‹ HomilétiqueChapitre 79 sur 98 · SIMPLICITÉ · texte numérisé non relu

SIMPLICITÉ

on pourrait bien être naturel et n'être pas simple. Le naturel consiste à être soi-même, chose assurément très rare; aussi le parfait naturel est-il peu commun, la naïveté moins encore ; mais l'art ne fournit aucun moyen de devenir naturel; tout ce qu'il peut faire, c'est de montrer à ceux qui l'approfondissent qu'on ne gagne rien à s'éloigner de la nature, et que le beau est inséparable du naturel. Du reste, le naturel n'est point un objet de l'art ; c'est la donnée première de l'art; c'est en quelque sorte une réserve contre l'abus de Fart ; c'est le terrain de l'art : les restaurations littéraires n'ont été essentiellement qu'un retour vers le naturel ; on ne peut imiter le naturel ; l'affectation du naturel est la pire des affectations.

Mais comme on pourrait, sans manquer précisément de naturel, manquer de simplicité, comme le naturel est également nécessaire dans tous les genres, tandis que les uns réclament plus et les autres moins de simplicité, il y a, dans un cours de rhétorique ou d'homilétique, quelque chose à dire de la simplicité.

Etymologiquement parlant, simplicité est le contraire de multiplicité. La simplicité, l'absence de tout pli ou repli, exclurait jusqu'à l'expression d'une seconde idée lorsqu'une première suffit. Ceci la fait, au premier moment, ressembler à la concision ; mais la concision est l'épargne des mots, la simplicité est l'économie des moyens. C'est cette forme de style qui divise le moins le travail de la pensée, et l'achemine au but par le chemin le plus direct. Elle a d'ailleurs quelque chose de relatif. Ce qui est trop peu simple

pour une classe de lecteurs, l'est suffisamment pour une autre. Ici nous appellerons simple ce qui paraîtra tel à tous les individus, ou du moins à toutes les classes dont se compose ordinairement l'auditoire d'un prédicateur ; et cela étant entendu, nous ajoutons que la simplicité exclut, d'une part, les détours et les COBV plications inutiles, la profusion des figures, les on^e' ments ambitieux, de l'autre, les pensées raffinées, la subtilité, l'abstraction. Elle n'exclut pourtant ni 1^ nuances ni la richesse. On peut être à la fois magoi* fique et simple, simple et délicat.

La simplicité se recommande à plus d'un titre à l'orateur de la chaire.

Elle orne les grandes pensées comme la clarté orne les pensées profondes ; or, les pensées que le prédicateur est chargé de transmettre sont toutes de grandes pensées.

La simplicité est inséparable du sérieux. Rien ne paraît moins sérieux , rien n'est plus propre à rendre la sincérité douteuse, que la recherche et le raffinement.

Enfin, la simplicité fait partie des égards et du respect que doit le prédicateur à un auditoire où les intelligences sont inégales.

Le vrai nom de la simplicité, dans le discours oratoire, c'est celui de popularité . La popularité, déjà fort convenable dans le choix des pensées et des arguments, consiste, dans le style, à composer son langage des expressions familières au plus grand nombre. La langue populaire est celle que comprennent également

toutes les classes de la société, le terrain commun où elles se rencontrent et communiquent; c'est une langue à laquelle, dans leur pratique habituelle, les uns ajoutent, les autres retranchent quelque chose, mais qui n'en n'est pas moins la langue de tout le monde, la seule langue de tout le monde, quoiqu'elle ne soit, telle qu'elle est, la langue peut-être de personne.

