AU NOM DES ÉCOLES VÉTÉRINAIRES DES ANCIENS ÉLÈVES DE M. CHAUVEAU
Messieurs,
Au plus ancien des élèves de M. Chauveau, à celui qui eut la satisfaction de travailler le plus longtemps à ses côtés, de se sentir honoré de sa constante affection, a été confié le soin de vous retracer la carrière du Maître. Le comité a fait preuve, en cette occasion, d’une grande courtoisie envers l’école vétérinaire de Lyon. Il ne voulut pas oublier que M. Chauveau appartint au corps enseignant de cette école pendant trente-huit ans, qu’il la dirigea, qu’il y vit naître et grandir sa haute et légitime notoriété.
Je ne saurais trop l’en remercier.
Parler au nom des écoles vétérinaires et au nom des élèves du Maître est une tâche délicate pour laquelle je me sens insuffisant. Mais si je n’apporte le talent que le comité aurait trouvé facilement chez d’autres interprètes, du moins apporterai-je le zèle qu’inspirent une profonde affection et une vive reconnaissance.
Monsieur et Cher Maître,
Depuis cinquante-quatre ans, sans trêve ni repos, vous travaillez pour la science. Il n’est donc pas prématuré de célébrer les éminents services que vous lui avez rendus.
Dès la première heure, vous fûtes son serviteur passionné.
Sur les bancs de l’école d’Alfort, vous étiez remarqué par H. Bouley, l’un de vos maîtres les plus brillants et les plus aimés, qui utilisa votre habileté dans l’art de la dissection au profit d’un livre sur l’organisation du pied du cheval.
Ce fut une initiation. Aussi, au commencement de l’année 1848, étant encore élève, vous nous donniez votre premier mémoire sur une question d’anatomie comparée.
Au moment où vous terminiez vos études, la place de chef des travaux anatomiques était vacante à l’école vétérinaire de Lyon, par suite du passage de Colin à l’école d’Alfort. Elle valait des émoluments bien modestes, elle était très éloignée de votre famille, puisque vous étiez originaire du département de l’Yonne; néanmoins, vous vous décidiez vite à la vouloir conquérir, parce qu’elle vous ouvrait la perspective d’une carrière conforme à vos goûts et à vos aspirations.
Lyon eut à se féliciter de votre détermination; car vous ne tardiez pas à vous faire apprécier hautement par vos collègues, par le milieu scientifique et particulièrement le milieu médical lyonnais.
Le hasard qui, bien qu’on en dise, fait quelquefois mal les choses, le hasard voulut qu’en dépit de vos brillantes qualités, vous attendissiez longtemps le poste auquel vous pouviez prétendre mieux que personne.
Vous ne fûtes nommé professeur d’anatomie et de physiologie qu’après quinze années de stage, en 1 863.
Peut-être faut-il aujourd’hui s’en réjouir. Le hasard, dont je me plaignais tout à l’heure, aurait pu vous attribuer une chaire dont l’enseignement n’aurait pas cadré avec vos aptitudes naturelles.
Bientôt, les accroissements subis par nos écoles vétérinaires vous permirent une spécialisation plus circonscrite. L’anatomie fut mise à part, et vous occupâtes la chaire de physiologie que vous avez gardée jusqu’au jour où vous fûtes appelé, en 1886, aux fonctions d’inspecteur général des écoles vétérinaires et à la succession de Bouley au Muséum.
Vers 1877, un événement important vous fit une place dans l’Université.
Lyon vient d’obtenir que son école secondaire de médecine soit transformée en Faculté. Elle doit cette faveur à une phalange de travailleurs qui depuis longtemps déjà fixait sur cette ville l’atten-
tion du monde médical et scientifique. Vous apparteniez à cette phalange dont vous étiez avec Ollier des personnalités éminentes. Il a paru de toute justice que vous preniez place parmi les premiers maîtres de la nouvelle Faculté.
Une voix autorisée a rappelé cette phase particulière de vos fonctions professorales.
Telle fut, mon cher maître, votre longue et belle carrière.
Cette estompe, cette énumération administrative ne nous explique pas l’avènement de l’étudiant d’Alfort, du chef des travaux anatomiques de Lyon, à l’Institut, à la présidence de la Société de biologie; elle ne nous dit pas davantage pourquoi il fut la gloire des institutions qui l’ont possédé, pourquoi il reçoit aujourd’hui de ses élèves, de ses amis ou des amis de la science un hommage d’admiration et de respect. Mais tout s’éclaire si l’on ajoute qu’entre les commencements et l’état actuel de sa carrière se range une série ininterrompue de travaux et de découvertes qui porta son nom aux quatre coins du monde civilisé.
Souffrez que j’en fasse une brève analyse.
C’est par l’anatomie que vous préludez à votre grand œuvre. Vous nous donnez d’abord quelques mémoires; puis, vous publiez votre classique Traité cT anatomie comparée des animaux domestiques
dont on imprime actuellement la cinquième édition. Dans ce livre, se reflète l’enseignement du professeur Lecoq dont les vues philosophiques, exprimées avec clarté et concision, vous avaient vivement frappé à votre arrivée à Lyon. Vous vous y attachez à mettre en relief les analogies plutôt que les différences qui existent entre les organes de l’homme et des animaux ; vous vous efforcez de préparer un terrain où se rencontreront et se comprendront toutes les personnes s’occupant de la science de l’organisation.
Pour la première fois, en France, un ouvrage classique d’anatomie était illustré d’un nombre considérable de figures exécutées d’après nature.
