‹ Homilétique ou théorie de la prédicationChapitre 97 sur 110 · DU STYLE EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DU STYLE EN GÉNÉRAL

« Sans envie, sans fard, sans ostentation, toujours « grand dans Vaction et dans le repos, il parut à « Chantilly comme à la tête des troupes. Qu'il embel- « lit cette magnifique et délicieuse maison, ou bien (( qu'il munît un camp au milieu du pays ennemi, et « qu'il fortifiât une place; qu'il marchât avec une ar- « mée parmi les périls, ou qu'il conduisît ses amis « dans ces superbes allées au bruit de tant de jets « d'eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit ; c,'était tou- « jours le même homme, et sa gloire le suivait parce tout (i). »

La Bruyère, admirable graveur de pensées, a d'autres procédés :

« La fausse grandeur est farouche et inaccessible ; « comme elle sent son faible, elle se cache, ou du « moins, ne se montre pas de front, et ne se fait voir « qu'autant qu'il faut pour imposer (2). »

«Une grande âme est au-dessus de Tinjure, de « l'injustice, de la douleur, de la moquerie ; et elle « serait invulnérable, si elle ne souffrait par la com- « passion (3). »

« Tout le monde dit d'un fat qu'il est un fat, per- « sonne n'ose le lui dire à lui-même : il meurt sans le « savoir et sans que personne se soit vengé (4) . »

Disposer les idées entre elles, mesurer la marche de la parole de manière à procurer à l'auditeur le sentiment de l'action, du progrès, d'une série de phases distinctes dans le drame auquel on l'associe,

(OBosscET, Oraison funèbre du prince de Condé.

(2) La Bruyère, Les Caractères. Chap. II. (3) Ibid. Chap. XI. (4) Jbid.

ne pas le laisser longtemps dans une même situation et le transporter vivement dans une autre, lui donner en un mot une conscience intime et continuelle de sa vie, voilà une seconde loi, à vrai dire la loi générale et suprême du discours oratoire, mais qui, se réalisant dans le style, doit être étudiée oii elle se réalise. Ces deux lois, quoique distinctes, ne laissent pas quelquefois de s'accomplir Tune par l'autre; les images peuvent aider au mouvement ; le mouvement, à son tour, peut devenir une peinture ; l'orateur doit même aspirer à obtenir l'un des effets au moyen de l'autre; mais ces deux effets n^en sont pas moins distincts l'un de l'autre et veulent être envisagés à part.

Cherchons donc premièrement quels sont les principaux moyens de peindre la pensée, de donner du caractère et du relief aux objets, de la couleur au style.

§ II. — Delà coukwr.

[Tout discours, celui des livres, de la conversation, veut remplacer l'expérience immédiate par quelque chose qui en tienne lieu et qui en reproduise Timpressien. La parole doit être quelque chose de plus que la formule des choses. On ne connaît que quand on a Tima^ : l'image produit quelquefois une impression égale à celle de la réalité. Et ne faut rien de moins dans la chaire; il faut peindre la pensée. ] Je veux que l'expression fasse image, c'est-à-dire qu^^elle nous donne non-seulement l'idée, mais en quelque sorte la vue, une vive intuition deschoseï?, i^ysiques ou ixKNrales,

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dont on nous parle ; qu'on revête pour nous les idées d'une forme qui les représente vivement et distinctement à Timagination On peut envisager dans cet acte, l'acte lui-même , la nature des idées sur lesquelles il s' exerce j son objet immédiat ou son mode, et les moyens qu'il emploie. Reprenons.

I. L*acte lui-même. — Il faut donner à chacun des objets qui entrent dans le sujet du discours son caractère et sa valeur. [Qu'est-ce que peindre sa pensée, sinon ajouter à la clarté une vivacité qu'elle n*a pas ordinairement, une force qu'elle ignore?] Il ne s'agit donc pas de peindre pour peindre ; c'est le moyen et non pas le but. Ceci trace la limite, exclut les longueurs et la minutie. En général, il s'agit de peindre et non pas de décrire, de tout faire deviner et non de tout montrer. Tout est subordonné à l'instruction et à l'émotion. Je n'aime guère mieux Téclat des images dans le discours de la chaire que l'or sur les vêtements du prêtre ou le luxe dans le sanctuaire. Pourtant il faut readre les objets sensibles. Les figures un peu hardies nous manquent ; le style un peu coloré est peu admis dans» le temple. Je ne dis à personne de forcer sa nature,^ car ici encore, « tout ce que l'on ne fait pas dans la foi H est péché. » (Romains, XTV, 23.)

II. La nature des objets [qu'il faut représenter]. — Tantôt ce sont des objets matériels, tantôt des objets immatériels ; tantôt des personnages, tantôt des situations ou des scènes ; tantôt des faits individuets*, tantô* des faits coUectife.

ni. L'objet immédiat ou îe mode de la représenta-

tion. — ^Tantôt c'est le caractère, l'idée de l'objet, tantôt ses symptômes extérieurs [que l'image fait ressortir. L'un des procédés ressemble davantage à la sculpture, l'autre à la peinture. Dans leur perfection, ils ont une égale valeur. Bossuet excelle dans les deux genres (1). Souvent on caractérise par un mot : « l'éclair fend la « nue, la nuit revient; » mais on a vu, cela suffit. On peut donc saisir l'idée soit par quelque circonstance spéciale, caractéristique, soit par des détails variés. C'est la peinture, qui doit être employée le plus souvent sans doute, parce qu'elle est à la portée de plus de monde. Cependant, l'autre procédé, qui consiste à mettre l'objet même devant les yeux, a une grande force employé à propos. Il est familier à La Bruyère.]

rV. Les moyens que l'on emploie. — Ils sont directs, quand on s'en tient à l'objet lui-même qu'il s'agit de faire connaître et de faire voir ; indirects, quand on use de la ressource des rapprochements.