Le mot de popularité éveille aujourd'hui l'idée d'un genre particulier dans Fart et dans le style , et, plus ou moins, d'une dérogeance. Un écrit populaire est un écrit à part , et presque en dehors de la littérature. Cette distinction n'a pas toujours existé. Pour ne rien dire des époques de barbarie , où toutes les classes sont également grossières, il est des âges de haute culture qui n'ont qu'une seule langue. La littérature grecque n'a pas d'écrits spécialement populaires : la popularité est le caractère de tous. Môme à notre point de vue, les grandes productions de l'art antique peuvent passer pour populaires. Et parmi les chefsrd'œuvre modernes, les plus éminents sont, à tout prendre, les plus populaires; et il ne faut pas s'en étonner : ce qui intéresse l'homme de toutes les classes est au-dessus de ce qui ne peut être compris et goûté que par l'homme d'une certaine classe. On peut être populaire sans être grand, mais on ne saurait guère être grand sans être populaire. On n'est patiaétique, on n'est sublime qu'en pressant sur les touclies qui sont les mêmes dans tous les hommes, à partir d'un degré moyen de culture et de développement.

Devant un auditoire mêlé, on risque à n'être pas

populaire, on gagne toujours à l'être. Ce qu'on fait dans le sens de la popularité, c'est-à-dire pour atteindre le plus grand nombre à la fois d'esprits bien organisés, n'est pas perdu pour les plus cultivés ; ils le goûtent même d'autant plus qu'ils sont plus cultivés ; et les beautés que l'orateur cueille dans cette voie sont, à leur sentiment, les plus éminentes; tandis que ce qu'on fait dans la vue particulière de captiver une certaine classe est perdu pour les autres , sans atteindre d'autant plus à fond celle dont on a ambitionné les suffrages ou recherché l'assentiment.

La vraie région , le milieu naturel de l'éloquence, ce sont les pensées de tous, et par conséquent, autant qu'il est possible, le langage de tous. L'éloquence est un contact de l'homme avec l'homme, par leurs côtés, non accidentels ou individuels, mais humains. La langue qui convient à l'éloquence est donc une langue générale, commune, usuelle. Rien de rare et d'exceptionnel n'y serait à sa place. Je ne dis pas qu'on ne puisse être éloquent sur des sujets très spéciaux ou à leur occasion ; mais on ne saurait être oratoire sur de tels sujets, excepté devant un auditoire très particulier, à qui ces sujets n'offrent pas de difficultés, et qui peut ramener promptement les idées spéciales à des idées générales, les seules qui soient oratoires. Cicéron, sans doute, s'appuyait sur l'expérience non moins que sur la théorie, lorsqu'il disait : In dîcendo vitium vel maximum est a vulgari génère orationis atque a consuetudine communis sensus àbhorrere (1) ; passage

(0 CiC£RO, De Oratore, Ub. I, cap. III.

dont celui-ci, de d'Alembert, semble être la traduo» tion : a L'orateur ne doit jamais oublier que c'est à la of multitude qu'il parle, que c'est elle qu'il doit émoucc voir, attendrir, entraîner. L'éloquence qui n'est pas « pour le grand nombre n'est pas de l'éloquence (1). » Cette maxime ne saurait être juste pour l'éloquence en général, sans l'être d'une façon toute particulière pour l'éloquence de la chaire. Rien n'est plus populaire que les sujets de la prédication ; car rien n'est plus général, plus commun à tous. Rien n'efface plus complètement les différences qu'établissent entre les hommes le rang et l'éducation. Rien n'est plus purement humain. C'est donc, si l'on peut s'exprimer ainsi, une langue purement humaine que réclament les sujets de la chaire. Ici, vouloir monter ce serait descendre, et descendre c'est s'élever. De même que le corps est plus que l'habit, la substance plus que l'accident, et le genre plus que l'espèce, l'homme est plus qu'aucune des conditions ou des formes particulières de l'humanité ; on s'élève en atteignant à l'homme à travers les subdivisions et les nuances; et la majesté de la chaire se montre surtout à séparer l'homme de tout ce qui lui est accessoire ou ajouté par les événements, pour le ^isir dans cette haute généralité oii il correspond à Dieu et touche à l'infini. L'éloquence de la chaire sera donc grande à mesure qu'elle sera populaire, ou populaire à mesure qu'elle sera grande. Son langage devra donc, écartant ce qui est particulier à quelques-uns, se décider, dans le choix de ses éléments, pour ce qui est

(0 RéflexkmM sur Vélocviion oratoire, dans les Mélanges de D'Alembeut.

