AU NOM DES VÉTÉRINAIRES FRANÇAIS
Mon Cher Chauveau,
Je viens au nom des vétérinaires ne faisant pas partie du corps enseignant de nos écoles apporter nos félicitations au chef vénéré de notre profession.
J’étais tout désigné pour les représenter en raison de mon âge et de notre vieille camaraderie. Depuis octobre 1 844? date de notre entrée à Alfort, jusqu’à ce jour, janvier 1903, durant près de soixante ans, nous avons toujours été amis et jamais un nuage ne s’est élevé entre nous. Tandis qn’après avoir été un brillant élève, vous vous consacriez à l’enseignement et que, quittant Alfort, vous alliez à Lyon fournir une carrière remarquable à tous les points de vue, je restais un simple praticien dévoué de tout cœur à notre profession et tâchant de l’honorer par quelques travaux.
Je ne faisais que suivre l’exemple donné par Urbain Leblanc; dès lors, la tâche m’était facile.
Il y a quatre ans, nos confrères de Paris célébraient le cinquantenaire professionnel de cinq élèves entrés ensemble à Alfort et diplômés le même jour en 1848.
L’un d’entre eux était membre de l’Institut et
inspecteur général des Ecoles vétérinaires; deux faisaient partie de l’Académie de médecine; un quatrième était professeur à l’Institut agronomique et à l’école de Grignon; le dernier était vétérinaire principal de l’armée. Depuis, trois d’entre eux sont morts; nous deux seuls restons, nous apprêtant à terminer notre existence avec la conscience d’avoir bien vécu notre vie. Il est permis, quand on arrive à ce déclin, de jeter un coup d’œil en arrière et d’évoquer le souvenir des êtres chers disparus ; on doit nous pardonner d’éviter de bruyantes manifestations, tout en conservant le souvenir des témoignages affectueux de nos amis et de nos confrères.
Lorsque nous avons débuté, la profession vétérinaire ne tenait pas le rang auquel lui donnaient droit le savoir de ses membres et les efforts faits pour conquérir un diplôme. Le vétérinaire civil, peu considéré dans la société, était accepté comme par grâce dans les milieux scientifiques; le vétérinaire militaire, classé parmi les sous-officiers, voyait depuis de longues années persister cette pénible situation ; à peine tolérait-on dans l’état-major de quelques régiments le chef du service, comme le dernier des sous-lieutenants. Aujourd’hui, nous pouvons constater avec un certain orgueil les heureux changements accomplis : les académies et les sociétés scientifiques ont largement ouvert leurs
rangs à nos confrères, et le praticien n’est plus considéré comme un paria dans la société; tous les vétérinaires militaires sont officiers depuis l’aide sorti de Saumur, jusqu’au vétérinaire principal assimilé au grade de colonel.
N’avons-nous pas le droit, nous qui avons connu des débuts peu brillants, de reporter l’honneur du relèvement de notre profession aux vétérinaires de toute catégorie, grâce aux travaux desquels la science a progressé et qui ont fait de la médecine comparée la base des magnifiques découvertes, gloire du dernier siècle? Rappelons-nous que notre maître Henry Bouley a été le porte-parole de Pasteur; soyons fiers d’avoir suivi sa trace et celle de nos anciens professeurs d’Alfort, Bigot, Renault, Delafond, Lassaigne et de tant d’autres confrères éminents faisant partie de nos écoles ou praticiens distingués.
Ils nous ont montré la voie à suivre et ils nous ont appris que l’étude de la science nous devait fournir le meilleur moyen de relever la vétérinaire si injustement méconnue : c’est à eux que nous devons d’avoir porté nos efforts sur l’amélioration de l’hygiène et de la police sanitaire; cette branche de la vétérinaire fournit déjà et fournira encore plus dans l’avenir une carrière honorable à nos successeurs par le fait de l’organisation complète des services sanitaires départementaux et municipaux.
C’est le but que poursuit le comité des épizooties, dont vous êtes le président de fait, sinon de droit. Le zèle et le talent avec lequel vous dirigez ses délibérations seront récompensés par la satisfaction de voir aboutir ses efforts, et bientôt la publication du règlement d’administration publique prouvera son utilité trop souvent méconnue, en raison de l’absence de publicité.
Vous avez honoré la vétérinaire par vos travaux de physiologie qu’apprécie le monde scientifique de tous les pays ; nous sommes fiers de voir la gloire qu’ils vous ont méritée à si juste titre ; car une partie en rejaillit sur nous tous, vos confrères et vos amis. Le grand labeur que vous avez consacré à la pure science dans votre laboratoire et dans vos cours des écoles et du Muséum ne vous a pas distrait de nos intérêts professionnels. Vous êtes resté notre chef et vous avez toujours secondé nos efforts pour obtenir cette loi protectrice de l’exercice de la médecine vétérinaire, toujours sur le métier depuis 1848, toujours prête à aboutir et qui échoue non moins régulièrement devant l’indifférence ou l’hostilité du corps législatif. Plus heureux, lorsqu'il s’est agi de l’avancement de nos confrères de l’armée, vous avez contribué à faire voter les deux lois, qui leur ont enfin donné une situation digne de leurs efforts et de leur mérite.
Ce n’est pas à moi de signaler vos tentatives
faites pour améliorer le sort des membres du corps enseignant de nos écoles, si digne de récompenses et si mal récompensé.
Vous étiez et vous êtes encore notre chef, digne successeur de notre maître Henry Bouley, dont le souvenir est resté si cher à nos cœurs, et j’affirme que votre mémoire restera honorée par nous, vos confrères civils et militaires. Je souhaite de vous voir conserver encore longtemps cette verdeur d’esprit, qui vous permet de consacrer de longues heures à votre enseignement et à votre laboratoire. C’est le vœu sincère d’un vieil ami arrivé au terme de sa carrière, mais dont l’affection est restée aussi vive qu’au début de nos études dans cette école d’Alfort, notre berceau inoublié.
M. le Professeur MORAT