‹ HomilétiqueChapitre 44 sur 98 · MOTIF DU BONHEUR · texte numérisé non relu

MOTIF DU BONHEUR

plus universellement), l'espérance lui est pourtant supérieure ; elle est un principe d'action et de développement ; elle dilate l'âme que la crainte resserre plutôt. L'Évangile n'a pas dit : « Ces trois choses demeurent : « la foi, la crainte et la charité. » (Voir 1 Corinthiens, Xin, 13.) La crainte n'est pas une vertu, puisque le parfait amour est destiné à la bannir. (1 Jean, IV, 18.) On a pu dire que tous nos courages sont des craintes ; mais cela n'est pas vrai du courage chrétien ; il est une espérance.

Quand on emploie la crainte, il faut lui donner un caractère aussi moral et aussi généreux qu'on le peut. [Mais on se trompe beaucoup sur la nature humaine, lorsqu'on emploie, sous le nom de crainte, la peur. La peur n'a rien de moral ni de noble, c'est un sentiment tout égoïste. Il n'en est pas de même de la crainte. Les maux que l'on craint peuvent être de telle nature que l'impression que l'on éprouve à leur pensée est plus propre à ennoblir l'âme qu'à la dégrader. La crainte que met en jeu le prédicateur, c'est celle de l'enfer et de la mort seconde. Mais, sous ce nom d'enfer, ne peut-on se représenter autre chose que ces souffrances matérielles, ces souffrances terribles et cependant vulgaires, pressentiment de la séparation éternelle d'avec Dieu î Nous faisons peur à nos auditeurs de ce mystérieux avenir ; mais ne peut-on pas rapprocher la perspective et leur faire voir et goûter l'enfer dès à présent? Cet enfer, nous le portons en nous et nous l'y trouverons.] Avec les , jugements de Dieu , il faut nous dénoncer nos propres jugements. [Dieu peut nous

4iS wmtnv BonBStm.

pafrdonnerj, nems le croyons sur la foi de TÉvangile. ^AiUtrement nous ne le croirions pas, car] notre con* «cience est plus implacable que Dieu : elle ne peut ^s pardonner. fOui, quoique les yeux de Dieu soient purs et les nôtres impurs, cependant le pardon le plus difficile à obtenir, c'est le nôtre, et c'est là, pour plusieurs, une source d'incrédulité. — Les grands orateurs nous ont montre comment Télément de la crainte peut être élevé.] C'est la crainte d'être séparé de Dieu, [Mais aussi longtemps que la condamnation proclamée ^ dehors ne retentit pas à l'intérieur, aussi longtemps que la conscience ne l'a pas sanctionnée, on n'est pas dans les conditions de l'Évangile nécessaires pour recevoir la grâce.] H faut combiner la crainte avec des sentiments qui ouvrent l'âme et l'attendrissent. Voyez <X)mme Bossuet sait faire naître dans les cœurs à la fois la terreur et l'attendrissement, dans son sermon sur TImpénitence finale :

« Ah ! Dieu est juste et équitable. Vous y viendrez « vous-même, riche impitoyable, aux jours de besoin « et d'angoisse. Ne croyez pas que je vous menace du « changement de votre fortune ; l'événement en est « casuel ; mais ce que je veux dire n'est pas douteux. « Elle viendra au jour destiné, cette dernière mala- « die, où, parmi un nombre infini d'amis, de méde- « cins et de serviteurs, vous demeurerez sans secours» « plus délaissé, plus abandonné que ce pauvre qtri « meurt sur la paille, et qui n'a pas un drap pour sa « sépulture : car en cette fatale maladie, que serviront « ces amis, qu'à vous affliger par leur présence ; ces

MOTIF DU BONHEUR. Si?