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tx)mmun a tous. Le prédicateur s'mteidira tes ^ternes abstraits^ lesf(Mtnules de Fécole, les allusions savantes, les subtilités et la finesse , les tournures ingénieuses mais compliquées, un certain genre et même un ^rtain degré d'élégance, certaines délicatesses d'art, fort appréciées par les hommes du métier, mais perdues pour le peuple.

Mais la popularité rfest pas encore le vrai nom de la fidmplicité de la chaire; <îe mot indique à quelle hatrteur nous plaçons notre auditoire, plutôt que les rapports dans lesquels nous nous mettons ou nous nous supposons avec lui. Or, l'auditoire du prédicateur est mieux qu'un peuple, c'est une famille ', et la simplicité du dîsicours évangélique n'est pas seulement de la pepuiarité, <i'est de la familiarité, La familiarité, renfermée depœs longtemps dans Tordre de relations auquel elle b emprunté son nom, n'était pas faite pour se réduire dans lin cercle si étroit ; elle devait exister entre les hommes Tjue les liens du sang n'unissent pas, qui ne sont pas nés et ne vivent pas sous le même tort. Il est inutile de rappeler ici les causes qui l'ont resserrée dans ses limites actuelles, et qui ont rendu le cérémonial et le décorum si indispensables entre gens sortis du même limon, dominés par les mêmes nécessités, et également sujets à la mort. Entre les -âmes fortes et qui se conviennent, l'intimité amène bientôt la familiarité, c'est>^dire la décente et noble liberté qui convient à des frères. La familiarité a de si grands avantages, qu'A faudrait -pouvoir l'étafclir lorsqu'elle ne vient pas d'elle-même. « Q n'y a points dit Yauvenargues, de meiUoare école

. VAMniAAIIB. '4B3

« ni plus iiéoessaire que la faEiiliarité. Un homme qui « s'est retranché toute sa vie dans un caractère réservé, « fait les fautes les plus grossières lorsque les occa- « sions l'obligent d'en sortir et que les affaires l'enga- « gent. Ce n'est que par la familiarité que l'on guérit « de la présomption^ de la timidité^ de la sotte hau- « teur ; ce n'est que dans un conmierce libre et ingénu « qu'on peut bien connaître les hommes, qu'on se « tâte, qu'on se démêle et qu'on se mesuf e avec eux ; « là on voit l'humanité nue avec toutes ses faiblesses

« et toutes ses forces Ceux qui n'ont pas le cou-

<c rage de chercher la vérité dans ces t*udes épareu* -« ves, sont profondément ^u-dessous de tout ce qu'il y « a de grand. »

Entre gens que leur position relative ne met pas ensemble sur le pied de la familiarité, s'il est un tiers qui puisse créer ce rapport, assurément c'est Dieu ou la pensée de Dieu : pensée dans laquelle toutes les différences et toutes les inégalités disparaissent. Qr, celui qui , d'irffice, s'en vient parler à ses semblables de Dieu et de Dieu seul, ne peut plus voir en eux que des hommes et des frères ; il ne les aborde qu'en cette qua* hiéy ne les assemble autour de lui qu'à ce titre, au »om même de ce rapp(H*t ; non-seulement la fanaoliarité sied à son discours, mais tout autre caractère ne lui siérait pas« Le cérémonial des entretiens polis porté dans la chaire ôterait au discours du prédicateur toute vertu communicative ; il resterait je ne sais quoi entre l'homme qui parle et ceux qui l'écoutent. Il existe dans les uss^s de l'amitié un de ces £^xi:d)oles dont notre

