SIMPLICITE
on pourrait bien être naturel et n'être pas simple. Le naturel consiste à être soi-même, chose assurément très rare ; aussi le parfait naturel est-il peu commun, la naïveté moins encore ; mais l'art ne fournit aucun moyen de devenir naturel; tout ce qu'il peut faire, c'est de montrer à ceux qui l'approfondissent qu'on ne gagne rien à s'éloigner de la nature, et que le beau est inséparable du naturel. Du reste, le naturel n'est point un objet de l'art ; c'est la donnée première de l'art ; c'est en quelque sorte une réserve contre l'abus de l'art ; c'est le terrain de l'art : les restaurations littéraires n'ont été essentiellement qu'un retour vers le naturel ; on ne peut imiter le naturel ; l'affectation du naturel est la pire des affectations.
Mais comme on pourrait, sans manquer précisément de naturel, manquer de simplicité, comme le naturel est également nécessaire dans tous les genres, tandis que les uns réclament plus et les autres moins de simplicité, il y a, dans un cours de rhétorique ou d'homilétiqiie, quelque chose à dire de la simplicité.
Etymologiquement parlant, simplicité est le contraire de multiplicité. La simplicité , l'absence de tout pli ou repli, exclurait jusqu'à l'expression d'une seconde idée lorsqu'une première suffit. Ceci la fait, au premier moment, ressembler à la concision ; mais la concision est l'épargne des mots, la simplicité est l'économie des moyens. C'est cette forme de style qui divise le moins le travail de la pensée, et l'achemine au but par le chemin le plus direct. Elle a d'ailleurs quelque chose de relatif. Ce qui est trop peu simple
^ifSO POPULARITÉ.
populaire, on gagne toujours à l'être. Ce qu'on fait dans le sens de la popularité, c'est-à-dire pour atteindre le plus grand nombre à la fois d'esprits bien organisés, n'est pas perdu pour les plus cultivés; ils le goûtent même d'autant plus qu'ils sont plus cultivés ; et les beautés que l'orateur cueille dans cette voie sont, à leur sentiment, les plus éminentes; tandis que ce qu'on fait dans la vue particulière de captiver une certaine classe est perdu pour les autres , sans atteindre d'autant plus à fond celle dont on a ambitionné les suffrages ou recherché l'assentiment.
La vraie région , le milieu naturel de l'éloquence, ce sont les pensées de tous, et par conséquent, autant qu'il est possible, le langage de tous. L'éloquence est un contact de l'homme avec l'homme, par leurs côtés, non accidentels ou individuels, mais humains. La langue qui convient à l'éloquence est donc une langue générale, commune, usuelle. Rien de rare et d'exceptionnel n'y serait à sa place. Je ne dis pas qu'on ne puisse être éloquent sur des sujets très spéciaux ou à leur occasion ; mais on ne saurait être oratoire sur de tels sujets, excepté devant un auditoire très particulier, à qui ces sujets n'offrent pas de difficultés, et qui peut ramener promptement les idées spéciales à des idées générales, les seules qui soient oratoires. Cicéron, sans doute, s'appuyait sur l'expérience non moins que sur la théorie, lorsqu'il disait : In dicendo vititm vel maximum est a vulgari ffenere orationis atque a consu^tudine communis sensus abhorrere (1) ; passage
(0 CiCERO, De Oratare, lib. I, cap. III.