‹ Homilétique ou théorie de la prédicationChapitre 101 sur 110 · APOSTROPHE · texte numérisé non relu

APOSTROPHE

« tait point là autrefois votre ministère : vous ne vous a approchiez de lui que pour le servir et pour l'adorer; a aujourd'hui, il est abaissé au-dessous de vous (1). » [La prosopopée se rapproche de l'apostrophe, dont elle se distingue seulement en ce que ses interpellations s'adressent à des objets inanimés ou à des personnes mortes. Il faut que l'emploi de moyens aussi énergiques soit justifié par l'émotion de l'orateur et par la situation où le discours a placé les auditeurs. L'essentiel est ici d'être vrai : ce qui est faux et affecté est froid et rebutant. Le propre de l'éloquence c'est de sentir avec ses auditeurs, de s'associer à leurs impressions en les mesurant, et de dire ce qu'ils peuvent supporter. Saurin emploie assez souvent cette figure, sans la prodiguer toutefois] : « Cédez, cédez à nos misères, « catastrophes des siècles passés, mères dont la tragique « mémoire étonne la postérité parce que vous fûtes <c forcées par les horreurs de la famine à manger la c( chair de vos fils, et à conserver votre vie en l'arra- « chant à ceux qui l'avaient reçue de vous ! Queicpie « sanglant que fût votre état, vous ne leur ôtiez après « tout qu'une vie passagère, et vous dérobiez par un <c même coup eux et vous aux rigueurs de la famine. « Ici tout se suit dans le même abîme, et par un pro- « dige inouï, la mère, la mère se nourrit, s'il faut ainsi « dire, de la substance de Vâme de son fils, et le fils à « son tour dévore la substance de l'âme de sa mère. » [Bossuetabondeenprosopopées] : « Pourquoi veut-on

(i) Massillon, Sermon sur la ptisnon de notre Seigneur, — Nousrappdov aussi la célèbre apostrophe de Saurin à Louis XIY.

PROSOPOPSE. 557

« que les prodiges coûtent tant à Dieu? Il n'y a plus « qu'un seul prodige, que j'annonce aujourd'hui au « monde : 0 ciel, ô terre, étonnez-vous à ce prodige a nouveau ! C'est que, parmi tant de témoignages de « l'amour divin, il y ait tant d'incrédules et tant d'ina sensibles. » — Et ailleurs : « 0 mort! nous te renie dons grâce des lumières que tu répands sur notre « ignorance. Toi seule nous convaincs de notre bassesse; « toi seule nous fais connaître notre dignité. Si l'homme « s'estime trop, tu sais déprimer son orgueil ; si « l'homme se méprise trop, tu sais relever son courage; « et pour réduire toutes ses pensées à un juste tempère rament, tu lui ^apprends ces deux vérités qui lui « ouvrent les yeux pour se bien connaître ; qu'il est a infiniment méprisable, en tant qu'il finit dans le « temps, et infiniment estimable en tant qu'il passe à « l'éternité (t). »

Citons encore un exemple tiré de Massillon : « Jésusa Christ, dans ce déplorable état, paraît hors du pré- « toire : Voilà l'homme, leur dit-il, Ecce homo. Saints « rois sortis du sang de David ! prophètes inspirés qui « l'annonçâtes à la terre ! est-ce donc là celui que vous « souhaitiez si ardemment de voir? voilà donc Thommeî « Ecce Aoino; voilà donc enfin le libérateur promis à « vos pères depuis tant de siècles î voilà le grand pro- « phète que la Judée devait donner à la terre î voilrle « désiré de toutes les nations, l'attente de tout l'univers, « la vérité de vos figures, l'accomplissement de votre

(i) BossuET, Sermon sur la mort et Vimmortalité dfe l'âme.

