EXCLAMATION. S
dont on abuse quelquefois , est une forme de l'affipmation ; c'est l'affirmation renforcée par une sorte de défi, et si bien distincte de l'interrogation ordinaire qu'on la prononce avec un ton différent. On peut l'employer dans l'argumentation à laquelle elle donne un caractère plus pressant ; mais il faut se surveiller ici, car cette forme devient facilement monotone (1).
2. L'exclamation y [figure très simple, tombe facilementdans le commun. C'est une ressource facile des esprits froids. Buffon reproche à J.-J. Rousseau de la prodiguer.] Mais cette figure commune est rehaussée par le génie et plus encore par une émotion vraie. [Elle est toujours belle quand elle est bien employée, c'est-à-dire quand elle est naïve et qu'elle part du cœur, comme celle que le souvenir d'une douleur récente arrache à Fâme deBossuet] : « 0 nuit désastreuse, ô nuit ef- € froyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de € tonnerre , cette étonnante nouvelle : Madame se a meurt! Madame est morte (2) ! »
[L'exclamation se présente comme renforcée dans Yapostrophe et la prosopopée^ figures d'une grande hardiesse et d'un grand efïet. L'apostrophe est une interpellation adressée à un personnage absent. En voici .un bel exemple de Massillon : « Il faut qu'un ange dei^ « cende du ciel pour le consoler, pour le fortifier, pour « lui aider , comme Simon le Cyrénéen sur le Calvaire, « à porter cette croix invisible. . . Anges du ciel ! ce n'é-
(i) Voyez un exemple célèbre de cette Torme au commencement de la première Catflinaire de Gcéroa .- « Quousque tandem, elc » (2) BosscBT, Oraison funèbre d'Henriette d'Jngltterrt*
556 àpostrophk.
« tait point là autrefois votre ministère : vous ne vous « approchiez de lui que pour le servir et pour l'adorer; a aujourd'hui, il est abaissé au-dessous de vous (1).» [La prosopopée se rapproche de l'apostrophe, dont elle se distingue seulement en ce que ses interpellations s'adressent à des objets inanimés ou à des personnes mortes. Il faut que l'emploi de moyens aussi énergiques soit justifié par l'émotion de l'orateur et par la situation où le discours a placé les auditeurs. L'essentiel est ici d'être vrai : ce qui est faux et affecté est froid et rebutant. Le propre de l'éloquence c'est de sentir avec ses auditeurs, de s'associer à leurs impressions en les mesurant, et de dire ce qu'ils peuvent supporter. Saurin emploie assez souvent cette figure, sans la prodiguer toutefois] : « Cédez, cédez à nos misères, a catastrophes des siècles passés, mères dont la tragique c( mémoire étonne la postérité parce que vous fûtes « forcées par les horreurs de la famine à manger la (( chair de vos fils, et à conserver votre vie en l'arra- « chant à ceux qui l'avaient reçue de vous ! Quelque a sanglant que fût votre état, vous ne leur ôtiez après <c tout qu'une vie passagère, et vous dérobiez par un <c même coup eux et vous aux rigueurs de la famine. « Ici tout se suit dans le même abîme, et par un pro- « dige inouï, la mère, la mère se nourrit, s'il faut ainsi «dire, delà substance de Tâme de son fils, et le fils à « son tour dévore la substance de l'âme de sa mère. » [Bossuet abonde en prosopopées] : « Pourquoi veut-on
(0 Massillon, Sermon sur la passion de notre Seigneur. — Nous rappelooi aussi la célèbre apostrophe de Saurin à Louis XIV.
