‹ Homilétique ou théorie de la prédicationChapitre 95 sur 110 · DU STYLE EN GENERAL · texte numérisé non relu

DU STYLE EN GENERAL

religieuse et morale, doivent se trouver dans la forme dont on la revêt. Or, la /brce, dans les œuvres de Fart, c'est tout ce qui exalte en nous le sentiment de la vie ; la beautéy c'est ce qui, dans ce déploiement de la vie, nous donne le sentiment de l'harmonie et de la proportion. Il en est de la force et de la beauté comme de tant d'autres couples de choses, qui s'entr'aident en se résistant, et se complètent en paraissant se restreindre. Il en est comme de la justice et de la paix, qui, distinctes et souvent même opposées en apparence, « se rencontrent et s'entre-baisent. » (Psaume LXXXV, il.)

La force n'est pas affectée exclusivement à certains genres de composition et la beauté à d'autres. Mais il est des genres où Ton aspire surtout à la force , d'autres où le soin de la beauté l'emporte. Il est des temps aussi qui, fort sensibles à l'un de ces mérites, font bon marché de l'autre ; la pente plus décidée vers la force ou vers la beauté distingue aussi les unes des autres certaines nations et certaines époques. Ces différences de goût tiennent à d'autres différences plus profondes. Le dernier fond de l'existence morale se découvre dans la diversité de cçs tendances.

En appelant force et beauté ce qui, dans l'éloquence, est par delà la simple vérité du style, nous n'avons pas indiqué le plan de ce qui nous reste à dire, nous avons seulement résumé sous deux idées principales ce qui, dans l'éloquence, est le complément de la vérité du style.

On serait tenté de distinguer entre elles la poésie et

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l'éloquence selon la prédominance ou la pfrésenœ adusive de Tua ou de l'autre de ces deuK éléfflents, k force et la beauté. Ce n'est pourtant pas par là qu'il faut les distinguer ; car ni la poésie ne se passe àd force, ni l'éloquence n'exclut la beauté. Il feut chercher ailleurs la différence de ces deux genres. Hle consiste en ce que l'ime, l'éloquence, a pour d:^eis des faits, et l'autre des idées ; j'entends l'éldquenœ en tant qu'éloquence, et la poésie en tant que poésie, car ces deux arts s'atteignent quelquefois et se mêlent plus ou moins. L'éloquence aspire à opérer des (Rangements dans le monde réel, la poésie n'en veut produire que dans les représentations de Tesprit. L'élo- (juence n'ignore pas les idées, la poésie ne fait pas abstraction des faits ; mais la première va des idées aux faits, la seconde va des faits aux idées; c'e^^ dire que l'éloquence trani^orme des idées en £adt8, et que la poésie transforme des faits en idées. Il faut bien que l'éloquence 'prenne son point d'ap^mi dans des idées (les idées de justice, d'honnêteté, de convenance), mais, comme un levier, elle se sert de œpmnt d'appui pour remuer des faits ; de même, il faut bien que la poésie prenne son point d'appui dans des ftits^ dans la réalité, dans l'expérience, mais c'est pour s'élever avec elle vers des idées où vers un idéal. Remarquons seulement que le mot d'idées ne signifie pas dans les deux cas la môme chose ; dans le prenne, ee sont des lois, les lois dé la nature, de la raion et de fa conscience ; dans le second, les idées ne sont que éeê types |dus purs ou plus complets de toutes les exis*

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tenoes que ne peut les présenter aucune existence rédle et concrète prise à part^ ni toutes ensemble. L'éloquence nous porte donc a l'action, et la poésie à la contemplation. L'éloquence est un combat, la poésie est un spectacle ou une vision. L'éloquence parie de ce qui est, la poésie crée ce qui doit être. L'éloquence ooule dans ie même lit que la vie, la poésie se creuse un lit à côté de la vie. L'éloquence se mêle, pour ainsi dire, au flot de la vie, qu'elle grossit et qu'elle entraîne; la poésie la suspend. le ne parle pas ici, on doit ie comprendre, de la vie intérieure ou contemplative, mais de la vie extérieure ou pratique. Les deux fleuves ne sont pas toujours séparés ; ils peuvent, de loin à l(Hn, se réunir et couler ensemble ; la poésie peut devenir éloquente, T éloquence peut devenir poétique ; mais l'éloquence et la poésie n'en sont pas moins distinctes dans leur principe, dans leur but, et pa^ conséquent dans leurs moyens ; et cela est si vrai que l'éloquence, qui est une action, si elle s'arrête d'agir pour contempler, cesse d'être éloquence, et que la poésie, si elle oublie de contempler pour agir, cesse d'^re poésie (1).