538 DRjksrAT»nr.

« euhey: l'eapéranœ de tons vos justes^ la consolatieii « de la Synagogue^ la gloire dlsraSl, la lumière et k « Bfttut de tous les peuples? Eece komo, Tmisr rhomme! a le reoocinatasez-TOus à ces marques honteuses (1)?» 3. Le dramaiisme [du style, qui consiste à présenter ea action œ que Ton pourrait présenter sous une autre formey didactique ou narrative. Le dîsconrsr OTatoîrc est déjà un drame : chaque parole du {R^édicateur ot une question à laquelle Tauditeur répond en luf-méme, et sa réponse devient comme nne question noavetle à laquelle réplique Fcnrateur. Il y a donc un entretien*intime dans tout l'acte oratoire. Mais ce caractère général peut devenir plus marqué en certains endroits, conune une haute région peut être parsemée d'émînences. Ce sont comme autant d'accents plus ou moins yih. Le dramotisme a lieu toutes les fois que, dans le diseoan; une distinction de personnes apparaît là où la nature de L'id& ne ledemaiule pas, là où il s^agit d*an aoive rapport de persomies que celui quf existe loirt i^itur^ lement entre l'orateur et l'auditeur. Cette figure n'est pas particulière à Vâûquence ; c^est une ées beautés d&la pûésie,^ de l'bîsloire, de tout ^seours animé. Les actions font oonnaifre Phomme ; mass les paroles font ressortir les actions : « Faite, que je f& voie. • Nous^ne condamnons pas les discours que les historiens anâeiis mettent dans la bouche de leur» personm^ pour menifester au dehors ce qui est au dedans. La Bible fMf parler l'enfant prodigue, quoique ses actions

(0 Massillo!!, Sermon murUkfauionde^nêtre Seigneur,

DRABUTISME. 559

parlent déjà par elles-mêmes. Au reste, le dramâtisme doit non pas seulement s'introduire par grandes pièces, mais s'insinuer dans les plus petits détails du discours. « Avez-vous un secret important, dit Bossuet, vearsez-Ie « sans crainte dans ce noble cœur : votre affaire dea vient la sienne par la confiance (1). »

[Une forme très hardie du dramatisme consiste à mettre dans la bouche de Dieu même L'enseignement que veut donner Torateur. On peut remployer, mais il faut ici infiniment de respect, de mesure et de précaution. Les prophètes font souvent parler Dieu, et le& orateurs de la chaire ont suivi cet exemple ; « Ce qui a vous empêche d'accomplir la loi, dit Bourdaloue, ce « qui voua fait même désespérer de l'accomplir jamak, « ce sont, dites-vous, les inclinations vicieuses de vobre c cc&aVj, c'est cette chair conçue dans le péché qui se « révolte sans cesse contre l'esprit*. Mais imaginez- « vousy. mes frères, répond saint QDffysostôme, que « Dieu vous paile en ces termes : 0 homme, je veux « aujourd'hui vous ôter ce cœur, et vous en donner un « autxe i vous n'avez que la force d'un homme,, et je « veux vous donner celle d'un Dieu. Ce n'est point «voua seulement qui agirez, vous qui combattrez, « vous qui résisterez ; c'est moi-même qiu combattrai « dans vous, moi-même qui triompherai de ces incli* « nalâons et de cette chair corrompue. Si Dieu s'adres- « sait à vous de la sorte, s'il vous faisais cette of&re, « oseriez-vous encore vous plaindre? Or, en combien

(»>Bofiinrv, Oraison fuftHmAvpfinet ùt Ctmâi.

560 dramàtisme,

« d'endroits de TÉcriture ne vous Ta-t-il pas ainsi « promis? N'étaitrce pas à vous qu'il disait par le pro- « phète Ézéchiel ; Je wus 61er ai ce cceur endurci , et je a vous donnerai un cœur nouveau, un cœur docile et souple ^ d ma loi ?... Que craignez-vous donc î que Dieu ne « tienne pas sa parole? mais c'est douter de sa fidélité. « Que, malgré la parole de Dieu, vous ne trouviez trop « de peine à observer sa loi ? mais c'est douter de sa a puissance (1). »

