‹ HomilétiqueChapitre 43 sur 98 · VOTIF D0 BIEN · texte numérisé non relu

VOTIF D0 BIEN

Dans le premier motif je distingue le bien comme bien, et l'auteur du bien ou de la loi. Le bien, sous ces différents aspects, correspond à notre nature ; il en est un besoin , il peut devenir pour elle un attrait, insuffisant dans l'absence de certaines conditions, tout-puissant quand ces conditions se rencontrent.

Toutefois, on ne peut absolument distinguer et séparer l'auteur de la loi de la loi elle-même. La loi ne peut être sincèrement, pleinement aimée par qui n'en aime pas l'auteur. Cet auteur de la loi en est aussi l'objet; il est, on peut le dire, la loi elle-même ; il est le bien. Le devoir est proprement envers Dieu. L'amour de Dieu est la vérité morale elle-même, et le principe même de la vie ; et tout l'Évangile est calculé pour nous rendre ce sentiment possible. La reconnaissance envers Dieu est le sens, le résumé de l'Évangile : « Ne consic< dères-tu point que la bonté de Dieu te convie à la « repentanceî » (Romains, II, 4.) — Toutefois nous ne voulons pas nier et nous ne voulons pas qu'on oublie que le bien a ses raisons en lui-même, et que s'il est caduc, incomplet et, jusqu'à un certain point, irrationnel dans l'absence de l'amour de Dieu, il n'est pourtant pas chimérique et sans base dans cet isolement.

Le sentiment du bien, auquel on fait appel, ou qu'on cherche à exciter, a deux formes, comme un axe a deux pôles. On y distingue, comme deux corrélatifs, la sympathie et l'antipathie, l'amour et la haine ; car à tout amour correspond une haine; à l'amour d'une chose, la haine de son contraire ; à l'amour du bien, la haine du mal.

HOnVBU BONHSUI. 241

Ce sont deux sources ou deux caractères d'éloquence* Quoiqu'on ne puisse pas absolument supposer l'un de ces sentiments sans l'autre, pas plus qu'un pôle positif sans le pôle négatif, l'un peut dominer chez un homme ou dans une occasion, l'autre chez un autre homme ou dans une autre occasion. L'éloquence amère et chagrine de Rousseau répond à l'un de ces senti-^ ments ; l'éloquence heureuse et triomphale de Bossuet répond plutôt à l'autre. L'indignation est un ingrédient dont l'éloquence de la chaire ne peut point se passer. « Être bon aux méchants, c'est être méchant. » — « Étemel ! ne haïrais-je point ceux qui te haïssent?» (Psaume CXXXTV, 21.) Mais ce serait une chose triste de n'avoir pour tout amour du bien que la haine du mal. n ne faut pas non plus laisser l'indignation remplir tout le cœur; combien aisément ne devient-elle pas de la colère ! Or, ni dans la chaire ni ailleurs « la a colère de l'homme n'accomplit la justice de Dieu.. ïk (Jacques, I, 20.)

Pai dit d'abord le bien ou le devoir ; j'ai dit ensuite le bonheur.

Ce [dernier] motif peut être présenté par le prédicateur.

1* Il est le seul côté par oii certaines âmes sont facilement accessibles, et même le côté par où toutes les âmes le sont le plus facilement.

2* Il est essentiel à la nature humaine; il en est

uiie partie constitutive ; il n'est point vicieux en soi ; s'il

est le point de départ de l'égoïsme,^ il est aussi la <;on-

dition du dévouement et du sacrifice ; il occupe une

^4% MOTIF pu BONBE0R.

place dans nos sentiments les plus désintéressés et les plus généreux.

3*" il abonde dans la Révélation au nom de laqudk nous parlons : « Voici, je mets devant vous la vie et la « mort, la bénédiction et la malédiction; choisisses a donc la vie, afin que vous viviez, vous et votre pos* « térité. » (Deutéronome, XXX, 19.) — « Et pourquoi « mourriez-vous, ô maison d'Israël? » (Ézéchiel XVin, 31.) — Le premier mot de la prédication publique de Jésus-Christ, c'est le mot Heureux. (Matthieu, V, 3.) •— On peut dire que c'est le premier mot de la religion, qui est une doctrine de bonheur ou de salut, autant que de perfection, et dont le propre est d'identifier le boaheur avec la perfection. — Il y a un point où les deux motifs que nous avons distingués ne sont qu'un.

