Donc les chrétiens sont prudents
Il y a, dans cet argument, un surplus, une surabondance ; c'est à le montrer qu'il consiste ; il établit une preuve comme plus que complète, en amenant de loin ou de près un fait propre à faire ressortir cette surabondance. — Il est fondé sur cette simple idée : que le plus emporte le moins.
Cet argument a beaucoup de force, à condition que la distance entre les deux cas soit bien réelle, et qu'on ne puisse pas se prévaloir d'une différence essentielle entre eux, qui puisse infirmer ou affaiblir la conclusion, n faut aussi que l'orateur fasse vigoureusement ressortir la différence qui est dans le sens de sa conclusion. Les deux cas doivent être similaires et inégaux.
L'argument à fortiori est peut-être de tous les arguments le plus goûté par les orateurs. Cicéron en fait
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un uîsage fréquent et habile. Ainsi dans le discours Prb lege Maniliu :
a Plus d'une fois, pour venger des marchands et « des patrons de barques légèrement offeriséfe, vos an- « cêtres ont entrepris des guerres ; et vous, qùarid on « vous apprend que tant de milliers de Romains, sur « un seul ordre et au même instant, ont été* massacrés, « quels seront enfin vos sentiments ? Pour un péù trop d'orgueil témoigné en paroles à leui*s ambassadeurs, vos pères décidèrent que Corinthe, la gloii^ de la Grèce entière, devait périr : et vous, laiâseréz-vous impuni un prince qui a fait charger de fei*s et frapper de verges un député du peuple h)main, un ancien consul, et Ta fait mettre à mort? Ils ne souffraient pas, eux, que la moindre atteinte fût portée à la liberté des citoyens romains, et vous, quand on leur ôte jusqu'à la vie, en tiendrez-vous peu de compte? Ils demandaient raison du droit d'ambassadeurs, violé seulement en paroles : et vous, quand votre ambassadeur périt dans les supplices, resterezvous indifférents? Prenez garde qu'autant il fut noble à eux de vous avoir laissé un si glorieux empire, il ne vous soit honteux à vous, l'ayant reçu de leurs mains, de n'avoir pu le conserver et le défendre (i). »
Et dans la première Catilinaire :
« Il y a longtemps, Catilina, que le consul devrait « vous avoir fait traîner au supplice. Il y a longteinf»
(1) Chapitre V. IVaductton cTOBvèl.
' que "^ôVage dont 'nous scftnmès menacée devrait avoir éélaté sui* vous. Car etifin^ si l'illustre Scipion, étant souViei*ain pontife, fit périr de son autorité privée *Vun des* Gràcques pour de légères entreprises contre fe République, nous, consuls, souffrirons-nous Catilina, dôtit les projets sont de mettre à feu et à sarig l'univers (1)^»
'Écoutons éncdre Mirabeau, dans son discours sur le fen de M. Necker : « Eh ! Messieurs, à propos d'une K ridicule motion du Palais-Royal, d'une risible insur-i rrection qui n'eut janiais d'importance que dans les « imaginations faibles ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu : naguère ces mots forôenés : Catiiina est aux portes de Rome, et l'on délibère ! Et certes, il n'y avait autour de nous ni Catiliiïa, ni périls, ni factions, ni Rome... Maïs aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là ; elle menace de vous consumer, vous, Vos propriétés, voti'e honneur .. et vous délibé- ■ iez (2) ! »
Aucune forme d'argumentation n'est plus fréquente laiïs rÉvangile : « Si Dieu revêt ainsi l'herbe des X chaûips, qui est aujourd'hui, et qui demain sera je- X tée dans le four, ne vous revêtira-t-il pas beaucoup «plutôt, ô gens de petite foi ! » (Matthieu, VI, 30.) —
(OChapitre I". Traduction 'é'OUvet.
(2) Autres exemples : Saurin, toifoe H, page 26, et tome I, page 89, nouvelle édiôfei ; — BossvET, Choix de aermons, page 348 ; — B^urdaloub, serbion sor U ^t^iement dernier, tome I, page 13, col. 2, édition Lefèvre; — Massulon, tome page 417 ; tome IV, page 255; tome ^I, page 214, ancienne édition.
