‹ Homilétique ou théorie de la prédicationChapitre 100 sur 110 · IRONIE · texte numérisé non relu

IRONIE

usage trop fréquent de ce procédé s'accorderait-il mal avec la candeur et la franchise du discours de la chaire. Massillon semble le prodiguer, car souvent il présente une argumentation tout entière sous forme de prétermission.]

7. V ironie y [fort employée par les orateurs anciens (1), ne peut être bannie de la chaire, car la Bible 'Cn fait un fréquent usage ; mais elle n'y doit être introduite qu'avec précaution, à cause des dangers qu'elle porte avec elle. Elle y doit toujours demeurer grave, et elle ne doit j amais blesser la charité. On peut citer ici le com mencement de l'application du premier sermon de Saurin sur le Renvoi de la conversion] :

« Pour être véritablement converti, il ne suffit pas de « faire quelque acte d'amour de Dieu, il faut que cet « amour soit la disposition dominante de notre cœur. « Il y a des visionnaires qui se scandalisent lorsqu'on « presse ces grandes vérités de la religion, et qui « ne cessent de crier à Fouïe de ces maximes : Prenez « garde à vous, chrétiens 1 on ébranle les fondements « de la foi! il y a du venin dans cette doctrine.

a Mes frères, si c'était là un sujet moins grave et « moins sérieux, on ne pourrait pas s'empêcher de « tourner en ridicule de pareils scrupules. En effet,

(0 Voyez Démostaêne, DeuaAème fhilippique : «Tous, tranqulHement assis, tous « iEOuvec « fioU dAns yos lumièreB, ^oit dons nos hiffangnes, de quoi idiioimer « mieux que Philippe selon les principes de la justice. Mais aiigourd'hui qu'il s'agit « 4e repousser ^^vement'ses efforts, une indolence inouïe tous retient. De là, par « une suite nécessaice^ il arrire que tous et lui, 4anB -ce qui fuit l'otûet de xelre m ëtude, tous réussissez, lui à bien faire, tous à bien parler. » — Gicéron pousse firoim insfifau sanastae. Ti^fii Ff Milone, cap. VU, «t In CoHimam^J, -cap.X.

552 HYPERBOLE. PABADOXB.

a prenez garde à vous, il y a du venin : on veut vous <i porter à aimer Dieu de tout votre cœur ; on veut « vous porter à lui consacrer toute votre vie ; on veut « vous porter à ne pas différer de Vous convertir, à <c vous préparer à une sainte mort par un" exercice a continuel de piété et de pénitence. Ne vous semble- <c t-il pas qu'il faille beaucoup de précaution contre « une pareille doctrine, et que l'Église serait dans un <c état bien déplorable si tous ses membres revêtaient « ces dispositions ! Mais, comme nous venons de dire, « c'est là un sujet trop grave et trop sérieux pour don- « ner lieu à la raillerie. »

8. [On peut nommer l'Aj/jîer&ofe, qui est très ancienne et qui abonde dans la Bible. Mais on ne peut guère donner des règles positives sur son emploi ; tout dépend ici de la position et du mouvement ipprinpié à l'esprit des auditeurs.]

9. Le paradoxe [se rapproche de l'hyperbole: il donne une forme frappante, souvent saisissante, à une pensée et la grave dans les esprits. Saint Paul recourt fréquemment à ce moyen de forcer en quelque sorte et de fixer l'attention. Mais il faut user de circonspection quand on l'emploie dans la chaire. Le prédicateur parle à des hommes qui ne peuvent pas toujours l'entendre à demi-mot, et il doit prendre garde de donner aux simples des erreurs au lieu de vérités.

10. [Mentionnons enfin la vision ou hypothèse oratoircy supposition par laquelle on met devant les yeux certains objets, en communiquant ainsi une vive im-

, pulsion à l'âme. C'est une des figures les. plus hardies.

HTPOTBÈSB OnÀTOIRR. 553

Bourdaloue l'emploie quelquefois; mais lléloquence de la chaire s'est sans doute bien rarement élevée à la hauteur de ce morceau de Massillon dans le sermon sur le Petit nombre des élus] :

a Je m'arrête à vous, mes frères, qui êtes ici assem- « blés ; je ne parle plus du reste des hommes ; je vous <c regarde comme si vous étiez seuls sur la terre ; et a voici la pensée qui m'occupe et qui m'épouvante. « Je suppose que c'est ici votre dernière heure et la « fin de l'univers ; que les cieux vont s'ouvrir sur vos c< têtes, Jésus-Christ paraître dans sa gloire au milieu « de ce temple, et que vous n'y êtes assemblés que a pour l'attendre, et comme des criminels tremblants, « à qui l'on va prononcer, ou une sentence de grâce, « ou un arrêt de mort éternelle : car, vous avez beau a vous flatter, vous mourrez tels que vous êtes au- « jourd'hui ; tous ces désirs de changement qui vous « amusent vous amuseront jusqu'au lit de la mort;