M médecins qu'à vous tcFunnenter *; ces serviteurs, qu'à « courir deçà et delà dans votre maison avec un em- « pressement inutile T II vous faut d'autres amis, d'au- « très serviteurs : ces pauvres que vous avez méprisés, « sont les seuls qui seraient capables de vous secourir. « Que n'avez-vous pensé de bonne heure à vous faire de « tels amis, qui maintenant vous tendraient les bras, « afin de vous recevoir dans les tabernacles éternels? « Ah ! si vous aviez soulagé leurs maux, si vous aviez « eu pitié de leur désespoir, si vous aviez seulement « écouté leurs plaintes, vos miséricordes prieraient « Dieu pour vous ; les bénédictions qu'ils vous auraient « données, lorsque vous les auriez consolés dans leur « amertume, feraient maintenant distiller sur vous t une rosée rafraîchissante ; leurs côtés revêtus, dit le « saint prophète, (Job, XXXI, 20.) leurs entrailles ra- « fraîchies, leur faim rassasiée vous auraient béni ; « leurs saints ranges veilleraient autour de votre lit « comme des amis officieux, et ces médecins spirituels « consulteraient entre eux nuit et jour pour vous troum ver des remèdes. Mais vous avez aliéné leur esprit, ir et le prophète Jérémie me les représente vous con- T( damnant eux-mêmes sans miséricorde.

« Voici, messieurs, un grand spectacle : venez con- « sidérer les saints anges dans la chambre d'un maut vais riche mourant. Oui, pendant que les médecins « consultent l'état de «a maladie, et que sa famille « tremblante attend le résultat de la conférence, ces « médecina iaviaUdles xxmsoltent ^'un bsiqI bien plus « dangereux : Nous awns soigné cet ^^Bàbylone et elle

348 Monr du bonhiub.

« ne s' est point guérie, (Jérémie, LI, 9.) Nous avons traité « diligemment ce riche cruel ; que d'huiles ramoUissan- « tes, que de douces fomentations nous avons mises ^ sur ce cœur ! et il ne s'est pas amoUi, et sa dureté ne « s'est pas fléchie ; tout a réussi contre nos pensées, et a le malade s'est empiré par nos remèdes. Laissons- « le Jày disent-ils, et nous en allons chacun dans son pays, n (Jérémie, U, 9.) Ne voyez-vous pas sur son front le a caractère d'un réprouvé? La dureté de son cœur a « endurci contre lui le cœur de Dieu : les pauvres « l'ont déféré à son tribunal ; son procès lui est fait au a ciel ; et quoiqu'il ait fait largesse en mourant des « biens qu'il ne pouvait plus retenir, le ciel est de fer « à ses prières, et il n'y a plus pour lui de miséricorde : 41 car sa condamnation est parvenue jusqu'aux: deux et « s'est élevée jusqu'aux: nues. (Jérémie, LI, 9.) Considé- « rez, chrétiens, si vous voulez mourir dans cet aban- 4ï don ; et si cet état vous fait horreur, pour éviter les 4K cris de reproche que feront contre vous les pauvres, « écoutez les cris de la misère (1). »

Voilà les seuls mobiles que nous permettions à la chaire de mettre en jeu, et nous avons eu soin de restreindre l'usage du second. Nous n'ouvrons pas la carjrière, comme les anciens rhéteurs, à toutes les passions ; ;nous ne disons pas, avec Quintilien : Hœc pars (iraOoç) icirca iram, odium^ metum, invidiam, miserationem, fere tota versatur (2) ; mais, à la suite des mobiles généraux dont nous avons autorisé l'emploi, nous indiquons

<i) BosscET, //• sermon pour le jeudi de la Ih semaine du Carême. Ci) QuiNTiuEN, liv. VI, ch. II.

AMOUR-PROFIIB. 249

quelques éléments moraux qui rentrent dans l'un ou dans l'autre des deux grands motifs indiqués, ou peut-être dans tous deux à la fois. Nous les nommons à part, soit parce qu'ils ont quelque chose de spécial, «lit generisj soit parce qu'il n'est pas aisé de dire, au moins de quelques-uns, auquel de ces principes ils se rapportent.

Amour-propre. — On ne peut pas se décider pour la vérité et pour le devoir par amour-propre ou par vanité ; mais il est impossible qu'on ne voie pas que la vérité est conforme et que l'erreur est contraire à la dignité de la nature humaine. Ici, au rebours de ce que nous avons dit plus haut sur la préférence à donner au positif sur le négatif, c'est le négatif que nous préférons; nous aimons mieux qu'on nous excite au bien par la honte qu'il y a à s'en séparer que par l'honneur qu'il y a à le faire. — Quand un prédicateur (et les plus chrétiens peuvent le faire) montre combien telle action, telle conduite, et même telle opinion, est honteuse, que fait-il autre chose que s'appuyer sur le besoin que Dous avons de nous estimer nous-mêmes, ou du moins de ne pas nous mépriser (1)? — Il est vrai que, même sous cette forme, les apôtres ne font guère d'appel au sentiment de la dignité humaine ou personnelle. Ce n'e^t pas tant nous qu'ils nous invitent à respecter, que Dieu en nous : « Votre corps est le temple du « Saint-Esprit, » dit saint Paul. (1 Corinthiens, VI, 19.)

