlée, les habitudes de sa pensée, la classification de ses notions diverses. Pour tout cela l'étymologie des mots pourra lui être d'un grand secours. Une langue est le produit d'une foule de choses : les pensées intimes d'un peuple, ses croyances, sa religion, son histoire, sa vie sociale et politique, les conditions exté-

munes dans rÉcrîlure : ^HD") ^ilh (Genèse, I, 2.) ^nbsî ^nn3 (2 Samuel,vni,

18.) — En grec : Romains, I, 29 ; Hébreux, Y, 8. — Cf. Herder Hebraische Poésie^ tome II, pages 280-287 ; Gesemus, Hebratsches Lchrgebœude, S 237 ; et WiNER, Grammatik des nevtestamentlwhen Sprachidioms, S 62.

(1) Con^>. 1 Corinthiens, XUI, 2 : « la foi jusqu'à Irausporler les montagnes, » et Jacques, II, 20 : « la foi sans les œuvres est morlc ; » — Philippicns, II, 17 : « l'of frande de votre foi, » et Colossiens, II, 5 : « la fermeté de votre foi; » — Jacques, I, 7 : « répreuve de votre foi, » et i Thcssaloniciens, lU, lo : « ce qui peut manquer à votre foi ; » — Hébreux, XIll, 7 : « Imitez leur foi, » et Jacques, I, 6 î « Qu'A la demande avec foi. »

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rieures dans lesquelles il se trouve placé s*y reflètent comme dans un miroir. Toute la vie extérieure et intérieure d'un peuple est dans sa langue. Que les habitudes de la pensée soient profondément modifiées, la langue en ressentira immédiatement le contre-coup* Le christianisme a, dans un sens^ corrompu le latin ; il Ta fait sortir de sa sphère ; il Ta obligé à exprimer une vie qui lui était originairement étrangère. A mesure que les hommes se sont convertis, ils ont converti leur langage. Un Romain ne retrouverait certes pas sa langue dans le latin de l'Église, et il ne pourrait même le comprendre qu'à la condition de devenir chrétien. Une religion peut créer une philosophie du langage : nos langues modernes sont chrétiennes.]

A moins d'avoir fait ce travail et fixé les principes de cette réduction du langage biblique, on ne peut être assuré d'avoir pris un texte dans son vrai sens.

Le vrai but, dans cette affaire, n'est pas tant d'obtenir plus de précision, que de se garder d'en avoir trop. — Remarquez que c'est cette précision ou ce littéralisme qui a donné lieu au dogme de la présence réelle : « Si vous ne mangez la chair du Fils de «l'Homme, et si vous ne buvez son sang*.. » (Jean, VI, 53.) — Cette rigueur mal placée de l'interpréta^ tion a donné lieu à bien des hérésies, qui ne dérivent que du littéralisme. Il faut prendre garde, en nous récriant contre cette rigueur, de n'y pas tomber.

Une langue moins vague, des expressions moins flottantes donneraient lieu, dit-on, à moins de doutes et de disputes. Mais où est cette langue parfaitement

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précise? car il ne faut rien de moins quand une fois on a posé cette règle. Un flot est distinct du flot qui le suit; mais comment les séparer? Cette langue n'existe pas ; si elle existait^ ce ne serait pas une langue humaine. Elle n'exprimerait que des abstractions. Elle n'exprimerait pas les choses de l'âme. Elle serait la plus parfaite des philosophies, la philosophie définitive, mais elle ne serait pas une parole.

Nous savons bien les extravagances dont le langage de la Bible a été le prétexte ; savons-nous celles dont un langage tout différent pourrait fournir l'occasion ?

Sans doute que, sans avoir la précision idéale dont nous avons parlé, le langage de la Bible pourrait être plus précis. Il pourrait l'être assez pour ne rien donner à faire, je ne dis pas à la raison, mais au cœur et à la conscience ; mais précisément c'est ce que Dieu n'a pas voulu.

« On se fait un sujet de scandale de ce que la Bible « n'a pas été rédigée de manière à rendre les divi- «sions impossibles**. Nul doute que celui qui a fait a la Bible n'eût pu donner en sa place un symbole, et tf le plus parfait de tous les symboles... Mais pour- « quoi l'aurait^il donné î Pour que l'homme ne fût « point obligé d'entrer immédiatement et par tout son « être en rapport avec lui? Pour que la précision ri- « goUreuse et la concentration des idées de la religion « le dispensât de faire^ dans cette étude, aucun usage « de sa conscience? Pour que rien ne mît à l'épreuve ^ sa droiture et sa candeur? Pour qu'il reçût tout fait a le vrai ôens de la Bible et qu'il ne s'employât point

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