A. Les moyens directs consistent dans renonciation des caractères de l'objet. La forme la plus ample de ce procédé est la description^ c'est-à-dire l'indication des circonstances qui peuvent rendre une idée sensible à l'imagination, ou aussi visible, aussi présente que possible dans l'absence de lobjet (2). J'ai dit Vindicationy non Y énumérationy parce que si quelquefois une énumération complète peut être utile , même en certains cas, la redondance ou du moins l'accumulation, plus

(1) « Fontaines qui ne se taisent ni jour ni nuit. » (Bossdet, Oraison funèbre du prince de Candé.)

(2) Génie antique, dont le nôtre diffère trop : circonstances contingentes ajoutées au fait principal ; toujours descendre du genre à Tespëce.

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souvent un trait bien choisi suffit à notre dessein. Ce n'est pas le nombre des détails, c'est leur choix qui importe ; il y a des traits féconds qui valent l'analyse complète et méthodique d'un caractère et d'une situation. Il faut chercher le point où les rayons convergent et où la lumière devient flamme (1).

Peu d'espace suffit aux grands écrivains pour enfermer tout un tableau. Ils savent rapprocher les éléments d'une pensée ou d'une image, supprimer les intervalles, remplacer la juxtaposition des parties par leur combinaison; ainsi Bossuet : « Cette parole de con- « fiance emporta son âme sainte au séjour des jusce tes (2) . » Et ailleurs : « Il expire en disant ces mots, « et il continue avec les anges le sacré cantique (3). »

Dans les récits de la Bible les plus concis, le mot caractéristique, compréhensif, ne manque jamais (4).

Massillon excelle dans l'art de fondre les images dans l'ensemble du style , quoiqu'il ne se refuse pas des images hardies, comme celle-ci : « Vos actions rou- « gissent de vos titres ; » mais celles-là même ne paraissent qu'autant qu'il faut, parce qu'elles sont amenées, légitimées d'avance.

[Souvent, du reste, ce qui peint le mieux, ce ne

(i) « Pontum adspectabant flentes. » (Virgile, L'Enéide, Y, 616.)

Son coursier bondissant, qui sent flotter la rêne, Lance un regard oblique à son maître expirant, Revient, penche la tète, et le flaire en pleurant.

(2) BosstET^ Oraison funèbre de la princesse palatine.

(3) Bossi'ET, Oraison funèbre de Le Tellier.

(A) Voyez rexplication du cantique sur Pharaon, par M. Hersan, dans le Traité des études de Rollin, liv. V, chap. III, S IX : « Interficiet eos manut mea, » pour . « Interficiam eoi. » Voyez aussi Genèse XLUI, 26-31.

sont pas les combinaisons et les mots heureux , mais l'expression simple et naïve, qui, sans avoir la prétention de peindre, ne se propose autre chose que de désigner l'idée. Ainsi nous lisons dans la Bible : « Que la « lumière soit, et la lumière fut^» (Genèse, I, 3.) et ailleurs : « Rachel pleurant ses enfants refuse d'être <( consolée parce qu'ils ne sont plus. » (Matthieu, II, 18.) Mais souvent aussi il faut plus de frais.

[Un moyen puissant et dangereux est Yépithèle^ et c'est à elle fréquemment que se réduit l'image. L'épittiète est un mot ajouté au nom de l'objet ou de l'action pour signaler un caractère de cette action ou de cet objet.] Toute épithète est un adjectif ou un adverbe; tout adjectif n'est pas une épithète Ce n'est pas une épithète que l'adjectif ou l'adverbe sans lequel le sens resterait incomplet ou suspendu ; mais c'est une épithète oiseuse que celle qui ne donne pas de l'objet une vue plus complète ou un sentiment plus vif.

[Dans toutes les langues les écrivains médiocres font un grand abus de l'épithète ; c'est une facile ressource pour les esprits paresseux , le supplément insuffisant d'une méditation imparfaite, et la cause de cette mollesse de style qu'on remarque chez plusieurs écrivains.] L'épithète est oiseuse si elle ne résume pas un jugement, si elle n'est pas un tableau abrégé. Elle ne doit pas être la règle, mais l'exception. [Toutes les fois que l'épithète n'est pas utile, elle est nuisible,] et les épithètes utiles le sont bien moins que les épithètes nuisibles ne sont nuisibles. Voyez l'imitation du Psaume XIX, par J.-B. Rousseau :

Quel plus sublime cantique, etc.