(i) Voyez Massillon, sermon sur la Fèrité d'un avenir. Tome I, page ITO, édi- UoD Lefèvre, et tome U, page 239, édition Méquignon : « Mais je vais encore plus « loin, etc. . »

SSO RIDICULE. SBNTmSNT DU BKAU.

IRdicuïe. — La difficulté n*est pas de I*excîter. mais d'éviter de Fexciter ; car le ridicule se trouve presque partout oii est la déraison. — « En vérité, dî «Pascal, il est glorieux à la religion d'avoir poui «ennemis des hommes si déraisonnables (t). » — « H faut avouer, disait Boileau, que Dieu a de plat « ennemis. » — Mais il faut éviter d'exciter le ridicule car cette impression est de celles qui ferment l'âmi aux émotions religieuses. Il faut se garder d'ériger ei motif la peur du ridicule ; car les hommes n'éviteron plus le mal comme mal, mais comme ridicule ; on m repent davantage d'un péché quand ce péché est ei même temps une sottise. Il faut s'en garder parce qu( le ridicule s'attache presque aussi aisément au biei qu'au mal. [L'emploi du ridicule est l'invocation dt respect humain, pas autre chose. D'ailleurs, le ridiculi peut faire éviter une action, mais il ne corrige pai l'âme. Cela fait voir combien la prétention de corrige: les mœurs, castigare mares, par la comédie, est vaine Si l'emploi du ridicule peut être admis dans le tête-à tête ou dans un livre, il ne peut l'être devant une as semblée, quand il s'agit de sujets graves. Des hommeî rassemblés sont susceptibles d'impressions très di verses, qu'un homme seul ne ressent pas au mêm( degré. Quand on emploie la réduction à l'absurde, i feut donc se garder d'aller trop loin.]

Sentiment du beau. — Qu'est-ce que le beau en dei matières telles que celles de la prédication? Est-a

(0 Pascil, Pensées. Partie 11, Art. H,

AFFSOnOMS STHPJraïQUBS. ^5l

wlm clMwe que le bon T Peut-on du moins le distinguer -da bon? Le bon en est la base, et il y a certaines conditions sous tesquelles le bon devient beau. L'analyse peut discerner ces conditions, qui sont Fharmonie, l'unité, la grandeur. Quand on fait ressortir ces caractères, on donne au bon la forme du beau. Le prédicateur peut le faire ; on ne voit pas pourquoi il dépouillerait la vérité et le bien d'un seul de leurs avantages; mais il ne peut présenter le beau comme un motif à lui seul et en lui-même. Le rapport évident du bon avec te beau a conduit à de grandes erreurs, à l'idée de la culture esthétique de l'âme, à celle que le développement du goût est la meilleure préparation à la vertu. Çxnn de là, une éducation littéraire mal dirigée aura pour résultat de fausser l'âme, de lui faire prendre le Aangeet de lui donner une nourriture factice. Le talent littéraire est un très grand piège ; dans l'homme pédieur il devient aisément une richesse inique. Le prédicateur ne doit pas envisager les matières dont il s'occupe d'un point de vue essentiellement esthétique ; cela ne serait pas sans danger.]

Affections sympathiques. — Les affections sympathiques, qui, abstraction faite de l'idée réfléchie du devoir et de l'intention d'obéir, lient notre existence à Texistence d' autrui, des individus ou de la communauté, et, pour un moment, nous dépossèdent de nous-mêmes, coïncident avec Tesprit et la pensée de l'Évangile, et lui rendent témoignage. [EKeu, qui a mis ces affections en nous, ne peut pas les condamner ; icfteswirtTme loi de notre nature.] On peut s'en préva-

252 DB l'évotion.

loir, leur faire appel, [exciter les affections de famille^ l'amour de la patrie, Tamitié, radmiration, la reconnaissance,] mais en leur maintenant une position et une importance subordonnées. [Tout ce qui nous reste de bon après notre chute, il faut le ramasser pour en faire hommage à Dieu. Jetons tout dans le trésor de Dieu ; que tout aille se perdre dans l'océan de son amour. En nous exerçant à aimer purement les créatures, nous nous exerçons à l'aimer lui-même.]