PROSOPOPÉB. 557
a que les prodiges coûtent tant à Dieu? Il n'y a plus <c qu'un seul prodige, que j'annonce aujourd'hui au « monde : 0 ciel, ô terre, étonnez-vous à ce prodige « nouveau ! C'est que, parmi tant de témoignages de « l'amour divin, il y ait tant d'incrédules et tant d'ina sensibles. » — Et ailleurs : « 0 mort ! nous te Ten- « dons grâce des lumières que tu répands sur notre c< ignorance. Toi seule nous convaincs de notre bassesse; c< toi seule nous fais connaître notre dignité. Si l'homme c< s'estime trop, tu sais déprimer son orgueil ; si « l'homme se méprise trop, tu sais relever son courage; « et pour réduire toutes ses pensées à un juste tempé- « rament, tu lui apprends ces deux vérités qui lui « ouvrent les yeux pour se bien connaître ; qu'il est « infiniment méprisable, en tant qu'il finit dans le « temps, et infiniment estimable en tant qu'il passe à « l'éternité (1). »
Citons encore un exemple tiré de Massillon : « Jésus- « Christ, dans ce déplorable état, paraît hors du pré- « toire : Voilà l'homme, leur dit-il, Ecce homo. Saints « rois sortis du sang de David ! prophètes inspirés qui u l'annonçâtes à la terre ! est-ce donc là celui que vous « souhaitiez si ardemment de voir? voilà donc l'homme? « Ecce homo ; voilà donc enfin le libérateur promis à « vos pères depuis tant de siècles? voilà le grand pro- « phète que la Judée devait donner à la terre ? voili le a désiré de toutes les nations, l'attente de tout T univers, « la vérité de vos figures, l'accomplissement de votre
(i) BossuET, Sermon sur la mort et Vimmortalité de l'âme.
553 drasàtishb.
« culte, Tespérance de tous vos justes, la consolalîon « de la Synagogue, la gloire d'Israël, la lumière et le « salut de tous les peuples? Ecce homOy voilà rhomme! « le reconnaissez-vous à ces marques honteuses (1)? » 3 . Le dramatisme [du style, qui consiste à présenter en action ce que l'on pourrait présenter sous une autre forme, didactique ou narrative. Le discours oratoire est déjà un drame : chaque parole du prédicateur est une question à laquelle Tauditeur répond en lui-même, et sa réponse devient comme une question nouvelle à laquelle réplique l'orateur. Il y a donc un entretien intime dans tout l'acte oratoire. Mais ce caractère général peut devenir plus marqué en certains endroits, comme une haute régicm peut être parsemée d'éminences. Ce sont comme autant d'accents plus ou moins vifs. Le dramatisme a lieu toutes les fois que, dans le discours, une distinction de personnes apparaît là où la nature de l'idée ne le demande pas, là où il s'agit d'un autre rapport de personnes que celui qui existe tout naturellement entre l'orateur et l'auditeur. Cette figure n'est pas particulière à l'éloquence ; c'est une des beautés de la poésie, de l'histoire, de tout discours animé. Les actions font connaître l'homme ; mais les paroles font ressortir les actions : « Parle, que je te voie. » Nous ne condamnons pas les discours que les historiens anciens mettent dans la bouche de leurs personnages pour manifester au dehors ce qui est au dedans. La Bible fait parler l'enfant prodigue, quoique ses actions
(t) Uassillor» Senmm mr Ut pat$ion de notre Seigneur,
DRAHÀTISME. 559
parlent déjà par elles-mêmes. Au reste, le dramatisme doit non pas seulement s'introduire par grandes pièces, mais s'insinuer dans les plus petits détails du discours. « Avez-vous un secret important, dit Bossuet, versez-le « sans crainte dans ce noble cœur : votre affaire de- « vient la sienne par la confiance (1). »
[Une forme très hardie du dramatisme consiste à mettre dans la bouche de Dieu même renseignement que veut donner Torateur. On peut l'employer, mais il faut ici infiniment de respect, de mesure et de précaution. Les prophètes font souvent parler Dieu, et les orateurs de la chaire ont suivi cet exemple : « Ce qui « vous empêche d'accomplir la loi, dit Bourdaloue, ce « qui vous fait même désespérer de l'accomplir jamais, « ce sont, dites-vous, les inclinations vicieuses de votre « cœur, c'est cette chair conçue dans le péché qui se « révolte sans cesse contre l'esprit. Mais imaginez- « vous, mes frères, répond saint Ghrysostôme, que « Dieu vous parle en ces termes : 0 homme, je veux n aujourd'hui vous ôter ce cœur, et vous en donner un « autre ; vous n'avez que la force d'un homme, et je <t veux vous donner celle d'un Dieu. Ce n'est point «cvous seulement qui agirez , vous qui combattrez, ic vous qui résisterez ; c'est moi-même qui comJMittrai •( dans vous, moi-même qui triompherai de ces incli- « nations et de cette chair corrompue. Si Dieu s'adres- « sait à vous de la sorte, s'il vous faisait cette offre, « oseriez-voua encore vous plaindre? Or, en combien
(t) JkmmÊitf Oréutm f^iMn dupri$te€ deComié.
