SENS EXTERIEUR DU TEXTE
précise? car il ne faut rien de moins quand une fois on a posé cette règle. Un flot est distinct du flot qui le suit ; mais comment les séparer 7 Cette langue n'exista pas ; si elle existait,, ce ne serait pas une langue humaine. Elle n'exprimerait que des abstractions. Elle n'exprimerait pas les choses de l'âme. Elle serait la plus parfaite de^ philosophies, la philosophie définitive, mais elle ne serait pas une parole.
Nous savons bien les extravagances dont le langage de la Bible a été le prétexte ; savons-nous celles dont un langage tout différent pourrait fournir l'occasion ?
Sans doute que, sans avoir la précision idéale dont nous avons parlé, le langage de la Bible pourrait être plus précis. Il pourrait l'être assez pour ne rien donner à, faire, je ne dis pas à la raison, mais au cœur et à la conscience ; mais précisément c'est ce que Dieu n'a pas voulu.
« On se fait un ^jet de scandale de ce que la Bible
« n'a pas. été rédigée de manière à rendre les divi-
«sions impossibles... Nul doute que celui qui a fait
« la Bible n'eût pu donner en sa place un symbole, et
«le plus parfait de tous les symboles... Mais pour-
«quoi l'auraitril donné? Pour que l'homme ne fût
« point obligé d'entrer immédiatement et par tout son
« être en rapport çivec lui ? Pour que la précision ri*
« goureuse et la concentration des idées de la religion
« te dispensât de faire, dans cette étude, aucun usage
«tdesa conscience? Pour que rien ne mît à l'épreuve
« sa droiture et sa candeur? Pour qu'il reçût tout fait
« le vrai sens de la Bible et qu'il ne Remployât point
iiÈ ^fiNS ^XtERlEÛA DU TEXf^.
« à le déterminer? En un mot, pour qu'il restât pas^ (csif là où il importe lé plus que son activité, sa ïi- « berté se déploient, et que sa responsabilité soit enn gagée? Dieu aoit' loué de ce qu'il n'en est pas ainsi, <( et de ce que tout homme est* à la fois capable et « obligé dé trouver, à travers toutes ces phases, à tra- « vers tous ces faits, à travers toutes <^s personnalités « dont se compose la Bible, cette vérité générale et « étemelle qui ne se présente à lui dans la Bible qu*a- « vec un caractère en quelque sorte occasionnel, sous « la forme d'une application et toujours mêlée à quel- « que événement ou à quelque vie ! Dieu soit loué de « ce que son livre n'a pas la clarté d'un symbole, de « ce qu'on n'est pas forcé de le bien comprendre, et « de ce qu'on peut donner plusieurs sens à sa parole! « Dieu soit loué d'avoir laissé une part à notre activité « dans l'acquisition de la fbi^ et de ce que, voulant « qtie notre croyance fût une action^ il n'a pas ajoutée .t< la Bible, suffisante pour les cœurs simples, le danc< gereux appendice d'un syiiibole (1)! »
Voilà ce que nous avions à dire sur la détermination du sen& verbal. Celui qui aura pris toutes ces pré^ cautions, ne sera sans doute pas disposé, après avoir fermé une source d'erreurs, à en rouvrir une autïe, c* est-à-dire à fixer arbitrairement le ^ciw intérieur d\i texte, [c'est-à-dire l'intention de l'auteur.] Cependant, il faut que nous en parlions aussi.
Si vous jprenez la Bible dans son ensemble, vous nô
(>) M. Vinci se cite ici lui-même : voir Revue suisse, année 1839) pages 39 ei iulv. [Éditews.)
SENS IKTliRlEUR DU TEXTB. 129'
lui trouverez qu'une intention, qu^un but, quMn sens, qui est spirituel. C'est le triomphe de Fesprît sur la (èair, Tadoration de Dieu en esprit et en vérité.
Mais aussitôt que vous descendez de cette hauteur, de cette vue d'ensemble, dès le premier pas que vous faites dans le détail, vous rencontrez deux ordres d'idées, et deux ordres de textes qui y correspondent.
Et d'abord, des dioses purement temporelles ou maté-' rklles, et des textes relatifs à tordre temporel.
Leur seng n'est ni incertain, ni double. Si rien n'indique clairement ou ne révèle expressément une intention allégorique (symbolique, type, préfiguration), il faut rester dans le sens propre.
