VIVE JÉSUS
Si mai.
Monsieur Eugène Veuillot. — Nous venons de recevoir à Diamantina les numéros de VUtùvers et la Revue du Monde catholique y en deuil, qui nous ont apporté la douloureuse nouvelle de la mort de votre excellent firére, M. Louis Veuillot.
Quelle peine pour vous et pour votre chère et digne sœur de vous séparer en ce monde d'un tel frère et d*un tel ami!...
En perdant ce vaillant défenseur de TEglise catholique, nous aussi, nous avons perdu un ami dévoué, un puissant auxiliaire et un frère bien-aimé, car il était un véritable et grand ouvrier de l'Évangile. Ce qui nous console, c'est de savoir que sa mort a été si précieuse devant Dieu et ses funérailles si chrétiennes et si touchantes; c'est de penser que le divin Maître, qui l'avait donné à son Eglise, ne l'a repris que pour le récompenser de ses bons combats et de ses belles victoires. Qu'il daigne conserver à son oeuvre les dignes continuateurs qu'il lui a donnés, et lui en susciter de nouveaux!
Quelle grande et belle mission Dieu lui avait confiée dans l'Eglise, en France et dans le monde entier, et comme il Ta noblement remplie ! A travers ces temps si troublés et ces combats perpétuels et parfois si violents, il n'a connu, il n*a servi que deux intérêts, lesquels, comme il l'a si bien dit lui-même, n'en font qu'un seul : l'Église et la Patrie! l'Église pour la patrie, la patrie pour l'Église ! C'était l'unique pensée de son âme ardente, l'unique amour de son grand cœur. C'est le plus puissant héritage qu'il a laissé à la belle œuvre qu'il a fondée.
La gloire la plus pure de M. Louis Veuillot est d'avoir été fidèle jusqu'à la mort à l'engagement qu'il avait pris, devant Dieu et devant les hommes, de a reconnaître toujours l'autorité du Pape, de lui obéir toujours, de croire ce qu'il prescrit, de rejeter ce qu'il condamne, de suivre ses enseignements comme les enseignements de Dieu même ». Par cette profession de foi, que votre illustre et saint frère a si bien défendue et si bien pratiquée jusqu'à son dernier soupir, il s'est rendu cher aux missionnaires de l'univers entier : car sa voix d'apologiste a éclaté dans toute la terre, et sa parole, si pleine de foi et de
lumière, a été. portée, comme celle des apôtres, jusqu'aux extrémités du monde.
Il y a dix-sept ans, depuis la fondation de notre double séminaire, que nous écoutions à Diamantina, avec tant de joie et de profit, cette voix si forte, si claire, si pénétrante!.. Cette voix qui nous éclairait sur tant de questions contemporaines, qui nous fortifiait, qui nous consolait dans l'exil volontaire de nos missions si lointaines, la voilà donc éteinte! Mais, non! je me trompe! elle nous parle encore, elle nous parlera toujours par les éclats de lumière, de foi et d'amour qu'elle a répandus dans ses œuvres !
Son nom sera béni par le missionnaire sur la plage la plus lointaine, par la fille de la Charité dans l'hôpital et dans l'école, béni par les Petites Sœurs des Pauvres au chevet de leurs vieillards, en faveur desquels il a si souvent élevé sa voix! Son nom, qui symbolise tant de force et de lumière, tant de dévouement et d'amour, tant de combats et de victoires, sera béni par tous les chrétiens qui garderont le souvenir de l'Eglise défendue et de la vérité vengée, et sa mémoire fera naître dans les cœurs la gratitude et la prière.
C'est ce que vous voyez autour de vous, ce qui vous a été dit et qui vous sera répété de tous les points du monde ; c'est ce que nous avons déjà éprouvé à Diamantina, où l'admiration, l'amour et la reconnaissance nous ont inspiré de ferventes prières pour l'âme du frère et de l'ami dont le souvenir nous
sera toujours cher
Je suis et serai toujours, dans l'amour des saints Cœurs de Jésus et de Marie immaculée. Monsieur et cher ami, votre tout dévoué et affectionné serviteur, Barthélémy Sipolis,
prdtre de la mission, supérieur du séminaire.