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vie sociale, dont nos langues sont pleines, et qui survivent longtemps au souvenir des idées qu'ils exprimaient : deux amis qui se rencontrent se serrent l'un à l'autre la main ; si ell 3 est couverte, ils commencent par la mettre à nu ; il faut que Thomme ait touché l'homme; que, dans le contact et la pression de ces deux mains nues, on se soit l'un l'autre senti vivre. Le prédicateur qui n'est pas familier, et qui porte dans la chaire les bienséances et les périphrases de la civilité mondaine, qui se tient sur la réserve, qui ne se livre pas, est un ami qui tend la main à son ami, mais une main gantée, à travers laquelle on ne sent ni la dhaleur ni la vie. Que sera-ce de celui qui aura soin de revêtir sa main avant de la présenter à son ami, je veux dire dii prédicateur qui se permettra moins de laisser-aller, moins d'effusion dans la chaire qu'il ne s'en permet dans les rencontres ordinaires et les commerces superficiels de la vie sociale? Si nous comprenons bien la position du prédicateur, investi, au moins pour quelques moments, de la liberté d'un père et d'un jrère, son langage sera familier, en ce sens qu'il sera plein et tout composé de termes, de mouvements et de tours empruntés aux rapports de la famille et de l'amitié. Ce langage marquera d'une manière vive le rapport qu'il sent exister entre son auditoire et lui ; ce langage donnera le sentiment que ce n'est pas d'une simple idée, mais d'un intérêt commun, actuel, dominant, qu'il est question entre lui et ses auditeurs : ce langage les rapprochera de lui. Il est superflu de distiiîguer la familiarité que nous avons en vue d'une

autre familiarité indécente et profane; il s'agit, en toutes choses et avant tout, d'être animé d'un sentiment chrétien ; ce sentiment crée à la fois et limite la familiarité ; si elle est chrétienne, elle est accompagnée de ces saintes réserves qui ne sont pas étrangères aux plus libres épanchements de deux chrétiens entre eux.

La familiarité n'a manqué, ce me semble, à aucun des maîtres de la chaire sacrée ; ce caractère est même plus marqué et plus complet chez les plus éminents d'entre eux. Il est presque étranger aux orateurs de la tribune et du barreau : ils peuvent être populaires, ils ne peuvent guère être familiers. Et comment le seraienirilsî Leur auditoire est-il pour eux une famille? Et même ces citoyens, ces juges, sont-ils pour l'orateur, un seul instant, des hommes, rien que des hommes? ne sont-ils pas toujours des citoyens et des juges? Je ne serais donc pas éloigné de faire de la familiarité le caractère exclusif de l'éloquence de la chaire.

Dans les rapports journaliers de la vie, et d'individu à individu, la familiarité amène avec elle l'habitude de nommer les choses par leur nom ; elle préfère les désignations individuelles aux désignations génériques, les affirmations directes aux réticences et aux allusions, les indications précises aux indications vagues. Quelque chose de tout cela doit être non-seulement permis, mais recommandé à la chaire ; c'est à ces conditions qu'elle donnera aux objets dont elle traite une empreinte vive de réalité.

II est un trait de familiarité sur lequel nous devons nous arrêter quelques instants. Il nous paraît difficile

4M FlHIIJAin!^;

^pM te flei4iinen4 d'un rapport fatmilîer avec ses audi*, teiv» ne conduise pas le prédîcateiir à parler de s<tt. On IpMêbb avec raison diez le ministre de la Parole de Dîei^ la préoceupatioQ de soinoïkème ; on a raison à&

vwk)ir qiQ'il s'oidalie ; mais on peui^ dans le sens de la dMrité^ s'oublier bien cotaplétement et néanmoîiis parlfïr de soi. Le disecHirs oratoire n'est pots un liyre, c-ert une action directe, pro^jiaine^ poreonnelle et instantanée. La personnalité de l'orateur y compte pour quelque chose. C'est lui^ c'est un honune qui vient de la part de Dieu, mais avec spontanéité puisque c'est