Nous ne condamnons pas, au contraire nous louons l'intention des hommes pieux qui ont détourné vers un sens plus élevé des passages de l'ordre temporel ; cela tenait au besoin de spiritualiser tout. Ainsi Quesnel, lorsqu'à propos de ces paroles : « Les mages s'en retournè- «rent en leurpays par un autre chemin,» (Matthieu, 11^ 12.) il observe que « nous ne retournerons jamais au « ciel que par un autre chemin que celui qui nous en a d éloignés. » Que tout serve à éveiller des idées spirituelles chez les hommes spirituels, rien de mieux sans doute ; mais il s'agit ici d'interprétation et d'enseignement, et nous ne pouvons rien voir de sérieux demi une interprétation arbitraire et relâchée. Il semblé qu'on ait badiné avec la Bible à mesure qu'elle était plus respectable, et que tout comme Dieu a livré le* monde aux vaines disputes des hommes, il ait livré
sa Parole à la frivolité de leur imagination. Aucuri^
130 SBKS UrCEBIEUR BU TBXTB^
livre humain n*a été, sous ce raJ)porf, tourmenté et raillé comme l'Écriture sainte* Le prédicateur ne peut pas alléguer pour excuse qu'il ne prétend pas interpréter, mais que seulement il cherche dans une parole sacrée un point de départ ppur son enseignement : l'excuse ne vaut rien ; car toujours est-U qu'annoncer un texte, dire qu'on va prêcher sur un texte, c'est dire qu'on l'expliquera, ou qu'on prouvera la vérité qui y est contenue, en un mot, qu'on le prendra au sérieux. Les prédicateurs catholiques ont beaucoup contribué, par le choix ou l'interprétation de leurs textes, à diminuer le respect dû à la parole divine* Lorsqu'on voit Massillon interpréter avec tant de légèreté un texte fort clair (1), il ne faut pas s'étonner de tout ce qu'ont ^t dans le même /genre des écrivains moins graves; de voir, par exemple, un écrivain, traitant de l'abolition de la peine de mort, prendre pour épigraphe ces mots de saint Paul : « Toi donc, ô homme, qui que tu <( sois qui condamnes les autres, tu es inexcusable.» (Romains, II, 1.)
Il faut bien distinguer entre l'extension (catachrèse) €|tla métaphore. Il n'y a que simple extension du sens quand on prend ces mots : « Votre force sera de vous <« tenir en repos, » (Ésaïe, XXX, 15.) pour texte d'un sermon sur l'obligation d'attendre en paix, et sans s'agiter • inutilement, la déUvrance de l'Éterneh Mais serait-il également permis à celui qui veut prè^ cher sur la nécessité de se rapprocher de Jésus-Christ
(i) Dans Vffomélie sur Laxafe^ Jcan^ XI^ 39j et dans le Sermon sur la confet'
àfoM^ jcoi, y^s.
^ms nrrsRiBVR du textb« 131
dans les heures de trouble et d'obscurité, de prendre pour texte ces paroles : « Demeure avec nous ; car le « soir commence à venir, et le jour est sur son dé- « clin? » (Luc, XXrV, 29 .) Je ne le crois pas; il y a ici plus qu'extension; il y a métaphore, et inême jeu de mots.
Un abus donne le signal d'un autre. Ceux qui veulent voir dans toutes les images des réalités suscitent, l'erreur opposée^ qui ne veut voir dans les réalités que des images. L'idéalisme naît du réalisme. Entre les mains de celui-ci tout a pris corps ; tout perdra corps entre les mains de l'autre^ L'un a vu des types par« tout; l'autre partout verra des mythes. Quand on abandonne les règles fixes du sens commun^ tout peut être mis en question, et aucun sens n'est à l'abri «
La raison a des principes communs d'homme à homme^ l'imagination n'en a point ; car l'une a pour base le principe d'identité, l'autre celui d'anBlogie ou de similitude*
Je parle ici de fixer le sens ou F intention d'un pa»* sage; car du reste je sais que le germe de l'allégiDrîe est partout^ et qu'il n'est pas d'objet qui ne puisse servir d'image à quelque autre. La Bible est propre à cet usage comme la création,» mais ni plus ni moins. C'est en tant que les choses temporelles qui se trou^^ vent dans la Bible font partie du monde visible, queje dirai de la Bible ce que M. de Sacy dit du monde y «Qu'il a été créé non-seulemen* pour manifester la « puissance de Dieu, maiSi pour peindre les choses in*- « visibles dans les visibles. » Mais, sur ce pied, ces choses, c'est le monde et non la Bible»