Lettre de M. le chanoine Abbal à M. Eugène Yeuillot :
Rodez (Aveyron), 31 mai.
Monsieur. — Permettez-moi de vous apporter mon témoignage. Le voici :
J'étais à Rome pendant tout le carême de 1852. M^' de Salinis, évèque d'Amiens, m'annonça que le journal VUnivers, auquel j'étais abonné depuis sa création, venait d'être condamné par M*' Sibour, archevêque de Paris, et il ajouta : a Vous avez obtenu une audience du souverain Pontife. N'ou-
43a HOMMAGES A LOUIS YEUILLOT
bliez pas d'exposer à Sa Sainteté ce que vous pensez de cette feuille. » Je répondis : a Mais, Monseigneur, vous étant à Rome, le Pape trouverait mauvais qu'un simple prêtre s'occupât d'une affaire si grave. » M*' d'Amiens insista : a Ne craignez pas, vous serez entendu avec bienveillance. » — Le dimanche des Rameaux, à quatre heures du soir, je fus introduit avec un négociant de Lyon, sa femme et sa fille, auxquels j'avais promis de les prendre avec moi. Le négociant était tout dévoué à un autre journal ; mais il m'avait promis de se taire pendant que je ferais l'éloge de V Univers. De peur d'ennuyer le grand Pape, je tins les yeux baissés pendant mon discours en faveur de V Univers,
Dès que nous fûmes hors de la salle, le négociant me dit : « Le souverain Pontife vous a entendu avec une manifeste bienveillance : il n'a point cessé de sourire pendant tout le temps que vous lui avez fait l'éloge de votre journal. »
Agréez, je vous prie, etc. Abbal,
chanoine.
M. le curé de Nailloux, diocèse de Toulouse, écrit à M. Eagène Veuillot :
Nailloux, 22 mai.
Monsieur. — Vieil abonné du vaillant journal VUnivers, qui restera toujours sous votre direction une institution catho lique, comme l'appela un jour un grand évêque français, c'est avec une douloureuse émotion que j'ai vu disparaître l'écrivain illustre qui, après l'avoir en quelque sorte fondé, en fut pendant tant d'années et le soutien et la gloire.
Je n'ai pas eu le bonheur de rencontrer quelque part monsieur votre frère ; mais personne n'a été lecteur plus assidu de ses ouvrages, partisan plus dévoué de toutes ses idées, et son admirateur plus sincère : aussi j'applaudis de tout mon cœur aux hommages universels dont V Univers nous apporte l'éloquent témoignage.
Et comme les sentiments que j'ai toujours éprouvés pour M. Louis Veuillot, je les trouve chaque jour exprimés dans V Univers d'une manière plus touchante et plus vraie que je ne saurais le faire, je me contente de prier souvent pour le repos de son âme. Empruntant Iqs paroles de notre mère la sainte Église, que M. Louis Veuillot aima tant, je dis: Lxtifica^ Domine j animant ej'us in conspectu tuo, et ne memineris iniqui' tatum ejus antiquarum, Licet enim peccaverit, tamen Patrem, et
Filiumj et Spiritum sanctum non negavit; sed credidit, et zelum Dei in se habuit, et Deum, qui fecit omnia, fideliter adoravit. Veuillez agréer, Monsieur, etc. Maximb Latou,
prôtre, curé.
Lettre de M. l'abbé Bazin à M. Eugène Yeuillot :
Oued-el-Hammam, le 32 mai.
Monsieur. — Je regrette vivement de n'avoir pu avant ce jour vous adresser l'expression de mes condoléances les plus vives, à l'occasion de la mort de votre illustre frère, dont le monde chrétien sent vivement la perte.