c'est l'expérience de tous les siècles ; tout ce que €c vous trouverez alors en vous de nouveau, sera peut- « être un compte un peu plus grand que celui que « vous auriez aujourd'hui à rendre; et sur ce que « vous seriez, si l'on venait vous juger dans le mo- « ment, vous pouvez presque décider de ce qui vous <c arrivera au sortir de la vie.

« Or, je vous demande, et je vous le demande « frappé de terreur, ne séparant pas en ce point mon «c sort du vôtre, et me mettant dans la même disposi- « tion où je souhaite que vous entriez ; je vous dea mande donc : Si Jésus-Christ paraissait dans ce tem-

B54 INTERROGATlOlf.

« pie, au milieu de cette assemblée, la plus auguste

« de l'univers, pour nous juger, pour faire le terrible

« discernement des boucs et des brebis, croyez-vous

a que le plus grand nombre de tout ce que nous som-

€ îx^es ici fût placé à la droite? croyez-vous que les

c choses du moins fussent égales? croyez-vous qu'il

« s'y trouvât seulement dix justes, que le Seigneur ne

« put trouver autrefois en cinq villes tout entières île

€ vous le demande, vous l'ignorez, je Tignore moi-

a même; vous seul, ô mon Dieuî connaissez ceux qui

€ vous appartiennent. Mais «i nous ne connaissons pas

€ cexix qui lui appartiennent, nous savons du moins

« que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or, qui

« sont les fidèles ici assemblés? les titres et les dignités

a ne doivent être comptés pour rien ; vous en serez dé-

« pcMiilIés devant Jésus-Christ : qui sont-ils? beaucoup

« de pécheurs qui ne veulent pas se convertir ; encore

€ plus qui le voudraient, mais qui diffèrent leur con-

€ version ; plusieurs autres qui ne se convertissent ja-

« mais que pour retomber; enfin un grand nombre qui

« croient n'avoir pas besoin de conversion. Retranchez

•i ces quatre sortes de pécheurs de cette assemMée

« sainte ; car ils en seront Tetranchés au grand jour :

«paraissez maintenant, justes; ou êtes-vous? restes

« d'Israël, passez à la droite ; froment de Jésus-Qirist,

« démêlez-vous de cette paille destinée au feu : ô Dieu!

€ où sont vos élus? et que reste-t-il pour votre partage? »

Nous airivons maintenant aux figures qui dépassent les limites du style purement exposîtif .

1 • V interrogation y ^qui est fréquemment employée, rt

BXOJkMATlON. 555

dont <m abuse quelquefois , est une forme de Taffirmation ; c'est l'affirmation renforcée par une sorte cte défi, et si bien distincte de l'interrogation ordinaire qu'on la prononce avec un ton différent. On peut Remployer dans l'argumentation à laquelle elle donne un caractère plus pressant ; mais il faut se surveilla id, car cette Éorme devient facilement monotone {l).

2. L'eoDclamation^ [figure très ample, tombe facilement dans le commun. C'est une ressource facile des es- |Hrits froids. Buflfon reproche à J.-J. Rousseau de la prodiguer.] Mais cette figure commune est rdiaussée parle génie et plus encore par une émotion vraie. [Elle est toujours belle quand elle est bien employée, c'est-à-dire quand elle est naïve et qu'elle part du cœur, comme odle que le souvenir d'une douleur récente arrache à rame deBossuet] : « 0 nuit désastreuse, ô nuit ef- M froyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de € tonnerre , cette étonnante nouvelle : Madame se « flieurt! Madame est morte (2) 1 »

[L'exclamation se présente comme renforcée -dans Vsposirophe et la prosopopiej figures d'une grande hardiesse et d'un grand effet. L'apostrophe est une interpellation adressée à un p^sonnage absent. En voici uu bel exemple de Massillon: « Il faut qu'un ange des- « cende du ciel pour le consoler, pour le fortifier, pour M iui aider, comme Simon le Cyrénéensur le Calvafa^, « à porter <îette croix invisible. . . Anges du ciel l ce n'é-

(i) Voyez un exemple célèbre de cefte forme au commencement de la première Gutilinaire de Gcéron ; « Qiioui^pie tandem, etc. » (2) BossuiT, Oraison funèbre éfJknrktU é'JHkivre.

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