DEMI-PREUVES. INDICES
les différentes parties de T homme intellectuel, etd< montrer combien la vérité a de ressources.
Il y a quelquefois de l'avantage à rassembler dan un espace plusieurs arguments différents (4). Seule ment il ne faut pas aller s'imaginer que le nombre supplée la qualité. Vingt demi-preuves ne font pas dix preuves : elles ne font ensemble qu'une demi-preuve. Une raison faible et douteuse fait plus de mal peutêtre que deux bonnes preuves ne font de bien.
Le mot de Quintilien : Firmissimis argumentarm singulis instandum ; infirmiora congreganda sunt (2), est tout à fait dans l'esprit déloyal de la rhétorique des anciens. (Aruspices.)
Qu'on ne confonde pas les demi-preuves, c'est-à-dire les mauvaises preuves, avec les indices. Quand on n'aurait, sur une question, que des indices à fournir, ce serait déjà quelque chose : on réprimerait par là au moins la témérité des négations.
Quand on a des preuves, les indices ou présomptions préparent bien aux preuves ; et souvent, par une sorte d'effet rétroactif, la preuve administrée donne aux présomptions une valeur qu'elles n'avaient pas paru avoir (3).
§ n. — Motifs.
Le dernier but de l'argumentation, c'est l'action,
(1) Voyez Massillon, tome IV, pages 24-25, édition Méqulgnon.
(2) « SI DOS preuves sont fortes, il faut les proposer séparément et insister *tf «I chacune; si eUes sont faibles, Ufaut les grouper.» (Quintilien, liy. y,ch.XnO
(3) Voyez Sacrin, tome III, page 265, nouvelle édition. Un bel exemple dW argumentation serrée et pressante se trouve dans le sermon de Bourdalooe sur ^ Jugement dernier.
. APPBL AUX AtFECTIONS. SS7
OU la détermination de la volonté. Or, la volonté n'est déterminée que par l'affection. « Tout notre raisonne- « ment, dit Pascal, se réduit à céder au sentiment (1). » On ne veut que ce qu'on aime, ou, du moins, on ne veut que parce qu'on aime.
Partout où il s'agit de déterminer la volonté, il faut, de deux choses l'une, ou s'adresser à une affection déjà existante, lui faire appel, l'exciter en lui présentant les objets dont elle se nourrit, ou créer des affections en rapport avec le but qu'on se propose.
Mais le second cas n'a jamais lieu, au moins en sens absolu. Nous pouvons réveiller les affections ; nous ne les créons pas. Je dis cela du bien comme du mal. L'attrait (car ce nom convient mieux que l'affection), Tattrait ou le besoin existe ; s'il n'existait pas, en vain nous l'évoquerions. C'est un germe, peut>^tre enseveli, mais non pas mort. Un scélérat est souvent caché dans un honnête homme; et souvent il né faut à cet homme que des circonstances pour devenir criminel. Il faut plus que des circonstances à l'homme naturel pour devenir saint. Il lui faut un principe de rénovation qui est en dehors et au-dessus de l'ordre naturel. -^ Mais ce principe extraordinaire de rénovation, il faut qu'il trouve où se poser. Il faut qu'il y ait dans l'âme hur lûaine un sol pour le recevoir. Si la mort dont parle saint Paul (Éphésieris, II, 1, 5.) était l'anéantisse- Bftent de tous les sentiments et de toutes les idées qui fiçnt en rapport avec le bien, c'en serait fait de l'hom-
(0 Pascal, Pensées. Partie I, Art. X, S 4.
239 ATTRAIT DK8 GOOBEB SBNRniS.
me pour jamais. Le germe est opprimé, non anéanti n s'agit donc, dans tous les cas, de présenter i VSme ce qui est capable de Tattirer. iCest ce qu*Oï appelle toucher. Tant que vous n'avez fait que prouver, ou tant que votre preuve n'a atteint dans l'bomme que son intellect, l'auditeur n'a pas été touché; il demeur* intact.
Au lieu de toucher y on dit aussi imouwnr (mettre ô: mouvement). La simple conviction de l'esprit ne me rien en mouvement ; l'âme reste immobile ; l'esprit, il est vrai, a subi une impression, a reçu une empreinte; mais l'homme, pris dans son ensemble , reste où il était; et la question était justement de le faire changer de place. Tout ce qui, dans ce sens, est propre à le faire changer de place, s'appelle motif.
De ce que l'homme suit son attrait [trahit sua qumque cupido)^ et de ce que, dans notre état actuel. Fattrait des choses sensibles et passagères est très vif, tandis que l'attrait pour l'invisible est endormi et demande à être éveillé, il est résulté, il résulte tous les jours qu'on détermine la volonté de l'homme par Tattrait des choses sensibles et dans la direction de ces choses. Alors l'homme n'est plus libre, non pas pourtant parce qu'il subit une attraction , puisqu'on définitive il faut bien qu'il en subisse une, mais parce qu'il la subit d'en bas au lieu de la subir d'en haut, parce qu'il n'est pas attiré dans le sens de sa meilleure, mais de sa pire nature, parce qu'il obéit à une attraction à contre-sens de sa loi, qui est Dieu : or, la conformité à la loi, c'est pour lui la liberté.
TOUS LES WmVS KAMSirfs A DEUX. 23^
La liberté de l'homme, qui est un être relatif, ne pent pas consister à agir sans motifs, mais par de bons motife. Nous -ne lui en p^'ésenterons que de bons, mais nous lui en présenterons.
Chose remarquable, et qui montre que toute lumière n'est pas éteinte dans l'homme, il peut bien se décider par de mauvais motifs, mais il a besoin de se les déguiser; encore moin» oserait-il les alléguer à d'autres; et fiortout il n'oserait proposer expressément le mal à des hommes assemblés, ou, pour mieux dire, leur présenter pour motif la pure et simple satisfaction d'une convoitise. L'éloquence ne serait point éloquence si elle ne feignait de vouloir le bien, si elle ne donnait l'apparence du bien au mal qu'elle conseille. Elle est donc indissolublement attachée à l'idée du bien. L'éloquence est détaehée de ses seules racines, quand elle 8e sépare de la justice et de la vérité. Marat lui-iliême devait feindre de défendre des principes et non des intérêts. Le mal est comme un azote dans lequel l'élo- (luence expire, de même qu'elle expire dans l'air en quelque sorte trop pur ou trop subtil de la spéculation, ihtif, attraity affection^ le nom irhporte peu, voilà œ qui est nécessaire à la détermination de la volonté , etpar conséquent essentiel à l'éloquence.
Voyons donc quels points nous pouvons toucher; U0U8 verrons ensuite comment nous devons les toadier. Tous les motifs dont nous pouvons faire des leviers se ïWûënent à ces deux : le Wen et le honheur. On verra 1*U8 tard nos raisons pour ne pas exclure ce secoild
240 MOTIF DU BIBH.
Dans le premier motif je distingue le bien comm bien, et l'auteur du bien ou de la loi. Le bien, sous ce différents aspects, correspond à notre nature ; il en es un besoin , il peut devenir pour elle un attrait, insuff sant dans l'absence de certaines conditions, tout-puii sant quand ces conditions se rencontrent.
Toutefois, on ne peut absolument distinguer et séparer l'auteur de la loi de la loi elle-même. La loi ne peu! être sincèrement, pleinement aimée par qui n*en aime pas l'auteur. Cet auteur de la loi en est aussi l'objet; il est, on peut le dire, la loi elle-même ; il est le bien. Le devoir est proprement envers Dieu. L'amour de Dieu est la vérité morale elle-même, et le principe même de la vie ; et tout l'Évangile est calculé pour nous rendre ce sentiment possible. La reconnaissance enven Dieu est le sens, le résumé de l'Évangile : « Ne consi- « dères-tu point que la bonté de Dieu te convie à h « repentance? » (Romains, II, 4.) — Toutefois nous m voulons pas nier et nous ne voulons pas qu'on oublie que le bien a ses raisons en lui-même, et que s'il es caduc, incomplet et, jusqu'à un certain point, irration nel dans l'absence de l'amour de Dieu, il n'est pour tant pas chimérique et sans base dans cet isolement.