Bien jeune encore, j'admirais en Louis Yeuillot le vaillant défenseur de toutes les nobles et saintes causes. Dieu, l'Église, la Patrie : c'est en 1858 que j'ai commencé à lire les articles du grand écrivain catholique. Et la plus grande punition que pouvaient m'infliger ceux qui, à cette époque, avaient autorité sur moi, était de me priver de la lecture des articles de Louis Yeuillot. J'avoue que bien souvent je fus sage, afin que pareille punition ne me fût point imposée.
Bien souvent je versai de douces larmes en lisant les belles pages écrites par le grand écrivain, sur la Papauté, sur l'Eglise, sur l'immortel Pie IX, dont le glorieux pontificat a été une longue et douloureuse passion. Quel lutteur infatigable que feu monsieur votre frère ! il était toujours sur la brèche, pour faire face à l'ennemi, ou soutenir le courage parmi le peuple de Dieu. Autant les citoyens de Babylone redoutaient les coups de celui que vous pleurez ainsi que toute l'Église, autant les habitants de Sion étaient heureux et fiers de voir leur foi injustement attaquée, défendue sans défaillance aucune, par le vaillant champion de l'Eglise. La cause de l'Église est une cause sacrée, parce que l'Eglise est la chose de Dieu. — Le chrétien convaincu qui fut Louis Yeuillot le savait, et mit au service d'une si sainte cause tout son cœur, tout son talent, tout son génie. — J'ai toujours considéré en Louis Yeuillot l'homme de l'Écriture sainte, c'est-à-dire l'homme à l'âme forte et courageuse, qui sait triompher des plus difficiles épreuves, et qui fait, de ses difficultés et des épreuves que Dieu permet, le piédestal de sa gloire et de sa grandeur. Les épreuves ne manquèrent point à votre illustre et tant regretté frère. Mais l'heure de la justice a sonné; et à l'unanimité des regrets exprimés par les plus grandes comme par les plus
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modestes voix du peuple de Dieu, voix qui se font écho dans l'univers chrétien, on peut dire, sans crainte de se tromper : Vox populi, vox Dei. Louis Veuillot a été un homme providea tiel. Je n'ai jamais eu l'honneur de voir ce grand homme ; mais, bien que je ne Taie connu que par son vaillant journal, je l'ai toujours sincèrement admiré, sincèrement aimé en Dieu, parce que j'aime les grandes choses que Louis Veuillot aima et fit aimer. Comme les nombreux admirateurs de votre cher défunt, j'ai déjà offert le saint Sacrifice pour le repos de l'âme de celui qui porta si haut et défendit si vaillamment le drapeau de la vérité et de la liberté catholiques ; je continuerai néanmoins à prier pour lui, bien que je nourrisse dans mon cœur la douce espérance que l'âme de Louis Veuillot a déjà reçu de Dieu la récompense promise à ceux qui, sur la terre, ont combattu le bon combat.
C'est dans ces sentiments que j'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien agréer, Monsieur, vous ainsi que tous les vôtres, l'expression de mes plus sincères condoléances et l'assurance de mon profond respect. J. Bazin,
ciiré (rOued-el-Hammam, diocèse d'Oru.
Lettre de M. l'abbé Peysson, curé de Cormoranche (Ain) :
Cormoranche, par Pont-do-Voylo (Ain), 33 mai.
Monsieur. — h'Unwers de ce jour me donne des audaces: nous avons donc tous voix à ce bon chapitre d'une fraternelle publicité ?
Puisque la note des plus petits en Israël est admise dans le concert qui ne veut pas cesser'autour de la couche funèbre de notre grand ami, s'il n'est pas trop tard, je voudrais compléter l'épigraphe écourtée, par crainte d'indiscrétion, que j'ai adressée, ce matin, avec ma souscription pour la pierre à donner à votre cher défunt.
Par ces jours de brillant soleil, voyant mes industrieuses petites abeilles, en leurs courses aériennes, s'enivrer de fleurs et de lumière, j'aimais à dire de votre frère ce que l'Eglise en son office chante de sainte Cécile, tant célébrée devant Coquelet par ic Parfum de Rome : Ludovicus famulus tuus, Christc, <( quasi apis tibi argumentosa deserviit ».