La r^le de diacune, c'est de ne pas se renier, c'est, de rester fidèle à son principe, de le maintenir sans œsse, et de se servir l'une de Tautre, sans se laisser absorber l'une par Tautre. Nous n'avons point id à donner des conseils aux poëtes : nous n'avons affaire qu'aux orateurs. Que leur dirons-nous?

fi) Vof» les réflexions 8«r la différenee de la poésM el deféliKpieficedtt» 1M pnmien Mélangée ^'philosophie et de Uttérature d'ÂNCULLOOf, tome i>^ pige 290.

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Tout doit être chez vous subordonné à l'action, tout, et jusqu'aux moindres détails du style ; tout doit agir chez vous, tout ce qui n'agit pas est perdu ; toutes vos paroles doivent être ailées et armées. Et si vous ne nous comprenez pas encore, si vous dites que, dans la poésie aussi, tout tend à un but, tout marche vers un terme, et que, dans ce sens , la poésie est aussi une action, nous achèverons de nous faire comprendre en ajoutant que la poésie est une action intérieure, une action contemplative, idéale, tandis que l'éloquence est une action réelle, de l'homme sur l'homme, de la volonté sur la volonté, et par la volonté sur le monde : c'est cette action que se propose l'orateur ; c'est ce but qui le fait orateur, et qu'il ne doit pas perdre de vue un seul instant.

Faut-il en conclure que la poésie doive demeurer étrangère au style de l'orateur ? Il en faut conclure seulement que la poésie est son moyen et non son but ; car, d'ailleurs, comment s'en passerait-il? Comment distinguer de la poésie le talent ou l'art qui lui rend présents les objets de son discours, et les rend présents à son auditoire, qui donne aux idées un corps, qui .transforme les définitions en tableaux, qui invente, qui crée, qui colore? Imagination et poésie, c'estune même chose ; et si, dans l'économie et la combinaison de nos facultés, la raison et le sentiment ne se passent point de l'imagination, comment l'éloquence, qui est à la fois raison et imagination, s'en passerait-elle? Mais le fleuve, pour réfléchir les rayons du soleil, ou pour se teindre de la couleur de ses bords, n'a pas besoin de

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ralentir sa course, et l'éloquence n'a pas besoin de se suspendre ou de s'annuler pour laisser paraître la poésie dont elle est pénétrée et qui coule avec elle. [En somme , ] il faut faire droit à la beauté comme à la force, à la poésie comme à Télément oratoire. Il faut laisser le style s'approprier tout ce qui est à sa convenance; seulement un caractère doit dominer partout, accentuer tout, constituer le ton général : ce caractère, c'est l'action, le style actif.

C'est ce principe de l'action, déjà posé par nous dans le chapitre de la disposition oratoire, que nous nous sentons obligé de poser de nouveau à l'occasion des qualités supérieures ou des vertus du style oratoire. Nous n'avions pas besoin de vous le rappeler tant qu'il n'était question que de qualités qui ne mettent point en péril ce principe ; ni la pureté {et la correction, ni la clarté et la précision, ni le naturel et la convenance ne menacent, même de loin, le principe de l'action ; aucune de ces qualités ne se déploie aux dépens de l'action ; aucune n'a besoin de la supprimer ou dé la suspendre : il n'en est pas de même des qualités ultérieures ou supérieures, comme on voudra les appeler ; car, bien qu'elles n'aient rien à perdre, mais plutôt beaucoup à gagner à l'observation du principe d'action, elles sont exposées à s'isoler et à s'arroger une existence indépendante ; le style peut chercher en dehors de ce principe la force et la beauté ; et nousmême, lorsque nous entreprenons d'indiquer les éléments dont se compose la force et la beauté du style, nous serions les complices de cette même erreur, si

nous n'avions soin d'abord de poser certains principes généraux qui doivent guider et dominer Técfivain dans toute cette partie de son travail.