Qui ne se sent, dans la première strophe, fatigué de ces épithètes qu'il ne demandait pas, parce qu'elles étaient comprises dans le substantif? Nous pouvons rappeler ici encore une fois 1q principe de l'activité ; il faut laisser faire quelque chose à l'esprit, et il ne vous sait aucun gré de ce qu'il aurait trouvé lui-même ou de ce qu'il a réellement trouvé.

Il faut distinguer les cas où le substantif apporte avec lui tout le cortège d'idées accessoires, ou bien où toute idée accessoire serait importune, et où le substantif se jsert à lui-même d'adjectif; car, au fond, tout substantif n'est-il pas implicitement adjectif?

Un sentiment très vif tour à tour supprime et multiplie les épithètes. Dans une argumentation serrée, pressante, la parole, pressée d'arriver, rejette les qualificatifs qui ne sont pas absolument nécessaires. Il peut y avoir un style tout de substantifs.

Mais si les adjectifs se cachent et rentrent, pour ainsi dire, dans le sein des substantifs, là où la pensée se concentre, où elle se ceint les reins pour aller plus vite, il y a des moments d'effusion, où l'épithète reparaît et se multiplie ; on n'a pas assez de moyens pour caractériser les objets. L'adjectif, là, est aussi nécessaire que le substantif; il en fait partie. Dans ce genre, la redondance même peut plaire :

Votre crime est énorme, exécrable, odieux (1). La description aime à multiplier les épithètes quand

V f i) Ducis, Hamlet, acte Y, soène IV. — Yoyei amsi TeKorde de la troiiiémc CatUinaire de GicéroD.

elles font image, ou quand elles caractérisent Tobjet et le mettent en rapport ou en contraste avec la situation (1). [Mais plus on les prodigue, moins il est permis d'en employer de triviales : il faut qu'elles disent quelque chose. Ce n'est pas que l'on doive chercher l'extraordinaire; Tépithète la plus simple, celle qui viendrait à l'esprit de tout le monde, est souvent la meilleure (2) ; c'est la vérité du style. Mais, en général, elles doivent être frappantes, présenter un tableau, ou renfermer un jugement.] Il y a des épithètes qui peignent, d'autres qui caractérisent; les premières sont des images, les autres des pensées. [Voici un exemple de l'emploi des unes et des autres] :

Et dans les flancs affreux de leurs roches sanglantes Emportent, à grands cris, leurs dépouilles vivantes.

Poursuivant des proscrits les troupes égarées,

Du sang de ses sujets souillait ses mains sacrées (3).

Les épithètes combinées ont souvent une grande force :

La mort pâle et sanglante était à ses côtés.

De l'enfer il ne sort

Que réternelie soif d'une impossible mort.

« Après que tous les partis furent abattus, il sem-

(i) Virgile est admirable sous ce rapport; voyez Géorgiques, Uv. III, Tcrs 454- S«0, et 515-524; Enéide, chant II, vers 204-211.

(2) Naïveté des épithètes antiques. Les plus communes vont redevenir piquantes. On se remettra à dire la rose parfumée, la fraiche aurore, le fleuve rapide, la verte prairie. On dit bien : le lac bleu. — Je ne saurais blâmer des épithètes comme celles-ci dons Esther, acte I, scène II :

Sacrés monts, fertiles vallées!...

Du doux pays de nos aïeux Serons-nous toujours exilées ?

(3) Voltaire, La Henriade, chant II.

GOULBUR. 529

a blâ encore se soutenir seul, et seul encore menacer le

<« favori victorieux de ses tristes et intrépides regards(l ) .»

On peut en dire autant des épithètes en antithèse :

« La mort plus puissante nous l'enlevait entre ces

« royales mains (2) . » '

Le temps, cette image mobile De Timmobile éternité (3).

— Pour réparer des ans l'irréparable outrage (4).

[Si on le peut, on fera bien d'employer des épithètes neuves, des adjectifs un peu détournés de leur seng ordinaire, bien entendu toutefois que cela ait lieu sans faire violence à la langue comme dans ces associations de mots] : « Disciple lumineux, un homme irréparable ; une âme douloureuse. »

Mais je ne saurais conseiller à la chaire des épithètes trop extraordinaires ; elle doit se garder d'étonner.

Et, en général, soyez sobres^d' épithètes ; dites-vous bien que leur abondance trahit la faiblesse d'un style peu substantiel, oii l'adjectif s'ajoute au substantif pour faire le poids. Voyez les maîtres, combien ils en sont économes. [Massillon en a plus que Bossuet; mais il est bien loin de les prodiguer, quoiqu'il sache les mul-

tiplier à propos.]

B. [Les moyens indirects de 'peindre relèvent l'objet, en mettent les traits en saillie, en rehaussent la couleur par le rapprochement de quelque autre objet. Nous abordons ici le style figuré.

(0 BosscET, Oraison funèbre de Michel Letellier.

(2) Bossuet, Oraison funèbre de Henriette d'Angleterre.

(3) J.-B. Rousseau, Odes. Livre III, ode II.

(4) Racine, Mfialié. Acte II, sc^ne V.