Mais vos premières productions laissent deviner que vous ne persisterez pas dans les voies de l’anatomie, malgré l’allure intéressante et élevée que vous avez imprimée à votre livre. La physiologie et la pathologie expérimentale s’emparent de votre esprit. Désormais, pour vous, l’anatomie comparée ne sera plus qu’une étude préparatoire, un moyen pour résoudre plus facilement les problèmes de physiologie que vous allez poursuivre.
Vos fonctions de chef des travaux anatomiques dans une école vétérinaire mettaient d’ailleurs entre vos mains des matériaux considérables (je
parler des chevaux destinés aux dissections)
veux
que les autres physiologistes avaient rarement utilisés. En expérimentant le matin, de très bonne heure, et en disséquant le soir, très tard, on pouvait concilier vos recherches personnelles avec les exigences du cours d’anatomie. C’est ce que vous avez fait, non sans causer quelque inquiétude à votre excellent directeur dont le maigre budget était mis en péril par des frais d’éclairage inconnus jusqu’alors.
De là sont sortis, de i855 à 1860, vos beaux travaux sur le mécanisme du cœur, d’après l’observation directe de l’organe, qui excitèrent si vivement la curiosité des médecins français. Le mode d’observation n’était pas absolument nouveau. Vous connaissiez fort bien les curieuses observations de Harvey, ainsi que les récentes recherches des comités de Dublin et de Philadelphie. Mais jamais il n’avait été appliqué dans d’aussi bonnes conditions, car vous aviez choisi pour vos expériences des animaux de grande taille dont le cœur bat lentement et où les diverses cavités de l’organe sont plus aisément explorables.
Seul ou en collaboration avec votre ami Joseph Faivre, vous avez introduit en physiologie des notions claires et précises sur tous les points du jeu du cœur, et des connaissances nouvelles sur l’abaissement de la base dans la phase systolique, sur les changements de forme et de consistance de l’organe
envisagés dans leurs rapports avec la production du choc précordial, sur le redressement des valvules auriculo-ventriculaires et leur tension, causes prochaines du premier bruit normal.
Malgré la netteté de vos démonstrations, l’infirmité de nos sens laissait subsister des dissidences graves entre les physiologistes, et surtout entre les physiologistes et les médecins au sujet de la nature, des caractères, de l’ordre de succession des mouvements du cœur.
On persistait à se demander si le choc précordial coïncide avec la systole ventriculaire ou avec la systole de l’oreillette.
Vous avez vaincu les résistances, en créant la Cardiographie avec M. Marey, votre collègue et fidèle ami que nous fêtions récemment.
Votre étude sur le jeu du cœur faite à l’aide de la méthode graphique étonna tout le monde par sa hardiesse et sa précision. Comme l’a dit M.Gavarret, sous une forme aussi pittoresque que saisissante, vous avez obligé le cœur d’écrire lui-même son histoire.
Mais pour cela il fallait, qu’on me pardonne cette image, lui mettre une plume à la main. C’était une grosse difficulté que vous avez surmontée, en vous servant du cheval d’abord, en imaginant ensuite des ampoules exploratrices si bien adaptées au but que vous avez pu les introduire dans l’organe sans
troubler son jeu ni l’apparence extérieure du sujet. Rien n’est plus saisissant, pour qui contemple ce spectacle une première fois, que de voir le calme et parfois la complète indifférence du cheval qui nous livre les secrets cachés au fond de son cœur.
La cardiographie, exposée dans plusieurs mémoires de 1861 à i863, a fourni une démonstration rigoureuse de faits déjà généralement admis; de plus, elle a déterminé avec précision le rythme, l’ordre de succession, la durée, les caractères des actes constitutifs d’une révolution cardiaque ; enfin, elle a résolu définitivement la question controversée des rapports de la pulsation précordiale avec la systole des ventricules.
Grâce à elle, vous avez projeté la lumière sur nombre de difficultés du diagnostic et de la pathogénie des maladies du cœur; vous avez préparé des progrès considérables dans la connaissance de ce groupe d’affections.
Si palpables qu’ils soient, les résultats de la méthode cardiographique ont rencontré encore quelques rares incrédules. En Allemagne surtout, où elle avait été fort peu appliquée, on contestait le mécanisme de l’occlusion des orifices tel que vous l’aviez décrit; on doutait des relations que vous aviez fait connaître entre le soulèvement des valvules et les bruits normaux du cœur.
Aussi, êtes-vous revenu sur ce sujet, à l’aide d’une
technique particulièrement délicate. C’est avec des signaux électriques ajoutés aux ampoules cardiographiques que vous avez enregistré le soulèvement et l'abaissement des valvules auriculo-ventriculaires et sigmoïdes conjointement avec les systoles et les diastoles.
Vos nouveaux tracés ne laissent plus prise au moindre doute.
On peut dire aujourd’hui que vous avez converti tous les physiologistes à vos descriptions. Seuls quelques cliniciens, et non des moindres, prétendaient y toucher pour les mettre d’accord avec l’interprétation qu’ils donnaient de certains symptômes confus ou exceptionnels observés au lit du malade.
Vous vous êtes élevé dans ces derniers temps avec une grande modération de langage, alliée à une grande fermeté, contre cette prétention.
Mais vous avez reconnu dans votre magistrale étude de Y intersystole que tout n’est pas dit encore sur le jeu normal du cœur. Lorsque nos connaissances seront plus complètes, il est probable que la physiologie fournira à la clinique toutes les interprétations désirables.
