POPULARITÉ
dont celui-ci, de d'Alembert, semble être la traduction : « L'orateur ne doit jamais oublier que c'est à la « multitude qu'il parle, que c'est elle qu'il doitémoua voir, attendrir, entraîner. L'éloquence qui n'est pas « pour le grand nombre n'est pas de l'éloquence (1). » Cette maxime ne saurait être juste pour l'éloquence en général, sans l'être d'une façon toute particulière pour l'éloquence de la chaire. Rien n'est plus populaire que les sujets de la prédication ; car rien n'est plus général, plus commun à tous. Rien n'efface plus complètement les différences qu'établissent entre les hommes le rang et l'éducation. Rien n'est plus purement humain. C'est donc, si l'on peut s'exprimer ainsi, une langue purement humai ne que réclament les sujets de la chaire. Ici, vouloir monter ce serait descendre, et descendre c'est s'élever. De même que le corps est plus que l'habit, la substance plus que l'accident, et le genre plus que l'espèce, l'homme est plus qu'aucune des conditions ou des formes particulières de l'humanité ; on s'élève en atteignant à l'homme à travers les subdivisions et les nuances; et la majesté de la chaire se montre surtout à séparer l'homme de tout ce qui lui est accessoire ou ajouté par les événements, pour le saisir dans cette haute généralité oij il correspond à Dieu et touche à l'infini. L'éloquence de la chaire sera donc grande à mesure qu'elle sera populaire, ou populaire à mesure qu'elle sera grande. Son langage devra donc, écartant ce qui est particulier à quelques-uns, se décider, dans le choix de ses éléments, pour ce qui est
(1) BéfiexioM sur VélocuiiTti oratoire, dans les Milanget de D'ALKHinr» '
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commun à tous. Le prédicateur s'interdira les terme» abstraits, les formules de l'école, les allusions savantes, les subtilités et la finesse , les tournures ingénieuses mais compliquées, un certain genre et même un certain degré d'él^ance, certaines délicatesses d'art, fort appréciées par les hommes du métier, mais perdues pour le peuple.
Mais la popularité n'est pas encore le vrai nom delà simplicité de la chaire; ce mot indique à quelle hauteur nous plaçons notre auditoire, plutôt que les rapports dans lesquels nous nous mettons ou nous nous supposons avec lui. Or, l'auditoire du prédicateur est mieux qu'un peuple, c'est une famille ; et la simplicité du discours évangélique n'est pas seulement de la populariti, c'est de la familiarité. La familiarité, renfermée depuis longtemps dans l'ordre de relations auquel elle a emprunté son nom, n'était pas faite pour se réduire dans un cercle si étroit ; elle devait exister entre les liomme» que les liens du sang .n'unissent pas, qui ne sont pas nés et ne vivent pas sous le même toit. Il est inutile de rappeler ici les causes qui l'ont resserrée dans ses limites actuelles, et qui ont rendu le cérémonial et le décorum si indispensables entre gens sortis du même limon, dominés par les mêmes nécessités, et Clément sujets à la mort. Entre les âmes fortes et qui se conviennent, l'intimité amène bientôt lafemiliarîté, c'est-àdire la décente et noble liberté qui convient à des frères. La familiarité a de si grands avantages, qu*3 feudraif pouvoir l'établir lorsqu'elle ne vient pas d'elle-même. « n n'y a poinl^ dit Yauvenargues, de xzmUeore école
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« ni plus nécessaire que la familiarité. Un homme qm « s'est retranché toute sa vie dans un caractère réservé, « fait les fautes les plus grossières lorsque les oeca- « sions l'obligent d'en sortir et que leâ affaires l'engaic gent. Ce n'est que par la familiarité que l'on guérit « de la présomption^ da la timidité^ de la sotte hauic teur ; ce n'est que dans un commerce libre et ingénu a qu'on peut bien connaître les hommes, qu'on se « tâte, qu'on se démêle et qu'on se mesure avec eux ; « là on voit l'humanité nue avec toutes ses faiblesses « et toutes ses forces.^.. Ceux qui n'ont pas le couh « rage de diercher la vérité dans ces rudes épreitc ves, sont profondément au-dessous de tout ce qu'il y c a de grand. »