avec amour, entretenir de leurs intérêts et des siensun certain nomtee de ses semldables et de sea frères. Dans tous les cas, mais surtout s'il s'adresse à sa paroisse, il est dans la position d'un père de famille et non d'un étranger. U est ambassadeur ou député dans un autre sens qu'un h^Mnrne envoyé par des hommes ; il peut, il dœt parler ccmime de lui-même, quoique la doctrine qu'il enseigne ne vienne point de lui-même. Remarquez donc deux points par où la personnalité jaillit, quoi qu'on fasse : il est père,, et il est frère. Père, il exhorte, il conjure, il presse; il se réjouit de la sympathie,, il s'afflige de l'indifférence, il s'alarme de son impuissance, il compte sur la puissance de Dieu, il invoque son secours, il en appelle à lui. Frère de ses auditeurs, oe qu'il leur dit,, il se le dit à soi-m^e, il a besoin de faire cause commune avec eilx et de le leur témoigner, de ne point pa*' raitre, en dehors des préoccupations dont il chercha à lea a^ter. Sans doute il ne cherche jamais à détourner .

FAMIUARIIfi. iSH

sur lui une attenlion qui doit se portes ailleurs ; il sq le reprocherait coamie une infidélité^ mais ce n'est pas la dérober à son profit que de témoigner sa symr paihie pour les vérités qu'il annonce et pour les audir teurs à qui il s'adresse ^ et comment témoigner de la &ympathie sans parler de soi? tout mouvement symr patkique ne met-il pas en dehors notre personnalité^ au moment même et par le fait même de son union avec des personnalités étrangères? Ainsi donc la char rite, l'humilité régleront^ mais n/interdiront pas les manifestations de la personnalité.

Je ne parle point ici de cette forme oratoire où Iq

firédicateur personnifie en lui tout son auditoire^ et

exprime en son nom les sentiments dont il suppose

ses auditeurs pénétrés. C'est une figure de style, très

Cû&venable dans certains moments, et dans laquelle

le je et le moi ne désignent pas personnellement l'orar

teur (1), mais le troupeau considéré comme un seul

individu.. Personne ne peut s'y tromper ; personne ne

s'y tjpompe.. a. Il est, dit Maury, quelques occasions où

itusL orateur chrétien: peut se prendre modestement

cluirttème pour suj^et d'un développement de morale

« ifû intéresse la multitude. Mais ce n'est point pour

aagipeler sur Lui Fattention de L'auditoire qu'iL se

« donne a^rs en spectacle : c'est au contraire pouf

< Goneentrer en Lui seul les faiblesses^ les- illusions, les

« écarts et le& inconséquences de l'esprit ou du cœur

c< humain ; et dans une telle vue, plus il parlerait de

c lui, moins on le trouverait personnel. Massillon ex-

(1) Voyez Romains, VU, 7-25.

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« -celle dans cette humble méthode de se mettre ains « à la place des pécheurs, en déplorant ses propres « contradictions, ses erreurs, ses angoisses et ses re> « mords. Il excite le plus touchant intérêt, il attendrit « ses auditeurs jusqu'aux larmes, toutes les fois que, « les peignant eux-mêmes dans sa personne, avec la « vérité la plus frappante, quand il dévoile les profon- « deurs de sa conscience, il se dénonce à Dieu comme % tin ingrat, comme un misirablej comme un insensé (1).» îl n'est aucun des prédicateurs reconnus pour modèles qui ne parle fréquemment de soi dans ses discours, mais toujours dans l'intention et dans l'espri* que nous avons donnés pour limites à cette familiarité oratoire. Leur mot n'a pas le même sens que le moi si étroitement personnel, si véritablement égoïste d'un Démosthène et d'un Cicéron. C'est le moi communicatif de la sympathie et de l'humilité.

