DU STTLB EN GÉNÉRAL
c plus mâles, et lorsqu'elle est saine et vigoureuse, il ( ne lui faut pas tant de frisure et de façon (1). »
A celte première règle nous en rattachons une seonde, ou plutôt de cette première règle nous en tiens une seconde, c'est de ne jamais sacrifier l'ensem- )le au détail. Cette règle est moins une règle nouvelle [u'une autre forme de la précédente. Subordonner le >eau à l'utile, c'est subordonner le détail à l'ensemble, puisque l'utile, dans un discours oratoire, ne se relouvelle pas d'espace en espace, étant un et le même l'un bout à l'autre du discours. Hors de cette condiion, il y a place encore pour des agréments de diction, oais non pour de véritables beautés de style : disons Qieux, hors de cette condition, il n'y a réellement pas le style. Si une beauté inutile n'est pas une beauté, )uisque le beau en tout genre est inséparable de Tuile, une beauté de détail qui ne se rapporte pas ou [ui ne se subordonne pas à l'ensemble, n'est pas une )eauté, puisque l'idée d'utilité et celle d'ensemble sont igalement inséparables du discours oratoire. La période, la phrase ne peuvent être travaillées à part et pour elles-mêmes, et le soin curieux qu'on leur donne est l'effet d'une malheureuse diligence, si elle porte préjudice à la continuité, à la proportion et à l'effet t(^ tal. Si l'orateur n'est pas constamment préoccupé de Bon but, si à tout moment, pour ainsi dire, tout son sujet ne lui est pas présent, si chaque passage n'est pas t^éellement un passage (2), un pas vers le terme, son
(0 QciNTiLiE!!, livre VIII, préface.
0) Action dépasser, premier sons atlribué au mot par TÂcadémie. (Éditeur
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discours sera tout composé de pièces de rapport, c'està-dire de pièces qui ne se rapportent pas, et le détail ne souJSrira pas moins que l'ensemble, puisque l'idée de beau ne peut se séparer de l'idée de convenanee et de rapport. On p^rrait^ sous ce pdnt de vue, partager les écrivains en trois classes : les uns écrivent bien le discours, d'autres le paragraphe, d'autres la phrase. Les premiers ne sont pas les plus nombreux.
4( Vous voyez la plupart des orateurs, dit Quintilien, « attachés au détail, soit qu'il s'agisse d'inventer, cm «de peser et de mesurer ce qu'ils ont inventé. Lots « même que, dans cette recherche, ils s'arrêteraient <( toujours à l'excellent, il faudrait néanmoins délesta ce cette malheureuse préoccupation, qui ralentit le cours « de la parole, et qui éteint, dans les retards de Tinc décision, toute la chaleur de la pensée. C'est un ora- « teur à plaindre, c'est, pour ainsi dire, un orateur <c bien indigent, que celui qui ne peut prendre son « parti de perdre un seul mot. Celui-là n^en perdra « point qui, d'abord, aura étudié dans ses principes « l'art de la parole, qui ensuite, par des lectures nomce Iwreuses et bien ch(»sies, se sera richement approvi- « «ionné de mots, et aura étudié l'art de les bien pla- « 4jl^ ; qui, enfin, se sera tellement fortifié dans toutes f #1 parties par un exercice répété que tout ce dont « 3 a besoin soit toujours à sa portée et devant ses « yeux* On peut compter que les idées ne lui arrive- « ront pas sans les mots pour les nommer (1 ) . » Quintilien nous a signalé l'écueil : c'est le désir de
(1) QnB«UK!(,.]M9e vm, préface.
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ne rien perdre, c''est une avidité mal entendue qui perd tout pour vouloir tout gagner ; c'est l'amour de l'effet, amour qui a toujours signalé les écrivains sans génie ou les époques de décadence, mais souvent aussi, à toutes les époques, de vrais talents dans l'âge de l'inexpérience. N'est-il jamais arrivé à un jeune homme d^entreprendre un discours pour avoir l'occasion de placer un tableau ou un mouvement heureux, ne lui est-îl jamais arrivé de faire d'un vaste sujet le cadre et Tentourage d'un mot? Excès humiliant, mais qu'il faut se représenter, pour sentir tout le danger et toute la petitesse d'une pareille façon d'écrire; miser et panpeTy dit Quintilien. « C'est parce qu'on craint, dît «fBuffon, de perdre des pensées isolées, fugitives, « c*est parce qu'on désire de mettre partout des traits cr saillants, qu'il y a tant d'ouvrages faits de pièces de* r rapport, et si peu qui soient fondus d'un seul jet. «c Rien ne s'oppose plus à la chaleur du style (f). »
Se ne voudrais pas exdure les traits frappants : ils sont utiles (2) ; mais ils viennent comme d'eux-mêmes à l'homme de taïent dans la série naturelle des idées d'un discours bien ordonné. Ils ne sont peut-être jamais si frappants, si heureux, que lorsqu'ils n'ont point été cherchés, et qu'une sorte de nécessité logique les a amenés. De qui en a-t-on autant retenu quç des écrivains qui n'ont jamais sacrifié l'ensemble à un des
(i) BcPFOPC, Discours sur le style,
(2) « Ne laissez pas tout à vos héritiers;. sachez hériter de yow-mêiiief. » (Bos- SUET.) — « L'insensé ferma devant lui ses lèvres impies, et, retenant sous un sUenet « forcé ses vaines et sacrilèges pensées» se contenta de dire en son cœur :U Wj êl • point de Dieu. » (Fléchier.)
moments de la composition? «Pour moi, je regarde <c ces traits lumineux du style comme les yeux de Té- « loquence ; mais je ne veux pas que le corps soit tout « couvert d'yeux, ni que les autres membres perdent « leur emploi (1). »
Les qualités d'un style éloquent nous semblent pouvoir se ramener à deux générales : la couleur et le mouvement. Représenter les objets, de quelque espèce qu'ils soient, de manière à en remplacer la vue immédiate, ou même à nous en procurer une intuition plus vive que celle que nous pourrions recevoir des objets eux-mêmes , voilà le premier élément de l'éloquence du style, Je Tai appelé couleur , à défaut d'un autre mot (2) ; mais ce talent se subdivise et n'est pas tout exprimé par le mot de couleur. Tel écrivain tient davantage du peintre, et tel autre davantage du sculpteur : le style de l'un est un tableau chaudement coloré, celui de l'autre un bas-relief profondément fouillé. Tous deux ont traduit heureusement par la parole les objets qu'ils voulaient faire connaître; mais l'un s'est attaché à f^ire saillir l'idée même de l'objet, l'autre à l'indiquer par ses effets ou ses circonstances. Exemples: « Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret. « La mort ravit tout sans pudeur, x* « Le peuple doit être le favori d'un roi. » « Celui qui a pitié du pauvre prête à TÉteriiel (3).» « La vraie éloquence se moque de l'éloquence (4).»
(1) QciNTiLiEN, livre VIII, chap. V.
(3) L'allemand a le mot Anschaulichkeit. (8) Proverbes XIX, n.
(4) Pascal, Pensée». ParUe I, Art. X, S XXXIV.