Vous n’avez pas borné vos recherches à l’étude du cœur. Vous vous êtes longuement arrêté sur la circulation du sang dans les artères. Pour la mieux connaître, vous avez créé le sphygmoscope, et un
hémoclromographe qui, sous sa dernière forme, est certainement l’appareil le plus commode et le plus convenable pour enregistrer pendant longtemps les variations de la vitesse de la circulation artérielle. Par cette invention, vous avez doté la physiologie d’un moyen permettant de se prononcer catégoriquement sur l’origine périphérique ou centrale d’une modification de la pression artérielle.
A l’époque où vous élucidiez les problèmes de la circulation, vous avez abordé le mécanisme des murmures vasculaires. De i858 à 1860, vous avez multiplié et varié les expériences sur cette question. Vous en avez déduit une théorie générale assimilant ces phénomènes à ceux qui se passent dans des tuyaux inertes où circulerait de l’eau ou de l’air. Les bruits de souffle sont dus à des veines fluides vibrantes. La production de ces dernières est liée à la présence d’une dilatation absolue ou relative du vaisseau. Elle est favorisée par des causes secondes que plusieurs pathogénistes ont eu le tort de juger capitales. Votre théorie embrassant tous les cas, fort appréciée à l’étranger, fait actuellement de grands progrès parmi les médecins français et l’on prévoit le jour où elle sera unanimement adoptée.
De 1857 à 1862, votre prodigieuse activité s’exerçait en même temps sur les fonctions de l’axe nerveux cérébro-spinal.
Nous ne possédions pas alors la remarquable
technique qui permit aux histologistes de débrouiller la structure des centres nerveux. On n’avait pas encore appliqué les données cliniques et anatomopathologiques à rélucidation des fonctions de ces centres comme Y a fait plus tard, avec tant d’éclat, l’école de la Salpêtrière.
Le physiologiste, réduit aux anciens moyens d’exploration, la destruction, la section, l’excitation mécanique ou électrique, éprouvait les plus grandes difficultés à déterminer le rôle des parties étroitement accolées ou emmêlées.
Vous voyez les avantages qu’un gros animal, comme le cheval, pouvait offrir en pareille occurrence. Immédiatement, vous abordez sur les sujets de cette espèce l’étude de la moelle épinière, et vous découvrez des faits importants sur le pouvoir et les centres réflexes de la moelle épinière, sur les voies de conduction suivies par les impressions sensitives, sur l’excitabilité propre des portions de la moelle préposées à la conduction de la sensibilité et de la motilité.
C’est également sur le cheval que vous entreprenez des recherches physiologiques sur l’origine apparente et l’origine réelle des nerfs crâniens, qui vous ont démontré que les noyaux de substance grise d’où procèdent ces nerfs sont excitables, contrairement à l’idée qui régnait à cette époque sur l’inexcitabilité de la substance grise des centres nerveux.
Le cheval vous paraît aussi présenter, grâce à la longueur de certains nerfs, les nerfs moteurs du larynx et le cordon cervical du sympathique par exemple, des conditions excellentes pour étudier, mieux qu’on ne l’avait fait jusqu’alors, la vitesse de propagation des excitations dans les différentes catégories de nerfs moteurs, chez les mammifères.
Pour ne rien perdre des avantages offerts par le cheval , pour échapper autant que possible aux causes d’erreur, pour faciliter la lecture des graphiques, vous créez un outillage spécial, où éclate votre génie de l’expérimentation, qui consiste à réduire au minimum l’intervention de l’expérimentateur, à obtenir, par des combinaisons mécaniques très heureuses, la rigueur et la précision. Enfin, vous voulez interroger des nerfs placés dans des conditions physiologiques; aussi, est-ce sur des animaux vivants et sur des nerfs dont les rapports avec les vaisseaux sont respectés que vous poursuivez vos expériences.
Leurs résultats furent publiés en 1878, dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences. Ils nous apprennent, entre autres faits nouveaux, que la vitesse des excitations dans les longs nerfs moteurs des mammifères est trois fois plus grande que dans les nerfs de la grenouille, qu’elle est au contraire trois fois plus petite dans les nerfs des muscles rouges soustraits à l’influence de la volonté.
Vous profitez du cheval, qui se prête admirable-
ment à cet objet, pour étudier le nerf pneumogastrique envisagé comme agent excitateur et coordinateur des contractions œsophagiennes dans l’acte de la déglutition. Vous constatez que les filets sensitifs qui se rendent à la membrane musculaire ont de tels rapports avec les nerfs moteurs qu’ils exercent sur le mouvement physiologique de l’œsophage une action à peu près aussi essentielle que celle des nerfs moteurs.
La connaissance parfaite de l’organisation du cheval vous a fourni l’occasion de démontrer l’existence des nerfs sensitifs des muscles. Je veux parler de vos recherches sur l’innervation du muscle sterno-maxillaire, laquelle comprend un filet sensitif indépendant du nerf moteur dans une partie de son trajet.
Les observations que vous avez faites dans ces deux séries de travaux vous ont fourni la base de votre conception du circuit nerveux, conception philosophique que les histologistes sont peut-être en train de corroborer matériellement en montrant que les plaques motrices des muscles, supposées terminales, émettent à leur tour de grêles fibrilles nerveuses qui, d’étapes en étapes, vont peut-être se mettre en relation avec les nerfs sensitifs.
