CORRECTION
si grand effet. Mais la condition de la réticence, c'est
que l'auditeur sache certainement ce que vous ne dites
pas. J'ai manqué à cette règle dans le discours sur le
Principe de l'égalité humaine, ddins une réticence dont
l'effet est manqué : « Que bien vite, en effet, Tiné^a-
« lité se glisse entre des frères selon la chair que la
« fortune a inégalement favorisés ! Que de fois un
« frère a trouvé un altier protecteur dans un frère plus
<c puissant, et celui-ci un complaisant servile et bas
« dans un frère moins heureux ! Que de fois même...
« Mais n'allons pas plus loin ; ne profanons pas à plài-
« sir l'idée de la plus douce des sociétés terrestres (1).»]
5 . La correction [est une excellente figure quand elle n'est pas une figure, quand l'orateur s'aperçoit que son émotion l'a involontairement emporté, et qu'il se reprend sans calcul pour rectifier, restreindre ou compléter ce qu'il a dit. Elle peut être très belle ou très vulgaire. Les: Que dis- je? si communs dans les discours oratoires, sont bien loin d'être toujours heureux. Mais Bossuet est admirable dans ce morceau de V Oraison funèbre de Henriette d'Angleterre]:
« Non, après ce que nous venons de voir, la santé n'est « qu'un nom, la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est « qu'une apparensa^ *9o grâces et les plaisirs ne sont <c qu'un dangereux amusement : tout est vain en nous^ « excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu a de nos vanités, et le jugement arrêté qui nous fait c< mépriser tout ce que nous sommes.
(i) Nouveaux Discours sur quelques sy^ets retit^ietiâr^ édition de 1 841, page ^H* — Voyez un exemple de réticence dans CicÉROrfy Pro ÎAgauo, cap. X.
550 PRKTERMISSION.
« Mais dis-je la vérité î L'homme, que Dieu a fait à « son image, n'est-il qu'une ombre ? Ce que Jésus-Christ <c est venu chercher du ciel en la terre, ce qu'il a et cru pouvoir, sans se ravilir, acheter de tout son tf sang, n'est-ce qu'un rien ? Reconnaissons notre er- « reur. Sans doute ce triste spectacle des vanités hu- « maines nous imposait; et l'espérance publique, « frustrée tout à coup par la mort de cette princesse, a nous poussait trop loin. Il ne faut pas permettre à ce l'homme de se mépriser tout entier, <le peur que, a croyant avec les impies que notre vie n'est qu'un a jeu où règne le hasard, il ne marche sans règle et « sans conduite au gré de ses aveugles désirs (1). »
6. La prétermission [paraît vouloir passer sous silence une chose trop connue ou trop évidente pour avoir besoin d'être rappelée, et la dit avec d'autant plus d'accent que l'orateur semble s'imposer de ne pas s'y arrêter. Cicéron s'en est servi souvent avec bonheur (2). La prétermission sert à classer deux ordres d'idées ou d'arguments, et en paraissant metbpe de côté les uns, qu'elle a soin toutefois de rappeler pour faire sentir qu'ils sont loin d'être sans valeur, elle donne d'avance une grande idée de la force de ceux qui suivront. Mais il faut que les idées ainsi introduites répondent à l'attente qu'on a excitée (3). Peut^^ un
(i) Comparez la correction de Fléchier, dans YOraison funtbre de Turenne : • Mais que dis-je 7 il ne tagA pai re» louer, etc.»
(2) Pro Milone, cap. XI ; In Pisonem, cap. XXXYIL
(3) Voyez Fléchier, Oraison funèbre de Turetme : « Je pourrais, Kesaieurf, « vous montrer, vers les bords du Rhio, autant de trophées que nir les bords ds «llM^tiA etde1afiaiidn«,eic. »