De l'émotion. — L'emploi de tous ces motifs ou moyens d'impulsion étant admis , une autre question se présente : Est-il permis d'émouvoir? Et je demande, moi, s'il est possible de ne pas émouvoir, lorsque, d'ailleurs , on croit pouvoir faire usage de tous les leviers dont il a été question. La distinction qu'on voudrait faire entre mouvoir et émouvoir , entre le mouvement et l'émotion, est-elle bien réelle?

Qu'esirce qu'une affection , sinon une émotion prolongée, une émotion répandue sur toute la vie? Qu'estce qu'une émotion, sinon une affection instantanément excitée? Si l'on peut, dans un cas donné, déterminer à une action sans exciter une émotion actuellement sensible , on ne saurait se rendre maître d'une vie qu'en excitant une affection , laquelle est à l'émotion ce qu'un tout est à ses parties, un arbre à ses rameaux, un fait quelconque à ses moments divers. Il est impossible que l'affection n'ait pas ses moments distincts, qui sont les émotions.

L'affection repose, sans dormir et sans languir, jusqu'au moment où quelque chose d'extérieur, un fait

>B L EHOTIOH. 2^

OU une parole, la touche et l'excite ; mais ce fait, cette parole , la fait en quelque sorte lever ; un mouvement particulier a lieu dans le mouvement général : ce mouvement particulier, c'est l'émotion.

n y a d'ailleurs une distinction à faire entre les émotions. Les unes, par leur nature même, ou par la nature de la partie affectée, sont plus vives et d'autres le sont moins; mais je dis des unes comme des autres, que le moment distinct où on leur fait appel , est le moment d'une émotion.

On dira : Montrez à cette affection les objets qui lui sont conformes, mais ne faites rien de plus; donnez des aliments à cette flamme, mais ne soufflez pas dessus. Ces distinctions, qui paraissent réelles au premier regard, s'évanouissent au second. Qu'estKîe donc qui produit l'émotion , si ce n'est l'acte de rapprocher de l'affection les objets qui lui sont conformes? Et quand vous dites : «C'est une chose que d'alimenter la flamme, c'en est une autre que de souffler dessus, » l'image dont vous vous servez vous trompe, ou plutôt, non , elle ne vous trompe pas , ce souffle humain est aussi un aUment pour la flamme. Ce souffle est quelque chose; il y a plus qu'un simple ébranlement ou déplacement de l'air ; ce souffle , dans Téloquence, ce sont des faits, des raisons. Vous ne pouvez, sans quelque chose de pareil , rendre instantanément plus vif le sentiment de l'affection présente. Tout comme vous ne pouvez présenter à l'affection les faits ou les idées qui lui correspondent, sans l'émouvoir plus ou moins.

. Sur certains sujets, on n'est pas complet si l'on n'est

254 mh9mm(m%

pas touchant. Quand ou n'a pas touché y c'est qu'ott n'a pas tout dit. On peut paraître complet, on l'aal dans un sens, parce que la raison a été convaincue^ et la conscience éclairée ; mais si les pa ties spéoular tives de l'âme ont été seules atteintes , si l'on n'a pas ap{»*oché les objets des parties les plus sensibles autant qu'ils pouvaient l'être, si, en un mot, on n'a pas touché, on est resté à mi-chemin. Les auditeurs ferontils le reste tout seuls? Ne serait-ce pas nous faire de U généralité des auditeurs une idée fausse que de croire qu'ils s'adresseront à eux-mêmes le discours que nous n'avons pas voulu leur adresser? Est-ce un moyen de les toudier que de ne pas paraître touché? — Car enfin, ce que nous n'avons pas voulu faire, il faudra qu'ils le fassent ; il faudra qu'ils fassent pénétrer juaqpi'à leur CQ^r ces traits que nous leur avons lancés au bon endroit, mais trop faiblement.