928 ARGCianitATION DIRECTE ET INDIRBCn.
« S'ils ont appelé le père de famille Béelzébul, com- « bien plus n'appelleront-ils pas ainsi ses serviteurs?» (Matthieu, X, 25.) — « Si l'on fait ces choses au bois « vert, que ne fera-lron pas au bois sec?» (Luc, XXIII, 31 .) — «Le temps vient auquel le jugement de Dieu a doit commencer par sa maison ; et s'il commence par « nous, quelle sera la fin de ceux qui n'obéissent pas « à l'Évangile de Dieu? et si le juste ne se sauve que <t difficilement, que fera l'injuste et le pécheur? » (1 Pierre, IV, 17, 18.) — « Si la parole annoncée par a les anges a eu son effet, et si toute transgression et « toute désobéissance a reçu une juste punition, com- « ment échapperons-nous si nous négligeons un si grand a salut, qui, ayant été premièrement annoncé par le tf Seigneur, nous a été confirmé par ceux qui l'avaient <c appris de lui? » (Hébreux, II, 2-3.) — «Car si le « sang des taureaux et des boucs, et la cendre de la <* génisse, dont on fait aspersion, purifie ceux qui sont « souillés à l'égard de la pureté du corps, combien « plus le sang de Christ, qui, par l'Esprit étemel, « s'est offert à Dieu soi-même sans aucune tache, pu- « rifiera-t-il notre conscience des œuvres mortes, pour « servir le Dieu vivant? » (Hébreux, IX, 13-14.) — « Prenez garde de ne pas mépriser celui qui vous « parle ; car si ceux qui méprisaient celui qui parlait « de la part de Dieu sur la terre ne sont point échap- « pés, nous serons punis beaucoup plus si nous nous « détournons de celui qui nous parle des cieux. » (Hébreux, XII, 25.) — « Lui qui n'a point épargné son A propre Fils, mais qui l'a livré pour nous tous, com-
AKOmiBlITATlON DIRECTE ET imOlRBCTB. 2^
a ment ne nous donnera-t-il point aussi toutes choses a avec lui? (Romains, VIII, 32.)
5" Argument par analogie. — « On raisonne par « analogie, dit Condillac, lorsqu'on juge du rapport a qui doit être entre les effets par celui qui est entre « les causes, ou lorsqu'on juge du rapport qui doit être « entre les causes par celui qui est entre les effets (1).»
Le raisonnement par analogie est aussi bon, aussi rigoureux qu'un autre, lorsque le rapport entre les effets ou entre les causes est réel, lorsqu'il y a identité et non pas similitude. Le rapport entre les deux termes dont se compose une métaphore, ne peut pas fonder une conclusion. C'est cependant ce qui a cours dans le monde et dans la chaire (2), et peut-être plus dans la chaire que dans le monde, sous le nom usurpé d'argument par analogie. La similitude réelle ou l'identité essentielle est déjà si difficile à constater, que l'argument par analogie est presque toujours sujet à caution ; mais il n'est pas seulement sujet à caution, il est tout à fait illusoire quand il repose sur un rapport métaphorique, qui n'est qu^un rapport apparent. Le peuple même en a déjà témoigné sa défiance par ce proverbe connu : « Comparaison n'est pas raison. » Et pourtant combien de gens, combien de prédicateurs qui font comme si une comparaison était une raison ! Combien de fois une coïncidence fortuite est donnée comme preuve et reçue comme telle ! Rien n'est plus au goût et à la guise des orateurs qui n'ont point de
(0 Condillac, Art de raisonner, liv. lY, ch. m. (3) « Buon per la predical » (Voir page 148.)
230 iiMmiifrATioii DWSfiirK «r iwwBWOCTfe
logique ou point de conscience ; q'eet. leur principa)£ ressource; ces ressemblances extérieure», en ma^quant, les réduiraient à rien, (n Si la foudre, dit Pasce cal, tombait sur les lieux bas,. les poëtiBs et ceux qui c( ne savent raisonner que sur les choses de cette n^- « ture manqueraient de preuves (1). » Rien n'est ausgi plus propre à séduire des esprits peu exercés Qp peu attentifs que ces similitudes familières qui e;xpriment un rapport saillant et qui caqhent une plu^ grande dissemblance. C'est l'arme favorite des sophiel3s ; c'est le piège le plus souvent tendu à la crédulité,: \ 'est l'argument le plus souvient euiplpyé ppur QW />orter l'assentiment des hommes iguprantpset siniplef^i
De deux choses Tune : ou le rapport n'est qu'app;^ rent ; servez^-vous en alors, pour éclaircir et non poi« prouver; c'est l'usage naturel de la plupart des pai:a- ])oles de l'Évangile ;-r-.ou le rapport estt réel entre deu? < bjets d'ailleurs différents, -r- Concluez. — Il faut bief .tiaployer cet argument. On ne peut pas s'en passeï? Dans certains cas il est presque le seul. ^^ Toute 1^ ïùYïm d'exposition de notre religion est une analo^ijç Lq monde physique, dans son ensemble, e^t une ^uft iogie du iponde moral. — Sa^ns le secours de l'ao^Vîgi!^ 4ious ne pourrions rien exprimer, ni même rien cq» prendre, -r- Mais il importe de bien constater les ?figp iW.ts.