Le sentiment du bien, auquel on fait appel, ou qu'ot cherche à exciter, a deux formes, comme un axe i deux pôles. On y distingue, comme deux corrélatife la sympathie et l'antipathie, l'amour et la haine ; cari tout amour correspond une haine; à Tamour d'une chose, la haine de son contraire ; à l'amour du bien, h haine du mal.
MOTIF DU BOMHBUB. 241
Ce sont deux sourœs ou deux caractères d'éloquence. Quoiqu'on ne puisse pas absolument supposer l'un de ces sentiments sans l'autre, pas plus qu'un pôle positif sans le pôle négatif, l'un peut dominer chez un homme ou dans une occasion, l'autre chez un autre homme ou dans une autre occasion. L'éloquence amère et chagrine de Rousseau répond à l'un de ces sentiments ; l'éloquence heureuse et triomphale de Bossuet répond plutôt à l'autre. L'indignation est lïn ingrédient dont l'éloquence de la chaire ne peut point se passer. « Être bon aux méchants, c'est être méchant. » ^ « Étemel ! ne haïrais-je point ceux qui te haïssent? » (Psaume CXXXFV, 21 .) Mais ce serait une chose triste de n'avoir pour tout amour du bien que la haine du mal. Il ne faut pas non plus laisser l'indignation remplir tout le cœur; combien aisément ne devient-elle pas de la colère ! Or, ni dans la chaire ni ailleurs « la « colère de l'homme n'accomplit la justice de Dieu. » (Jaques, I, 20.)
l'ai dit d'abord le Uen ou le devoir ; j'ai dit ensuite ^^ bonheur.
Ce [dernier] motif peut être présenté par le prédicateur.
1* n est le seul côté par où certaines âmes sont facilement accessibles, et même le côté par où toutes les âmes le sont le plus facilement.
2* n est essentiel à la nature humaine ; il en est ^ne partie constitutive ; il n'est point vicieux en soi ; s'il 68l le point de départ de l'égoïsme, il est aussi la condition du dévouement et du sacrifice ; il occupe une
242 HOTIF DU SONBKflIl.
place dans nos sentimente les plus désintéressée el plus généreux.
3° Il abonde dans la Révélation au nom de laqu nous parbns : a Voici, je mets devant vous la vie € «c mort, la bénédiction et la malédiction ; choisii a donc la vie, afin que vous viviez, vous et votre j « térité. » (Deutéronome, XXX, 19.) — « Et pourq <c mourriez-vous, ô maison d'Israël?» (Ézéchiel XY 31.) — Le premier mot de la prédication publique Jésus-Christ, c'est le mot Heureux. (Matthieu, V, 3,) On peut dire que c'est le premier mot de la religion, c est une doctrine de bonheur ou de salut, autant q de perfection, et dont le propre est d'identifier le bc heur avec la perfection. — Il y a un point oii les de motifs que nous avons distingués ne sont qu'un.
Le bonheur, en général, peut donc être préseï comme motif. Mais voici les règles qu'observera i prédicateur chrétien :
1 II s'adressera de préférence aux plus élevés nos intérêts (1), et n'emploiera les autres que suk diairement. J'appelle élevé ce qui est inmsihU, ce ( est éternel. « Si nous avions vocation, » disait prédicateur, « à nous occuper de vos intérêts temj « rels (2), nous vous ferions voir combien l'instituti « du dimanche est bienfaisante (3) . »
(1) Voyez Massillom, Petit Carême^ sermoo sur V Humanité des grand» <w îêpeupie.
(«} Cet^ YocatioD, nous ne ravoDS pas plus ipie n'atait Jéwi&-Cbxi8t ccdll» 4fil Tei^r eomme juge dans les différends de ses compatriotes. (Luc, XII, i4.)
<S) Voyez Mamolov, Peut CarHm, «emoDinr 1b AospiN:^ dû à'U-fe9ti « Mais, sire, quand 9n motiû» etc.... »
' i. Quand il présentera des m^Mifs d'un ordre moing élevé, d'intérêt temporel, ce sera sous le point de vue le plus élevé, moins comme des motifs que comme des signes du bien et du mal qui est dans une action (1). 3. Le prédicateur chrétien n'emploiera le motif de l'intérêt que selon sa nature. L'intérêt est un motif, non un argument ; il peut porter à agir, non à croire. — Nous citerons là-dessus Pascal : « Je les blâmerai «d'avoir fait, non ce choix, mais un choix; et celui iqui prend croix, et celui qui prend pile, ont tous deux « tort : le juste est de ne point parier. » — « Oui, mais « il faut parier ; vous êtes embarqué, et ne point parier « que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas. Lequel choisirez-vous donc? Voyons ce qui vous intéresse le « moins, etc. » — et plus loin : « . . .Quel mal vous arri- «vera-t-il en prenant ce parti? Vous serez fidèle, hon- « nête, humble, reconnaissant, bienfaisant, sincère, vé- « ritable. A la vérité, vous ne serez point dansles plaisirs
< empestés, dans la gloire, dans les délices. Mais n'en «aurez-vous point d'autres? Je vous dis que vous ga- « gnerez en cette vie ; et qu à chaque pas que vous « ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude
< de gain, et tant de néant dans ce que vous hasardez, «que vous connaîtrez à la fin que vqus avez parié « pour une chose certaine et infinie, et que vous n'a*
(0 Voyez le sermon de Bourdaloue sur V Impureté, tome 1, page 287, col. i , ^^^Lefèrre: « En effet, s'il cesse, etc... » — Toute la première partie de ce ^'kovs réalise notre idée, en présentant ffinpiireté, non pas encore comme prin ^^0 réprobation (c'est le sujet de la seconde partie), mais comme signe de ré- Wbrton.
2Ai MOTIF DU BONBSUR.
« vez rien donné pour l'obtenir (1). » — Écoutons aussi La Bruyère : « La religion est vraie, ou elle est fausse; « si elle n'est qu'une vaine fiction, voilà, si Ton veut, « soixante années perdues pour l'homme de bien, « pour le chartreux ou le solitaire ; ils ne courent pas « un autre risque : mais si elle est fondée sur la vérité « même, c'est alors un épouvantable malheur pour « l'homme vicieux; l'idée seule des maux qu'il se pré- « pare me trouble l'imagination; la pensée est trop « faible pour les concevoir, et les paroles trop vaines « pour les exprimer. Certes, en supposant même dans « le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en « effet sur la vérité de la religion, il n'y a point pour <c l'homme un meilleur parti que la vertu (2), » ou plutôt : que de vivre comme si la religion était vraie. — Pascal seul est complet.
4. Faites la part à l'espérance et à la crainte; non point à l'une aux dépens de l'autre. — Ce sont les deux pôles de l'intérêt, comme l'amour et la haine sont les deux pôles de l'affection morale. On ne peut se dispenser de faire agir la crainte (représentons-nous le terrible état de l'homme qui ne craindrait plus); mais il ne faut pas que ce soit exclusivement: tout comme on ne peut se dispenser de mettre en mouvement la haine, mais sans que ce soit aux dépens de l'amour. Quel que soit l'avantage pratique de la crainte sur l'espérance (la crainte agit plus immédiatement et
(1) Pascal, Pensées, Partie II, Art. m, S 5.
(2) La Bruyère, Caractères, chap. XVI, Des esprits forts. — Voyez ainsi Ha>' SILLON, sermon sur la Vérité d'un avenir, tome I, page I7i, édition Leféire*
MQTIF DU BONHKUR. i45
plus universellement), l'espérance lui est pourtant supérieure ; elle est un principe d'action et de développement ; elle dilate l'âme que la crainte resserre plutôt. L'Évangile n'a pas dit : « Ces trois choses demeurent : « la foi, la crainte et la charité. » (Voir \ Corinthiens, Xm, 13.) La crainte n'est pas une vertu, puisque le parfait amour est destiné à la bannir. (1 Jean, IV, 18.) On a pu dire que tous nos courages sont des craintes ; mais cela n'est pas vrai du courage chrétien ; il est une espérance.