Entre gens que leur position relative ne met pas ensemble sur le pied de la famiUarité, s'il est un tiers qui puisse créer ce rappwt, assurément c'est Dieu ou la pensée de Dieu : pensée dans laquelle toutes les différences et toutes les inégalités disparaissent. Or, celui qui y d'jc^fice, s'en vient parler à ses semblables^ de Dieu et de Dieu seul, ne peut plus voir en eux que des liommes et des frères ; il ne les aborde qu'en cette qualité, ne les assemble autour de lui qu'à ce titre^ au nom même de ce rapport ; rionrseulement la fanûliarité sied à son discours, mais tout autre caractère ne lui siérait pas. Le cérémonial des entretiens polis porté ÙBïïB la chaire ôterait au discours du prédicateur toute i^rtu communicative ; il resterajl^je ne sais quoi entre rhonune qui parle et ceux qui l'éboutent. Il existe dans le9 usages de l'amitié un de ces symbolea dont notée .
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vie sociale, dont nos langues sont pleines, et quj survivent longtemps au souvenir des idées qu'ils exprimaient : deux amis qui se rencontrent se serrent l'un à l'autre la main ; si elb est couverte, ils commencent par la mettre à nu ; il faut que l'homme ait touché l'homme ; que, dans le contact et la pression de ces deux mains nues, on se soit l'un l'autre senti vivre. Le prédicateur qui n'est pas familier, et qui porte dans la chaire les bienséances et les périphrases de la civilité mondaine, qui se tient sur la réserve, qui ne se livre pas, est un ami qui tend la main à son ami, mais «ne main gantée, à travers laquelle on ne sent ni la dialeur ni la vie. Que sera-ce de celui qui aura soin de revêtir sa main avant de la présenter à son ami, je veux dire du prédicateur qui se permettra moins de laisser-aller, moins d'effusion dans la chaire qu'il ne s'en permet dans les rencontres ordinaires et les commerces superficiels de la vie sociale? Si nous comprenons bien la position du prédicateur, investi, au moins pour quelques moments, de la liberté d'un père et d'un jrère, son langage sera familier, en ce sens qu'il sera plein et tout composé de termes, de mouvements et de tours empruntés aux rapports de la famille et de l'amitié. Ce langage marquera d'une manière vive le rapport qu'il sent exister entre son auditoire et lui ; ce langage donnera le sentiment que ce n'est pas d'une simple idée, mais d'un intérêt commun, actuel, dominant, qu'il est quesj|pn entre lui et ses auditeurs : ce hngage les rapprochera de lui. Il est superflu de distinguer la familiarité que nous avons en vue d'une
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autre familiarité indécente et profane; il s'agit, en toutes choses et avant tout, d'être animé d'un sentiment chrétien ; ce sentiment crée à la fois et limite la familiarité ; si elle est chrétienne, elle est accompagnée de ces saintes réserves qui ne sont pas étrangères aux plus libres épanchements de deux chrétiens entre eux; .
La familiarité n'a manqué, ce me semble, à auclm des maîtres de la chaire sacrée ; ce caractère est même plus marqué et plus complet chez les plus éminents d'entre eux. Il est presque étranger aux orateurs de la tribune et du barreau : ils peuvent être populaires, ils ne peuvent guère être familiers. Et comment le seraient-ils? Leur auditoire est-il pour eux une famille? Et même ces citoyens, ces juges, sont-ils pour l'orateur, un seul instant^ des hommes, rien que des hommes? ne sont-ils pas toujours des citoyens et des juges? Je ne serais donc pas éloigné de faire de la familiarité le caractère exclusif de l'éloquence de la chaire.