S'il n'était pas permis de toucher, quel exemple nous auraient donné les écrivains de la Bible, les pltia pathétiques de tous les écrivains ; eux , pour qui ce n'est point assez que Jésus-Christ soit annoncé, si, de plus , il n'a été c( si vivement portrait , qu'il aembie c( qu'il soit une seoonde fois crucifié à nos yeux. » (Calâtes, m, 1 .)

L'Évangile en lui-même, indépendamment du langage de ses écrivaios , n'est-il pas toudiant , en cela même qu'au lieu d'idées abstraites, il nous a préseï^ et a mis tout près de notre cœur, des faits, des êtres î

On peut donc y. oïi doit toucher, maâs œ n'est pas sains règle ni mesure. (Notre rhétorique diâère ée œBe

DE L^ÉMOnON. S5$

des anciens. On dirait : Dolus an virtus quis in hoste

requirat (1),

C'est une chose remarquable que la distinction que les Athéniens faisaient, sous ce rapport, entre le barreau et la tribune. Il n'était point permis de toucher les juges de l'Aréopage, ou, en d'autres termes, de leur présenter aucun autre motif que le motif, toujours égal à lui-même, de la justice et de la vérité. Je ne sais si les Athéniens n'oubliaient point que l'esprit aussi a ses prestiges , et que le cœur est la dupe de l'esprit, comme l'esprit est la dupe du cœur (2). Mais, quoi qu'il en soit, les Athéniens, hors de l'Aréopage, se dédommageaient outre mesure de cette restriction, qu'ils ne se seraient pas imposée dans les affaires judiciaires, s'ils n'avaient pas senti combien, en général, elle était contraire à leur nature. La passion débordait dans l'éloquence politique, oii la loi n'étant plus, comme dit Bossuet , la raison reconnue par tout le peuple, mais où la volonté du peuple étant la loi même et la raison, Téloquenoe qui s'emparait, par un moyen quelconque, de la volonté générale, avait toujours raison.

Cela n'empêchait pas les Grecs de proclamer en théorie l'obligation de mettre l'éloquence au service de la vérité, et même l'essentielle union de l'éloquence avec la vérité ; mais dans la pratique ils ne se montraient pas difficiles sur le choix des moyens. La pratique des Romains a été la même, et leur théorie a été d'accord avec leur pratique ; leurs rhéteurs ont naïve*

(1) YotfiiLB, Énéidé, II, )9». (2) Louis XYI et M. Deséze^^

256 BB l'émotion.

ment indiqué tout ce qui est propre à surprendre les esprits , et à les dominer per fas et nefas. Leur rhétorique ne ressemble pas mal à la politique du Prince (1).

Pour nous, qui ne croyons ni nécessaire ni possible d'interdire l'émotion, nous donnons d'autres règles. Nous ne sommes pas jaloux d'un triomphe obtenu parsurprise ou par violence.

Nous prétendons que l'émotion ne doit ni rempla — cer ni précéder la preuve. [Le chemin serait san& doute plus court, car l'image est plus forte auprès du peuple qu'une idée. La passion est plus propre que le raisonnement à trancher les grandes questions.]

Il ne faut ni multiplier , ni prolonger les secousses, surtout si elles sont fortes. Crebris commotionïbus mens obrigescit, et est contra naturam^ ut quœ summa sunt, diutina sint (1).

Ensuite, nous voulons bien qu'on touche, et même qu'on ébranle ; mais nous ne voulons pas qu'on trouble. Il faut que la pensée puisse réagir, que son action ne soit pas suspendue. Il faut ménager de l'espace à la contemplation. Une idée claire, une notion précise doit se faire jour à travers l'émotion. L'émotion, sans cela, n'est pas légitime. Elle ne respecte pas notre liberté. Elle est passion.

Rien ne dure, dans l'âme , de ce qui n'a pas pour soutien intérieur l'idée. Rien ne dure de ce qui est pu-

( 1 ) Ânnes déloyales.

— Ingenium velox, audacia perdita, sermo Promptus, et Isso torrentior.

(JcvÉNAL, satire III.) (2) ÉRASME. JScclesiastes, lib. 111, cap. UX.

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