530 GOOLBÙR.

[V antithèse est un des moyend leA plus forts, mais aussi les plus dangereux, de faire ressortir les objets.] Elle est une opposition d'idées marquée par les mots; en sorte qu'il n'y a pas d'antithèse quand les choses seules ou quand les mots seuls contrastent. Mais dans le premier cas, ce n'est qu'une figure de moins; dans le second, c'est une figure puérile, un jeu de mots, un mensonge de l'expression. « Ceux qui font « des antithèses en forçaïit les mots, dit Pascal, sont 4L comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la « symétrie (1). » Le goût de l'antithèse appartient surtout aux époques et aux esprits qui manquent de simplicité ; elle est une de ces épices destinées à réveiller un palais émoiissé. Les bons auteurs ne l'emploient guère. Elle est éU*angère à Démosthène, rare chez Bossuet ; nous la retrouvons chez Fléchier \ qui n'a pas craint de dire dans son oraison funèbre de Turenne ] : a Est-ce qu'après tant d'actions dignes de Vimmofia- « liliy il n'avait plus rien de mortel à faire? » [L'esprit est Un mauvais supplément de l'éloquence ; il est beaucoup plus commun^ et l'orateur doit se tenir en garde ii contre ses pièges. L'antithèse recherchée est toujours

mauvaise : elle n'est peut-être admissible que lorsqu'elle échappe involontairement et part de l'âme.] Quand il y a opposition entre les choses, il ne faut pas craindre de la marquer dans les mots ; mais l'opposition dans les idées gagne quelquefois à n'être pas marquée par les mots (2).

(0 Pascal, Pensées. Partie I, Art. X. S XXll.

(2) Voyez la belle expression de saint Paul, Romains, XYI, ao ' «c Le Dieu de paix « écrasera bientôt Satan sous vos pieds. »

COULEUR. tt31

[Le christianisme a été favorable à Tantithèse, et on peut dire que lui-même en est plein. Pour concilier certaines oppositions, il a été nécessaire tout d'abord de les faire ressortir. Aussi les écrivains chrétiens de tous les temps y ont-ils plus ou moins abondé. Les langues modernes sont chrétiennes par tout un côté, et on peut le dire aussi jusqu'à un certain point des mœurs et de la pensée. C'est ce qui explique la différence que l'on peut remarquer entre les auteurs modernes et les anciens par rapport à l'usage de l'antithèse. Le paganisme la supprimait, pour ainsi dire parce qu'il donnait à la vie une certaine unité, unité factice sans doute et qui consistait dans la négation ou l'ignorance de l'un des termes de ces grands contrastes que la vie humaine nous présente. Le christianisme, en faisant saillir ces contrastes qu'il veut concilier, a mis au jour les antithèses de notre existence. II ne faut donc pas B'étonner que plusieurs des plus grands effets de la chaire chrétienne résultent de l'antithèse. Mais encore une fois, il faut s'en tenir à cet égard à ce qui dépend du fond des choses, se garder des jeux d'esprit et d'une rhétorique facile et froide qui caractérise les époques de décadence et témoigne du manque d'inspiration. [La métaphore^ nom sous lequel on peut comprendre toutes les formes du style figuré , est un des moyens les plus sûrs de donner du caractère et de la couleur à l'expression.] Elle consiste à transporter à un objet les qualités propres à une autre classe d'objets. [La raison de cette substitution, c'est que l'esprit est plus frappé d'une idée quand elle est appliquée à un objet où il ne

53^ couLBca.

s'attend pas à la rencontrer. La métaphore a deux formes fondées sur la nature mixte de rhomme.] L'homme seul réunit en lui les deux natures ; elles influent Tune sur l'autre, se rappellent continuellement, et il cherche toujours à opérer leur réunion. De là vient que nous donnons un corps aux objets métaphysiques ou moraux et une vie morale aux objets physiques. Ces deux formçs de la métaphore ou du transport sont aussi anciennes que rhomme;.mais les métaphores primitives ont cessé d'être des figures; elles ne font plus saillie sur le fond du langage.

[La première de ces deux formes de la métaphore, celle qui consiste à donner un corps, une forme, une couleur aux choses qui n'en ont point, est la plus commune ; les langues ont forcément un élément matérialiste. L'autre, celle qui nomme le physique par le spirituel, est d'un ordre plus élevé ; elle témoigne de notre nature supérieure, comme la première de notre nature physique. Les métaphores de ce genre prouvent que l'esprit domine tout ; car si nous sommes forcés de donner des noms tirés de l'ordre physique aux choses de l'ordre moral, nous ne le sommes point de donner des noms spirituels aux choses physiques. Ces métaphores intellectuelles sont d'une grande beauté ; elles abondent dans l'Écriture sainte : «Parce que mon « épée s'est enivrée dans les cieux, voici elle descen- « dra sur les Iduméens et sur le peuple que j'ai « mis à l'interdit; » (Ésaïe, XXXIV, 5.) mais elles se retrouvent dans le tissu même de toutes les langues. L'instinct panthéiste, qui est le poison de tant d'écrits

modernes, a contribué à les faire revivre; mais elles ne dépendent nullement de ce système, et elles sont de tous les temps. Voyez Bossuet : «0 voyage bien difFé- « rent de celui qu'elle avait fait sur la même mer, « lorsque, venant prendre possession du sceptre de la c< Grande-Bretagne , elle voyait , pour ainsi dire y les « ondes se courber sous elle et soumettre toutes leurs a vagues à la dominatrice des mers (1). »

