‹ HomilétiqueChapitre 77 sur 98 · PROPORTION · texte numérisé non relu

PROPORTION

Bossuet est plus majestueuse , plus saisissante ; la phrase de Massillon, toute fleurie qu'elle est, traîne quelquefois. Le Petit Carême^ qui est regardé comme le plus exquis de ses ouvrages, n'en est pourtant pas le plus éloquent. Il développe souvent et développe parfaitement bien ; mais il amplifie aussi, exprimant une même idée sous deux ou trois formes différentes. Il y a une différence, puisque les mots diffèrent, mais elle n'est presque rien, et ne valait pas la peine d'être employée. Cette forme fatigue un peu en se reproduisant dans tout un volume. Sans doute Bossuet a souvent tort d'aller trop vite. En résumé, il faut développer en temps convenable ; mais il faut aussi savoir retrancher (1).

[Ceci nous amène à parler de la proportion^ qui consiste à donner à chaque idée la place et le degré de développement qui lui appartient dans le dessein du discours.] C'est par la proportion que Bossuet pèche assez souvent dans ses sermons , [ et c'est pourquoi nous le plaçons, comme prédicateur, après Bourdaloue et Massillon, quoiqu'il ait plus de génie qu'eux. Si tout le monde lit Massillon et beaucoup Bourdaloue, Bossuet est peu lu, quoique plein d'éclairs, parce qu'il manque de proportion. Ce défaut fait tort à des morceaux très bons du reste (2).]

(i) Nous opposons Bossuet cl Massillon, dans un morceau tiré de chacun d'eux. — Voyez Bossuet, Oraison funèbre de Michel Le Tellier, (dans le Choix d'oraisons funèbres, éàilion Yillemain, 18:27, page 273,) — et M.vssillox, lome VU, page 128, édition Méquignon . « Nous n'avons de grand... » Les alinéa de Massil- 4on sont autant de couplets. Cela manque de liberté et de variété.

(2) Voyez, Â ce sujet, le sermon de Massillon sur VOuhli des injures y et celui du P. de La Rue, sur le Pécheur mourant, page 569.

§ m. Ordre.

La précision nous a conduit à parler du tissu du style. Nous avons condamné tout ce qui ralentit ou interrompt la succession des pensées : c'était appliquer au style ce que nous avons dit de la composition générale du discours : c'est toujours, dans des proportions réduites, cette progression continue recommandée par Théremin. Nous touchons à une autre qualité du style : l'ordre.

Toutes les autres qualités dont nous' avons parlé sont comme perdues sans l'ordre, qui met à sa place chaque paragraphe dans le discours, chaque phrase dans le paragraphe, chaque mot dans la phrase. Et quant à la clarté, dont nous avons parlé en premier lieu, elle ne se passe point de l'ordre; l'ordre en est la principale condition. Sans ordre point de clarté, et sans clarté point de force. D'ailleurs, indépendamment de la clarté, il en est d'un style oii règne l'ordre comme d'un mur dont les pierres sont bien jointes : il est bien plus solide et plus fort. Or, dans le style, l'effet de Tordre c'est que les idées sont bien jointes, d'où résulte aussi la force.

La loi de l'ordre ne proscrit pas seulement les fautes grossières, les transpositions évidentes; elle rejette tout ce qui dans la disposition des idées n'est pas aussi bien ordonné qu'il pourrait l'être. Elle veut que le tissu du style soit aussi serré qu'il peut l'être. Elle le déclare par la formule même dont elle se sert, puisque selon

cette formule, à laquelle nous ne saurions en substi-

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tuer une autre, il faut que chaque idée soit suivie de celle qui est la plus proche entre toutes celles que l'auteur exprime. Je ne dis pas la plus proche poss3>Ie absolument, puisque ce serait interdire cette suppression des intermédiaires qui fait la rapidité du style et contribue à sa beauté. — Si l'idée qui est logiquement la plus proche d'une autre idée en est séparée^ dans le discours, par quelque autre, il y a déjà uu déscHrdre, qui peut bien n'être pas visible, mais qui n'est pas pour cela sans conséquence. Et si cette faute, minime peut-être, se reproduit plusieurs fois de suite^ si cette négligence est habituelle, il en résulte un effet, inappréciable peut-être parce qu'il est négatif, mais considérable néanmoins : c'est une fatigue et une incertitude dans l'esprit de l'auditeur, sous l'empire desquelles il ne peut recevoir aucune impression complète et soutenue.