5G0 dramàtismk.
« d'endroits de TÉcriture ne vous Ta-t-il pas ainsi « promis? N'était-ce pas à vous qu'il disait par le pro- « phète Ézéchiel : Je vous ôlerai ce cœur endurci^ et je a vous donnerai un cœur nouveau, un cœur docile et souple « à ma loi ?... Que craignez-vous donc? que Dieu ne « tienne pas sa parole? mais c'est douter de sa fidélité, c Que, malgré la parole de Dieu, vous ne trouviez trop « de peine à observer sa loi? mais c'est douter de sa « puissance (1). »
[La personnification de l'auditoire entier dans le prédicateur est encore une forme du dramatisme. On la remarque dans le passage suivant de Saurin, déjà cité en partie : « Lorsque la colombe rencontre hors « de l'arche l:s vents déc!iaims, les eaux débordées, « les bondes descieux ouveitas, l'univers entier ense. « veli sous les ondeS; elle cherche un refuge dans « l'arche. Mais lorsqu'elle trouve des plaines et des « campagnes, elle s y arrête. Mon âme, voilà ton a image ! Lorsque le monde te propose des prospérités, « des dignités, des richesses, tu écoutes la voix de a l'enchanteur et tu te laisses surprendre à ses char- « mes. Mais lorsque tu ne trouves dans le monde que <i pauvreté, que dégoûts, que misère, tu tournes tes a yeux vers le ciel, pour y chercher la félicité dans a son centre. Aujourd'hui, malgré les disgrâces dont « notre vie est accompagnée, il nous en coûte infini- « ment lorsqu'il faut nous en arracher : que serait-ce « si tout y prospérait selon nos vœux (2) ! »
(i) BocRDALOCE, SermoTi sur la sajcssc et la douceur de la loi chrétienne. (2) Sacrin, Sermon sur le jeûne ccUbré à Vouvcrture de la campagne de 17C6.
DIALOGUB. PRIBRB. 561
[La forme la plus complète du dramatisme est le dialogue. Démosthène l'emploie souvent ; mais l'un des plus Beaux exemples que Ton en puisse citer est ce morceau de Saur in : « Mais comme nous envisageons « tout ce' texte par rapport à vous, mes frères, il vous
• est permis aujourd'hui de donner un libre cours à « vos plaintes, et de dire, à la face du ciel et de la terre, « les maux que Dieu vous a faits. Mon peuple, que « t'ai-je fait? — Ah! Seigneur, que de choses tu
• nous as faites ! Chemins de Sion couverts de deuil, € portes de Jérusalem désolées, sacrificateurs sanglott tants, vierges dolentes, sanctuaires abattus, déserts « peuplés de fugitifs, membres de Jésus-Christ errants « sur la face de Tunivers, enfants arrachés à leurs « pères, prisons remplies de confesseurs, galères re- « gorgeantes de martyrs, sang de nos compatriotes ré- « pandu comme de Teau, cadavres vénérables, puisque a vous servîtes de témoins à la religion, mais jetés à la • voirie et donnés aux bêtes des champs et aux oit seaux des cieux pour pâture, masures de nos tem- « pies, poudre, cendre, tristes restes des maisons € consacrées à notre Dieu, feux, roues, gibets, sup- « plices inouïs jusqu'à notre siècle, répondez et dépoli sezici contre l'Éternel (1). »
4. [Il faut mentionner enfin la prière y comme pouvant contribuer au mouvement du discours, quoique sans doute le prédicateur ne doive pas se permettre de l'employer comme moyen oratoire seulement. Mais
(i) SJiKUV , Sermon sur le jeâne célébré à Vouverture de la campagns de 1706. Tome VIII, page 112, nouvelle édition.