Quand on emploie la crainte, il faut lui donner un caractère aussi moral et aussi généreux qu'on le peut. [Mais on se trompe beaucoup sur la nature humaine, lorsqu'on emploie, sous le nom de crainte, la peur. La peur n'a rien de moral ni de noble, c'est un sentiment tout égoïste. Il n'en est pas de même de la crainte. Us maux que l'on craint peuvent être de telle nature que l'impression que l'on éprouve à leur pensée est plus propre à ennoblir l'âme qu'à la dégrader. La crainte que met en jeu le prédicateur, c'est celle de l'enfer et de la mort seconde. Mais, sous ce nom d'enfer, ne peut-on se représenter autre chose que ces souffrances matérielles, ces souffrances terribles et cependant vulgaires, pressentiment de la séparation éternelle d'avec Dieu ? Nous faisons peur à nos auditeurs de ce lûystérieux avenir ; mais ne peut-on j)as rapprocher la perspective et leur faire voir et goûter l'enfer dès à pré- 8entî Cet enfer, nous le portons en nous et nous l'y *^uverons.] Avec les jugements de Dieu, il faut ^ dénoncer nos propres jugements. [Dieu peut nous
346 Mom BU BoiiBSimé
pardonner, noas le croyonô sur la foi de TÉvangile ^ Autrement nous ne le croirions paë, car] notre cor^* science est plus implacable que Dieu : elle ne peut pas pardonner. [Oui, quoique les yeux de Dieu soient purs et les nôtres impurs, cependant le pardon le plus difficile à obtenir, c'est le nôtre, et c'est là, pour plusieurs, une source d^incrédulité. *-*-Les grands orateure nous ont montré comment l'élément de la crainte peut être élevé.] C'est la crainte d'être séparé de Dieu. [Mais aussi longtemps que la condamnation proclamée du dehors ne retentit pas à l'intérieur, aussi longtemps que la conscience ne l'a pas sanctionnée, on n'est pas dans les conditions de l'Évangile nécessaires pour recevoir la grâce.] Il faut combiner la crainte avec des sentiments qui ouvrent l'âme et l'attendrissent. Voyez comme Bossuet sait faire naître dans les cœurs à la fois la terreur et l'attendrissement, dans son sermon sur V Impénitence fiwdk :
« Ah ! Dieu est juste et équitable. Vous y viendrez « vous-même, riche impitoyable, aux jours de besoin « et d'angoisse . Ne croyez pas que je vous menace du « changement de votre fortune ; l'événement en est a casuel ; mais ce que je veux dire n'est pas douteux. « Elle viendra au jour destiné, cette dernière mala- « die, oii, parmi un nombre infini d'amis, de méde-
« cins et de serviteurs, vous demeurerez sans secourd»
« plus délaissé, plus abandonné que ce pauvre qui « meurt sur là paille, et qui n'& pas un drap pour s* « sépulture : car en cette fatale maladie, que serviwnl ^ ces amis, qu'à vous affliger par leur présence ; «»
IIDTIF DU BONimcft. in
médecins qu'à vous tourmenter ; ces serviteurs, qu'à courir deçà et delà dans vôtre maison avec un empressement inutile? Il vous faut d'autres amis, d'autres serviteurs : ces pauvres que vous avez méprisés, sont les seuls qui aéraient capables de vous secourir. Que n'avez-vous pensé de bonne heure à vous faire de tels amis(, qui maintenant vous tendraient les bras, afin de vous recevoir dans les tabernacles éternels? Ah ! si vous aviez soulagé leurs maux, si vous aviez eu pitié de leui: désespoir, si vous aviez seulemept écouté leurs plaintes, vos miséricordes prieraient Dieu pour vous; les bénédictions qu'ils vous auraient données, lorsque vous les auriez consolés dans leur amertume, feraient maintenant distiller sur vous une rosée rafraîchissante ; leurs côtés revêtus, dit le «aint prophète, (Job, XXXI, 20.) leurs entrailles rafraîchies, leur faim rassasiée vous auraient béni ; leurs saints anges veilleraient autour de ^otre lit comme des amis officieux, et ces médecins spirituels consulteraient entre eux nuit et jour pour vous trou- •Ver des remèdes. Mais vous avez aliéné leur esprit, *etle prophète Jérémie me les représente vous con- «^damnant eux-mêmes sans miséricorde.
t Voici, messieurs, un grand spectacle : venez con- '«Wérer les saints anges dans la chambre d'un mauflfms riche mourant. Oui, pendant que les médecins (OOnsultent l'état de sa maladie, et que sa famille tremblante attend le résultat de la conférence, ces médecins invisibles consultent d'un mal bien plus dangereux : Nous avms soigné cet '^Bahyhne et elle
248 MOTIF DU BomiBim.
a ne s^ est point guérie. (Jérémie, LI, 9.) Nous avons trait « diligemment ce riche cn^el ; que d'huiles ramollissar a tes, que de douces fomentations nous avons mise c( sur ce cœur ! et il ne s'est pas amolli, et sa dureté n <c s'est pas fléchie ; tout a réussi contre nos pensées, i a le malade s'est empiré par nos remèdes* Laissam « le lày disent-ils, et nous en allons chacun dans son payé <c (Jérémie, LI, 9.) Ne voyez-vous pas sur son front l c( caractère d'un réprouvé? La dureté de son cœur a « endurci contre lui le cœur de Dieu : les pauvres « l'ont déféré à son tribunal ; son procès lui est fait au <c ciel ; et quoiqu'il ait fait largesse en mourant des « biens qu'il ne pouvait plus retenir, le ciel est de fer « à ses prières, et il n'y a plus pour lui de miséricorde : « car sa condamnation est parvenue jusqu'aux cieux H a s'est élevée jusqu'aux nues. (Jérémie, LI, 9.) Gonsidéc< rez, chrétiens, si vous voulez mourir dans cet aban- « don; et si cet état vous fait horreur, pour éviteriez « cris de reproche que feront contre vous les pauvres, c( écoutez les cris de la misère (1). »
Voilà les seuls mobiles que nous permettions à lî chaire de mettre en jeu, et nous avons eu soin de res treindre l'usage du second. Nous n'ouvrons pas la car rière, comme les anciens rhéteurs, à toutes les passions nous ne disons pas, avec Quintilien : Hœc pars (iraflo^ circa tram, odium^ metum, invidiam, miserationem, fer tota versatur (2) ; mais, à la suite des mobiles générait dont nous avons autorisé l'emploi, nous indiquon
(i) BosstTET, //« sermon pour le Jeudi de la Ile semaine du Carême. (u) QuutTiUEN, liv. YI, ch. II.
. AHOUa-PROPRK. 5t49
quelques éléments moraux qui rentrent dans l'un ou dans l'autre des deux grands motifs indiqués, ou peut^tre dans tous deux à la fois. Nous les nommons à part, soit parce qu'ils ont quelque chose de spécial, sui generisj soit parce qu'il n'est pas aisé de dire, au moins de quelques-uns, auquel de ces principes ils se rapportent.
Amour-propre. — On ne peut pas se décider pour la vérité et pour le devoir par amour-propre ou par vanité ; mais il est impossible qu'on ne voie pas que la vérité est conforme et que l'erreur est contraire à la dignité de la nature humaine. Ici, au rebours de ce que nous avons dit plus haut sur la préférence à donner au positif sur le négatif, c'est le négatif que nous préférons; nous aimons mieux qu'on nous excite au bien par la Iwnte qu'il y a à s'en séparer que par l'honneur qu'il yaà le faire. — Quand un prédicateur (et les plus chrétiens peuvent le faire) montre combien telle action, telle conduite, et même telle opinion , est honteuse , que fait-il autre chose que s'appuyer sur le besoin que nous avons de nous estimer nous-mêmes, ou du moins ^ ne pas nous mépriser (1)? — Il est vrai que, même sous cette forme, les apôtres ne font guère d'appel au sentiment de la dignité humaine ou personnelle. Ce n'est pas tant nous qu'ils nous invitent à respecter, que Dieu en nous : « Votre corps est le temple du « Saint-Esprit, » dit saint Paul. (1 Corinthiens, VI, 19.)
(0 Voyez Massillon, sermon sur la Férité d'un avenir. Tome I, page I70, édi- ^ Lefèyre, et tome U, page 239, édition Méquignon : « Mais je vais encore plus • »oln, eus. . n
9SM) RIDICULE. SHUtlMBSt titi BEAU.