Tout esprit a l'instinct et le besoin de l'ordre. Tout esprit jouit de l'ordre et souffre de son contraire. Il en souffre sans discerner la cause de sa souffrance, sans s'apercevoir peut-être qu'il souffre ; tel est le malaise qu'on éprouve dans un air vicié, ou, pour ne pas sortir de la sphère intellectuelle, telle est la souffrance que donne un sophisme lors môme que nous ne démêlons pas en quoi pèche le raisonnement. Si le destin de l'homme est d'errer, son élément naturel toutefois, sa substance pour ainsi dire, est la vérité. L'esprit le moins juste et qui se permet le plus d'écarts, n'en permet point a autrui. Le même esprit qui ne mène pas bien les autres veut être bien mené, et toute déviation

loin de cette route que lui-même peut-être ne saurait pas indiquer, le déconcerte et le fatigue, La simple interposition d'une pensée que la marche des idées n'appelait pas encore ou n'appelait plus, détruit l'intérêt naissant. L'esprit ballotté, incertain, ne se prête plus à l'intention de l'orateur, si même on peut dire que l'orateur en ait une ; car nous le voyons assailli par plusieurs idées à la fois, ne sachant à laquelle entendre, ^t, dans cette perplexité , brisant à tous coups sa pensée, revenant sur ses pas, méconnaissant les gradations et confondant les rapports. On aurait beau ne pas se rendre compte du fait, il n'en est pas moins réel ; et en définitive, oii il y a moins d'ordre, il y a d'autant moins de puissance (1 ) .

Si Tordre ou la liaison des idées est nécessaire par^ tout, elle l'est surtout dans l'éloquence de la chaire, où il faut épargner à l'auditeur la moindre peine inutile et ingrate. Il faut bien laisser à un auditeur comme à un lecteur quelque chose à faire ; mais ce qui n'est permis en aucune façon, c'est de l'obliger à refaire notre propre ouvrage.

Il y a dans le style la même distinction de l'ordre logique et de l'ordre oratoire que dans l'ensemble de la <x)mposition. Nous appliquons donc au style les règles de l'art oratoire, en disant :

(i) M. Yinct se proposait de placer ici deuK morceaux sur la singularité, écrits par lui dans le but de faire ressortir, par leur comparaison, Timporlance cl Ja n^^cessité de l'ordre. On n'a retrouvé qu'un fragment du premier de ©es morceaux, et, comme d(^s lors il n'est pas possible d'établir la comparaison que l'auteur aTait en vue, on a jugé qu'il valait mieux supprimer ce paragraphe inachcvi^.

(Éditeurs.)

Que ce qui est plus général doit précéder ce qui est plusparticulier;

Que ce qui est moins frappant doit précéder ce qui l'est davantage ;

Que la forme qui concentre une idée vienne après celle dans laquelle elle est plus au large.

Ce qui fait manquer à cet ordre, c'est la précipitation, c'est l'attrait des idées accidentelles ou terminales^ qui créent des liaisons \Taies, mais non pas les vraies liaisons.

Aucun grand écrivain, aucun écrivain classé parmi les modèles, ne se montre en défaut sur ce point, non plus que sur aucun des précédents ; ou plutôt aucun des écrivains chez qui cette loi n'est pas sévèrement, délicatement observée , n'a jamais été placé parmi les modèles, eût-il d'ailleurs beaucoup d'invention, de force et d'éclat. Il est bien bon d'observer que , si la réunion de toutes les qualités que nous avons énumérécs ne constitue point encore le grand écrivain , les autres, bien qu'elles paraissent d'une nature supérieure, n'y suffisent pas non plus sans les premières.

Qu'on examine sous ce rapport ces vers de Racine

dans Aihaiie :

L'entreprise, sans doute, est grande et périlleuse ;

J'attaque sur son trône une reine orgueilleuse,

Qui voit. sous ses drapeaux marcher un camp nombreux

De hardis étrangers, d'infidèles Hébreux:

Mais ma force est au Dieu dont l'intérêt me guide.

Songez qu'en cet enfant tout Isra'ei réside.

Déjà ce Dieu vengeur commence à la troubler ;

Déjà, trompant ses soins, j'ai su vous rassembler (1), etc.

(1) X{\ciKK, A thalie, acte IV, scène III.

Et ces vers d'André Chénier dans le Mendiant : * },

Il ouvre un œil avide, et longtemps envisage L'étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage : Est-ce toi, CléotasP toi qu'ainsi je revoi! Tout ici t'appartient. 0 mon père ! est-ce toi ? Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître. 0 CléotasI mon père! ô toi, qui fus mon maître, Viens ; je n'ai fait ici que garder ton trésor, Et ton ancien Lycus veut te servir encor.