Et plus heureux que le pasteur Aristée dans les vallons da Pénée, moins triste que les Juifs captifs sur les fleuves de Babylone, sur les bords de la Saône endormie quand elle ne
désole point par des inondations sans fin, même par ce temps de vilenies sans pareilles, je me consolais ainsi d'une mort qui devient, pour celui que nous pleurons, le triomphe. Sur cette terre, Tévidence en crève les yeux ; pour l'autre vie, l'espérance des amis se fait certitude, à mesure que les témoignages venus de partout révèlent davantage, même h ses plus anciens lecteurs, Thomme et le chrétien en sa vie cachée.
Il fouailla dru, c*est vrai; il a frappé fort, c'est sûr: mais ses rades coups n*ont jamais été les mauvais coups du jaloux et de l'intrigant. Cette justice lui est enfin rendue.
Laos Deo. H. Peysson.
Uu des catholiques militants de Perpignan, qui nous donne son nom, nous écrit :
Perpignan, 33 mai.
... Je ne songeais pas d'abord à vous écrire, pensant que d'autres plus autorisés le feraient pour moi. Mais j'ai tenu à vous dire que nous ne sommes pas restés inactifs. Dès la première nouvelle de la mort de Louis Yeuillot, les catholiques de Perpignan ont fait célébrer une messe pour le repos éternel de son âme, et ont souscrit pour l'envoi d'une couronne.
Je tiens à acquitter envers le glorieux mort une dette de reconnaissance. Absorbé par de nombreuses occupations, je n'ai guère le temps pour lire des ouvrages spéciaux. J'y ai suppléé depuis bien des années par la lecture assidue de VUniverSy et je puis dire que j'ai suivi la même voie politique que votre journal, me fixant définitivement dans la vérité politique, au moment de nos désastres, après avoir toujours vécu avec lui dans la vérité religieuse.
De Reus (Espagne), M. Eugène Yeuillot a reçu la lettre sui-
Tante :
Rcos, en la fête du saint Sacrement, le 24 mai.
Monsieur Eugène Yeuillot. — Au spectacle de l'imposante et si juste manifestation de deuil qui, de toutes les parties du monde chrétien, sans distinction de classe ni de sexe, s'est élevée en un concert unanime pour exprimer la douleur produite dans les âmes par la mort inattendue de votre illustre frère ; considérant que depuis celui qui ceint le triple diadème jusqu'au plus humble religieux, depuis les
personnes royales jusqu'au dernier des laïques, tous ont voulu, par des lettres de sympathie, alléger votre douleur dans la terrible épreuve que Dieu vous a envoyée, nous aussi, fils de cette ville et de cette noble principauté catalane qui avons rhonneur de signer cette lettre, bien que nous ne soyons tenus, ni par le sang ni par Tamitié, de nous adresser à vous, cependant nous vous écrivons, car nous sommes catholiques et nous sommes Espagnols, ce qui est, croyons-nous, la meilleure garantie que notre manifestation sera favorablement accueillie par votre respectable famille. Gomme tels, nous aimions souverainement ce qu'avec tant d'énergie Louis Veuillot défendait, aimait et faisait aimer. Et cela suffît pour que nous nous croyions le droit de prendre notre part dans ce gigantesque monument des cœurs que la religion et la reconnaissance savent élever sur la tombe de leurs grands héros.
Louis Veuillot a disparu du combat de la vie, du sein de rÉglise, de la patrie qui le vit naître. L'Église est en deuil, parce qu'elle a perdu un de ses plus illustres fils et un invincible soldat. La France chrétienne est en deuil, parce qu'elle a perdu dans ce fils célèbre une vraie gloire nationale. Son illustre famille pleure avec raison le modèle des pères et un frère très aimé. La presse catholique est en deuil, parce qu'elle a perdu son principal guide. Insondables desseins de Dieu 1 Au milieu de la profonde tristesse que doit causer une si triste sépar.ition, il n'y a que deux considérations, mais elles suffisent, pour adoucir la vive douleur de sa famille et des cœurs chrétiens : c'est d'abord les manifestations qu'a provoquées sa mort, et qui mettent bien en relief ce que valait votre frère; c'est aussi et surtout la pieuse croyance que Louis Veuillot est souverainement heureux, ayant déjà reçu dans le ciel la couronne de gloire qu'il a si justement méritée par ses fatigues et ses combats.
