‹ HomilétiqueChapitre 75 sur 98 · PROPRIETE · texte numérisé non relu

PROPRIETE

mais nous ne sommes pas accoutumés à distinguer entre les mots d'une signification semblable, c'est-à-diro exprimant, sous une nuance particulière, une même idée générale. Faute de bien se rendre compte des nuances, on emploie, pour chacune d'elles, ou le terme générique qui les embrasse toutes, ou l'un des termes spéciaux pris au hasard. Ce mot, plutôt que les autres, revient presque toujours, les autres demeurent sans emploi, le vocabulaire se restreint, le langage s'appamTit. Il y a des esprits heureux, favorisés en outre par l'éducation, à qui la langue livre à tout moment toutes ses richesses en expressions et en tours. On dit d'eux qu'ils la connaissent bien ; mais qu'est-ce à dire? Les autres la connaissent-ils moins, aucun des termes dont elle se compose ne leur étant étranger ou nouveau? Les premiers la connaissent mieux en ce sens qu'ayant reçu de chacun de ces mots une impression plus distincte et plus vive, le mot, mieux vu, mieux senti, et avec lequel ils ont eu une relation plus intime, est plus instantanément suscité par leur pensée On peut, jusqu'à un certain point, s'approprier cet avantage par l'étude, j'entends surtout l'étude réfléchie des bons auteurs ; — ce serait aussi un travail utile que d'aller aux informations quand on est incertain sur la valeur d'un terme ou sur le choix à faire entre deux mots, c'est-à-dire de recourir aux travaux les plus appréciés sur la synonymie. On peut recommander enfin, sous ce rapport, l'exercice de la traduction.

La propriété, dans l'expression des idées morales.

est difficile et rare ; mais elle ne leur est point naturellement étrangère. Car, quoiqu'il n'y ait guère d'état ou de fait moral parfaitement simple, in cancreto, nous arrivons à distinguer nettement les éléments qui se combinent dans chacun de ces états ou de ces faits : je n'en veux d'autre preuve que les noms que nou» leur avons trouvés.

Précision. — Ces deux qualités, la propriété et la précision, ne sont assurément point sans rapport ; le besoin de l'une suppose le besoin de l'autre, et l'on ne verra guère un écrivain cultiver l'une et négliger Tautre. Toutefois elles sont distinctes et doivent être étudiées séparément.

Le mot précision semble désigner un langage qui ne fait entendre ni plus ni moins que ce qu'on veut dire, et c'est bien dans ce sens qu'on le prend souvent; mais les rhétoriques et l'Académie définissent la précision : « Exactitude dans le discours, par laquelle on « se renferme tellement dans le sujet dont on parle, « qu'on ne dit rien de superflu. » L'Académie ajoute « qu'il se dit aussi pour justesse, régularité.»

Nous dirons, nous, que tandis que la propriété ne s'enquiert que de la justesse des signes, la précision s'enquiert de leur nombre, qu'elle s'efforce de réduire au nécessaire. Mais si elle ne veut rien dire de trop, elle veut aussi tout dire. « La précision, dit M. Lé- « montey, consiste à bannir du discours tout le superce flu, et à n'y rien omettre du nécessaire. Il faut la c< distinguer d'une de ses branches, qu'on appelle la «i concision, et qui s'attache à l'épargne des mots et au

« resserrement de la phrase plutôt qu'à la mesure ri- « goureuse de l'expression avec la pensée. La concision a prête indifféremment son secours à la fausseté comme « à la vérité, tandis que la précision ne se conçoit pas c( sans justesse et sans clarté ; la concision peut n'être « aussi qu'une affectation de l'esprit, au lieu que la « précision se forme surtout de la vigueur combinée du c< jugement et du caractère. Elle est dans l'homme a l'attribut de la force et de la raison ; dans l'ordre soa cial, le langage de la loi qui prescrit et du pouvoir « qui commande ; dans les sciences, le but et la per- « fection des méthodes et des nomenclatures. »

La précision, néanmoins, tend vers la concision, puisque, ainsi que son nom l'indique, elle retranche, elle coupe à l'entour. La concision ne s'en distingue que par une économie de mots plus grande que le but de la précision ne l'exige ; car la précision ne supprime que ce qui est décidément de trop, et tend à épargner à l'esprit une fatigue, celle qui naît de la nécessité où l'auteur nous met de résumer la pensée ou de la ramener à un petit nombre d'éléments. La concision, se réduisant quelque peu en deçà du nécessaire, veut bien donner à l'esprit, non de la fatigue sans doute, mais du travail, et elle rentre ainsi dans le genre de ces procédés ou de ces figures dont nous avons parlé plus haut. C'est une ellipse, non de mots, mais de pensées. A la prendre comme figure, ou du moins comme force particulière du style, elle ne peut guère constituer la forme de tout un écrit, et surtout pas d*un sermon. Elle engendre trop aisément l'obscu-

rilé (l);elle est bien près de l'afFectation et du style épigrammatique. Elle n'est souvent que le faux semblant de la précision, et rien n'est plus facile que d'avoir à la fois beaucoup de concision et très peu de précision. Car on peut être à la fois parcimonieux et prodigue, et ne laisser, après cette affectation de rigueur, que des idées vagues dans l'esprit du lecteur.

La précision nous interdit les répétitions, les épithètes oiseuses, les pléonasmes, les chevilles (2) : elle va plus loin, et, devenant une véritable vertu du style, elle nous fournit les tours les plus prompts sans brusquerie, et nous suggère la concentration de plusieurs mots en un seul, lorsque ce mot, en effet, contient la substance de plusieurs. Elle prétend épargner au lecteur la peine de faire la somme des idées qu'on aurait pu lui faire embrasser d'un coup d'oeil. Cependant la redondance et un certain entassement de circonstances et de mots peut être à propos (3).