Comparons le même groupe d'idées diversement ordonné dans les deux morceaux suivants. Il s'agit de la folie du christianisme :

I. « Ceux qui acxîusent le christianisme de folie doi- « vent convenir du moins qu'il a prévu ce reproche et « qu'il l'a bravé. Il s'est hâté de s'en accuser lui- « même. Il a professé le hardi dessein de sauver les c< hommes par une folie. Il ne se faisait donc aucune « illusion ; il savait que sa doctrine passerait pour in- « sensée ; il le savait avant l'expérience ; il le savait « avant que personne l'eût dit ; et il s'en allait , «cette folie à la bouche, cette folie pour étendard, à la c< conquête du monde. Le christianisme n'a donc pas « laissé à l'i crédulité la satisfaction de le taxer de folie, « et, s'il est insensé, c'est à bon escient et le voulant « bien. »

II. « Le christianisme n'a pas laissé à l'incrédulité « la satisfaction d'être la première à le taxer de folie. c< Il s'est hâté de s'en accuser soi-même. Il a professé « le hardi dessein de sauver les hommes par une folie, c< Il ne se faisait donc aucune illusion ; il savait que sa « doctrine passerait pour insensée ; il le savait avant

« l'expérience; il le savait avant que personne l'eût « dit ; et il s'en allait, cette folie dans la bouche, cette « folie pour étendard, à la conquête du monde. Si donc c< il est insensé, c'est à bon escient et le voulant bien ; « et ceux qui lui reprocheront sa folie seront du moins « obligés de convenir qu'il a prévu leur reproche et « qu'il l'a bravé (1). »

§ IV. — Naturel.

Le naturel est une de ces choses qui ne peuvent être définies que par leurs effets ou leurs symptômes, attendu que toute autre définition aurait besoin ellemême d'être définie. Nous dirons donc que le style na- ■ turel est celui dans lequel l'art ne se laisse pas sentir, soit que l'art ne s'en soit pas mêlé , soit à force d'art. Car le triomphe de l'art est de se faire oublier ou de ne se faire sentir qu'à la réflexion.

L'art n'est pas purement l'imitation de la nature, comme on l'a dit longtemps ; mais on peut repousser cette définition, et reconnaître que l'art aspire à donner à ses créations le caractère des productions de la nature. Il a réussi quand il a su réunir le vrai et l'extraordinaire. [Le vrai qui n'est pas extraordinaire, ou l'extraordinaire qui n'est pas vrai, ne sont pas des objets d'art.]

Ce qui a paru naturel dans un siècle ou dans un

(l) YiXET, La Folie de la vérité, dans les Nouveaux discours sur quelques sujets religieux. — Étudier, sous le même rapport, un paragraphe de Massillon sur l'Oubli du dernier Jour : « Sur quoi vousrassurcz-vous encore? etc.» et les morceaux de Fénelon cl de Bossuet examinés par Condillac, Art d*écrire, liv. 111, chap. U. — Massillon dévide admirablement une idée.

pays ne le paraît pas dans un autre. [La panoplie de saint Paul (Éphésiens VI, 13-17.) n'est pas naturelle à notre point de vue ; le style oriental ne le paraît pas davantage.] Les époques de demi-civilisation, époques dont la recherche paraît d'ailleurs une espèce de naïveté, et celles d'extrême civilisation, sont peu favorables au naturel. La culture des esprits y ramène.

Le naturel plaît comme gage ou signe de sincérité. Son absence fait soupçonner celle de la sincérité, quoiqu'on puisse être très cordial sans être naturel ; mais il faut alors être bien cordial. [Qui est plus cordial, plus ému et plus émouvant que saint Augustin et saint Bernard, et cependant ils ne sont point naturels.]

Dans les ouvrages d'art, dans les écrits, le naturel

plaît doublement, comme plus inattendu et plus rare.

C'est en partie à la rareté de ce parfait naturel que

tient le plaisir que fait éprouver sa rencontre. « Quand

c( on voit le style naturel, dit Pascal, on est tout

c< étonné et ravi ; car on s'attendait de voir un au-

« teur, et on trouve un homme. Au lieu que ceux qui

« ont le goût bon, et qui, en voyant un livre, croient

« trouver un homme, sont tout surpris de trouver

c< un auteur (1). »

Boileau, dans son Eloge du vrai, n'a pas oublié de louer le naturel :

Cessons de nous flatter. 11 n^est esprit si droit Qui ne soit imposteur et faux par quelque endroit. Sans cesse on prend le masque, et, quittant la nature. On craint de se montrer sous sa propre figure.