Presque au début de votre carrière, félectrophysiologie vous captiva. Malgré de nombreuses difficultés matérielles, vous rassemblez un outillage
et vous nous donnez en 1869 et 1860, une théorie des effets physiologiques de l'électricité reposant sur un nombre considérable d'expériences variées. Vous vous apercevez que les courants électriques agissent sur les nerfs exclusivement par des actions polaires. Et vous tenez à en fournir une démonstration indiscutable à l’aide d'appareils que vous jugerez parfaits.
Pour cela, vous attendrez seize ans, mais vous arriverez au but. En effet, en 1876, vous publiez sur l’excitation unipolaire des nerfs moteurs et sensitifs des documents graphiques d'une perfection incomparable d’où ressort la preuve irréfutable de toutes vos assertions.
Je disais plus haut que vos premiers mémoires trahissaient des préoccupations multiples. L'heure sonna où vous vous êtes révélé pathogéniste profond et clairvoyant autant que physiologiste.
Cette heure a coïncidé avec l'un de ces débats où s’agitaient simultanément la question de la spontanéité des maladies virulentes et celle de la nature des virus.
L'Ecole vétérinaire de Lyon, rompant avec les anciennes traditions et sacrifiant à la mode du jour, était devenue spontanéiste. Néanmoins, bien qu'isolé parmi vos collègues, vous n'hésitez pas à vous prononcer pour la contagion contre la spontanéité et vous décidez de convaincre vos adversaires non par
des arguments puisés dans le fond incertain et complexe de la clinique, mais à l’aide de faits expérimentaux.
Vous vous adressez au virus vaccin et vous démontrez, en 1866, qu’en le faisant pénétrer par certaines voies dans l’organisme d’un animal bien choisi, on pouvait obtenir la reproduction exacte de la vaccine naturelle que les spontanéistes regardaient comme différente de la vaccine déterminée par une inoculation à la lancette.
Ce fut pour vous l’occasion de vous exprimer courageusement sur les points en litige.
Vous avez dit, en effet, « que les maladies virulentes n’ont pas d’autre cause que la contagion, — que celle-ci procède toujours d’un agent spécial, le virus, organisme ou organite, que la spontanéité vitale est impuissante à créer de toutes pièces, — que l’étude d’un tel agent peut être faite par les méthodes applicables à l’histoire naturelle des êtres vivants, — que la méthode expérimentale le déterminera bientôt, — et que cette découverte sera le point de départ de recherches qui permettront peut-être d’opposer à chaque virus pernicieux un agent atténué de même famille, jouant le rôle, jusqu’à présent unique, du virus vaccinal ».
Aujourd’hui, mon cher maître, en face des progrès accomplis, on peut dire que vos paroles étaient une prophétie.
Au surplus, vous preniez immédiatement la peine d’en prouver la vérité.
Par vos recherches sur la nature du virus vaccin, du virus variolique et claveleux et du virus morveux, vous établissiez que les agents virulents ont une personnalité parfaitement saisissable, qu’ils sont des particules solides, indépendantes, vivantes, ayant une individualité spécifique parmi les autres particules disséminées normalement dans les milieux organiques.
Autrement dit, vous démontriez, dès 1868, la nature corpusculaire et animée des virus.
Vous n’aviez donc pas de peine à adhérer aux idées de Davaine sur la bactéridie du charbon, et plus tard, aux découvertes de Pasteur, isolant et cultivant à l’état de pureté les corpuscules virulents de plusieurs maladies contagieuses.
Étudiant les humeurs issues des processus inflammatoires et septiques par les procédés que vous aviez employés pour les virus, c’est-à-dire par le système des dilutions, de la décantation et de la tiltration, vous démontrez aussi que ces humeurs doivent leur pouvoir infectant à de fins éléments figurés flottant à leur intérieur.
En définitive, la virulence, le pouvoir pyogène ou septique d’une humeur est fonction d’éléments corpusculaires différents, selon la nature du processus.
Cependant, on ne saurait contester quelques
différences entre les maladies qui se propagent à distance et celles qui exigent un contact immédiat. On conçoit que ces dernières aient un contage de nature corpusculaire, pondérable; mais les autres. .. ?
Vous examinez cette objection dans une série de notes adressées à l’Académie des sciences, en 1868. Comparant le virus vaccin à celui de la variole ovine, vous montrez que le premier est très pauvre en corpuscules virulents, tandis que le second est extrêmement riche.
Vous montrez de plus que les lésions où se développe le virus claveleux sont très nombreuses, alors que les pustules vaccinales sont rares; et vous concluez que la contagion miasmatique ou la propagation à distance d’une maladie ne tient pas à un état particulier du virus, mais au nombre prodigieux d’agents virulents que les malades rejettent dans le monde ambiant. Ipso facio, vous frappez au cœur le Génie épidémique si souvent invoqué par nos devanciers, et vous donnez à l’hygiène et à la police sanitaire l’espoir de vaincre, puisqu’elles s’attaqueront à des êtres matériels, non à des gnomes insaisissables.
N’aviez-vous pas prédit, en 1868, qu’un jour viendrait où l’on pourrait opposer à chaque virus pernicieux un agent atténué de même famille, jouant le rôle de virus vaccinal ? Vous fûtes donc vivement intéressé lorsque Pasteur, le premier, réussit à
atténuer et à transformer en vaccin ie virus du choléra des poules par la méthode des cultures artificielles. Peu de temps après, l’un de vos élèves, notre pauvre ami Toussaint, confirmait une seconde fois votre prédiction en atténuant le bacille du charbon, par un moyen qui lui était particulier.
