‹ Hommage à M. le Professeur A. ChauveauChapitre 4 sur 9 · AU NOM DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE LYON · texte numérisé non relu

AU NOM DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE LYON

Cher Maître,

Je vous apporte l’hommage de la Faculté de médecine de Lyon. Ce corps auquel vous avez appartenu et auquel, puis-je dire, vous n’avez pas cessé d’appartenir, puisque vous lui êtes rattaché par les liens de l’honorariat, ce corps voit en vous son membre le plus illustre. Il est heureux de rappeler au monde savant ce qu’il vous doit.

Il vous doit beaucoup.

Il n’y a guère plus de vingt-cinq ans notre Faculté lyonnaise n’existait pas. Il s’agissait pour elle de naître, de se constituer, de s’organiser, de prendre rang parmi ses sœurs âgées ou nouvellement nées. L’éclosion d’un tel organisme n’a, on le sait, rien de spontané. Elle est le produit d’efforts intérieurs et extérieurs, latents ou manifestes, dont la bonne direction et la continuité font la valeur et le succès. Dans ce travail de préparation, de création, d’organisation, votre part fut grande, comme dans l’organisme lui-même votre place fut considérable.

Remontons pour un instant, à travers un quart de siècle écoulé, à cette époque décisive.

Trois institutions, trois milieux scientifiques coexistaient alors dans notre ville, qui par leurs hommes et leurs œuvres s’étaient acquis une renommée universelle et que l’opinion du dehors, jugeant les choses à distance, associait déjà plus ou moins dans sa pensée, en en faisant d’un seul mot l’école de Lyon. C’étaient: l’école préparatoire de médecine dont les cadres agrandis allaient être appropriés à la nouvelle Faculté; le corps des chirurgiens et médecins des hôpitaux, qui avait eu et avait encore avec le précédent d’assez nombreux contacts et points de soudure; l’école vétérinaire enfin, qui à l’enseignement médical et à l’observation clinique, raisons d’être premières d’un établissement comme celui qu’on projetait, permettait d’ajouter l’expérimentation biologique, complément désormais indispensable de l’enseignement et gage assuré des progrès de la médecine. — Et je n’ai garde d’oublier un quatrième élément qui, venu d’écoles ou d’institutions étrangères et diverses, apportait à la Faculté naissante un contingent des plus précieux et qui a montré sa valeur; mais je retrace ici une incubation locale et je prends les choses dans le milieu où elles germaient, prêtes à éclore.

Or, l’école vétérinaire, dans l’ordre d’idées que j’indique ici, c’était vous. Vos travaux sur la mécanique du cœur, ceux sur la matière sucrée du sang, sur l’excitation électrique des nerfs et des muscles,

sur la nature des virus, sur la contagion de la tuberculose, sur tant de questions diverses dans toutes les branches de la physiologie, vous avaient acquis une renommée européenne. Vous mettiez au service de l’institution naissante votre autorité incontestée. Vous faisiez plus, vous lui désigniez le sens dans lequel elle allait trouver sa voie; vous symbolisiez en quelque sorte ses aspirations et son développement à venir. Le titre de la chaire que vous acceptiez d’occuper, la chaire de médecine expérimentale, est à cet égard significatif. Ce n’est qu’à la condition d’être expérimentale en effet que la médecine est pleinement scientifique et non plus seulement empirique. C’est ce qu’à une époque, où il y avait encore là-dessus doute pour un grand nombre d’esprits, vous avez affirmé en prêchant d’exemple et (rapprochement qui n’est pas pour vous déplaire) vous le faisiez en communauté de vues et d’intention avec un Maître dont notre école acceptait alors et revendique toujours le haut patronage, j’ai nommé Claude Bernard.

Ces vues, elles ne devaient pas tarder d’avoir leur plus éclatante confirmation dans l’éclosion presque soudaine d’un mouvement de recherches et d’idées en quelque sorte sans précédent dans les annales de la médecine, mouvement auquel vous avez participé dans une large mesure, vous, vos élèves, l’école lyonnaise, par conséquent. C’est le privi-

lège de la vérité de faire disparaître dans son rayonnement jusqu’à la trace des anciennes erreurs ; mais c’est une justice due à ceux qui l’ont discernée dans ses premières lueurs et qui ont contribué à son triomphe, que de rappeler leur perspicacité et de louer leurs efforts. Vous avez combattu le bon combat, vous avez pressenti la voie bonne et féconde; honneur vous en soit rendu.

Au surplus, vous trouviez en entrant dans la Faculté de Lyon des collègues animés de votre esprit, des hommes éminents dans des branches diverses de la science médicale, des observateurs sagaces qui avaient mis l’ordre dans une partie de son domaine, des expérimentateurs aussi qui avaient compris de bonne heure où est la source prochaine de la vérité et du progrès scientifiques. Certains d’entre eux le connaissaient bien, le chemin de votre laboratoire de l’école vétérinaire. Je l’ai dit déjà et j’y reviens ; le décret qui instituait la Faculté, cimentait par un lien officiel des amitiés anciennes, des confraternités d’études, des éléments d’une école en puissance qui ne demandait que la reconnaissance des pouvoirs. Un homme s’est trouvé alors qui, lui-même savant du premier mérite, a mis son influence politique au service de cette cause : P. Bert dont le nom vous rappelle une amitié, hélas ! dénouée par la mort.