Ridicule. — La difficulté n^est pas de Texcitei mais d'éviter de l'exciter ; car le ridicule se trom presque partout où est la déraison. — « En vérité, d c< Pascal , il est glorieux à la religion d'avoir poi «ennemis des hommes si déraisonnables (4). » * a II faut avouer, disait Boileau, que Dieu a de plal « ennemis. » — Mais il faut éviter d'exciter le ridicule car cette impression est de celles qui ferment l'âmi aux émotions religieuses. Il faut se garder d'ériger er motif la peur du ridicule ; car les hommes n'éviteront plus le mal comme mal, mais comme ridicule ; on 8( repent davantage d'un péché quand ce péché est eï même temps une sottise. Il faut s'en garder parce qu( le ridicule s'attache presque aussi aisément au biei qu'au mal. [L'emploi du ridicule est l'invocation d\ respect humain, pas autre chose. D'ailleurs, le ridicul peut faire éviter une action, mais il ne corrige pa l'âme. Cela fait voir combien la prétention de corrige les mœurs, castigare mares^ par la comédie, est vainc Si l'emploi du ridicule peut être admis dans le tête-î tête ou dans un livre, il he peut l'être devant une ai semblée, quand il s'agit de sujets graves. Des homme rassemblés sont susceptibles d'impressions très d verses, qu'un homme seul ne ressent pas au mêïn degré. Quand on emploie la réduction à l'absurde, faut donc se garder d'aller trop loin.]
Sentiment du beau. — Qu'est-ce que le beau en de matières telles que celles de la prédication? Este
(i)PasC\l, Pensées. Partie 11, Art. U,
AFFBCnONi STMPATBIQUES. 9&i
autre dioâe que le bon ? Peut-on du moins le distinguer du bon î Le bon en est la base, et il y a certaines conditions sous lesquelles le bon devient beau. L'analyse peut discerner ces conditions, qui sont l'harmonie, l'unité, la grandeur. Quand on fait ressortir ces caractères) on donne au bon la forme du beau. Le prédicateur peut le faire ; on ne voit pas pourquoi il dépouillerait la vérité et le bien d'un seul de leurs avantages; mais il ne peut présenter le beau comme un motif à lui seul et en lui-même. Le rapport évident du bon avec le beau a ccHiduit à de grandes erreurs, à l'idée de la Culture esthétique de l'âme, à celle que le développement du goût est la meilleure préparation à la vertu. [I/)ift de là, une éducation littéraire mal dirigée aura pour résultat de fausser l'âme, de lui faire prendre le dwingeetde lui donner une nourriture factice. Le talent littéraire est un très grand piège ; dans l'homme pé- Aeur il devient aisément une richesse inique. Le prédicateur ne doit pas envisager les matières dont il s'occupe d*utt point de vue essentiellement esthétique ; Cela né serait pas sans danger.]
Affktionis s'gfnpMhiques . — Les affections sympathises, qui, abstraction faite de l'idée réfléchie du de- ^f et de l'intention d^ obéir, lient notre existence à ^existence d'autrui, des individus ou de la commuliftuté^ et, pour un moment, nous dépossèdent de iHms*mémes, coïncident avec l'esprit et la pensée de l*Evangile, et lui rendent témoignage. [Dieu,' qui a mi$ ^ aflfectiiotis en nous, ne peut pas le& condamner ; «Iles sôiit une loi de notre nature.] On peut s'en préva-
252 DK L'àumoN.
loir, leur faire appel, [exciter les affections de famille l'amour de la patrie, l'amitié, l'admiration, la recoi naissance,] mais en leur maintenant une position e une importance subordonnées. [Tout ce qui nous resl de bon après notre chute, il faut le ramasser pour e faire hommage à Dieu. Jetons tout dans le trésor d Dieu; que tout aille se perdre* dans l'océan de sq amour. En nous exerçant à aimer purement les créa tures, nous nous exerçons à l'aimer lui-même.]
De Vémotion. — L'emploi de tous ces motifs oi moyens d'impulsion étant admis , une autre question se présente : Est-il permis d'émouvoir? Et je demande, moi, s'il est possible de ne pas émouvoir, lorsque, d'ailleurs, on croit pouvoir faire usage de tous leste viers dont il a été question . La distinction qu'on vou drait faire entre mouvoir et émouvoir , entre le mou vementet l'émotion, est-elle bien réelle?
Qu'est-ce qu'une affection , sinon une étnotion pro longée, une émotion répandue sur toute la vie ? Qu'esl ce qu'une émotion, sinon une affection instantanémen excitée? Si l'on peut, dans un cas donné, détermine à une action sans exciter une émotion actuellemei sensible , on ne saurait se rendre maître d'une vi qu'en excitant une affection , laquelle est à l'émotio ce qu'un tout est à ses parties, un arbre à ses rameauî un fait quelconque à ses moments divers. Il est impa sible que l'affection n'ait pas ses moments distinct qui sont les émotions.
L'affection repose, sans dormir et sans languir, jui qu'au moment où quelque chose d'extérieur, un fa
.DB L BMOTION. S53
OU une parole, la touche et l'excite; mais ce fait, cette parole , la fait en quelque sorte lever ; un mouvement particulier a lieu dans le mouvement général : ce mouvement particulier, c'est l'émotion.
11 y a d'ailleurs une distinction à faire entre les émotions. Les unes , par leur nature même, ou par la nature de la partie affectée, sont plus vives et d'autres le sont moins ; mais je dis des unes comme des autres, que le moment distinct où on leur fait appel , est le moment d'une émotion.
On dira : Montrez à cette affection les objets qui lui sont conformes , mais ne faites rien de plus ; donnez des aliments à cette flamme, mais ne soufflez pas dessus. Ces distinctions, qui paraissent réelles au premier regard, s'évanouissent au second. Qu'est-ce donc qui produit l'émotion , si ce n'est l'acte de rapprocher de l'affection les objets qui lui sont conformes? Et quand vous dites : «C'est une chose que d'alimenter la flamme, c'en est une autre que de souffler dessus, » l'image dont vous vous servez vous trompe, ou plutôt, îion, elle ne vous trompe pas, ce souffle humain est aussi un aliment pour la flamme. Ce souffle est quelque chose ; il y a plus qu'un simple ébranlement ou déplacement de l'air; ce souffle, dans Téloquence, ce sont des faits, des raisons. Vous ne pouvez, sans quelque chose de pareil , rendre instantanément plus vif le sentiment de l'affection présente. Tout comme vous ne pouvez présenter à l'affection les faits ou les idées qui lui correspondent, sans l'émouvoir plus ou moins. Sur certains sujets, on n'est pas complet si l'on n'est
tS4 m L iifonmi.
pas touchant. Quand on n'a pas touché, c'eatqu'( n'a p^ tout dit. On peut paraître complet ^ on Te dans un sen$, parce que la raison a été convaincu et la conscience éclairée ; mais si les pa ties spécul tives de l'âme ont été «eules atteintes, si Ton n'a p approché les ebjets des parties les plus sensibles ai tant qu'ils pouvaient l'être, si, en un mot, on n'a ps touché, on est resté à mi-chemin. Les auditeurs feront ils le reste tout seuls? Ne serait-ce pas nous faiire de II généralité des auditeurs une idée fausse que de crwre qu'ils s'adresseront à eux-mêmes le discours que noiK n'avons pas voulu leur adresser? Est-ce un moyen de les toucher que de ne pas paraître touché?— Car enfin, ce que nous n'avons pas voulu faire, il faudra qu'ita le fassent; il faudra qu'ils fassent pénétrer jusqu'à leur cœur ces traits que nous leur avons lancés au bon endroit, mais trop faiblement.
S'il n'était pas permis de toucher, quel exempk nous auraient donné les écrivains de la Bible, les plui pathétiques de tous les écrivains ; eux , pour qui oe n'est point assez que Jésus-Christ soit annoncé, si, àt plus , il n'a été « si vivement portrait , qu'il semble « qu'il soit une seconde fois crucifié à nos yeux. » (Calâtes, in, 1 .)