Les assertions de Toussaint étaient mises en doute. L’auteur n’étant plus, malheureusement, capable de les soutenir, vous vous êtes chargé de les défendre.
Ainsi vous êtes entré dans cette grande question de l’atténuation des virus et de la production artificielle de l’immunité.
Dans cet ordre, la science vous est redevable d’une critique expérimentale rigoureuse sur le rôle respectif de l’oxygène et de la chaleur dans l’atténuation du Bacillus anlhracis , sur l’influence de l’oxygène comprimé, celle du milieu nutritif, etc., qui vous conduisit à la préparation d’excellents vaccins anticharbonneux.
A mon avis, votre étude fut surtout importante parce qu’elle ouvrit des horizons nouveaux aux bactériologistes, en montrant que l’atténuation d’un virus n’avait rien de mystérieux et qu’elle pouvait être tentée ou obtenue par toutes les modifications imprimées aux milieux dans lesquels vivent les microbes.
La science vous est encore redevable d’une
série de principes généraux sur la production artificielle de l’immunité, habilement déduits de vos nombreuses expériences sur la vaccine, le sang de rate, le charbon symptomatique et la septicémie gangreneuse, parmi lesquels je tiens à rappeler ceux qui se rapportent à l’influence de la dose des virus et à celle de la voie d’introduction, principes que vous avez magistralement exposés dans votre discours d’ouverture au Congrès de l’Association française pour l’avancement des sciences tenu à Alger, en 1881 .
Je suis amené tout naturellement à remémorer vos travaux de pathologie et de physiologie pathologique spéciales.
Telles sont vos nombreuses et patientes expériences sur « Vaccine el Variole », amorcées par la Société des sciences médicales de Lyon, où vous avez cherché vainement la preuve de Limité d’origine de ces deux affections, malgré les liens évidents qui les rapprochent. Cependant, vous avez été récompensé de vos efforts par une moisson de faits importants bien que latéraux au but que vous vous proposiez, notamment ceux qui vous ont démontré que le cheval est le sujet vaccinogène par excellence et que Jenner ne s’était pas trompé en regardant l’organisme de cet animal comme la patrie de la vaccine naturelle.
Tels sont les travaux qui vous ont retenu deux ans
sur la fièvre charbonneuse, travaux suscités par la constatation faite par vous-même de l’immunité naturelle des moutons du nord de l’Afrique. C’est au cours de ces recherches que vous remarquez avec surprise que la résistance des moutons algériens peut être surmontée par l’inoculation d’un grand nombre de bacilles, d’où se sont dégagés deux faits très importants pour l’époque, savoir : i° que les microbes préparent le terrain par la sécrétion d’une substance favorisante ; 20 que l’immunité ne relève pas, comme l’admettait alors Pasteur, de la spoliation du terrain par les microbes d’une première maladie, mais tient, au contraire, à l’adjonction d’une substance d’origine microbienne.
C’est également au cours de cette étude que vous constatez deux autres faits nouveaux d’une haute portée : d’abord, le renforcement de l’immunité du jeune sous l’influence d’une inoculation pratiquée sur la mère, fait qui devient la base de la sérothérapie; ensuite, la production des symptômes du charbon par la transfusion d’une grande quantité de sang d’un malade à un mouton sain, d’où l’on a déduit que les microbes agissent surtout par les toxines qu’ils sécrètent et non directement par leur présence.
Je citerai encore vos recherches sur la septicémie puerpérale, datées de 1882, établissant que, dans la très grande majorité des cas, la maladie relève du
streptocoque, et que les diverses formes cliniques de l'infection sont liées à des changements dans la virulence de ce microbe.
Presque au même moment, vous démontrez que la septicémie gangreneuse, complication chirurgicale si redoutable, est due au microbe étudié par Pasteur sous le nom de vibrion septique. Vous faites saisir les motifs pour lesquels cette complication subsiste dans les hôpitaux malgré l’emploi de la méthode antiseptique de Lister et vous apprenez aux chirurgiens les moyens de s’en préserver. Pour parler des hôpitaux de Lyon que je connais le mieux, depuis vos recherches, la septicémie gangreneuse y est devenue une rareté.
De vos travaux sur la physiologie pathologique spéciale, celui qui fixa le plus vivement l’attention, celui qui intéressa au plus haut point l’hygiène publique et sociale est sans contredit votre étude sur la contagion de la tuberculose par les voies digestives publiée de 1868 à 1873, et sur laquelle vous reveniez encore en 1884.
Villemin avait découvert la transmission de la tuberculose par l’inoculation sous-cutanée de la matière tuberculeuse et avait conclu à la nature virulente et à la contagiosité de la tuberculose.
On s’élevait alors énergiquement contre ces conclusions.
Les adversaires objectaient à Villemin d’avoir
introduit la substance du tubercule par effraction, créé un foyer permanent d’irritation inflammatoire et un processus de généralisation ayant une étroite parenté avec la pyémie chronique. Ce n’est pas ainsi, disait-on, que pénètrent les virus.
Vous entreprenez de lever cette objection et, dans ce but, vous tentez d’infecter des animaux de l’espèce bovine en leur faisant avaler de la matière tuberculeuse, les voies digestives étant intactes. Vous réussissez pleinement. La virulence de la matière tuberculeuse, la propriété infectieuse de la phtisie pulmonaire se trouvaient donc ainsi au-dessus de toute contestation.
Dans vos premières expériences, vous aviez fait avaler de la matière virulente empruntée au bœuf tuberculeux. Dans une autre série, vous faites ingérer de la matière tuberculeuse empruntée à l’homme sous les divers états où elle peut se présenter.
