‹ Hommage à M. le Professeur A. ChauveauChapitre 6 sur 9 · M. D ASTRE · texte numérisé non relu

M. D ASTRE

Mon Cher Maître,

Je vous apporte avec mon hommage personnel celui du Laboratoire de physiologie de la Sorbonne. Mes collaborateurs et moi, nous inscrivons votre nom, à côté de ceux de Claude Bernard et de Paul Bert, parmi les patrons sous l’invocation de qui est placé l’établissement où nous travaillons. Nous nous inspirons de vos doctrines et de vos méthodes comme des leurs.

Vos travaux, vos découvertes, votre œuvre scientifique, appartiennent à tous : ils forment une partie des conquêtes de la physiologie contemporaine. Nous les admirons, nous les saluons, ajoutant notre applaudissement à celui du public scientifique de tous les pays. — Mais nous vous devons, nous, expérimentateurs et hommes de recherches, quelque chose de plus que la reconnaissance générale que l’on accorde à votre labeur fécond. Vous nous avez enseigné autre chose que des résultats : vous nous avez appris la manière dont il faut s’y prendre pour les obtenir, et les principes selon lesquels il faut les interpréter. En d’autres

termes, et semblable en cela aux maîtres qui ont été les législateurs de la science, vous nous avez apporté une méthode et une doctrine : vous nous avez montré la vérité, et aussi les voies de la vérité.

Acceptant ce qu’il y a de légitime dans la doctrine cartésienne, dans l’iatro-mécanique et dans l’iatrochimie anciennes, vous avez poussé la physiologie dans la voie des sciences physiques. Vous l’avez traitée, bien véritablement, comme la physique, la chimie, la mécanique des êtres vivants. — Les lois universelles du monde physique, vous croyez qu’elles régissent aussi le monde vivant; vous êtes devenu, en France, le représentant, le champion et le maître de l’Energétique biologique. C’est par là, permettez-moi de vous le dire, qu’au point de vue de la doctrine, notre modeste laboratoire de la Sorbonne, avec ses travailleurs orientés vers l’application des sciences générales de la nature vivante, — c’est par là qu’ils se rattachent à vous et se réclament de vous.

Les principes de l’Energétique, leurs applications à la théorie de l’alimentation et du travail musculaire, vous les avez posés, développés, aperçus dans leurs prolongements les plus lointains. Vous avez essayé de les faire comprendre. Et si vous n’y avez pas réussi toujours, ce n’est pas que vous n’ayez fait tout ce qu’il fallait : vous vous êtes heurté à l’inertie de certains esprits engagés dans des formes de

pensée et dans des conceptions traditionnelles dont ils ne peuvent plus se défaire. Vous avez accompli une tâche importante qui achève l’œuvre de Lavoisier en ce qui concerne la nature et le rôle de la chaleur animale. Vous nous montrez cette chaleur à la fin du cycle vital, comme un pur excrétum, et non comme un générateur de force, de travail ou de vie.

La nature des doctrines entraîne la nature des méthodes. Physicien, chimiste et mécanicien, votre discipline expérimentale s’est inspirée de la rigueur et de la précision qui sont en honneur auprès de ceux qui cultivent les sciences exactes. Avant de faire l’expérience, il faut la préparer avec un soin

méticuleux. Dans le laboratoire de l’Ecole de Lyon, vous aviez tout organisé pour l’étude de l’électrophysiologie. Il suffisait d’une heure pour faire une expérience : mais il fallait un mois pour en mettre à point le merveilleux outillage. — Vous nous avez appris ce principe : « Tout le labeur est dans la préparation de l’expérience : l’exécution n'est presque rien. » Et si une telle règle est familière aux physiciens, on peut dire qu’elle n’était rien moins qu’en honneur en physiologie.

Il arrive un jour, mon cher maître, — un jour de justice distributive, — -où, devant la critique scientifique, chacun doit être jugé suivant ses œuvres. Ce jour est venu pour vous. Nous sommes réunis aujourd’hui autour de vous pour jeter un regard

d’ensemble sur le chemin que vous avez parcouru et que vous nous avez fait parcouriravec vous. Nous prononçons un jugement scientifique. Ce qu’il est, vous le voyez ; vous pouvez en être satisfait. Affranchis de tout préjugé, nous nous dégageons un moment — et seulement pour un moment — des sentiments de reconnaissance, de sympathie et de vénération qui nous lient à l’homme bon et juste, au maître dévoué, à l’ami, et nous venons, comme des jurés et des experts consciencieux, inaccessibles à toute séduction personnelle, déclarer la haute valeur, la fécondité exemplaire, l’influence durable du labeur de votre vie.

Lettre de M. Albert GAUDRY

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