(1) Pascal, Pensées. Part. I. Art. X. S XXYUI.

Par là le plus sincère assez souvent déplatt. Rarement un esprit ose être ce qu'il est.

Chacun pris dans son air est agréable en soi :

Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi (1).

Le naturel peut s'élever à la naïveté, et cette naïveté est admirable dans des hommes et dans des sujets graves. [Le naturel, dans Tenfant, c'est de la naïveté : qu'un homme devienne enfant sans rien perdre de sa gravité et de sa maturité, c'est une chose très rare et très belle.] La différence entre le naturel et la naïveté est celle-ci : le naturel se possède et se connaît, la naïveté ne se possède ni ne se connaît ; elle se laisse surprendre à ses propres impressions ; après coup, elle sera surprise elle-même de ce qu'elle a dit. Bossuet a des mouvements saisissants de naturel.

Il est très difficile , hors des situations de la vie actuelle, d'ôlre parfaitement naturel, c'est-à-dire parfaitement vrai. Il faudrait, ou pouvoir écarter toute préoccupation d'art ou s'y li\Ter entièrement. Lasincérité même n'est pas un garant de naturel. Cela est si rare que quand on rencontre un orateur parfaitement naturel, [on est tenté de lui demander] :

Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rôle ?

Si l'on a du plaisir à trouver un hommej ce doit être dans le discours de la chaire; et il semble qu'il devrait y avoir le plaisir de la surprise de moins. Oserons-nous dire qu'il y est de plus? Ce qui serait

(1) BoiLEAc, ÉpUre IX.

naturel comme poésie ne le serait pas comme élo- (|uence, et la chaire, [la chaire de vérité, où l'on vient parler de Dieu et des intérêts les plus pressants,] a tardé plus que les autres genres à devenir naturelle.

[La cause en est en partie, selon Théremin, dans la position physique du prédicateur, éloigné de son auditoire et élevé au-dessus de lui. Il faut tout le zèle de la charité chrétienne pour transformer le discours en affaire.] D'Alembert, se plaignant du style académique, dit « qu'on l'appellerait bien mieux style de « la chaire (1). » Fénelon a fait de grands efforts pour ramener dans la chaire le naturel du style avec le naturel des conceptions et des plans (2) ; car tout cela se tient.

Je ne m'attachq pas à indiquer les différentes manières de manquer de naturel. Pourquoi les énumérer toutes? Et à quoi serviraient, sur ce sujet, des règles négatives? On ne devient pas naturel en se prémunissant contre chacun de ces défauts. Le naturel a une source plus positive et plus vive. La lumière doit dévorer les ténèbres. On n'évitera pas un défaut pour tomber dans l'autre si l'on s'attache fortement au principe ; et pour s'y attacher, il ne faut que vouloir être vrai, et faire du discours une action et non un ouvrage. C'est à ce point de vue que Brougham attribue la supériorité du style de Démosthène. Qu'est-ce, en effet, qu'un homme appellera naturel dans un discours qu'il entend? C'est l'expression dont il sent qu'il se serait

(0 D'ALEMDEnT, Mélanges, tome II, page 348. (2) Voir ses Dialogues sur l'éloquence.

involontairement servi dans la situation ou la disposition où l'orateur professe de se trouver. C'est TexjM'ession au sujet de laquelle il se dit : Mais peut-on dire autrement? et n'est-ce pas la première expression qui devait venir à l'esprit?

Sans parler donc de l'affectation, de l'exagération, des jeux d'esprit, des métaphores prolongées, des antithèses, etc., disons seulement qu'on risque de n'être pas naturel en transportant dans la chaire des traits ou des formes qui sont naturels en d'autres genres, ou en imitant la forme individuelle des chefs-d'œuvre du genre même que l'on cultive. Ce n'est donc qu'avec précaution et sous réserve qu'il faut étudier les orateurs.

Soyez ce que vous voulez paraître;

§ V. — Convenance.

Dans un sens très général^ toutes les qualités recommandées ci-dessus sont des convenances de diverses natures. Ce que nous appelons ici convenance, dans un sens particulier, c'est le rapport de l'expression avec le caractère des idées qu'elle doit revêtir, avec le genre de la composition, le sujet que l'on traite, le but qu'on se propose. Le style peut être clair, propre, précis, naturel, sans être convenable. La convenance résulte d'un juste sentiment de la nature du sujet, et consiste à ne pas blesser ou à ne pas obscurcir ce sentiment chez autrui.

Passons tout de suite au genre particulier qui nous

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