[ Il est utile et nécessaire d^user de la métaphore ; elle est comme un miroir dans lequel on voit ce qui est derrière soi et que Ton n'apercevrait pas sans lui. Elle vaut souvent tout un syllogisme. D'ailleurs, elle donne une idée de plus, une vue plus riche et plus pleine de Tobjet. [C'est ainsi que La Bruyère a dit de la véritable grandeur, qu'ejle « se courbe par bonté vers ses infé- « rieurs et revient sans effort dans son naturel (2). »

On pourrait demander à la chaire un style moins incorporel, moins abstrait, plus imagé que celui qu'elle emploie communément. Notre style, comme le dit Bossuet de celui de Calvin, est un peu triste. Nous avons affaire au peuple, car la religion réduit tous ses auditeurs à la qualité d'hommes, les rapproche de la nature, les fait tous ensemble peuple et enfants. «Dès « qu'on se livre aux impressions des sens, on devient c( enfant comme tout le monde, » dit Marmontel ; je renverserais cette proposition, et j'ajouterais avec lui : « Notre condition naturelle est celle du peuple. » H nous faut donc, dans un certain sens « parler comme

(i) Bossuet, Oraison funèbre de la reine Henriette.

(2) La Brcyèrb, Le$ Caractères. Chap. U. Du mérite personnel.

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le peuple; » et le langage populaire est la métaphore. Toutefois, ne forçons pas notre talent : en littérature comme en morale, ce qui ne se fait pas dans la foi est péché. [L'usage abondant de la métaphore suppose une certaine fécondité d'imagination qui n'appartient pas à tous. Mais pour ceux que le tour de leur esprit porte de ce côté,] il faut les avertir :

r Que l'habitude de tout exprimer par figure peut devenir une paresse de l'esprit, et nous désappreftdre les vrais noms des choses ;

2* [Q{îe Ton peut en venir, et c'est un grand mal, à se payer d'images, et prendre son parti de la faiblesse des idées pour peu que le vide intérieur soit dissimulé par l'agrément ou l'éclat de la forme. Sur ce sujet, Vauvenargues a dit excellemment que « lorsqu'une « pensée est trop faible pour porter une expression « simple, c'est la marque pour là rejeter (1). »

3"* [Que, par l'abus de la métaphore, le prédicateur courrait le danger d'introduire des idées fausses. La métaphore, qui anime les choses inanimées et personnifie les idées abstraites, peut être périlleuse sotisœ rapport. Elle a quelquefois jeté la philosophie morale et sociale dans de fausses voies ou retardé ses progrès : ainsi, quand on représente la société comme un être individuel.

[ 4"* Enfin, que le luxe des images est inconvenant dans la chaire. Si le style du prédicateur ne doit pas être triste, i doit encore moins être frivole, et les

(0 VAUYENAficùES, RéflexionM et MaxtiiuM

CODLBUll. 535

images prodiguées, fussent-elles d'«illeurs parfaitement convenables, envisagées en elles-mêmes, lui font perdre sa gravité. Il faut, dans le même but, s'interdire les métaphores trop ingénieuses et qui tournent à Tesprit» Il y a guerre entre l'esprit et l'éloquence en général, mais surtout entre l'esprit et l'éloquence de la chaire, dont les convenances spéciales bannissent toute apparence de frivolité. ]

Voltaire voudrait que la métaphore fût toujours fournie par la passion ; règle trop absolue, mais prédeuse pourtant. Elle signifie pour nous que la beauté du style et sa folw doivent être une même chose, et qu'il faut, autant que possible, que ce qui intéresse l'imagination touche le cœur. Une image oii l'âme de l'écrivain se fait sentir est bien plus belle que toute autre où l'on ne voit que son esprit.

[Bossuet est admirable à cet égard. C'est lui qui a dit, par exemple : « Ainsi nous allons, toujours tirant a après nous la longue chaîne traînante de nos espé- « rances. » Il faut que les ornements soient intimement unis aux idées et comme confondus avec le tissu môme de la composition.

[U allégorie j fort peu usitée dans la prédication, quoiqu'elle ait pour autorité Téloquence divine ellemême, serait une forme à introduire de nouveau pour qui en aurait le talent. Elle est antique, mais il serait possible de la rendre moderne j et quoiqu'elle pût étonner d'abord, elle se ferait accueillir, car elle est éminemment populaire. Cependant si la métaphore a des dangers que nous avons dû signaler, l'allégorie,

536 ' COULBUR.

qui est une métaphore prolongée, ne pourrait être employée qu'avec de grandes précautions, car elle peut aisément paraître un amusement de l'esprit. Les paraboles de rÉvangile, que Ton peut rapprocher de Tallégorie, ont un caractère éminemment sérieux qui ne permet pas à l'esprit de se distraire du but religieux et de se perdre dans l'amusement. ] On ne pourrait pas risquer aujourd'hui une allégorie comme celle de la vieillesse; (Ecclésiaste, XII, 2-9.) c'est proprement une énigme ; mais une allégorie comme celle de la vigne (Ésaïe, V, ) pourrait trouver place dans un discours moderne. Il faut d'ailleurs distinguer les auditoires auxquels on s'adresse.

