‹ HomilétiqueChapitre 74 sur 98 · PROPRIETE. 4S · texte numérisé non relu

PROPRIETE. 4S

de là force à la clarté ; mais jamais sans être clair on ne sera fort ; la force n'est qu'un plus haut degré de vérité.

La loi de la propriété condamne non-seulement les expressions sans justesse (ce n'en est que le premier degré), mais les expressions qui ne serrent pas d'assez près l'idée^, ou qui laissent un intervalle entre elles et i'idée. Il y aurait donc impropriété dans le dernier de ces vers de Boil eau sur Juv(^nal:

Soit que sur un écrit arrivé de Caprée, Il brise de Séjan la statue adorée, Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs, D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs,

Ses écrits pleins de feu partout hnlUnt awa yeux (1).

La propriété peut ôtre portée à un tel point qu'elle n'est plus purement négative, mais positive, saisissante;

elle devient une vertu du style (2). Nous comprenons <jue d' Alembert ait dit : « Chez les auteurs médiocres, « l'expression est, pour ainsi dire, toujours à côté de « ridée ; leur lecture fait aux bons esprits le même « genre de peine que ferait à des oreilles délicates un « chanteur dont la voix serait entre le faux et le juste. « La propriété des termes est au contraire le caractère « distinctif des grands écrivains; c'est par là que leur « style est toujours au niveau de leur sujet ; c'est à « cette qualité qu'on reconnaît le vrai talent d'écrire.

(1) BoiLEAU, L'art poétique, chanlll.

(2) Ici Buffon est surtout remarquable. Voyez, entre autres, sa Description de V Arabie.

456 PROPRlBlé.

a et non à l'art futile de déguiser par un vain coloris <c des idées communes (1). »

Il n'est pas besoin ^ pour que le défaut de propriété porte coup, que vous soyez surpris par le lecteur en flagrant délit d'impropriété; l'effet négatif suffit : c'està-dire, il suffit que l'exact rapport du terme à l'idée ne soit pas senti. Et comment est-il senti? C'est qu'un exercice plus ou moins répété a fini par donner à la plupart des lecteurs ou des auditeurs un sentiment juste de la valeur du mot ; il est impossible que, conformément au but de. sa création, il n'ait pas été employé assez souvent dans son vrai sens pour se graver dans l'esprit des gens les moins capables d'ailleurs de le définir : en sorte que, s'ils ne reconnaissent pas distinctement que le terme dont nous faisons usage est impropre, du moins ils ne reçoivent pas de ce mot l'impression, le coup, pour ainsi dire, qu'ils auraient dû en recevoir ; le marteau a frappé à côté du clou, ou de côté sur le clou.

Il peut d'ailleurs y avoir une affectation de propriété, comme il y a une affectation de pureté. Il ne faut pas qu'on sente le travail pénible des distinctions et de l'analyse.

Les soins donnés à la propriété de l'expression contribueraient non-seulement à la clarté et à la force du discours, mais à la richesse et à la variété du langage. — A quoi tient la pauvreté de notre vocabulaire? Estce que nous ne connaissons pas notre langue? Non,

(0 D'Alembert, Mélanges, tome II, page 345, Réflexions sur Vélocution ora toirc.

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