‹ Homilétique ou théorie de la prédicationChapitre 79 sur 110 · PROPRIÉTÉ · texte numérisé non relu

PROPRIÉTÉ

justice à taxer d'immoralité un homme qui parle mal ; mais on peut bien dire du moins que 1a corruption générale du langage est uiie marque de la décadence des mœurs.]

Ajoutons que le mauvais langage décrédite le prédicateur auprès de ceux qui sont en état d'en juger.

Quelques-uns de ces défauts, ceux qui indiqueraient de l'affectation ou un trop grand engagement dans le monde de la mode, sont contraires à la gravité de la chaire (1).

La propriété ou justesse consiste à n'employer que des termes qui conviennent exclusivement à chacune des idées qu'on veut exprimer.

Il ne peut y avoir de synonymes parfaits, [car toute langue est pauvre en comparaison du nombre des idées à exprimer.] Deux formes ne peuvent être appliquées à la même idée : ce sont dès lors deux idées. Il n'y a pour chaque idée qu'un mot; tout autre ne la rend pas. [Quand une langue s'enrichit, ce n'est pas qu'elle gagne du superflu : l'expression prise dans ce -sens est impropre. Aucune langue du monde ne peut

(i) En certains pays, en certains temps, on a pu être obligé d'abaisser son langage au niTcau de celui de la multitude, et de le corrompre pour être compris : ce n'esl

. pas le cas chez nous ; — nous n'ayons rien entre le français et le patois, et nous n'a- Tons plus môme de patois. — Rien, par exemple, ne nous. oblige de dire vite pour

: tât ; se rappeler de quelque chose, pour se rappeler quelque chose; nous armons convenu, pour naus sommes convenus ; aimer lire, pour aimer à lire ; distraiseni, pour distraient; observer à, pour faire observer à; il craignait que je

• ne l'eus perdu ; ses alentours, pour ses entours; la maison que j'ai faite hàtir; un mésentendu, pour un malentendu; je me suis en allé; Vendrait où la forit est la plus épaisse; recouvert, pour recouvré; empêcher à; malgré que, etc.

C'est de nous que la majeure partie du public apprend le français. Noui sommes à la fois les gardiens des bonnes maximes et du bon langage.

étëà FROPRlÉT|i.

•renfenner de superftuité. Un mot à peine ïtrouvé n aremplir une niche vide et nommer l'idée solitaire qm attendait une existence visible, ou qui n'en aiaraiteu qu'au moyen d'une périphrase. Ce n'est pas que dang •certains cas on ne puisse, sans inconvénient sensible, remplacer un mot par un autre, surtout quand c'est l'idée générale qu'on a en vue. Quand on définit, par exemple, l'indigence (manque du nécessaire) et k pauvreté (manque de tout superflu), il faut bien m«r^ quer la distinctioh ; mais quand on parlerait dans m sermon de l'idée générale dé bienfaisance, il serait égal de recommander de porter secours à l'indigenœ ou à la pauvreté.]

La Bruyère dit sur ce sujet : « Eixtre toutes les difa îférentes . expressions qui peuvent rendre une seule « de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bcHane: « on ne la rencontre pas toujours en parlant ôh et a écrivant. Il est vrai néanmoins qu'elle ^dste, (jue « tout ce qui ne l'est point est faible, et ne satisfait point « un homme d'esprit qui veut se faire entendre (l).i

La Bruyère indique ici deux inconvénients de Yin^ propriété: l'obscurité et la faiblesse, et deux avantages dé la propriété : la clarté et la force.

Lés expressions impropres ne rendent pas le style totalement obscur, mais trouble; c'est une moindre clarté. Cependant, à force d' impropriété j le style devient décidément obscur. — Quant à la force, elle est toujours proportionnée à la clarté ; on peut ajouter

(i) La Broyère, Les Carattères, Chap. I. De» ouvrages de Vesprit.

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de la force à la clarté ; mais jamais sans être clair an ne sera fort ; la force n'est qu'un plus haut degré de vérité.

Là loi de la propriété condamne non-seulement les expressions sans justesse (ce n'en est que le premier degré), mais les expressions qui ne serrent pçs d'assez près l'idée, ou qui laissent un intervalle entre elles et l'idée. Il y aurait donc impropriété dans le dernier de ces vers de Boil eau sur Juv(:nal:

Soît que sur un écrit arrivé de Caprée, Il bri&e de Séjan la statue adorée, Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs, D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs,

Ses écrits pleins de feu partout brillent aux yeux (\).

La propriété peut être portée à un tel point qu'elle

n'est plus purement négative, mais positive, saisissante;

elle devient une vertu du style (2). Nous comprenons

que d' Alembert ait dit : « Chez les auteurs médiocres,

a l'expression est, pour ainsi dire, toujours à côté de

« ridée ; leur lecture fait aux bons esprits le même

c< genre de peine que ferait à des oreilles délicates un

« chanteur dont la voix serait entre le faux et le juste.

<( La propriété des termes est au contraire le caractère

« distinctif des grands écrivains; c'est par là que leur

a style est toujours au niveau de leur sujet ; c'est à

« cette qualité qu'on reconnaît le vrai talent d'écrire,

(1) BoiLEAu, L'art poétique, chant IL

(2) Ici Bufîon est surtout remarquable. Voyez, entre autres, sa J)e$cHftHon dé VArtàne,

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