L'Évangile en lui*>même, indépendamment du lan gage de ses écrivains , n'est-il pas touchant , en celi même qu'au lieu d'idées abstraites, il nous a présent! et a mis tout près de notre cœur, des faits, des êtres' . On peut donc , on doit toueher, mais ce n^est pa* sans règle ni mesure. Notre rhétorique diffièfe de O0ll<
M l'jUotiqn. 155
des anciens. On dirait : Dolus an virtus qui$ in hoste nquirat (1).
C'est une chose remarquable que la distinction que les Athéniens faisaient, sous ce rapport, entre le barreau et la tribune. Il n'était point permis de toucher les juges de l'Aréopage, ou, en d'autres termes, de leur présenter aucun autre motif que le motif, toujours égala lui-même, de la justice et de la vérité. Je ne sais si les Athéniens n'oubliaient point que l'esprit aussi a ses prestiges, et que le cœur est la dupe de l'esprit, comme l'esprit est la dupe du cœur (2). Mais, quoi qu'il en soit, les Athéniens, hors de l'Aréopage, se, dédommageaient outre mettre de cette restriction, qu'ils ne se seraient pas imposée dans les affaires judiciaires, s'ils n'avaient pas senti combien, en général, elle était contraire à leur nature. La passion débordait dans l'éloquence politique , où la loi n'étant plus, comme dit Bossuet , la raison reconnue par tout le peuple, mais où la volonté du peuple étant la loi même et la raison, l'éloquence qui s'emparait, par un moyen quelconque, de la volonté générale, avait toujours raison.
Cela n'empêchait pas les Grecs de proclamer en •téorie l'obligation de mettre l'éloquence au service de h vérité , et même l'essentielle union de l'éloquence 2iYec la vérité ; mais dans la pratique ils ne se montraient pas difficiles sur le choix des moyens. La pratique des Romains a été la même, et leur théorie a été d'accord avec leur pratique ; leurs rhéteurs ont naïve-
(0 Yneiui, Enéide, H, 390. (2) |.oui9 XYI e( M. De8^ie«
2S6 DB L'iMonoN.
ment indiqué tout ce qui est propre à surprendre le^ esprits , et à les dominer per fas et nefas. Leur rhétorique ne ressemble pas mal à la politique du Prince (1^
Pour nous, qui ne croyons ni nécessaire ni possibk^ d'interdire l'émotion , nous donnons d'autres rèigles Nous ne sommes pas jaloux d'un triomphe obtenu- par surprise ou par violence.
Nous prétendons que l'émotion ne doit ni remploi cer ni précéder la preuve. [Le chemin serait saniv^ doute plus court, car l'image est plus forte auprès dÉ 1 peuple qu'une idée. La passion est plus propre que le raisonnement à trancher les grandes questions.]
Il ne faut ni multiplier, ni prolonger les secousses, surtout si elles sont fortes. Crebris commotionibus mens obrigescit, et est contra naturam^ ut quœ summa sunt, diutina sint (1).
Ensuite, nous voulons bien qu'on touche, et même qu'on ébranle ; mais nous ne voulons pas qu'on trouble. Il faut que la pensée puisse réagir, que son action ' ne soit pas suspendue. Il faut ménager de l'espace à la contemplation. Une idée claire, une notion précise doit se faire jour à travers l'émotion. L'émotion, sans cela, n'est pas légitime. Elle ne respecte pas notre Hberté. Elle est passion.
Rien ne dure, dans l'âme , de ce qui n'a pas pour soutien intérieur l'idée. Rien ne dure de ce qui est pu-
(0 Ârnies déloyales.
— Ingenium velox, audacia perdita, sermo Promptus, et Isœo torrenlior.
(JuvÉNAL, satire III.) (2) ÉRASME. Scclesiastes, Ub. III, cap. UX.
D£ LBUOTION. 257
rement passif. Nil cUiùs arescU lacryma . — L'idée entretient, renouvelle Témotion, qui, livrée à elle-même, se dissipe. Cette considération a surtout du poids dans Téloquence de la chaire , dont l'échéance est à long terme.
On se tromperait aussi si l'on croyait que TafiTection répondra à l'appel à mesure qu'il sera plus vif et plus édatant. Dieu n'est pas toujours dans la tempête, (i Rois, XIX, 11-12.)
Si vis me flere, dolendum est Primum ipsi tibi colle poëte ne dit pas : flendum est, mais : dolendum est.] — La retenue a une grande force. Au figuré, et quelquefois au propre , ce mot est vrai : « Plus voua crierez, moins on vous entendra . » Il vaut mieux, dans Tintérêt de l'effet qu'on veut produire , avoir l'air de sentir plus que l'on n'exprime que celui d'exprimer plus que l'on ne sent ; [et l'auditeur partagera d'autant mieux notre émotion, qu'il s'apercevra que nous avons, quelque chose à réprimer.]
La retenue a d'ailleurs quelque chose de mâle et de digne. L'éloquence des apôtres et des prophètes, pleine d'abandon , n'est pourtant pas une éloquence éperdue et convulsionnaire. Ajoutons que rien n'est plus près du ridicule que la tentative d'émouvoir , lorisqu'elle a été tout à la fois violente et sans succès. On peut dire:
Segnius irritant animos demissa per aurem... (2) ^ais il ne s'agit pas d'ifriter les esprits.
^0 Bouge, Jrt poétique, yen 102. (2) Horace, Art poétique, ven lU»
kl
25g DS L'âfonoif .
On pourrait appliquer au pathétiqtie ou à la paasioa ce qui a été dit du ridicule :
Ridiculum acri Fortins et melius magnas plerumqae se(M res (1 ) ;
mais il ne s'agit pas de secare^ de couper le nœud ; , il s'agit de le dénouer* *— Raisonner autrement , c'est imitei: cette mauvaise poétique moderne^ condamnée par Aristote il y a deux mille ans, qui veut frapper for plutôt que juste, et bouleverser les sens plutôt que toucher l'âme, et qui s'applaudit de cette grossièreté, et s'écrie que l'art est en bon point.
On dira peut-être que le zèle ne saurait garder ces mesures, que ceux que convertit la voix du prédicateur sont des tisons arrachés du feu, que sa parole est un cri d'alarme, et qu'il est aussi peu raisonnable de vouloir en étouffer l'éclat, qu'il ne l'est de prescrire ua certain accent et de réduire à un certain volume de voix l'homme qui, à la vue d'une maison enflammée^ se met à crier au feu . — A la bonne heure ; mais cette religion, que Dieu a faite comme il l'a voulue, est une religion de pensée et une religion de persuasion ; elte ne renonce pas à ces caractères sans changer de nature, car ils lui sont essentiels ; on n'est pas chrétien si Foc ne pense pas sa religion, si l'on n'est pas persuadé dU sa religion : or l'un et l'autre est incompatible aveccettt éloquence violente et perturbatrice .
On cite des prédicateurs du premier ordre (2), don
(i) Horace, Satire X, vers 14-15.
(S) Wesley, WUtefield.
DR l'bmotion. 25&
lai parole mettait hors d'eux-mêmes des milliers d'auditeurs pressés autour d'eux sous la voûte du ciel, et ré* pandaii dans une vaste plaine les gémissements et les> sanglots. Je réponds que la vérité, selon les temps et les personnes,, a en soi quelque chose qui bouleverse. Je r^nds qu'il n'est pas sûr que leurs conquêtes les plus nombreuses et les plus sûres aient eu lieu parmi les âmes les plus bouleversées. Je réponds enfin que le prédicateur n'a pas à se soucier des symptômes pourvu qu'il puisse seTendre le témoignage d'avoir prêché, non aux nerfs de ses auditeurs , exerçant sur eux une vio* ieûce physique, mais à leur raison , à leur conscience et à leur cœur. — Du reste, point de règles absolues ; ne coodamnons rien d'avance et n'essayons pa& d'arr bitrer le don de l'émotion. U suffit que l'exercice de la pensée ne soit pas interrompu,, que la liberté intérieure iie soit pas violée.