Le premier de ces principes, c'est quei rien, dans l'éloquence, ne peut être donné au pur désir de plaire, qu'elle n'admet que des beautés utiles^ et que rien, chez elle, n'est pur ornement. Et ce terme d'utiUU n'a ici rien de vague; l'utilité, pour l'orateur, c'est de prouver, de convaincre, de déterminer. L'éloquence, sous ce rapport, a son type dans la nature, où tout ce qui est beau est utile ou naît de l'utile. La nature a si admirablement concilié l'utile et le beau, que, suivant le côté d'oii on l'envisage, il semble tour à tour qu elle n'ait eu en vue que le beau, et qu'elle n'ait songé qu'à l'utile. La nature s'empresse vers le résultat, mais à voir tout ce que, dans sa marche vers le but, elle fait éclore de beautés, dira-t-on jamais qu'elle s'est refusé du loisir? La nature, sous un autre aspect, semble une lyre à mille cordes vibrantes, un immense miroir d'idées ; mais tout est action , tout est vie, tout est production dans les sons de cette lyre et dans les images de ce miroir ; la nature n'est pas seulement un poêle (à ce titre déjà, elle laisserait reconnaître dans ses œuvres un but, une sévère unité), la nature est un orateur ; elle agit, elle produit, elle conclut ; tout ce qu'elle fait est beau, mais tout ce qu'elle fait, est utile^ c'est4dire propre à produire en dehors d'elle le sentiment du bonheur.

C'est à Cicéron que nous empruntons ce rapprochement entre les œuvres de l'éloquence et^elles de la na-

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ture : « Ce que nous voulons dans l'éloquence, la na- « ture l'a réalisé admirablement dans toutes ses œu- « vres; elle a pourvu à ce que ce qui était le plus « utile, eût aussi le plus de dignité et même le plus ce de grâce. Tout l'ensemble des choses dans tout l'uni- « vers a pour objet la conservation .et le bien-être uni- « versel, ainsi la rondeur du ciel, la position centrale « de la terre, maintenue à sa place par une force qui « lui est propre ; la marche circulaire du soleil, qui, « des constellations hivernales dont il s'est d'abord a approché, dérive peu à peu vers d'autres signes du « zodiaque. Ces combinaisons ont une telle impor- « tance, que, pour peu qu'elles changent, tout s'é- « branle , et en même temps une si grande beauté, « qu'on ne peut rien imaginer de plus magnifique. « Considérez maintenant la conformation et la figure « des hommes et même des animaux.... Que dirai-je « des arbres, dans lesquels il n'est rien, du tronc aux « rameaux, des rameaux aux feuilles, qui n' apparue tienne à la nature et à la destination de l'arbre, mais flc dont il n'est aucune partie qui n'attire l'œil par sa

a beauté? Laissons la nature et voyons les arts

« Il en est de même de l'éloquence ; tout ce que vous a y renœntrez d'utile ou même de nécessaire est ac- « compagne de plaisir et de grâce (i). »

Cicéron donne pour exemple le nombre, calculé pour épargner de la fatigue à celui qui parle.

Or l'éloquence, comme tous les arts, est un produit, un développement de la nature. Elle doit présenter le

(0 Qgiko, De Oratore, lib. lU, cap. XLV-XLVI.

même phénomène que la nature. Il est impossible, si elle est cultivée dans le sens de la nature, qu'elle ne produise pas le beau en produisant Futile ; mais de môme qu'en morale, l'utile est produit par l'honnête, et non l'honnête par l'utile, en sorte qu'on ne peut arriver à Futile qu'à travers l'honnête, de même, dans l'art, le beau, le vrai beau, ne peut naître que de l'utile. Ici l'utile prend la première place ; mais l'utile, dans ce domaine, c'est la conviction, c'est la détermination précise de la volonté, et l'utile, selon les lois de la morale, se confond avec le vrai, le juste et le bon. C'est donc du fond même du sujet que nous devons tirer nos ornements ; les seuls vrais, par conséquent, les seuls vraiment beaux sont là ; rien n'est beau absolument par soi-même, mais par la place qu'il occupe; ce serait donc un mauvais calcul que de chercher des ornements hors de notre sujet, c'es1>-à-dire hors de notre but. Notre sujet les tient à notre disposition ; nul besoin de nous écarter.

« Le plus souvent, dit Quintilien (et moi je dirais toth « jours), les meilleures expressions tiennent aux choses « mêmes, et se découvrent à nous par leur propre éclat « (pptima rébus cohœrent et cernuntur suo lumifie) ; cece pendant nous les cherchons comme si elles se cac< chaient toujours et qu'elles voulussent se dérober à « nos yeux. Persuadés qu'elles ne sont jamais auprès -c des choses dont nous avons à parler, nous faisons « beaucoup de chemin loin du sujet, et, après les avoir « découvertes, nous leur faisons violence pour les ente traîner. La beauté de l'éloquence veut des ornemenfs

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