Les résultats sont positifs dans tous les cas.
Vous proclamez alors l’identité des deux tuberculoses. Les produits alimentaires, lait ou viande, issus d’animaux tuberculeux, pourraient donc communiquer la tuberculose à l’homme, dans certaines conditions.
Vos expériences, plusieurs fois vérifiées, ont servi de base aux règlements sur la police sanitaire et la surveillance des abattoirs.
Elles ont été menacées dernièrement, par une grande autorité scientifique. J’ai d’excellentes raisons de croire qu’elles resteront intactes dans tous leurs points essentiels.
Je glisse sur d’autres travaux moins importants. Ceux-là suffisent pour montrer la trace lumineuse que vous avez laissée dans vos incursions sur le domaine delà pathologie et de la microbie.
Elle est tellement brillante, que je regretterais presque que vous soyez revenu depuis quelques années à la physiologie, si vous n’aviez dû vous donner tout entier à la solution d’un problème transcendental et que personne, mieux que vous, ne pouvait aborder avec des chances de succès.
Je veux parler de vos grands travaux sur l’Energétique musculaire.
Par une erreur injuste que l’histoire a consacrée, on attribue à Cl. Bernard la notion de la dépense périphérique du sucre formé dans le foie.
Ce fait vous appartient; vous l’avez découvert en 1 856, alors que vous étiez un jeune physiologiste.
Trente ans plus tard, vous revenez à cette œuvre de votre jeunesse. Vous vous proposez d’étudier dans tous ses détails la consommation du sucre hépatique dans les réseaux capillaires de la circulation générale. En se déroulant, ce projet vous
conduit à examiner tour à tour : i° les sources chi-
iniques de l’énergie musculaire; 20 le cycle des transformations de l’énergie dans le travail musculaire; 3° les lois de la dépense chimique en fonction du travail musculaire; 4° la thermodynamique musculaire.
Sur le premier point, les physiologistes savaient déjà que l’intensité de l’excrétion azotée n’est pas modifiée par le travail musculaire. Celui-ci semblait donc puiser sa source dans les hydrates de carbone. Mais il vous faut une solution plus précise ; vous voulez observer sur le théâtre même des transformations chimiques et vous instituez sur le cheval des expériences extrêmement délicates qui vous fourniront le bilan des combustions intramusculaires et du glycose dépensé dans le travail du muscle releveur de la lèvre supérieure.
Ce bilan vous prouve que le muscle accumule du potentiel sous forme de glycogène, pendant le repos, qu’il le consomme, pendant le travail, et, par la compensation qui s’établit entre les deux phénomènes, que le glycogène dépensé rend compte de l’acide carbonique produit dans le même temps.
Le glycose est donc l’aliment immédiat des combustions engendrant l’énergie transformée par le muscle en état de contraction.
Ce fait entraîne nécessairement l’idée d'une fonction spéciale qui fournira au muscle de nouvelles
réserves de potentiel. Cette fonction réside dans la glycogénie hépatique dont l’intensité augmente pendant le travail musculaire. Aussi, pouviez-vous dire que le foie est le collaborateur immédiat des muscles.
Dans les conditions de la vie normale, le foie, pourvoyeur des muscles, trouve dans les produits de la digestion les éléments nécessaires à sa fonction glycogénique. Que se passe-t-il, lorsque l’alimentation est insuffisante?
La critique des résultats obtenus par Kellner sur l’excrétion azotée des chevaux soumis à un travail excessif démontre, dans ce cas, que le potentiel nécessaire à couvrir l’excès de travail provient des graisses de l’organisme. La conclusion est irrésistible. Reste à chercher le processus par lequel les réserves adipeuses vont se prêter à l’entretien des combustions intramusculaires.
Vous v ous assurez que l’ingestion des graisses ne modifie ni l’intensité des combustions respiratoires ni le quotient de Pflüger. Donc les graisses ne participent pas immédiatement au mouvement nutritif. Elles doivent, au préalable, se transformer en glycose par l’oxydation imparfaite des graisses en réserve. D’où ce fait essentiel que le tissu adipeux forme dans l’organisme un vaste réservoir d’énergie chimique et une source inépuisable à l’état normal où le foie trouve la matière première de son opération glycogénique. x
Vous avez donné à cette partie de vos recherches une sanction pratique. Vous démontrez qu’on est plus près de la vérité si, à la théorie des poids isodynamiques des Allemands, on substitue celle des poids isoglycosiques, que le sucre est le meilleur aliment pour la production du travail musculaire et qu’il faut cesser de le regarder comme un aliment de luxe; enfin, dans un discours à la Société nationale d’agriculture, vous attirez l’attention des pouvoirs publics sur les taxes qui frappent le sucre et obligent le consommateur français à user modérément d’une substance extrêmement précieuse.
Quant au cycle des transformations de l’énergie dans le travail musculaire, vous l’étudiez dans le cas d’un muscle équilibrant une résistance et vous y introduisez trois termes équivalents : l’énergie chimique, le travail physiologique et la chaleur rayonnée.
Si, comme le veut votre doctrine, ces termes sont équivalents, ils obéissent à la même loi et subissent des variations proportionnelles.
Pour le démontrer, il faut trouver le moyen de les mesurer.
Les termes extrêmes peuvent être atteints facilement, le premier par la mesure de l’oxygène consommé, le second par réchauffement musculaire. La difficulté était de saisir le travail physiologique qui n’a pas de manifestation sensible.