CoBome exemples de ce que peut, sans le secours de la raison, une image,, un souvenir, un geste, quelque (^, on mot, qui ébranle brusquement, inopinément Tiioagination ou les sens, nous citerons Maro-Ântoiue découvrant, comptant les blessures de César, et le soldat anglais mutilé par les Espagnols, [dont Mirabeau introït ainsi les paroles] : <i C'est toujours sous le charme ^ des passions que les assemblées politiques ont décrété *la guerre. Vous le connaissez tous, le trait de ce ^ D^telot qui fit, en 1740, résoudre la guerre de
* l'Angleterre contre l'Espagne : Quand les Espagnols,
* tn' ayant mutilé, me présentèrent la mort, je recomman- ^ dai mon âme à Dieu et ma vengeance à ma patrie . C était
t60 BB l'émotion.
« un homme bien éloquent que ce matelot^ mais la « guerre qu'il alluma n'était ni juste ni politique ; ni le « roi d'Angleterre ni les ministres ne la voulaient (1). »
Mirabeau, sur une proposition de décréter que 1^ religion catholique serait à jamais la religion de TÉtafe;^ [a eu lui-même recours à un moyen de ce genre] : « W^ « ferai observer à celui des préopinants qui a parlé ava ^t « moi qu'il n'y a aucun doute que, sous un règne sf- « gnalé par la révocation de Tédit de Nantes, on ait « consacré toutes sortes d'intolérances. J'observerai enci œre que le souvenir de ce que les despotes ont fait « ne peut pas servir de modèle à ce que doivent faire « les représentants d'un peuple qui veut être libre. « Mais puisqu'on se permet des citations historiques « dans la matière qui nous occupe, je n'en ferai qu'une. ^« — Rappelez-vous, Messieurs, que d'ici, de cette « même tribune où je parle, je vois la fenêtre du palais • <c dans lequel des factieux, unissant des intérêts tem- « porels aux intérêts les plus sacrés de la religion, firent « partir de la main d'un roi des Français, faible, l'ara quebuse fatale qui donna le signal du massacre de te c< Saint-Barthélemi (2). »
Nous rappellerons encore l'exemple de Gerbier, faisant paraître à l'audience les (nphelins pour lesquels il plaidait.
Sans condamner, ce qui serait absurde et barbare, aucun deé grands effets de l'éloquence , nous croyons
(i)MiBABEAU, Discours sur le droit de la guerre. (2) Mirabeau. Tome II, page SOI.
DB L'illOTlOIl. Ml
oùvoir préférer, en général, à des eflTets brusques, un ffet continu, et plus profond que vio.ent, une éloquence eu accidentée, mais pénétrante.
Ajoutons une dernière règle : c'est qu'il faut faire attre de préférence l'émotion des affec^idns les plus levées. On peut faire pleurer d'un œdp de poing. Il 8t de généreuses larmes; il en est qu'il est trop aisé le faire couler. [Il est sans doute superflu de dire qu'il vd faut pas] parler de son émotion.
J'ai dit quels sentiments un prédicateur doit chercher à exciter dans son auditoire. C'est dire quels sentiments il doit avoir lui-même. Toutefois il reste à dire quelque chose sur l'esprit général et caractéristique d'une prédication chrétienne. Il se résume dans Yonc-
ttoto et Yaulariti.
§ III. — De Fonction (1).
Ce mot, pris dans son étymologie et dans son acception primitive , ne désigne aucune qualité spéciale de la prédication, mais plutôt la grâce et l'efficace qui y sont attachés par l'Esprit de Dieu, une espèce de sceau et de sanction qui se constate moins par des signes extérieurs que par l'impression que reçoivent les âmes. Mais commCy en remontant à la cause de cet effet, on
(0 Les remarques sur ronclion, annoncées dans le paragraphe précédent, ne se *^ pas trouvées dans les manuscrits de M. Vinet relalirs à VHamilétiquts. Pour '^plir cette lacune, nous reproduisons ici le chapitre de la Théplogie pastorale Û'^ges 259-364) sur fonction. Nous nous Y croyons d'autant plus autorisés qu'un '^^^é fort court de quelques-unes des idées de ce chapitre, dans l'un des cahiers ^fauteur, semble indiquer qu'appelé à s'occuper deux fois de- ce si]^et, il t'est '^'^ des mèmei notes pour les deux cours; (Éditeurs.)
9tBL tfÊ ifoRCTioii»
^ifetingoe particulièrement certains caractères, cf est à la Ténnion de ces caractères qu'on a donné le nom d'^ootion. L'onction me semble être le caractère total de VÉr yangile, reconnaissable sans doute dans chacune de ses parties, mais sensible surtout dans son ensemble; e*esl ia saveur générale du christianisme ; c'est une gniTÎtâ jffioompagnée de tendresse y une sévérité trempée àm douceur, la majesté unie à l'intimité : vrai tempârs ment de la dispensation chrétiepjie, danslaqudle, œlc^^ 4'ftxpression du psalmiste, « la bonté et la vérité se 8or:t «rencontrées, la justice et la paix sesontentre-baisées^x (I^aume LXXX V, 11.) C'est tellement une chosepropne an christianisme et aux choses chrétiennes, qu'on n^ -s'avise guère de transporter ce terme dans d'autres sphères, et que, quand nous le rencontrons ap^diqoéà d'autres choses qu'à des discours ou des actions chrétiennes , nous sommes étonnés , et n'y pouvons voir qu'une analogie ou une métaphore.
[Par le fait que le monde moderne a été plongé toi entier dans le christianisme,] bien des ouvrages n dernes , qui ne sont ni chrétiens ni même relîgie ont un caractère qu'on ne saurait désigner autrenr que par le mot d'onction; tandis qu'aucun ouvraf l'antiquité n'éveille cette idée.
L'idée que Maury (1) donne de l'onction autre que celle du pathétique chrétien. La déf de Blair est plus distinctement identique à là « La gravité et la dialeur réunies forment^ g(
CO Mactit, Essai sur l'éloquence de la dmre. LXXIH. De V(
i( aittour, de e^truetère de^ prédieatiaKi quQ ks Français « appellent onelim; manière toucfaaoie et pleiae d'in- « térèty qui procède d'un ooeur ému et profondément IL péaétxé de rimpertance des vérités qu'il annonce, « umquemeut occupé du désir de voir ces vérités faire « sur ses auditeurs toute l'impression qu'on en doit 4 attendre (1). n
M. Dutoifr-Membrini a cru que pour définir l'ondion, i|UaUté intime et mystériei^e^ il Cailait se garder de la définitiiKi ea forme et de l'analyse. C'est par les effets de i'oactîon et par des analogiesqu'il x^bercbe à la faire oonn^tre, oa, pour mieux dire, à la faire goûter :
« L'onction est uae chaleur douce qui se fait sentir « dans les puissances de l'âme. Elle fait dans le spiria tuel les m&poesefifets que le soleil dans le phy^que : « elle éclaînâ et elle édiaufie. Elle miet la lumière dans « l'âme, ^le met la chaleur dans le ooeur. Elle £ait cona naître et aimer, elle intéresse. »
Je dirais vcdonliers que c'est une lumière qui réchaud et une dialeur qui éclaire. Et je rapp^lerais à ce mijet les paroles de saint Jeaa : < L'onction que vous « avez reçue de lui demeure en tous, et cette onetîon « vous ens^gne toutes cboses. n (1 Jean, H, 27.)
[M. Dutoitrllûmbriiii continue ainsi] :
« Sm unique imirce , cTest l'esprit de r^éaération et n* de grâce. C'est un don qui s'useet se perd, jyt <<»i ne ^1 De&omeUe ce Imi sacré, qu'il faut toujours tenir al-
(1) Blair, Cours de JRhétoriqtte et de Belles- Lettres, traduit de l'aDglais. par • hiEyOST. Leçon XSJX. Éloquence de la chaire.
26^ Di l'onctioic.
« lumé ; et ce qui Tentretient, c'est la croix intérieur^ a les renoncements, l'oraison et la pénitence.
« L'onction est dans les sujets religieux ce qu'feç « dans les poètes ce qu'ils nomment enthaudiasme. Ainsi « l'onction, c'est le cœur et les puissances de l'âme; « nourris, embrasés des suavités de la grâce. C'est m « sentiment doux, délicieux, vif, intime, profond, mel « liflue.