La comparaison est une métaphore explicite, comme la métaphore est une comparaison implicite. La comparaison est plus naïve, et, en tant qu'omenient, plus antique que la métaphore ; [ elle abonde dans Homère, qui en déroule tous les plis, tandis que chez les modernes elle a une forme plus rapide et plus concentrée. Elle est un peu lente de sa nature, elle se promène au lieu de marcher ou de courir, elle senable supposer qu'on a du loisir, qu'on peut s'attarder ; elle est plus poétique qu'oratoire. On ne peut penser à la bannir de la chaire, mais elle ne lui est pas éminenunent propre.] Les grands prédicateurs, excepté Bossuet, en font peu d'usage. Lui-même l'emploie plus volontiers dans le panégyrique et dans l'oraison funèbre que dans le sermon (1).

(1) Voyez te Panégyrique de saint Paul et VOraiion funèbre du $rand Condé.

covLKim. 537

Il faut recommander les comparaisons rapides, jetées en courant au milieu du récit et du raisonnement :

Henri, plein de Tardeur Que le combat encore enflammait dans son cœur, Semblable à Focéan qui s'apaise et qui gronde (l)***

— Par levibus ventis, volucriqUe simillima somno (2).

Et Bossuet : « La grandeur, loin d'affaiblir la bonté, « n'est faite que pour l'aider à se communiquer dac( vantage, comme une fontaine publique qu'on élève a pour la répandre (3). » Ou encore : « Restait cette « redoutable infanterie de l'armée d'Espagne, dont les a gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, « mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, « demeuraient inébranlables (4). » — Nous ne voulons point d'ailleurs condamner absolument les comparaisons étendues même dans le sermon.

Elles peuvent être familières, elles doivent même l'être, en ce sens qu'elles doivent être empruntées à des objets connus (5); mais il faut qu'elles soient

(1) Voltaire, Za Henriade, chant VI.

(2) Virgile, L'Enéide, chant II, vers 794.

(3) BosscET, Oraison funèbre du prince de Condé. (4) Ibid,

(5) Démosthëne a dit : « Tels <pie des mouleurs en argile, tous fabriquez et « taxiarques et tribuns pour l'étalage, non pour la guerre. » —Et encore : « Comme te dans un édifice, dans un vaisseau, les parties inférieures doivent être les plus soie lides, de même donnons pour fondement à la politique la justice et la vérité. » — « Tant qu'un navire, grand ou petit, n'est pas encore perdu, matelots, pilote, M passagers, doivent tous concourir avec ardeur à empêcher la perfidie. ou Tim- « prudence de le faire périr; mais les vagues Font-elles surmonté, tout effort dett vient inutile. Ainsi, Athéniens, tant que notre république est encore debout, M soutenue par de grandes forces, d'innombrables ressources et la plus brillante « considération, que ferons-nous ?» [Le grand orateur grec peut servir de modèle sous le rapport des comparaisons qu'il emploie. Elles sont remarquables par leur rapidité et leur caractère pratique.)

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nobles. Celle-ci, de Bossuet, ne Test pas : « Uâme « n'a pas moins d'attache, la pente n'est pas moins a sensible dans la disette que dans l'abondance. U en <c est comme des cheveux, qui font toujours ôentir la « même douleur, soit qu'on les arrache d'une tête « chauve, soit qu'on les tire d'une tête qui en est cou- « verte (1). »

Saurio est plus heureux dans ce morceau déjà cité : «c Si Dieu nous avait donné une vie pleine de charfit mes, nous eussions pris peu de soin de nous en pro- « curer une autre : il est naturel d'aimer un séjour où a Ton trouve des délices ; tout ce qui nous attache à la « terre ralentit l'ardeur que nous aurions pour le ciel; « l'homme intérieur ne se renouvelle que lorsque « l'homme extérieur tombe, et notre foi s'établit sur <c les ruines de notre fortune. Lorsque la colombe r6û- « contre hors de l'arche les vents déchaînés, les eaux ce débordées, les bondes des cieux ouvertes, l'univers c entier enseveli sous les ondes, elle cherche son re- « fuge dans l'arche. Mais lorsqu'elle trouve des plaines « et des campagnes, elle s'y arrête. Mon âme, voilà a ton image (2) . »

§in. -^Mouvement.

C'est le second caractère ou le second élément d'un style éloquent. Le mouvement physique est le transport d'un lieu à un autre ; [il en doit être de même du

(i) Voyez U comparaison naïYe par laquelle Segneri <»mmeiioe fon premier •ermon du Christiano instruito nella sua leggt. (2) SkVWHt Sermon 9ur le jeûne célébré à l'ouverture de la campoifnede 1706.

MOûTBiiKirt. S99

mouvement intérieur: le mouvement du style Consistera donc à transporter l'auditeur d'un lieu moral, • d'une situation morale, dans une autre.] Ce mouvement n'est pas la vie, mais il en est l'effet et la marque. Nous ne concevons pas la vie sans le mouvement, et à la longue l'immobilité nous paraît la mort. Ces deux idées de mouvement et de vie s'unissent dans notre esprit si naturellement que partout oii nous voyons le mouvement, nous supposons ou nous imaginons la vie (!). Un lac paisible a beau nous charmer par la pureté avec laquelle il réfléchit ses bords, nous voulons le voir agité, et l'image de ses bords trembler dans ses eaux. De même du style ; il ne nous suffit pas qu'il réfléchisse avec pureté les objets, il lui faut du tnouvement ; mais il y a deux différences entre ces deux miroirs, c'est que dans le second nous voulons toujours du mouvement et que les olqets n'y tremblent pas, c'est-à-dire que le mouvement du style ne trouble nullement la clarté des représentations.