[La personnification de l'auditoire entier dans le prédicateur est encore une forme du dramatisme. On la remarque dans le passage suivant de Saurin, déjà cité en partie : « Lorsque la colombe rencontre hors « de l'arche les vents déchaînés, les eaux débordées, a les bondes des cieux ouvertes, Tunivers entier ense, « veli sous les ondes, elle cherche un refuge dans a l'arche. Mais lorsqu'elle trouve des plaines et des « campagnes, elle s'y arrête. Mon âme, voilà ton « image ! Lorsque le monde te propose des prospérités, « des dignités, des richesses, tu écoutes la voix de « l'enchanteur et tu te laisses surprendre à ses chara mes. Mais lorsque tu ne trouves dans le monde que ft pauvreté, que dégoûts, que misère, lu tournes tes m yeux vers le ciel, pour y chercher la félicité dans «son centre. Aujourd'hui, malgré les disgrâces dont « notre vie est accompagnée, il nous en coûte infini- « ment lorsqu'il faut nous en arracher : que seraitrce « si tout y prospérait selon nos vœux (2) ! »

(1) BocRDALOUE, S<imum sur la sagesse et la douceur de la loi chrétienne.

(2) Saurin, Sermon sur le Jeûne célébré à Vouvtrture de la campagnt de 1706.

dialoguk:. prière. 561

[La forme la plus complète du dramatisme est le diahgue. Démosthène l'emploie souvent ; mais Tun des plus beaux exemples que l'on en puisse citer est ce morceau de Saurin : « Mais comme nous envisageons « tout ce texte par rapport à vous, mes frères, il vous « est permis aujourd'hui de donner un libre cours à « vos plaintes, et de dire, à la face du ciel et de la terre, « les maux que Dieu vous a faits. Mon peuple, qm « t'at-jc fait? — Ah! Seigneur, que de choses tu « nous as faites ! Chemins de Sion couverts de deuil, « portes de Jérusalem désolées, sacrificateurs sanglot- « tants, vierges dolentes, sanctuaires abattus, déserts « peuplés de fugitifs, membres de Jésus-Christ errants « sur la face de Tunivers, enfants arrachés à leurs « pères, prisons remplies de confesseurs, galères rei< gorgeantes de martyrs, sang de nos compatriotes ré- « pandu comme de Teau, cadavres vénérables, puisque « vous servîtes de témoins à la religion, mais jetés à la « voirie et donnés aux bêtes des champs et aux oi- « seaux des cieux pour pâture, masures de nos tem- « pies, poudre, cendre, tristes restes des maisons « consacrées à notre Dieu, feux, roues, gibets, sup- « pUces inouïs jusqu'à notre siècle, répondez et dépo- « sezici contre l'Éternel (1). »

4. [Il faut mentionner enfin la prière ^ comme pouvant contribuer au mouvement du discours, quoique sans doute le prédicateur ne doive pas se permettre de l'employer comme moyen oratoire seulement. Mais

(i) Saurin, Sermon sur le jeûne célébré à Vouverture de la campagtK de 1706. Tome VllI, page i\7. njuvcllc édition.

ce moyen lui-niôme est très beau, quand il est employé à propos. Dçins certains moments graves, entiques du discours, un recueillement du cœur en Pieu a une grande force et produit une grande impression. Seulement qu'on n'oublie jamais le sérieux et la vérité qui doivent présider à l'emploi de tels moyens.]

[Il nous reste à parler de quelques qualité» du style oratoire, qui tiennent à la fois à Timage et au mouvement. Nous nommons d'abord la variéU.]

Sans cesse en écrivant variez vos discours.

Uo style trop égal et toi^ours uniforme

^£n ym brille h nos yeux» H faut qu*il nous endorme.

On lit peu ces auteurs, nés pour nous ennuyer,

Qui toujours sur un ton semblent psalmodier (4).

Je ne voudrais pas prendre la chose sous ce seul point de vue : la variété tient de fort près à la vérité, à la propriété, à la précision ; un style pourvu de ces trois qualités serait par là même varié ; aucune chose n'étant absolument pareille à une autre, dire chaque chose telle qu'elle est, soit sous le rapport des mote, soit sous le rapport des tournures, c'est les dire diversement ; 1^ variété mit du fond des choses, quand les choses elles-mêmes sont diverses.

Le retour constant des mêmes formes et des mêmes locutions tient ordinairement à une analyse grossière ou du moins imparfaite de la pensée. Pour être, non pas fin et subtil, mais seulement vrai, il faut avoir,

(t) BoiLBAr, L'Art poétiqur^ chant 1.

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