(( L'onction sera donc cette chaleur moelleuse, douce, « nourrissante, et tout à la fois lumineuse, qui éclaire « l'esprit, pénètre le cœur, l'intéresse, le transporte, c< et que celui qui l'a reçue envoie sur les âmes et sur « les cœurs destinés à la recevoir.
« L'onction se sent, s'expérimente; on ne saurait « l'analyser. Elle fait son impression sourdement, et « sans le secours de la réflexion. Elle est envoyée en « simplicité et reçue de même par le cœur en qui la « chaleur du prédicateur passe. Pour l'ordinaire, elle « produit son effet sans qu'on en ait le goût développé, « sans qu'on puisse se rendre raison ^ soi-même de « ce qui a fait l'impression. On sent, on éprouve, on « est ému, on ne saurait presque assigner de cause.
« On peut appliquer à celui qui l'a reçue ces paroles «t du prophète Ésaïe : Voiciy je te ferai Sire comme «w« « herse pointue toute neuve. (Ésaïe, XU, 15.) Cet homme « sillonne dans les cœurs (1). »
De tout ce qui a été dit, il ne faudrait pas conclure
(i) DuTon-MEMBRfîn, la Philosophie chrétienne, l^usume, 1800. To""* '' pages 92 et suivantes.
01 l'ongtioh. S65
:)ue ronction, qui a bien le même principe que la piété, 3e proportionne exactement à la piété. L'onction peut fetre fort inégale entre deux prédicateurs égaux en piété; tnais elle est trop intimement unie au christianisme pour pouvoir manquer absolument à une prédication (rraiment chrétienne.
Certains obstacles, les uns naturels, les autres d'erreur ou d'habitude, peuvent nuire à l'onction et obstruer, pour ainsi dire, le passage de cette huile douce et sainte, qui devait couler partout, lubrifier toutes les articulations de la pensée, rendre tous les mouvements du discours faciles et justes , pénétrer, nourrir la parole. Il n'y a aucun moyen artificiel de se donner de Fonction ; l'huile coule d'elle-même de l'olive ; la plus violente pression, n'en ferait pas sortir une goutte de la terre ou du caillou ; mais il y a des moyens, si je puis parler ainsi , de n'être pas onctueux , même avec un fonds précieux de piété, ou de dissimuler l'onction qui est en nous, et de l'empêcher de couler au dehors. Il y a des choses incompatibles avec l'onction : c'est l'esprit (1), c'est l'analyse trop rigoureuse, c'est le ton trop dogmatique , c'est la dialectique trop formelle ^ c'est l!ironié , c'est l'emploi d'un vocabulaire mondain ou tKfp abstrait, c'est la forme trop Uttéraire, c'est enfin le style trop compact et trop serré; car l'onction suppose l'abondance, l'épanchement, le coulant, le liant.
L'idée de l'onction est plutôt excitée par son absence que par sa présence. Ce sont ses contraires qui rendent
(0 [Cependant saint Bernard et Angastin ont de Fesprit et de Fonction.] '
sà notion distincte^ bien qu'elle ne soit pas une qualité négative^ mais au contraire la pins positive; mais poâ tive dans le sens d'une odeur, d'une oouleuTy d'un sawur.
Mais ne rétrécissons pas l'idée de l'onction en la fié duisant à une douceur molle, à ujie abondance utr beu^e y à un pathétique larmoyant. Gafd(Mi£hDous d croire qu'on ne puisse être oiuAueux qu'à la conditioi de s'interdire la rigueur et la suite dans le raisonni ment, Moelle fierté d'accent, cette sainte Yéhémenoi que certains sujets réclament, et sanslaqudle, en le traitant, on serait dans le faux.
IfassiUon est onctueux, au jugement de Maury , dm i un morceau qui est tKMit de repnoclie8(l). [Nous ciifr rons aussi, comme exemple, Bossuet, à la fin du sermon sur l'Impùdiaim/umU.]
g IV. -^ />e rAmitriié.
L'autoritë est en général le droit d'être cru ou d'êtr ' -cbéi, le droit d'exiger la croyance ou Tobéissance. Mai le mot d^wAtoriH désigne aussi la conscience et la ma niféstation de ce droit ; et c'est dans ce sens que non pouvons Cadre de Tautorité une des conditicms de 1 prédication et une des qualités dû prédicateur. Vk comment elle se manifeste n'est pas facile ; elle se h bien, sentir, son absence se feit sentir encore mHévoi
(0 Macrt, Éloquence de la chaire. LXXII. De Vonctwn. ^ Voir Massiuq a flo de la pronière partie 4a aermoB wr VAmn^tu,
maâs telle ne se lasse pas déoamposer en élémétite di»tîiMte et îBBÎ^SBdbles* On ne peut guère définir et r&oommaïKler qne le sentiment même qm pent commis niqner Tautorité à notre langa^ et à notre accent ; mais quand oe sentiment existe, Tautorité ne manque pas de s'imprimer à tout le discours et d'^i relever, pour ainsi dire, 1^ moindres détails.
On ne peut pas dire que l'autorité sDit exclusivement propre au discours de la chaire. On la dierche, on la rencontre arec satisfaction dans tous les discours publics. La confiance de l'orateur dans sa propre parole insfHTe de la confiance à l'auditoire. On aime qu'un homme sente œ que mentent, de la part des autres, la force de sa conviction et le sérieux de son but. La vérité a des <lroits qui passent à son représentant, à son organe. L'homme le j^usmode^ dcit savoir sacrifier sa modestie à la dignité de la vérité, et la fierté hû sied quand il parle pour die. Mais l'autorité est tuen phts essentidle à la prédication chrétienne^ qui parle de la part de Dieu même, et qui annonoe les csacles île iMeu. Ce serait blesser les âmes simples que de ne pas donner oe sceau à nos discours ; ce serait même donner ceux 'qui necn)îent pas à notre Évangiie. Us me sont pas a notre point de vue, mais ils savent hiea quel il doit être; s'ils nous permettent d'être oonvato- €88, ils nous permettent par là même de parier avec autnité; et en prenant en leur présence un autre ion que odni de Tautcrité, nous ne réussirions qu'à les flcandaliser et à les éloigner davantage.
Ndus parlons de la vraie autorité, celle qui lepose
188 Bl h'AStOKSti.
tout ^tière sur la conviction et le zèle, et à travers la •quelle, comme à travers un milieu pur et transparent reluisent l'humilité et la charité. Chacun la distinga aisément de cette morgue magistrale, de cette impor tance étudiée^ à laquelle une position officiellemei garantie et l'habitude de parler sans être contredit ni în terrompu exposent nécessairement les ministres qui odI plutôt l'esprit de leur ordre que l'esprit de l'Évangile. Si le prince de Vendôme n'avait entendu que des ministres de cette espèce, on peut l'excuser d'avoir répondu à Louis XIV, qui le pressait d'aller à l'église : « Sire, je ne puis aller entendre un homme qui dit « tout ce qu'il lui plaît sans que personne ait lali- « berté de lui répondre. » Car cette circonstance de parler seul, et de parler sans avoir à craindre une réplique, ne blesse que quand on la rend blessante. Eo elle-même, elle est fort bien acceptée; mais il faut avouer que l'arrogance est doublement choquante dans l'homme qui sait trop bien qu'on ne lui répondra pas. L'accent, de la vraie autorité est, au contraire, bien venu de presque tous les hommes. Il y a d'avance fr veur assurée aux hommes qui , dans ce monde d'inconstance et de perplexité, s'expriment sur un suje grave avec conviction et avec empire. C'est même b première chose qui frappe chez un orateur et qui lu concilie l'attention , lorsqu'on voit d'ailleurs qu'il tin toute son autorité de son message et non de lui-même et qu'il est aussi modeste qu'il est convaincu. Qu'est-o qui étonna le peuple juif dans la doctrine de Jésus Christ? Était-ce cette doctrine elle-même? Ce fut sur
DB L'àUTORlTi.
tout rautorité avec laquelle Jésus-Christ la professait. ft Car il les enseignait , dit saint Mathieu (VII, 28-29), c comme ayant autorité, et non pas comme les scribes. » Sans doute Tautorité convenait à Jésus-Christ; mais elle convient aussi à la vérité ; l'autorité est inhérente k la vérité ; et ceux qui viennent dire au monde, de la part de Jésus-Christ, cette vérité qui régénère et qui sauve, ont le droit ou plutôt sont dans Tobligation de la dire avec le même accent que lui . Si les serviteurs ne sont pas plus que leur maître, dans un certain sens ils ne sont pas moins que leur maître ; la vérité qu'ils apportent au monde n'est pas moins vérité dans leur bouche que dans la sienne. Il ne leur convient pas de parler comme les scribes ; car ce ne sont pas leurs propres inventions qu'ils cherchent a^ faire pénétrer dans les esprits par mille détours subtils, c'est un message souverain qu'ils délivrent; c'est comme ambassadeurs d'un roi qu'ils se présentent. Leur personne n'est rien, leur message est tout ; aussi n'est-ce pas pour leur personne, mais pour leur message qu'ils réclament le respect ; mais ils seraient aussi coupables de ne pas prétendre ce respect pour la pensée divine dont ils sont dépositaires, qu'ils seraient insensés et ridicules de le réclamer pour leurs propres pensées.