Nous sommes. Monsieur, d'une humble position sociale; mais cela n'empêche pas que, dans nos cœurs, une place de choix est réservée à sa mémoire : aussi nous vous donnons l'assurance que nous nous souviendrons de lui dans nos prières, dont nous lui faisons un spécial hommage.
Pour ce qui est de votre illustre famille, nous nous considérerons comme très honorés si elle daigne accepter cet humble hommage, avec l'expression cordiale des sentimenU^ sincères que nous lui envoyons du fond du cœur, et si, en
même temps que vous recevrez le témoignage de la part que nous prenons à votre peine, vous voulez bien accepter nos humbles services, en nous comptant désormais comme vos plus dévoués et affectionnés serviteurs. Félix Barri,
curé do Saint-Juan.
(Suivent 62 autres signatures, dont 17 de prêtres.)
Lettre d'un ancien abonné du Correspondant à M. Eugène Veuiliot :
Monsieur. — Après les témoignages les plus autorisés, vous ne dédaignez point les effusions plus obscures, mais non moins touchantes, de tous ceux qui appartiennent à la grande famille de V Univers, Je n*ai pas même ce titre à vos yeux; peut-être en ai-je d'autres ? vous allez en juger.
Par la grâce de Dieu, chrétien toute ma vie, mais n'ayant reçu d'autre formation philosophique que celle de toute ma génération, j'avais naturellement suivi la pente où m'entraînaient les illusions de la jeunesse, l'enthousiasme pour le beau style et l'autorité des chefs d'école : j'étais catholique libéral, abonné du Correspondant, disciple très obscur mais très fervent des Commilitones de la Roche-en-Brenil. J'avais pour Louis Yeuillot la sainte horreur qui convenait; et, n'ayant jamais lu une ligne sortie de cette plume néfaste, je pouvais tout à mon aise le détester cordialement in verbe magistri. Survînt l'encyclique Quanta cura et le Syllabus qui la suit... je lus à genoux, et l'acte de foi ne se fit point sans souffrance: il est dur à trente ans de voir en une seconde s'écrouler toutes les illusions dont on a nourri jusque-là son esprit !
J'attendis avec anxiété la livraison du Correspondant, Après mûre réflexion, j'étais convaincu qu'elle ne pouvait contenir que deux mots : Ergo erravimus. Il n'en fut rien; et les efforts désespérés de l'école pour concilier l'obéissance extérieure avec la perpétuité d'une attitude désormais intenable pour de vrais catholiques, me révoltèrent tout simplement : je cessai aion abonnement.
Le catholique, vous le voyez, eut le bonheur de revenir à la vérité tout d'une pièce ; l'homme garda les préjugés licites, et, s'il faut tout dire, j'en voulais un peu plus à Louis Yeuillot d'avoir eu trop raison.
A quelque temps de là, me trouvant à la campagne, en un long jour de pluie, mon hôte, désireux d'abréger charitable-
ment la longueur des heures, me tendit un livre : Cà et /à, par Louis Veuillot. « Quoi ! dis-je, ce journaliste fait aussi des livres ?