562 \xm^.
ce moypn lui-:même est très beau, quand il est/ employé à propos. Dans certains moments gravée, critiques du discours, un recueillement du cœur ëti Dieu a une grande force et produit une grancle impression. Seulement qu'on n'oublip jamais le sérieux et h vérité qui dpiypnt présider à l'emploi de tels moyens.]
[Il nous reste à parler de quelques qualités du style oratoire, qui tiennent à la fois à l'image et au mouve* paent. Nous nommons d'abord la variélé.]
Sans cesse en écrivant variez vos discours.
Un style trop égal et toujours uniforme
En yain brille k nos yeux, i} faut qu*il nous endorme.
On lit peu ces auteurs, né$ pour nous ennuyer,
Qui toiyours sur un ton semblent psalmodier (4).
Je ne voudrais pas prendre la chose sous ce seul point de vue : la variété tient de fort près à la vérité, à la propriété, à la précision ; un style pourvu de ces trois qualités serait par là même varié ; aucune chose n'étant absolument pareille à une autre, dire chaque chose telle qu'elle est, soit sous le rapport des mots, soit sous le rapport des tournures, c'est les dire diversement ; la variété naît du fond des choses, quand les choses elles-mêmes sont diverses.
Le retour constfint des mêmes formes et des mêmes locutions tient ordinairement à une analyse grossière ou du moins imparfaite de la pensée. Pour être, non pas fin et subtil, mais seulement vrai, il faut avoir,
(0 BoiLKAU, L'Jrt poéliqur, chant 1.
intérieurement du moins, beaucoup distingué, beaucoup analysé. Il arrive à trop d'^ntfiHrg 4S t^ÎT^ Ç,8 qu'on fait 4^ng une jmprimerie, 014 l'on cpnsprye en composition des niots et même ^es phrases tout ei^tières, dont on prévoit qu'pn aura l'opcasipri de faire usage. Il y a d^ns I3 circulation une quantité de segments de phrase ou de centons, que cj^^cuii applique ^ 1^ pensée actuelle lors même qu'ils y correspondent peu exaptement. l-es écrivains tf^s individuels §e distinguent en ceci, qu'ils sont recpnpaissj^bles presque à clique ligne, et néanmoins, d'un endroit à l'autre, tfès différents d'eux-mêmes. Ainsi Bossuet. Il n'a point (}e type de phrase, ppint dp retour fréquent des mêmes tournurps, poipt dp fip, ppint dp refrains.
tj'analyse perpétrante de }a pensée est donc la première, elle n'est pas la seule condition de la variété. Il famt avoir étudié, ppp-seulement l'objet lui-même, mais aussi ri]:istrument, qui est la langue. Et remarqifpz qpe l'ptude 4^ Tinstrument, ou des moyeni? qu'offre la langue, tourne au profit de l'étude de l'objet, parce que chercher un signe pour une idée, c'est chercher ri4ée ellp-même. pn général, on étudie trpp peu la langue ; op ne la connaît qu'en gros ; on n'en approfondit pas les ressources, on ne s'exerce p^S à sqn inaniempi>t; on laisse ceux qui on), l'instinct, le spntiî^ent yif et jntime de la langue se prévaloir dp Ipyr avantage ; on ne cherche pas à s'en approprier tout ce qu'ayec moins de talent naturel on peut s'en approprier par l'étude. La langue reste pauvre de mots et se réduit à un petit nombre d'articulations,