Ce qu'a voulu l'orateur, s'il est vraiment orateur, ce n'est pas seulement de nous donner des représentations claires et même d'une clarté brillante ; ce n^est pas non plus de lier ses idées avec ses idées d'une manière exacte, en sorte qu'entre son point de départ eV sa conclusion il n'y ait pas, logiquement, une solution de continuité; ce n'est pas même encore que cette chaîne soit tellement serrée qu'il n'y ait pas un moment perdu pour la preuve, et que le discours soit

(i) Voyei Mahhontel, Eléments de littérature^lomtlVi pages 441-444, article Du JHoMvement.

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pour ainsi dire tout d'une haleine. Le discours oratoire ►est une action; cette action, qui procède de Tâme, suppose émotion; il ne représenterait donc qu'une partie de ce qu'il doit représenter, s'il n'était que logique, clair, brillant, et même profond, et l'auditeur n'enr^ cevrait qu'une partie des impressions qu'il en doit recevoir. Si l'orateur ne s'unit pas tout entier à son sujet, si le discours n'est pas l'action de l'homme sur l'homme, s'il n'est pas, comme nous l'avons dit, un drame avec son nœud, ses péripéties et sa catastrophe, il manque de cette vie communicative, et l'on peut même dire de cette vérité sans laquelle le but du discours oratoire est manqué pour la plupart des auditeurs, qui ont besoin de sentir la vérité comme identifiée avec celui qui l'expose et cherche à la répandre.

L'orateur, ému par son sujet, ému par son auditoire, fera nécessairement passer dans son style l'émotion qu'il éprouve ; or, l'émotion est un mouvement, c'est-à-dire exactement le passage d'un lieu moral à un autre ; une émotion momentanée est un changement de lieu, une émotion continue est une succession de changements qui se suscitent les uns les autres. Il fout distinguer le jïiouvement d'avec les mouvements. Il y a des mouvements brusques qui sont fort beaux ; mais pourtant le mouvement oratoire n'est pas nécessairement brusque. Différent chez les différents orateurs, il est doux et moelleux chez plusieurs. On aurait beau se battre les flancs, multiplier les secousses, les ruades, l'âme de l'auditeur ne se prête qu'à un mouvement vrai. En

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adopter un autre, « c*est sauter, dit quelque part Cic< céron, ce n'est pas marcher. »

Le mouvement est la beauté royale du style, le caractère des grands écrivains et des grandes époques. Chez les modèles, les images se confondant avec le mouvement, sont fournies par le mouvement même. La couleur et la vie viennent ensemble. Ainsi le visage pâle d'Atalante se colore dans la rapidité de sa course. Les images ne sont pas contraires au mouvement; elles y peuvent même contribuer, puisqu'elles peuvent être passionnées ; mais en elles-mêmes elles ne le produisent pas plus qu'un miroir, puisqu'elles ne sont que le miroir des choses. Le mouvement correspond à l'âme: l'éloquence peut se passer de tout excepté de vérité* et de mouvement ; le style le plus nu, le plus austère, le moins coloré, peut être éloquent. Les beautés en hlahCy ou entre les lignes ^ sont les premières.

L'expérience nous apprend qu'on peut avoir été fort intéressé à son sujet sans que le style ait du mouvement ; la force des pensées, le sérieux du langage y pourront jusqu'à un certain point suppléer. Il est également certain qu'un discours d'un style grave, calme et pour ainsi dire immobile, peut, dans de certaines conditions, faire une assez grande impression. Mais, en^^ général, l'émotion de l'auditeur ^st en raison directe* de celle de l'orateur, si le sujet en vaut la peine. Et comme l'orateur chrétien a un double objet d'intérêt, son sujet et ses auditeurs, on a plus de raisons de s'attendre à le voir ému.

Toutefois l'éloquence de la chaire se prescrit des bor-

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nés plus étroites que les autres genres d'éloquence (1), Elle ne peut guère être véhémente, c'est-à-dire emportée. [Le prédicateur est instituteur autant qu'orateur ; le mouvement de son disc/ours sera donc plus paisible que celui de l'éloquence politique et judiciaire. Quoique l'amour que le ministre de la Parole de Dieu doit porter jeiux choses divines soit sans mesure, nous n'oserions donner à cet amour le nom de passion. Le respect impose la discrétion, et le christianisme ne veut nous gagner au bien que par les bons moyens.]

Le mouvement a des formes très diverses [et dont un grand nombre sont difficiles à saisir et à nommer. Nous ne pouvons indiquer que les moins délicates.] Il faut d'abord distinguer celles qui peuvent trouver place dans le style expositif, et celles qui consistent à franchir la limite de ce style,

Le style e^positif est le style m repos, (Mais je distingue ici le mouvement du style de ce mouvement logique dont nous avons parlé en traitant de la dUpoitlion.) Déjà, il est vrai, dans le style expositif, le mouvement peut se manifester par la rapidité dans la sucpession des idées et par la vivacité des tours. Mais le mouvement du style se prononce surtout quand on sort du style expositif. Le style expositif, strictement parlant, n'a en vue que l'idée^ faisant abstraction de la personnalité de celui qui l'exprime et de ceux qui l'écoutenti On en sort par tout ce qui tient compte de ces éléments ; ainsi ralloetUion directe. Ceci n'est

|0 Lire la UroUièifie P^Uipi^ique de Vémo^Ùièiu.