Le bonheur, en général, peut donc être présenté comme motiL Mais voici les règles qu'observera un prédicateur chrétien :

1 II s'adressera de préférence aux plus élevés de nos intérêts (1), et n'emploiera les autres que subsidiairement. J'appelle élevé ce qui est invisible, ce qui est éternel. « Si nous avions vocation, » disait un prédicateur, « à nous occuper de vos intérêts tempoce rels (2), nous vous ferions voir combien l'institution a du dimanche est bienfaisante (3). »

(i) Voyez BIassillon, Petit Carême, sermon sur V Humanité des grands envers le peuple.

(3) Cette vocation, nous ne l'ayons pas plus qiie n'ayait Jésus-Christ ceU? tfinleryenir comme Juge dans les diffétend» de ses compfttrioted. (Luc, XII, i4. J

(3) Voyez MASsnjbON, FetU CmrémÊ, fem^n^iir fe^Mftfmt^ itmiHBiig^.», m Mais, sire, quand ces motifii, etc.... »

2, Quaod A présentera des motife d'un (Hrdre moisir. élevé, d'intérêt temporel, ce sera sous le point de Tue le plus élevé, moins comme des motifs que comme des signes du bien et du mal qui est dans une action (1).

3 . Le prédicateur dirétien n'emploiera le motif de rintérêt que selon sa nature. L'intérêt est un motif, non un argument ; il peut porter à agir, non à croire. — Nous citerons là-dessus Pascal : « le les blâmerai « d'avoir fait, non ce choix, mais un càoix ; et celui « qui prend croix, et celui qui prend pile, ont tous deux « tort : le juste est de ne point parier, » -— « Oui, mais « il faut parier; vous êtes embarqué, et ne point parier « que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas. Lequel cboi- «sirez-vous donc? Voyons ce qui vous intéresse le « mwns, etc. » — et plus loin : « . . .Quel mal vous arri- « vera-t-il en prenant ce parti ? Vouô serez fidèle, bon- « nête> humble, reconnaissant, bienfaisant, sincère,. vé- « ritaMe. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs < empestés, dans la gloire, dans las délices. Mais n'eo « aurez-^ous point d'autres? Je vous dis que vous g^- ^ gnerez en cette vie ; et qu à chaque pa^ que vous « ferez dans ce chemin, vous verrez tanit de certitude « de gain, et tant de néant dans ce que vous hasardeiz, « que vous connaîtrez à la fin que vous avez parié « pour une chose <sertaine ^t infinie, et (jue voujs n'a-

(0 Voyez le sermon de Bourdaloue sur VImpureté, tome I, page 287, col. i , éfiUon Lerèyre* « En effet, s'il cesse, etc... » — Toute la première partie de ce discours réalise notre idée, en présentant TiflipuRté^- non pe» «More «omne pria dpe ttefépfdbelion (c'est le •ii4ei4le4».«ee«Bd& partje^^ «eit^eosHM si^e^ réprobaSioB.

344 MOTIF bu BORHKUR.

« vez rien donné pour l'obtenir (1). » — Écoutons aussi La Bruyère : « La religion est vraie, ou elle est fausse; « si elle n'est qu'une vaine fiction, voilà, si l'on veut, « soixante années perdues pour l'homme de bien, « pour le chartreux ou le solitaire ; ils ne courent pas « un autre risque : mais si elle est fondée sur la vérité « même, c'est alors un épouvantable malheur pour « l'homme vicieux ; l'idée seule des maux qu'il se pré- « pare me trouble l'imagination; la pensée est trop « faible pour les concevoir, et les paroles trop vaines « pour les exprimer. Certes, en supposant même dans a le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en « effet sur la vérité de la religion, il n'y a point pour « l'homme un meilleur parti que la vertu (2), » ou plutôt : que de vivre comme si la religion était vraie. — Pascal seul est complet.

4. Faites la part à l'espérance et à la crainte ; non point à l'une aux dépens de l'autre. — Ce sont les deux pôles de l'intérêt, comme l'amour et la haine sont les deux pôles de l'affection morale. On né peut se dispenser de faire agir la crainte (représentons-nous le terrible état de l'homme qui ne craindrait plus); mais il ne faut pas que ce soit exclusivement : tout comme on ne peut se dispenser de mettre en mouvement la haine, mais sans que ce soit aux dépens de l'amour. Quel que soit l'avantage pratique de la crainte sur l'espérance (la crainte agit plus immédiatement et

(i) Pascal, Pensées. Partie II, Art. m, S 5.

(2) La Brutêab, Caractères, chap. XVI, Des esprits forts. — Voyez ausu Massillon, sermon sur la Mérité d'un avenir, tome I, page ni, édition Lefévre.

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