Simple, populaire, familier, le style de la chaira doit être tout cela sans cesser d'être nohle. Il n'y a sans doute rien de plus noble que la vérité chrétienne^ et c'est même le premier caractère qui nous frappe en elle. Le style doit y correspondre, il doit être noble. Mais en quoi consiste la noblesse du style ? La noblesse, dans le style comme dans la société, emporte l'idée de distinction et même d'exclusion. Il y a une classe d'images et de mots réputés nobles, comme il y a, dans

(0 Macrt, Essai sur l'éloquence de la chaire, LVI. De Vég&fsme dams les orateurs. — Voyez deux manières de parler de soi dans Massillon, Sermon sur U jtûne, à la fin de Texorde et à la fin du discourt.

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les constitutions aristocratiques, une classe d'hommes qu'une barrière visible et distincte sépare du commun des citoyens. Le langage a aussi son élément roturier, confondu dans les dictionnaires, mais non dans le discours, avec l'élément aristocratique. Un terme qui n'est pas noble, c'est un terme qui contraint notre pensée à un contact trop immédiat avec un objet qu'elle dédaigne, c'est-à-dire qu'elle juge indigne de l'occuper hors les cas d'absolue nécessité. L'homme ne se soumet pas volontiers ou ne veut pas avoir Tair de se soumettre volontiers à ce qui l'avertit trop distinctement de ce qu'il y a d'humiliant dans sa nature ou dans fia condition. La noblesse dans les manières, les actes ou le langage, est le soin de la dignité humaine, et chacun sent que cette dignité réside dans la pensée ou dans la partie de nous-mêmes qui pense. De là résulte, d'abord, l'exclusion de certaines idées, ou, quand on ne peut pas absolument les écarter, l'exclusion des mots qui les rappellent trop directement, et la préférence donnée aux termes qui les présentent d*une manière oblique, et par un côté fuyant, à l'esprit qui les fuit. n s'agit donc de voir si tel mot, par une cause quelconque, porte atteinte dans notre âme à notre respect pour nous-mêmes ou pour tel objet que nous ne saurions mépriser sans nous mépriser nous-mêmes. C'est cette impression que nous devons épargner à nos auditeurs, d'abord par le choix de la pensée j ensuite par le choix du mot. Mais entendons-nous bien. Nous aurons égard aux répugnances légitimes, invincibles, non à celles que suggère le raffinement des mœurs et de la

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culture ; ces dernières, il faudra quelquefois savrâr les braver pour être vraiment noble, et rien n'est moins noble que les conventions réciproques d'une politesse méticuleuse. Laissons-les à leur place et n'allons pa» leA y troubler ; mais qu'elles ne viennent pas non plus imposer leur joug à la généreuse liberté du langage apostolique. La religion, qui renfermé en soi la vraie nature^ le vrai naturel^ tend sans cesse- à ramener la civilisation à ses vraies conditions, et la rapprodie de la noblesse à proportion qu'elle Ték^gne du raffîn&> ment; car si la grossièreté est ignoble^ le raffînement iàe l'est guère moins. Cet esprit du christianisme doit être celui de la chaire. Le prédicateur^ dans le choix de ses termes, aura égard à l'état de la société du sein éd. laquelle est extrait son troupeau ; mais ce juste ménagement n'aura rien d'une complaisance puérile, et il osera tenter d'élever au-dessus d'elle-même, au-dessus de ses vaines délicatesses, cette société a laquelle le christianisme seul peut rapprendre le beau naturel.

La noblesse du style, suivant Buffon, dépend « de <« l'attention à ne nommer les choses que par les ter- « mes les plus généraux (i). » Et il est vrai que tout ce qui étend l'horizon de la pensée, tout ce qui, la dégageant de ses points d'appui, l'élève vers sa source et lui donne de l'espace, est conforme à la nature de Thomme, convenable à sa dignité. Nous nous sent^os élever en passant de la notion de l'individu à celle de re^[)èce, de l'idée de l'espèce à celle du genre : notec liberté, notre spiritualité se révèlent à nous dans œ

(1 y Buffon, Discours sur le style.

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