Aussi saint Paul ne crafint-il pas de recommander à ''ite, et sans doute à tous les ministres de l'Évangile, « d'exhorter et de reprendre avec une pleine autorité; » (Tite, n, 15.) injonction remarqualjle, quand on songe ^'elle vient de celui de tous les hommes peut-^tre ^i a le plus respecté la liberté de la conscience hu-
DB L'AUTOaili*
malue^ qui s'est le plus sévèrement interdit de domi: ner sur la foi de ses disciples, qui s'est le plus soi gneusement abstenu d'ériger ses conseils en ordree et qui a le plus insisté pour que l'obéissance des fidèfae fut une obéissance raisonnable ou raisonnée. H n*; j point là de contradiction : c'est le devoir des uns d'ei»miner avant de croire , c'est le devoir des autres d'ai^ firmer avec énei^ie l'objet de leur foi. Cette énergie^ cette insistance, cette gravité , cette autorité en ua mot^ ne portent pas à la liberté la plus légère atteinte; elles ne font qu'avertir la conscience et lui donner Fé^ veil: et la prédication n'a des torts envers la liberté que lorsqu'elle trouble l'âme et la bouleverse par des pre»tiges, et qu'à la faveur du bruit et du tumulte qu'dib a excités, elle nous arrache un assentiment que note âme, attentive, touchée, mais rassise, ne lui aurait jaemais donné.
On est obligé d'avouer que l'accent de l'autorité 86 laisse un peu désirer dans la prédication de nos jours, et qu'à mettre ensemble en parallèle des prédicateurs d'un même temps, les catholiques semblent , sous te rappcMTt qui nous occupe, avoir l'avantage. Nous arrêtant d'abord au second point, nous conviendrons qu€ l'autorité, dans un sens particulier, étant l'idée mère et le caractère fondamental de l'institution catholique, il n'est pas étonnant qu'elle se reproduise partout, et que le ministre, n'ayant pas seulement foi individuelle à la religion qu'il prêche, mais faisant partie d'un corps qui interprète la Révélation, et, pour tout dire, qui là eoor tinue, parle, en un sens , de plus haut à son auditoire
Dt L'xUTORIli. 271
ne peut le faire un prédicateur protestant. Il est
inrai qu'il prédie^ et que^ par là même j il raisonne, il
discute y il examine, comme le ministre protestant ;
mais à travers tous ces actes qui avouent implicitement
uae position semblable , on voit percer le sentiment
d'une souveraineté en matière de foi qui n'appartient
^ nul autre système. Les sujets mêmes, la forme, le ton
de la discussion annoncent le |Nrêtre catholique; et
quand le prêtre et le ministre soutiennent la même
cause, Fun la plaide en avocat et l'autre en procureur
{général. .
Maintenant , sans sortir de l'Église réformée, si l'on cherche quelle différence il peut y avoir, sous le rap* port de l'autorité , entre nos temps et des temps plus anciens, elle ne s'explique pas par un affaiblissement tte la conviction diez les ministres, mais par une circ(mstanoe d'une autre nature ; et peut-être, en y regardant de près, trouverait-on que l'autorité ne paraît avoir haissé que parce qu'elle était exagérée , ou que les cordes, â l'on peut parler ainsi , ne paraissent lâches àp^nt que pour avoir été autrefois trop tendues. A fautorité de la conviction et de la vocation intérieure, qui est tout, se mêlait, sans qu'on s'en aperçût, T.auto- 1^ de la position pu de la vocation extérieure; et peuUêtre celle-ci avait une trop grande part dans l'as^ Wrance et la hauteur du ton de la prédication. Il n'y ^t pas alors- plus de foi véritaWe et moins d'incré- ^\k réelle qu'il n'y en a de nos jours ; mais Tincrè- ^fité se prononçait moins et même se connaissait ftèins; l'incrédulité n'avait pas encore été poussée par
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les circonstjanœs à la nécessité de se déclarer, ni menu de s'examiner ; parmi ceux qui , sur ce point j étaien au clair avec eux-mêmes et ne se faisaient plus d'illu* sion y la plupart , soit prudence soit ménagement, » taisaient : ceux qui s'affichaient étaient en petit nom bre , et blâmés même par les complices de leurs opi nions. La fiction légale ou, pour mieux dire, le préjuge commun, c'était que tout le monde croyait. Les troupeaux paraissaient encore entiers et compacts , rÉglùse très incorporée à l'institution politique, la foi toujours et à bon droit présumée, le clergé tranquille possesseur d'une position forte et de privilèges pour la défense desquels les uns eussent fait, je le crois, peu de sacrifices, mais contre lesquels aussi les autres eussent fait peu d'efforts. Je crois bien sérieusement que le changement qui est survenu, et que bien des gens déplorent, est une bénédiction de Dieu ; et que si riih crédulité qui s'ignorait autrefois se connaît aujourd'hui, si l'opposition qui se cachait se découvre et se déclare, il n'y a là que progrès. La première apparence noua dénonce un accroissement de l'incrédulité : un examen plus attentif ne voit dans ce qui se passe qu'une aug< mentation de clarté et de franchise ; ceux qui se tenaient et qui passaient pour oroyants à l'aide d'un ^^ague soigneusement entretenu et de discussion! soigneusement évitées, ont été forcés de se rein^ compte d'eux-mêmes et d'en rendre compte aux autres* Et d'un autre côté, ceux qui ont continué de croire et de professer la foi , croient à bon escient et ne pro» fessent pas sans conséquence. Il y a, quoi u'on kSÊ^
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et:qupi qu'on dise, une sorte de licenciement de cette ndajorité compacte qu'on appelait TÉglise ; toutes sortes de causes ont concouru à produire cet état de choses, qui, de jour en jour, deviendra plus clair et plus flagrant. Il y a déjà longtemps que les ministres peuvent voir que leur tâche se rapproche de plus en plus de celle des missionnaires, et que, nominalement à la tète d'une Église, ils n'en ont guère que le noyau, et sont appelés réellement à convoquer et à constituer une Église. Cet état de choses est essentiellement le même que celui sous lequel ils ont vécu longtemps sans le bien connaître ; leur tâche réelle était jadis ce qu'elle paraît aujourd'hui être devenue : la différence, c'est la clarté toujours croissante des positions et des rapports. Mais qu'est-ce qui doit en résulter sous le rapport de l'autorité? Si l'on parle de l'autorité véritable, rien, ou plutôt un véritable avantage. L'autorité de convention s'en va; il faut se rejeter sur l'autre, celle que peut déployer tout interprète de la vérité, convaincu de la vérité. Il est vrai qu'il n'a plus à compter sur l'assentiment implicite et muet d'un troupeau , c'est-à-dire qu'il a une illusion de moins; mais il a toujours à compter sur la force de la vérité et sur les promesses de Dieu. Il est vrai que ce ne sont plus les brebis qui viennent à lui , mais lui qui va aux brebis, et même qui court après elles : inais les apôtres, qui convenaient que leur ministère était de supplier les hommes d'être réconciliés avec Dieu, (2 Corinthiens, V, 2^.) les apôtres en exhortaienWls moins avec une pleine ^^toritéî (Tite, II, 15.) Le pasteur est-il moins pasteur