— Mais oui... Jugez-en. »
J'ouvris le volume... par politesse ; mais bientôt subjugué, je le dévorai tout entier. Combien de fois depuis ai-je relu ces pages et bien d'autres !.«. depuis quinze ans je me nourris de Louis Veuillot. J'ai la conviction que lui seul cent fois lu, goûté, médité, suflirait largement à la formation philosophique et littéraire d'un homme. C'est un monde où il y a de tout et où tout est lumineux, parce que ce monde est éclairé, réchauffe, vivifié par un seul soleil, toujours présent et toujours vivatit, le seul et vrai soleil du monde intellectuel et moral, Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Prenez Lacordaire, éloquence fastueuse mais puissante, grand soufQe,et souffle chrétien; mais ce cœur ardent, ce grand vaincu du Christ n'a fait que changer sa voie : en lui le chrétien, le prêtre et le moine se sont superposés à l'homme déjà formé, au fils du rationalisme, au fils de l'homme antique, Démosthène ou Cicéron, convertis sur le tard et gardant sous l'eau sainte leur caractère propre de Grec ou de Romain. Que Lacordaire fût demeuré loin du Christ, l'orateur brillant, le maître de la tribune et du barreau subsistaient, et sa célébrité n'eût point différé, quant à la mesure, de celle du Lacordaire de Notre-Dame. Essayez d'imaginer Louis Veuillot autre qu'il a été ; essayez de séparer Louis Veuillot de Jésus-Christ; supposez qu'il eût écrit: romancier fécond, pamphlétaire incisif, habile ouvrier, ciseleur de jolies phrases... que sais-je ? Mais la pensée maîtresse, la caractéristique, même littéraire, de ce talent, où les trouverez-vous ? Il n'y en aura pas.
Veuillot est le fils du Christ et de la nature française toute pure, que nulle école n'a altérée ni préparée. Ce n'est pas un Français du dix-neuvième siècle devenu chrétien, c'est le chrétien français par excellence. Que de fois l'a-t-il dit ? il n'écrivait que parce qu'il croyait, et pour défendre ou répandre le Christ dans les âmes. Héraut du Christ: tel est son vrai titre, et là gît, selon moi, tout le secret de son incomparable puissance. Inimitable écrivain, oui certes ! mais est-il donc le premier ou le seul qui ait mis une maîtresse plume au service de la vérité ? Pourquoi cependant tous les autres — je parle des plus grands — n'ont-ils qu'une action limitée, limitée quant à
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reflicacitéy quant au genre, et, par suite, quant à la nature des esprits qui les goûtent ?
Mais lui ! De chaque ligne la vie chrétienne déborde, et je n'admets pas qu'il existe une nature d'esprit, une disposition intellectuelle ou morale quelconque , à laquelle telle page do Louis Veuillot ne puisse apporter le soufQe vivifiant du Christ.
Il m'a donné cette haine de l'erreur sans laquelle on n'aime pas la vérité comme il le faut, cette haine du mal qui est une forme nécessaire de l'amour du bien, ce mépris des triomphes éphémères de Satan qui est le fruit de la vraie confiance en Dieu. Cent fois il a soutenu et fortifié mon âme, rafraîchi mon cœur brisé, relevé vers le ciel mon pauvre regard d'homme terrestre. Nul écrivain ne m'a fait autant de bien que lui.
Qu^il soit béni et mille fois béni!.
C'est là, Monsieur, toute l'explication et la seule excuse de cette lettre, dont vous ferez ce que vous jugerez bon, ayant soin toutefois, pour des raisons que vous comprenez, de sup* primer la signature, si, contre toute attente, vous vouliez la publier.
Veuillez recevoir, Monsieur, avec mes respectueuses condoléances, l'hommage de ma haute considération.
De Salamanque, M^^*' Veuillot a reçu la lettre suivante :
Salamanqae, idos de mai 1883.
Mademoiselle. — Dans cette explosion de l'universelle douleur que la mort de votre cher frère Louis Veuillot apporte à tous les braves cœurs, notre amour et notre admiration pour le grand polémiste chrétien ne doivent pas se taire. Comme catholiques, nous lui sommes redevables de tout ce qu'il a fait et souCPert pour l'Église ; comme Espagnols, nous lui sommes redevables du grand amour qu'il professait pour notre patrie, mère de son intime ami, l'incomparable Donoso Cortès, et des théologiens du concile du Vatican ; comme traditionnalistes, enfin ^ nous lui sommes redevables des derniers travaux de sa vie de journaliste, lesquels ont tant excité la haine de nos ennemis communs et ont tant fortifié le cœur de nos amis : car souvent une plume vaut mieux que la meilleure épée, et un article plus que le plus glorieux combat.
