VARIÉTÉ
intérieurement du moins,, beaucoup distingué, beaucoup analysé. Il arrive à trop d'auteurs de faire çq qu'on fait dans une imprimerie, ou l'on cqn^erve en composition des mots et même des phrases tout entières, dont on prévoit qu'on aura l'oçcfision de faire usage, n^ y a dans la circulation une quantité de segments de phrase ou de centons, que chacun applique à la pensée actuelle lors même qu'ils y correspondent peu exactement. Les écrivains très individuels se distinguent en ceci, qu'ils sont reconnaissai)les presque à chaque ligne, et néanmoins, d'un endroit à l'autre, très différents d'eux-mêmes. Ainsi Bossuet. Il n'a point de type de phrase, point de retour fréquent des n^ômes tournures, point de tic, point de refrains.
1,'analyfie pénétrante de la pensée est donc la première, elle n'est pas la seule condition de la variété. Il faut avoir étudié, non-seulement l'objet lui-même, mais aussi l'instrument, qui est la langue. Et remarquez que Vétude de l'instrument, ou des moyens qu'offre la langue, tourne au profit de l'étude de l'objet, parce que chercher un signe pour une idée, c'est chercher l'idée pUe-même. En général, on étudie trop peu la langue ; on ne la connaît qu'en gros ; on n'en approfondit pas les ressources, on ne s'exerce pas à son n^aniement ; on laisse ceux qui ont l'instinct, le sentiment vif et intime de la langue se prévaloir de leur avantage ; on ne cherche pas à s'en approprier tout ce qu'avec moins de talent naturel on peut s'en approprier par F étude. La langue reste pauvre de mots et se réduit à un petit nombre d'articulations,
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entre des mains peu exerœes ; elle ne rend qu'à d'autres tout ce qu'elle peut rendre,
n faut enfin, après tout cela, se surveiller constamment, car chacun a ses expressions et ses formes favorites où il retombe aisément. C'est le défaut des écrivains de second ordre. On ne le rencontre pas chez les maîtres.
La variété des expressions, des tournures et des mouvements a une importance particulière dans les ouvrages didactiques et surtout dans la chaire.
Élégance. — La variété, dont nous venons de parler, est un des éléments ou du moins une des conditions de l'élégance ; mais nous avons cru devoir l'envisager à part, comme un mérite qui peut exister plus ou moins hors de l'élégance, et qui peut être l'objet d'une attention particulière.
Le sens du mot élégance^ dans la langue du dixseptième siècle, semble révélé par l'usage qu'en a fait Boileau dans deux passages connus de VÀrt poi* tique :
une élégante idylle (1).
... de Marot l'élégant badinage (2).
C'est la fuite du commun et du plat, comme de recueil le plus naturel de la pastorale et du badinage. Partout ailleurs, comme dans l'idylle, c'est un choix de formes (3) qui s'éloignent de la trivialité sans tomber dans la recherche et sans trahir le moindre effort. EUè est au style ce que la distinction est aux
manières.
(1) Chant 11. (2) Chant 1. (3) ÉUganee tient à'eUytn.
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Mais ce vulgaire et ce trivial qu'il s'agit d'éviter, ce n'est point seulement ce qui blesse quelque convenance morale ou sociale, c'est encore ce qui blesse les bienséances de l'esprit, puisque l'esprit a ses bienséances. L'esprit répugne à ce qui, étant clair et juste, est grossier de forme, lourd, maladroit, trop chargé ou trop nu. Il rejette les répétitions, l'uniformité, les tours embarrassés ou traînants, l'exactitude pesante et la logique trop formelle. Il veut de la liberté, de l'agilité dans les mouvements ; il se plaît à une concision nette et facile ; il aime les expressions d'une propriété délicate ; il sourit aux tours ingénieux qui ne semblent qu'une heureuse rencontre ; un style qui lui donne ces différents plaisirs est un style élégant.
Souvent les éléments de l'élégance nous échappent, et l'on dirait qu'elle est toute négative; mais il y a du positif dans les moyens. L'élégance suppose l'aptitude à multiplier les rapports des idées, à combiner, à résumer; elle ne polit pas seulement; elle taille le diamant. Elle va au delà des rapports les plus grands et les plus nécessaires ; elle saisit les rapports accessoires, les côtés moins aperçus; elle suppose donc de l'imagination, ou tout au moins de l'esprit ; il y a toujours de l'esprit dans un style élégant, quand il n'y en aurait pas dans la pensée ; car l'élégance se compose des mêmes idées avec lesquelles on a de l'esprit (1). On en pourra juger par quelques exemples :
« Dans chaque genre , les espèces premières ont
(1) Cependant Montesquieu a beaucoup d'csprii et n'est pat élégant.