Heureusement, le travail intérieur de la contraction volontaire se traduit extérieurement dans les changements de la force élastique et du coefficient d’élasticité des muscles.
L'analyse de ce point délicat fut pour vous l’occasion d’une étude magistrale sur l’élasticité musculaire, étude dont les résultats recueillis et fixés par la méthode graphique ont surpris par leur nouveauté et un peu déconcerté quelques physiciens.
Vous trouvez, entre autres choses, que si l’élasticité se traduit dans les corps inertes par une caractéristique invariable, dans les muscles animés parle stimulus naturel, elle revêt une souplesse infinie et varie au gré de la volonté; autrement dit, les muscles mesurent leur effort invisible sur les résistances qu’ils ont à surmonter.
Cette analyse de l’élasticité musculaire vous a seule permis de donner la mesure de l’effort intérieur des muscles en contraction, et de discerner les deux éléments de cet effort, c’est-à-dire la force élastique réelle mise en tension par la charge soutenue et la force élastique virtuelle ou effort de raccourcissement.
En sorte que l’intensité du travail physiologique de la contraction varie comme la charge soutenue et comme le raccourcissement.
Or, vous démontrez en même temps que les deux autres termes de votre équation obéissent à la
même loi et varient comme le travail physiologique lui-même. Les trois termes sont donc proportionnels et vous pouvez supposer leur équivalence sans susciter aucune objection de fait.
Delà, l’extrême vraisemblancede votre conclusion définitive : le travail intérieur des tissus vivants consomme d’emblée la totalité de l’énergie chimique engagée dans la transformation et il la restitue en une somme équivalente de manifestations extérieures variables selon la circonstance.
Dans tous les cas, la chaleur est toujours à l’extrémité finale du cycle, et lorsque le travail est stérile, elle est la restitution intégrale de l’énergie chimique dépensée. Elle prend ainsi le caractère d’un excretum qui s’écoule dans le monde extérieur où elle prend la place du potentiel détruit.
C’est par là que votre doctrine se sépare de la conception thermodynamique et voilà qu’une solution nouvelle s’introduit dans la question de savoir quelle est la nature des moteurs animés, sous une autre forme, quelle est l’énergie qui s’interpose chez les moteurs animés, entre l’énergie chimique dépensée et l’énergie mécanique.
L’équation que vous présentez conduit à admettre, dans ces moteurs, la transformation immédiate de l’énergie chimique en énergie élastique.
Tout en vous occupant des lois de la dépense chimique et du rendement dans le travail musculaire,
vous êtes arrivé par vos recherches et vos méditations à une nouvelle théorie des machines qui diffère de la théorie couramment admise par les mécaniciens.
Ces derniers s’imaginent volontiers que la dépense des machines est proportionnelle au travail qu’elles accomplissent, d’où l’invariabilité de leur rendement. Vous croyez, au contraire, que l’énergie potentielle dépensée par les machines se divise en deux parties : l’une est dérivée par le travail mécanique; l’autre, consacrée à l’équilibration de la résistance extérieure, variable comme cette résis*tance, est stérile et ne produit que de la chaleur.
Vous parvenez à cette conception, en partant de vos études sur le travail statique d’un muscle soutenant une charge.
Au sens étroit de la mécanique, ce muscle ne travaille pas, mais il travaille au sens de l’énergétique générale, puisqu’il consomme de l’énergie chimique et la transforme en chaleur.
Alors dans votre esprit, l’acception du mot « travail » s’élargit et embrasse tous les faits ayant en commun une transformation d’énergie.
Vous poursuivez cette idée dans la dépense d’un muscle qui élève une charge ou qui la soutient à la descente, autrement dit dans la dépense du travail vertical, et dans la dépense du travail de traction.
Vous montrez que dans tous les cas l’équation de la dépense comprend trois termes dépendant : le
premier, du travail statique ou de l’équilibration de la charge, le second, de la vitesse imprimée à cette charge, le troisième, du déplacement de celle-là.
Si le travail à la descente est moins pénible qu’à la montée, c’est que dans l’élévation de la charge, les muscles surmontent 1 influence de la pesanteur, équilibrent la charge et lui communiquent la vitesse, tandis que dans la descente, les muscles laissent retomber la charge qui cède à la pesanteur, l’équilibrent imparfaitement et lui laissent prendre de la vitesse.
Cependant, il n’y a pas compensation exacte entre l'excès de la dépense attachée au travail positif et l’économie réalisée à la descente. Cette circonstance est capitale parce qu’elle aboutit à ce corollaire, que la dépense totale augmente avec le nombre des contractions alternativement positives et négatives.
Vos recherches sur les lois de la dépense ne sont pas terminées. Vous les poursuivez actuellement sur les moteurs électrodynamiques. Il en sortira certainement des résultats intéressants; mais dores et déjà, vous avez su démontrer par des applications inattendues toute l’importance que peuvent avoir les études physiologiques dans l’évolution des connaissances scientifiques.
Les lois de la dépense chimique attachée au travail étant déterminées, vous étiez bien armé pour aborder l’étude de la thermodynamique musculaire;
car c’est pour avoir méconnu ou ignoré ces lois qu’un auteur classique a commis de graves erreurs dont rinfluence n’est pas encore effacée.
Vous avez examiné :
i° L’échauffement des muscles en état de contraction stérile statique ou dynamique; 2° réchauffement comparé des muscles produisant du travail positif et du travail négatif.