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pas un caractère momentané, une forme accidentelle ; c'est le caractère normal, permanent, du vrai style oratoire, et ce caractère seul entraîne plus ou moins tout le reste, je veux dire tous les mouvements par lesquels le style peut être animé.

Le style direct^ qu'on pourrait peut-être appeler aussi le style franc, est celui qui n'arrive jamais à son but par un chemin oblique ou par des détours, mais qui aborde l'idée en face, ouvertement, et par les expressions qui l'éveillent le plus immédiatement dans l'esprit de l'auditeur. Il ne s'agit pourtant point ici d'une qualité morale. La franchise et la candeur peuvent respirer dans un style qui n'aurait point le caractère dont nous venons de donner une première idée. Il s'agit de ce qu'on appelle en affaires : aller droit au fait. Il y a une marche indirecte ou oblique qui peut avoir son à-propos et son agrément dans certaines compositions. Il n'y a pas de style plus indirect que celui de La Bruyère, il n'y en a pas de meilleur, eu égard à l'intention de l'auteur : « Je suppose que <c les hommes soient éternels sur la terre, et je médite «c ensuite sur ce qui pourrait me faire connaître qu'ils « se feraient alors une plus grande affaire- de leur éta- « bassement qu'ils ne s'en font dans l'état où sont les « choses (1). » Que diraiton des Protinciaks écrites dans le même goût? Jamais aucun autre style que le style direct ne conviendra dans un ouvrage destiné par sa nature à être populaire, à produire une impreft»

(i) La Hauf£RC, les CaracUm. Ghap. XI. />« l^fhmme.

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sion instantanée sut des masses. Moins il y aura d'intervalle enti:e la pensée et l'expression, moins l'expression aura de transformation à subir, de la part du lecteur, pour être l'empreinte immédiate de l'idée, en un mot, plus votre langage aura été le véhicule et non l'appareil de la pensée, mieux, comme orateur, vous aurez réussi. Fin, détourné, ingénieux, sinueux^ vous pouvez l'être ailleurs; ailleurs les sous-entendus, les réticences, les allusions, les reflets, les lueurs fuyantes, l'indifférence et les doutes affectés, la* simulation, le principal donné comme accessoire et vice versa, tout ce qui fait qu'un style est spirituel, vous sera permis; ailleurs il vous suffira de faire entendre ce que vous voulez dire, ici il faudra le dire.

Le moyen de rester dans le style direct, c'est la forme allocutive : sans elle un discours n'est pas un discours, mais un livre ; c'est l'emploi de cette forme qui vous ramènera toujours de force à ce style direct qui est le style vraiment puissant, vraiment oratoire. Je recommande cette forme sous ces deux rapports: d'abord, parce qu'on est presque sûr, en la maintenant sans cesse, d'atteindre au style direct, si rare et si difficile ; ensuite, parce que, dans le discours proprement dit, elle est vraie, la seule vraie, et que tout ce qui est faux est faible. Mais cette forme elle-même, comment la maintenir, du moins quand on écrit son discours? car nous ayons jusqu'ici raisonné, enseigné dans cette hypothèse.

Les faits, l'exemple des grands maîtres, prouvent que cela se peut. On peut, en écrivant un discours, le

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parler véritablement, l'adresser directement non à un public, mais à un auditoire, se placer en pensée dans la position de l'orateur, bref écrire en orateur. Quiconque veut écrire ainsi convoque autour de lui son troupeau, et c'est une habitude qui se contracte aisément

[Le style de l'orateur n'est donc jamais purement expositif. Mais le prédicateur est en même temps docteur; il enseigne, et l'exposition simple peut trouver par conséquent une place dans ses discours Nous signalerons d'abord les figures ou les mouvements qui demeurent dans les limites du style expositif :

1 . [La plus simple, la pi us naturelle, et cependant une des plus fortes et quelquefois des plus hardies, c'est la répétition. Il ne faut pas s'y risquer imprudemment; car, par suite même du caractère élémentaire de cette forme, on tombe très bas si l'on n'a pas un plein succès. lien est comme du refrain dans la poésie, qui a une grande force quand il est bien amené. Mais il faut que la répétition jaillisse en quelque sorte du sujet, qu'elle vienne sans être cherchée et conune involontairement. La répétition est une figure naïve. Elle suppose que l'orateur est profondément ému et absorbé par son sujet* Bossuet est naïf, et il a seul ce caractère parmi les grands maîtres de. la chaire. La Bible est naïve et nous ournirait des exemples de répétition remarquables] : « C'est pourquoi je vous ai rendu les dents nettes dans « toutes vos villes, et la disette de pain dans tous vos « lieux ; et vous ne vous êtes point convertis à moi, dit

« rÉternel. Je vous ai aussi retenu la pluie, quand il

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