Combien je regrette, mon cher maître, combien je

regrette que notre aimé doyen, le professeur Lortet, retenu en ce moment loin de nous par une mission pour laquelle il était si particulièrement qualifié, ne puisse pas être ici, à ma place, pour évoquer le souvenir de tout ce passé! Il eût tenu, vous le savez bien, à accomplir cette démarche au nom de notre Faculté et nous, de notre côté, nous n’eussions pas songé à la confier à un autre qu’à lui. Seul, il pourrait bien dire de quel poids fut alors votre influence morale, de quelle valeur furent vos conseils pour l’organisation naissante, quel travail vous revient, même matériel, dans l’élaboration des plans, la distribution des services, l’aménagement de quelques-uns de ceux-ci, combien, si je puis dire, vous avez contribué à former non seulement l’esprit mais le corps de ce grand organisme. Il vous dirait encore combien, lorsque vous fûtes appelé à une nouvelle situation et à de nouveaux honneurs, nous regrettâmes votre départ, mais quelle fierté aussi nous éprouvions à nous voir admis en votre personne à ces honneurs mêmes ; car, nous ne l’oublions pas et nous ne le laisserons pas oublier, vous êtes toujours des nôtres.

Est-il besoin que je parle de votre œuvre? Pour l’exposer, non. Vos collaborateurs directs sont absolument qualifiés pour la raconter dans sa genèse et dans son harmonique développement; je ne veux qu’en rappeler ici la majestueuse étendue,

l’importance capitale, la précision rigoureuse, la solidité incontestable. La plupart des problèmes qui se sont agités en biologie dans le siècle qui vient de finir, vous ont trouvé attentif à les examiner et à travailler à leur solution. Vous vous êtes trouvé mêlé, dès son début, à cette révolution scientifique que notre génération a vu s’accomplir en si peu de temps et que des travaux antérieurs, y compris les vôtres, faisaient pressentir. Vous y avez joué un rôle important; vous avez contribué à la guider dans les voies que nous lui voyons suivre.

Plu s encore que la microbiologie, la physiologie générale vous doit des acquisitions de première importance. Comme celle de Pasteur, l’œuvre de Cl. Bernard a été par vous complétée et ce complément en rehausse encore la valeur. Cette substance sucrée dont ses travaux établissent la constance et la nécessité chez les animaux, vous avez saisi sa fonction profonde, sa relation avec la dépense énergétique et calorifique, grâce à l’oxydation qu’elle subit dans les tissus. Vous avez montré le lien qui solidarise ces trois grandes fonctions : la respiration, la glycogénie, la thermogenèse. Vous avez fait comme la synthèse des travaux physiologiques de Lavoisier et Laplace d’une part et de ceux de Cl. Bernard de l’autre sur ces fonctions séparées. Puis vous avez abordé, dans son détail, l’étude de cette dépense énergétique dans le travail

du muscle, envisagé sous ses aspects si divers. Ni la complexité organique du sujet, ni la difficulté technique de l’entreprise ne vous ont arrêté. Et nous vous sommes redevables d’un chapitre de physiologie des plus originaux, qui rattache cette science à ses sœurs plus anciennes, vérifie dans l’être vivant leurs principes les plus généraux, mais ne laisse pas toutefois de poser certains problèmes que la mécanique, à son tour, aurait intérêt à examiner.

Je ne rappellerai pas, même pour en citer les titres, tant de travaux de physiologie spéciale, chacun si parfait en son objet et qui s’échelonnent sur une durée d’un demi-siècle ou à peu près. Dans tous se trahit le souci d’une précision poussée jusqu’à ses limites possibles. Avoir contribué à faire pénétrer un tel esprit dans nos sciences biologiques est un des services les plus signalés qu’on ait pu leur rendre. L’école de Lyon se rappelle, non sans orgueil, tant de services rendus, tant de travaux dont elle a vu, des uns le germe, des autres le parachèvement et dont elle suit attentive la marche assurée.

A cet hommage, qui vous vient de vos anciens collègues, laissez-moi maintenant, cher maître, en ajouter un autre plus personnel : celui de l’élève que vous avez accueilli à ses tout premiers débuts dans la voie scientifique, que vous avez dirigé dans ses études, encouragé dans ses travaux, soutenu dans ses efforts. Des années que j’ai passées près

de vous dans votre intimité scientifique, j’ai gardé, croyez-le, un vivant souvenir et j’ajoute qu’un souvenir pareil vit dans plus d’une mémoire. — Elèves en médecine, internes des hôpitaux, jeunes médecins, jeunes maîtres, un courant instinctif nous portait vers ce laboratoire, où de hautes questions étaient sans cesse soumises au contrôle de l’expérience, où on voyait la science se faire par progrès lents, laborieux, mais toujours décisifs, où on apprenait soi-même cet art, à la fois difficile et passionnant, de poser les problèmes, de les attaquer par les moyens les plus propres et d’en dégager la solution.

Notre petite troupe joviale, parfois même exubérante, trouvait en vous un maître toujours bienveillant, attentif à l’instruire, patient devant son inexpérience, indulgent pour ses maladresses et ses illusions, mais impitoyablement sévère pour toutes ses fautes contre la méthode et l’esprit scientifiques. Et c’est de tout cela que nous vous sommes profondément reconnaissants. Et c’est tout cela aussi que nous considérons comme un legs que notre devoir est de transmettre à ceux qui sont maintenant ce que nous étions alors et qui seront demain ce que nous sommes aujourd’hui.

Lorsque après ce regard dans le passé, nous résumons votre carrière si belle et si remplie, lorsque nous vous voyons présentement doué d’une activité

qui fait l’envie des jeunes et qui nous promet des conquêtes nouvelles sur l’inconnu, nous ne nous défendons point, cher maître, de l’admiration due à une vie comme la vôtre ; nous la témoignons entière à vous et à l’œuvre que vous avez accomplie; nous l’exprimons avec sincérité, en disant que vous avez bien mérité de l’humanité et que vous honorez tout à la fois notre petite patrie lyonnaise et la grande patrie française.

M. ARLOING

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