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« emporté tous nos éloges, et n'ont laissé aux espèces € secondes que le mépris tiré de leur comparai- « son (1). ij
« Uouvragè obtint dans toute TEurôpe un succès que « la malignité rendait injurieux pour Louis XIV (2). »
« L'évêque d^Antioche se pressa d'attacher à la soit ciété chrétienne Tespérance d'un si beau géttie (â). »
de n'est pas seulement dans la phrase isolée, c'est datis la suite des phrases, dans le tissii de la diction, que i'élégarice se révèle ; des phraseis fort simples peuvent, par la manière dont elles se succèdent et se lient, former un tout élégant. [Nous aimons à cit^r ici MaôsillQn] :
« C'est peu, mes frères, que la corruption de noé a siècles soit presque le seul ouvrage des grahds et éc des puissants ; les siècles à venir vous devront peutft être encore une partie de leur licence et de leuft « désordres. Ces poésies profanes qui n'ont vu le jouf « qu'à votre occasion corrompront encore des cœurs « dans les âges qui vous suivront; ces auteurs dange- «r reux que vous honorez de votre protection passeront « dans les mains de vos neveux, et vos crimes se mulet tiplieront avec le venin dangereux qu'ils portent it avec eux, et qui se communiquera d'âge en âge; i( vos passions mêmes, immortalisées dans les his- « toireis, après avoir été un scandale pour votre siècle, « le deviendront encore aux siècles suivants : la lec- « tui*e de vos égarements, conservés à la postérité, se
(0 Bt^FON. (2) M. VitLittAm. (S) Le tnêitae.
îiicAmci. 367
« îeHi enèorè des Imitateurs après votre moH ; on ira * êncbrfe chehîh^ des leçons de crime dans le récit de « vos aventures ; et vos désordres ne mourront point a avec vous... Telle est la destinée des vices et des a passions des grands et des puissants : ils ne vivent a pas pour leur siècle seul ; ils vivent pouf les siècles a à venir, et la durée de leur scandale n'a pas d'autres « bornes qtie celle de leur nom (!).>>
L'élégance n'est pas la beauté; mais elle eh tient lieii dans le style, cotnme dans la taille la tournure, le poH fet la toiletté d'une femme du grand monde. Le mécanisme des vers Relève l'élégance, devenue plus sensible par la double exactitude du rhyïhme et de la pensée. Ainsi ^ chez Racine.
L'élégance est facilement froide, parce tîu'elle est moins l'œuvre de l'imagination qui peint et qui colore, que de l'esprit qui dessine et qui grave ( sans cela, la géométrie eût-elle jamais pu se vanter d'avoir des démonstrations é%anees?), et parce qu'elle ne s'accorde que jusqu'à un certain point avec une vive émotion du cœur. Car une trop grande élégance, en de tels moments, ne serait pas le supplément, mais le contraire de la beauté. Aime-t-on à voir une personne, dans le transport de la douleur, veiller à ce que ses gestes ne dérangent pas sa toilette, ou à ce que ses larmes ne lavent pas son fard ?
Elle ne s'accorde aussi que jusqu'à un certain point avec la gravité. L'élégance est sociale, elle est mon-
(i) BiAssiLLON, Petit Carême. Sermon sur les vices et les verttts des grands.
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daiae. Elle est née des raffinements de la société, et toutes ses grâces respirent le loisir et les complications infinies d'un monde poli.
Il y a pourtant un degré d'élégance à laquelle, même dans les sujets graves et dans le pathétique, il faut accoutumer son style ; c'est une élégance chaste, qui se fait à peine remarquer, et qu'on distingue à peine du naturel, de la justesse et de la concision; ces qualités seules paraissent et se nomment, et ce n*est qu'après coup que l'élégance est reconnue. Il faut au prédicateur de l'exercice déjà pour être élégant, et un autre effort, bien plus grand, pour ne le point paraître : l'élégance qui s'annonce, l'élégance qui se montre, est malhabile et malheureuse; mais l'élégance chaste est convenable à la chaire.