Enfin, vous vous êtes proposé de poursuivre, chez les moteurs animés, la vérification de l’équation thermodynamique par la détermination directe de ses trois termes.
Les résultats que vous avez obtenus sur le premier point se rattachent précisément aux faits qui vous ont permis de fixer la loi des variations du travail physiologique et de ses termes corrélatifs, la dépense chimique et Y excretum thermique.
Sur le second point, vous avez constaté dans les expériences les plus diverses, à l’encontre des idées généralement acceptées, que les muscles produisant du travail positif s’échauffent plus que s’ils reçoivent un travail négatif de même valeur.
Ce fait inattendu et pourtant inévitable s’éclaire de vos recherches sur la dépense chimique dans les deux phases du travail. Il prouve que les effets de la conversion thermodynamique sont largement compensés par les effets inverses de la dépense chimique et de la production de la chaleur qu’elle entraîne.
Dans sa grandiose entreprise pour étendre aux moteurs animés le principe de la conservation de l’énergie, Hirn, guidé par des principes d une justesse remarquable, a néanmoins échoué dans ses tentatives de démonstration, à raison de l’imperfection de l’outillage qu’il lui avait consacré.
Bien pénétré des causes de cet échec, vous avez créé des procédés nouveaux et, avec une technique plus parfaite, vous êtes arrivé tout près de la rigueur en un domaine expérimental où les causes d’erreur sont à la fois très nombreuses et très obscures.
Pour mener à bien cet immense labeur, pour compléter et vérifier les travaux de plusieurs savants éminents, pour accomplir les innombrables et délicates expériences dont il exprime la synthèse, vous avez reçu le concours de quelquesuns de vos élèves, les Kaufmann, les Contejean, les Tissot.
Vous eûtes aussi un autre collaborateur, dont le rôle pour être dissimulé ne fut pas moins très important; je veux parler de notre collègue et ami Laulanié, avec qui vous avez souvent discuté l’objet de vos préoccupations. Dépositaire de votre pensée, bien préparé d’ailleurs par ses recherches personnelles à la bien interpréter, il s’est chargé à maintes reprises de la faire pénétrer sous une forme plus concise dans le domaine courant de la physiologie.
Arrivé au terme de cette énumération, si je jette un coup d’œil sur l’ensemble de votre grand œuvre, je note qu’il a pour caractéristique l’universalité et la puissance.
Vous vous attaquez, en effet, aux problèmes les plus élevés et les plus variés de la physiologie normale et pathologique.
Plus ils sont difficiles, plus votre génie expérimental sait créer et modifier les moyens de les aborder et de les résoudre.
Je suis amené, mon cher maître, à dire quelques mots d’une qualité que vous avez possédée à un très haut degré : celle de concevoir et au besoin de construire des appareils ou des instruments de recherches.
« Voyez-vous, mon cher Arloing, me disiez-vous autrefois quand nos laboratoires étaient dans l’indigence, pour être physiologiste, il faut savoir limer avec une scie et scier avec une lime », et, tout en causant, vous fabriquiez un instrument où la guttapercha servait de soudure, où le bois et le verre remplaçaient le métal. L’instrument n’aurait pas fait bonne figure dans une exposition, mais on pouvait s’en servir et avec lui arracher quelques secrets à 1 organisme.
Plus près de nous, quand nos laboratoires connurent une modeste aisance; alors, à l’égal de nos meilleurs mécaniciens, vous guidiez les construc-
leurs, vous réalisiez vos rêves vers un outillage adapté à des besoins parfaitement étudiés.
Aussi, soit à Lyon, à l’École vétérinaire et à la Faculté de médecine, soit au Muséum, vos laboratoires ont-ils un cachet personnel, qui les distingue de tous les autres et dénote la féconde originalité de l’organisateur.
Partout où vous avez travaillé, vous avez suggéré autour de vous l’amour de la recherche. Grand est le nombre des membres du corps médical lyonnais qui recherchèrent votre concours, vos conseils ou vous demandèrent asile. Quelques-uns d’entre eux honorèrent le pays, qu’il me suffise de citer Ollier; d’autres, aujourd’hui des maîtres, propagent dans des centres divers vos idées et votre méthode.
Dans l’ordre des sciences physiologiques et bactériologiques, on parle parfois d’une école lyonnaise. Nous sommes tiers de saluer en vous son chef vénéré, qui n’eut d’autres mobiles que sa passion désintéressée pour la science, la science pure, qu’il a cultivée sans relâche, dans le calme du laboratoire, sans autre souci que la recherche de la vérité.
C’est dire avec quelle joie les écoles vétérinaires où vous naquîtes à la science et dont vous êtes l’orgueil, vos élèves, vos disciples, vos amis de tous les milieux scientifiques, ont vu se préparer cette manifestation, avec quelle émotion ils applaudissent à l’hommage qui vous est rendu.
J’aurais voulu mon cher maître, que ce jour de fête fût pour vous sans nuage. Hélas, je connais trop vos sentiments pour ignorer qu’il est voilé par la vision de la compagne bien-aimée qui fut à votre foyer pendant les années les plus actives de votre carrière scientifique et à qui vous reportez certainement une grande part de vos succès.
Vous me pardonnerez d’évoquer, en terminant, de douloureux souvenirs. Mais pouvais-je oublier, en cette occasion où les joies éveillent les chagrins, la personne si distinguée, si bienveillante et si bonne qui manque à cette journée, pouvais-je me défendre de voir dans votre cœur meurtri la tristesse amère dont il ne peut et ne veut se dégager!