AU NOM DU MUSÉUM D’HISTOIRE NATURELLE DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES
A Monsieur Chauveau , à 1 occasion de son jubilé scientifique .
Mon Cher Maître,
Mon Cher Collègue,
Mon Cher Confrère.
En présence de vos élèves, de vos disciples, de vos émules dans ces belles sciences de la physiologie et de la pathologie comparées où vous vous êtes illustré, je ne saurais m’aventurer à retracer votre brillante carrière scientifique ; il m’est tout au moins permis de vous dire toute l’admiration qu’elle a inspirée.
Dans nos sciences biologiques, jadis si mystérieuses, mais qui se sont éclairées depuis cinquante ans d’une si vive lumière, vous avez choisi les plus hautes, celles qui démontrent, préservent, guérissent, et partout vous vous êtes montré supérieur, partout vous avez ouvert des voies nouvelles, partout vous vous êtes élevé sur les sommets d’où
où vous vîntes me l’annoncer, quelque chose comme la confusion qu’éprouverait un fils à entendre son père réclamer auprès de lui sa place à son propre foyer.
Cette maison où vous n’êtes entré qu’auréolé de gloire et pour y retrouver vos pairs, Chevreul, Frémy, de Quatrefages, Daubrée, Decaisne, Des Cloiseaux, Edmond Becquerel, vous l’avez aussitôt dotée d’un incomparable instrument de travail ; vous y avez créé le magnifique laboratoire où nous comptions vous fêter solennellement, parmi ces appareils ingénieux ou puissants, témoins quotidiens de vos efforts, dociles artisans de vos découvertes, compagnons glorieux de votre existence toute de travail. Ainsi nous fêtions récemment votre contemporain, notre cher Albert Gaudry, au milieu de ces créatures disparues, rassemblées par ses soins pour l’étonnement de nos yeux et la confusion de notre esprit. La fête eût été non moins belle; comme lui, vous auriez trouvé, empressé autour de vous, tout le personnel du Muséum, si uni, si solidaire, si fier des maîtres qui ont honoré ou qui honorent encore la grande institution par laquelle l’art positif de l’observation et de l’expérimentation a été substitué dans notre pays aux décevantes inventions des théoriciens, par laquelle la méthode à posteriori a remplacé les à priori de jadis et par laquelle ont été jetées les fondations de la biologie vraiment scientifique.
Votre cœur attristé a préféré une réunion tout intime, mais cette intimité même m’autorise à vous dire, ce qui aurait éclaté à tous les yeux dans la solennité que nous avions préparée : la vénération profonde, la vive et respectueuse affection dont vous entourent tous nos collaborateurs depuis les plus humbles jusqu’à ceux qui siègent auprès de vous à l’Institut. Aussi ce fut au Muséum une joie universelle, mon cher et illustre ami, lorsqu’on apprit naguère que la rigueur des décrets relatifs à la limite d’âge avait fléchi pour vous, que vous demeuriez à la tête de votre service comme un général qui a commandé en chef devant l’ennemi.
Les hommes de votre trempe, les nobles et hauts caractères comme le vôtre, sont l’honneur et comme le pavillon des établissements qui se font gloire de les posséder. Nous souhaitons de voir longtemps encore votre tête olympienne, si admirablement gravée par notre confrère Paul Richer, à nos séances mensuelles ; de pouvoir profiter, durant de longues années, de cette expérience, de cette sagesse, de cette loyauté, dont vous avez donné tant de preuves dans une existence déjà longue, mais que continuent à illuminer les rayons d’une éternelle jeunesse.
l'on découvre les horizons insoupçonnés. Vos élèves ont été beaucoup plus nombreux que vous ne le pensez, et peut-être me laisserez-vous dire aujourd’hui que j’ai quelque droit à me ranger
parmi eux. A l’Ecole normale, c’est votre magistral Traité cF Anatomie comparée des animaux domestiques sous les yeux, que nous nous exercions à la dissection. Nous lisions avec passion le livre de Claude Bernard sur la méthode expérimentale, mais les mécanismes délicats que vous employiez, de concert avec votre ami Marey, à l’étude des mouvements du cœur enchantaient notre esprit d’apprentis mathématiciens ou physiciens par la précision qu’ils apportaient à des recherches demeurées si longtemps imprécises, et plus tard lorsque les découvertes de notre grand, de notre vénéré Pasteur nous transportaient d’un enthousiasme qui allait parfois jusqu’aux larmes, vos études sur les virus, sur les vaccins, sur les maladies contagieuses associaient naturellement votre nom à celui du maître que nous considérions comme un demidieu.
La théorie mécanique de la chaleur venait de naître. C’était comme un magnifique poème édifié à la majesté de l’Univers. Le rêve de Lucrèce était dépassé, et par delà l’équivalence de la chaleur et du mouvement, nous apercevions, à la suite de Hirn, de Clausius, de Tyndall, de William Thomson, toutes
les forces physiques confondues dans une harmonieuse unité, susceptibles de se transformer à notre volonté les unes dans les autres ; quelques diversités dans les modalités vibratoires pénétrant, animant, transformant le morne éther nous paraissaient suffisantes pour y faire luire la lumière, éclater la foudre ou tirer de cette substance unique les prestiges de l’Univers matériel.
Mais à cette enivrante vision de l’unité des forces physiques, génératrices de la matière, la vie paraissait encore un obstacle. Le travail des êtres vivants, au lieu de consommer de la chaleur, comme celui de toutes les machines, semblait au contraire en produire. Devant cet obstacle, quelques-uns hésitaient; le vitalisme essayait de renaître et ce paradoxe thermique suffisait à ébranler dans ses bases le merveilleux édifice si brillamment construit. Vous n’êtes pas de ceux qui hésitent; bravement, vous attaquez la question de front, et dans le domaine de la physique qui semblait en dehors des vôtres, vous apportez en faveur de l’équivalence delà chaleur et du travail mécanique des arguments décisifs qui vous placent auprès des maîtres de la thermodynamique.
Aussi, vous le dirai-je? lorsque vous vint la bonne pensée de prendre dans nôtre Muséum la place que laissait vide la mort prématurée de Bouley, c’est avec une sorte de confusion que j’accueillis la visite
M. Camille LEBLANC