C'est un argument par analogie (combiné avec J)( fiortiori), que uqus tpouypn^ daoscies paiX)le$ à&Mtm
(i) Pascal, Pensées. Partie I, Xf\. X» S >,3.
Christ : « Q}ii sera même l'honime d'entre vous qui « donne une pierre à son fils, s'il lui demande du « paia? Et s'il lui demande du poisson, lui donnera- « Iril un sçcpenl? Si donc vous, qui êtes ipauvais, sa- « vez bien donner à vos enfants de boimes choses, « combien plus volye Rère qui eçt dans les cieu;»: « donnera-tril des biens à ceux qui les lui dj^maa- « dent? » (Mattiûeu, VII^ 9rll .) Voyez aussi Malachie^
Saint Payil fait, à notre avis, un raisonnement par analogie, lorsque, rappelant aux Corinthiens ce précepte djç l'ancienne loi : « Tu n'emmusèleras point le « boçu^ qui foule le gr^in , » il ajoute : « Dieu se met- <f il en peine des bœufs î » (Absolu pour relatif ?) « Ne « dit-il point ces choses principalempnt pour nous ? » (i Corinthiens, IX, 9, 10.)
En voici un autre e^^empje,^ emprunjté à Pascal : « Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt « est donné, n'ayant plus qu'une Ijuewe pour l'appren- « dre, et cette heure suffisant, s'il ^it qu'il e^t doçné, « pour le faijçe révoquer, il est contre la naturç qu'il ei^i- % ploie cette heure-là, non à^'ini^^riner si cet arrêt e^t « donné, mais à jouer et à se divertir. C'est l'état QJà « se trouvent ces personne^, avec, cette différence, que « les maux dont ils sont menacés spnt bien autres qye ^ ^a simple perte de la vip. et un supplice p^s^ger qi^e «ç ce prisonnier; appréhenderait. Cependant ils oourejit « sans souci dans le précipice, après avoir mis quelm que clfose devant burs yeux ppur s'empêcher de le « voir, et ils se moquent de ceu& qui les en aveirtîa*
232 ARGmONTATIOlf DIRECTS ET IRBIRECTB.
« sent (1). » — On distingue dans cet exemple les deux éléments de la similitude et de l'identité.
6' Parlons, en finissant, de l'argument qu'on peut appeler argument par supposition ou construction^ autre forme de l'argumentation indirecte. On crée, du consentement de l'auditeur, un fait en dehors des faits connus et réels ; on fait ce qui s'appelle en géométrie une construction; et l'on s'aide de cette ligne pointéCy qu'on effacera tout à l'heure, pour constater la régularité de la figure qu'on a d'abord tracée. — Il s'agit de faire -voir qu'il y a le même rapport entre le fait supposé et la conclusion qu'on en tire, qu'entre les prémisses du raisonnement que l'on propose et les conclusions de ces prémisses. — La conclusion que l'on accepte implique celle que l'on rejette.
Il y a toujours un élément identique, un point commun entre le fait supposé et le fait réel. Si l'identité n'est pas parfaite, l'argument est nul.
Il y en a de beaux exemples dans Cicéron : c( C'est pourquoi je dis que si , une épée sanglante « dans la main, Annius s'écriait : Approchez-vous, « citoyens, et écoutez-moi : j'ai tué Clodius ! Ses cri- « minelles fureurs qu'aucune loi, aucun jugement n'a- « vaient pu réprimer , j'ai su, avec ce glaive, avec « cette main, les détourner de vos têtes, en sorte que, c< grâces à moi seul, le droit, l'équité, les lois , la lice berté, la pudeur, la chasteté ont encore un asile dans
(i) Pascal, Pensées. Partie II, Art. II. — Voyez aussi la XI* ProvinciàU (page 263 de r édition de Didot, 1822); Saurin, tome I, pages 56 et 90, nouvelle édion ; Massillon, tome XII, page 388, édition Méquignon,