Dans les rapports journaliers de la vie, et d'individu à individu, la familiarité amène avec elle l'habitude de nommer les choses par leur nom ; elle préfère les désignations individuelles aux désignations génériques, les affirmations directes aux réticences et aux allusions, les indications précises aux indications vagues. Quelque chose de tout cela doit être non-seulement permis, mais recommandé à la chaire ; c'est à ces conditions qu'elle donnera aux objets dont elle traite une empreinte vive de réalité.
Il est un trait de familiarité sur lequel nous devons nous arrêter quelques instants. Il nous paraît difficile
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(fée le Beatimeot d'ua rapport familier avec «es aaditeurg ne conduise pas le prédicateur à parl^ de soi. On blftioae avec raison chez, le ministre de la Parole de îhe^ la préoccupation <le soi-même ; on a raiscm de vwloîr qu'il ,«'odblie ; mais on peul., dans le sens de la charité, s'oublier bien complètement et néanmoins parler de soi. Le discours <)ratoire n'est pas un livre, e'est une action directe, prochaine, personnelle et instantanée. La personnalité de l'orateur y compte pour quelque diose. C'est lui, c'est un homme qui vient de la part de Dieu, mais avec spontanéité puisque c'est avec amour, entretenir de leurs intérêts et des siens un certain nombre de ses semblables et de ses fims. Dans tous les cas, mais surtout s'il s'adresse à sa paroisse, il est dans la position d'un père de famille et non d'un éiranger. Il est ambassadeur ou déipaté dans un autre sens qu'un homme envoyé par des hommes ; il peut, il doit parler comme de lui-même, quoique la doctrine qu'il enseigne ne vienne point de huHoaême. Remarquez donc deux points par où la personnalité jaillit, quoi qu'on fasse : il est père, et il est frère. Père, il exhorte, il conjure, il presse; il ae réjouit de la sympathie, il s'afflige de l'indi^Q^ lence, il s'alarme de son impuissance, il compte sur la puissance de Dieu, il invoque son secours, il m ai^lle ,à hii. Frèn^ de ses auditeurs, ce qu'il leur dit, il se le dit à soinnéme, il a besoin de faire cause cooh mune avec eux et de le leur témoigner, de ne point paraili^ en dehors des préoccupations dont il cherche à les agiter. Sans doute il ne cherche jamais à détouroer
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sur lui une attention qui doit se porter ailleurs ; il se le reprocherait conune une infidélité; mais ce n'est pas la dérober à son profit que de témoigner sa sym* pathie pour les vérités qu'il annonce et pour les auditeurs à qui il s'adresse ; et comment témoigner de la sympathie sans parler de soi? tout mouvement sympathique ne met-il pas en dehors notre personnaUté, au moment même et par le fait même de son union avec des personnalités étrangères? Ainsi donc la charite, l'humiUté régleront, mais n'interdiront pas les manifestations de la personnalité.
Je ne parle point ici de cette forme oratoire où le prédicateur personnifie en lui tout son auditoire, et exprime en son nom les sentiments dont il suppose ses auditeurs pénétrés. C'est une figure de style, très convenable dans certains moments, et dans laquelle le je et le moi ne désignent pas personnellement l'orateur (1), mais le troupeau considéré comme un seul individu. Personne ne peut s'y tromper ; personne ne s'y trompe. « Il est, dit Maury, quelques occasions oii « un orateur chrétien peut se prendre modestement n lui-même pour sujet d'un développement de morale « qui intéresse la multitude. Mais ce n'est point pour « appeler sur lui l'attention de l'auditoire qu'il ge K donne alors en spectacle : c'est au contraire pour « concentrer en lui seul les faiblesses, les illusions, les « écarts et les inconséquences de l'esprit ou du cœur « humain ; et dans une telle vue, plus il parlerait de « lui, moins on le trouverait personnel. Massillon ex-
(i) Voyez Romains, VU, 7-25.