C'est avec raison que l'Église pleure en lui l'un de ses
meilleurs fils; l'Espagne, un de ses plus sincères admirateurs, et notre cause, un de ses plus vaillants soldats.
Zélé et intrépide champion de la vérité intégrale, jamais il n'a courbé la tête devant Tidole du pouvoir, jamais il n'a prostitué sa plume au service de l'erreur et du mensonge. Dans ce siècle où tout s'achète, où tout se vend, jusqu'au génie, ce n'est qu'aux héros chrétiens qu'on peut rendre ce témoignage. Louis Veuillot en fut un. C'est pourquoi l'amour de tous les catholiques lui a fait un triomphe sur sa tombe, pendant que Dieu le récompensait dans le ciel.
Recevez, Mademoiselle, ainsi que votre vertueuse famille, nos condoléances pour une perte si sensible; mais surtout recevez nos félicitations de ce que Dieu vous a fait la sœur d'un génie dont la mort n'a en rien démenti la vie héroïque.
Au nom des traditionnalistes do Salamanqae :
Gaspard Escudbro, ex-député aux Cortès et propriétaire. — TiMOTHÉE Mbsm£XO Cuxa, curé de Santa-Maria de los Caballeros. — Laurent de Prada Fernakdbz Sotillo, professeur i l'Université. — Jbam Lamanié db Claivag, ex>député promcial. — Henri Gil y Roblbs, professeur à la faculté de droit. — Manuel Antonio Rodrioubz Ha, curé do Saint-Martin. " Jban Thbr dbl Campo, ex-député aux Cortès et propriétaire.— FULGBNGB Maria Tahbrnbro, ex-sénatour et propriétaire. — SiLVBRio MoYANO, avocat, propriétaire.
Lettre de M. l'abbé Dalavat à M. Eugène Yeuillot :
J. M. J. Mongansy, 24 mai, en la fête do N.-D. Auxiliatriee et du très saint Sacrement.
Monsieur. — Permettez-moi de joindre ma faible voix à cet admirable concert de louanges et de sympathiques regrets qui vous arrivent de toutes les parties du monde à l'adresse de l'admirable fondateur du journal et de l'incomparable défenseur de Jésus-Christ et de son Eglise, Louis Veuillot. Depuis que j'ai eu connaissance de ses écrits, de ses talents, de sa foi, de son intrépidité pour défendre toutes les saintes causes, si attaquées à cette triste époque, il a eu toute mon estime, ma plas grande admiration, ma plus sincère affection. Je l'admirais, comme on a admiré, depuis Jésus-Christ, les plus grands et les plus saints défenseurs de Dieu et de l'Église. Je l'aimais comme on doit aimer les hommes de Dieu, les hommes providentiels, placés à toutes les époques par Dieu lui-même pour servir de phare aux chrétiens par la vive lumière de leurs écrits montrant la vérité, et aussi pour faire trembler les impies par leur
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courage, leur habileté, leur science, leur sainteté et leur dévouement à toute épreuve. Louis Yeuîllot, par ses admirables qualités, a bien été Thomme providentiel, sous le règne du mensonge et de Torgueil moderne, pour défendre la vérité avec humilité, en obéissant au Pape et à toutes les décisions de rÉglise ; avec courage et habileté, comme un intrépide et savant capitaine de l'armée du Seigneur, armé de sa plume, plus terrible qu'une épée. Nul autre mieux que lui n'a mérité le glorieux titre de bonus miles Christi, A lui maintenant merces magna nimls; à lui aussi mon plus humble et plus sincère tribut d'admiration ; et à vous. Monsieur, ainsi qu'à toute la rédaction de Y Univers, mes plus sympathiques regrets. Votre tout dévoué serviteur, abonné de V Univers,