La nécessité de la précision est inégale d'un genre de composition à un autre. La prolixité serait partout rebutante ; mais une certaine abondance est nécessaire quand, au lieu d'écrire, on parle, et surtout quand on parle à un auditoire très divers (4) ; et quelque diffu-.

(i) Voyez RoLLix, Traité des ctiides, liv. V, ch. II, arl. I.

(2) Voyez Boilcau criliqué par Conûillac, -t^r^ d'écrire, page il 5, éditioD de Genève, 1808, et P. Corneille, tome I, pages 129- 132, édition Didol, 1800.

(3) Voyez Pélisson, Discours au roi pour M. Fouquet. {Chrestomathie française, tome II, pages 254-258, troisième édition.) —Voyez aussi i Corinthiens, XV, 53-54.

(4) « La précision, étrangère aux protestations de l'amour', aux confidences de M Tamitié, à la liberté du style épistolaire et aux ténèbres de la diplomatie, ren- « contre des obstacles légitimes dans V éloquence, dans la poésie et dans Tari dra- « matique. Toutes les fois qu'on parle simultanément à plusieurs hommes, il faut

sion confient aux effusions du cœur. Un cœur ému a besoin de multiplier la pensée qui l'agite et de la mettre au large par le nombre des mots et des images. On n'émeut guère aussi les autres par un langage très serré, à moins qu'il ne suive et ne résume des pensées plus abondamment développées.

Dans le même discours, il peut se trouver des degrés différents de précision. Mais on ne va guère de plus de précision à plus d'abondance. L'onde semble peu à peu se resserrer pour jaillir avec plus de force. a L'art oratoire, dit Lémontey, ne semble prodiguer « de somptueux développements que pour préparer à « ses harangues un résumé plus pressant , et finir « comme Démosthène ce qu'il a commencé comme « Isocrate (i). »

« se proportionner à l'atlenlion des plus frivoles, à rintcUlgence des plus simples, « à la paresse des plus lents. Toutes les fois qu'il s'agit de convaincre des esprits « divers, quelle variété de tons et d'images, quelles attaques redoublées ne sont- « elles pas nécessaires, contre dos dispositions dont la malveillance connaît plu- « sieurs degrés, contre des préjugés dont les racines ne sont pas les mêmes ! Ainsi M la chaire sacrée, la tribune politique, essayent des routes différentes, et tour à «« tour s'arment de véhémence, d'autorité, d'onction, d'imagination et d'argu-

«< ments » (Lémontey.)

(l) Satiusest aliquid (oraiioni) superesse quam déesse. (Qlixtilie?s. Liv. lY, oh. II.) — « Ce qui cause ordinairement l'obscurité du discours, c'est de vouloir

• toujours s'expliquer avec brièveté. Il vaut mieux pécher par trop d'étendue «< que par trop peu. Un style qui serait partout vif et concis, tel par exemple

• que celui de Salluste, ou tel que celui de TertuUien , peut convenir à des ou- « vrages qui, n'étant pas faits pour être prononcés, laissent au lecteur le loisir et « la liberté de revenir sur ses pas ; mais non à une prédication qui, par sa rapidité, « échapperait à l'auditeur le plus attentif. 11 ne faut pas même supposer qu'il 1« « soit toujours, et la clarté du discours doit être telle qu'elle puisse porter la Jumièrt « dans les esprits les plus inappliqués, comme le soleil frappe nos yeux sans que « nous y songions, et presque malgré nous. L'effet souverain de cette qualité n^cst « pas qu'on puisse entendre ce que nous disons, mais qu'on ne [puisse pas ne point « l'entendre. » (Rollix, Traité des études,, livre V, chap. II, art. 1er, j}e la manière dont un prédicateur doit parler.)

La précision n'est pas seulement une quanté de la phrase isolée. Il peut y avoir des phrases de trop dans le paragraphe comme des mots de trop dans la phrase ; et le tissu général du style peut être lâche comme celui d'une période. Une des règles que nous avons données pour l'ensemble du discours doit s'appliquer ici : il faut que tout se hâte vers le dénoûment. 11 ne faut pas faire deux phrases où une seule suffît. Il ne faut pas s'attarder quand le lecteur veut avancer. Il ne faut pas aller moins vite que son esprit (1). Il peut sans doute se laisser amuser en chemin par des spectacles de pensée et des divertissements d'imagination; mais le plaisir gu'il y trouve n'excuse pas l'orateur, dont l'affaire n'est pas d'amuser l'auditeur, mais de l'entraîner vers un but déterminé. Tout doit en rapprocher, même les ornements du style; le discours oratoire n'admet que des beautés utiles. Que dirons-nous donc des détours et des diversions qui n'ont pas même le mérite d'amuser, de ces phrases oiseuses qui ne font que retarder, d'un tissu lâche dont les éraillures ne sont pas même dissimulées par la broderie? Faisonsnous cette règle générale : que rien ne sépare les idées qui se complètent l'une l'autre, et entre lesr quelles l'esprit ne demande point à faire une pause. Si quelque chose se trouve entre deux idées, il faut que ce soit une idée propre à rendre le passage de l'une à l'autre plus doux, comme ces écluses qui épargnent à un bateau une descente trop brusque et trop

(I) Voyez lyALEHBERT, Réflexions sur Vélocution oratoire, dans ses MéUmgeSt

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