‹ Hommages à Louis VeuillotChapitre 39 sur 51 · II Maehab., xv · texte numérisé non relu

II Maehab., xv

M. Louis Veuillot, vient d'être appelé au repos et à la récompense : samedi 7 avril, vers deux heures de raprès-midi, il s'est endormi dans la paix et dans le baiser du divin Maître, qu'il mit sa gloire à confesser et à venger

Semaine catholique du diocèse de Saint-Flour :

Honneur à l'homme de talent et de foi !

Du talent... ce n'est pas dire assez! Louis Veuillot eut le génie de la polémique. Pendant un demi-siècle il a porté le sceptre de cette royauté littéraire.

Nul écrivain ne fut plus discuté, nul plus persécuté.

Il n'est aucun auteur de notre époque contemporaine, aucun poète, aucun prosateur, avec qui le fier porte-drapeau du catholicisme ne soit entré en lice et dont il n'ait triomphé.

Dès le début de sa carrière, après avoir senti comme Paul l'irrésistible mission de Dieu, il se consacra sans réserve au service de l'Eglise catholique, cette noble et héroïque victime du scepticisme et de l'impiété.

Il avait mesuré l'ampleur de ce. combat qu'il ne verrait pas finir, et dans lequel il dev«ait porter des coups si rudes et si écrasants pour ses adversaires.

H allait droit dans son chemin périlleux, essayant d'entraîner les timides, les frappant avec la rudesse que lui inspiraient ses fortes convictions, quand il les voyait défaillir sous l'influence de la frayeur et de la pusillanimité.

C'est dans son camp, du côté de ceux qui se battaient à ses côtés avec une désespérante mollesse, de ces lâches déserteurs de la lutte, qu'il a éprouvé plus de peines et senti plus d'amertume.

Le libéralisme a dévoré cette âme vigoureuse; il a pesé lourdement sur son cœur.

Lui, c'était l'apôtre que rien, aucun péril, aucun obstacle, aucune persécution ne pouvait arrêter : il bravait le danger, paraissait devant les juges de la terre, se voyait menacé de la mort, et ne tremblait pas.

La Semaine catholique de Toulouse termine ainsi un long article'

Dieu vient d'appeler aux récompenses éternelles Tun ^^^ plus illustres défenseurs de son Église dans notre dix-ueu-

yième siècle. Il avait combattu le bon combat pendant près de cinquante ans.

Le Dimanche illustré, de Toulouse :

« Toute la presse catholique est dans le deuil », par suite de la mort du « brave soldat de la Papauté ».

Revue catholique du diocèse de Troyes :

L'Ëglise perd en Louis Veuillot son plus vaillant soutien, la France son premier écrivain, le journalisme son maître. Nous voudrions citer les témoignages sans nombre d'admiration et de profonde douleur auxquels vient de donner lieu rimmense perte qui frappe aujourd'hui TÉglise et la France. II faudrait aussi rappeler et énumérer les innombrables services rendus à la cause dif droit et de la vérité par cet incomparable athlète de notre foi. C'est ce que nous ferons prochainement; mais aujourd'hui nous sommes assurés de satisfaire au désir de nos lecteurs en reproduisant, avant tout quelques détails sur les derniers moments de cette belle et grande existence.

Semaine religieuse du diocèse de Viviers :

Penseur de la famille de Joseph de Maistre, qui fut son modèle, et de Donoso Cortès^ qui fut son ami, M. Louis Veuillot regardait de haut et voyait au loin, parce qu'il croyait ; à l'exemple de ces puissants esprits, un peu aussi peut-être avec leur logique extrême, il arrivait à découvrir dans les phénomènes d'aujourd'hui les événements de demain, à interroger et à pressentir l'avenir, et plus d'une fois il en a pénétré les secrets avec une hardiesse, une intuition qui ressemblait au génie.

Ecrivain de grande race, il parlait cette vraie langue française qui va de Montaigne à M"* de Sévigné, de Molière à Joseph de Maistre, avec sa grâce et son énergie natives, pure de ces contacts adultérins qui aujourd'hui l'énervent tant et la déshonorent, merveilleuse toujours de souplesse, de vigueur et de trait.

Mais bien au-dessus de tout cela, M. Louis Veuillot était surtout croyant ardent et convaincu, catholique sans réserve.

Deux passions, deux nobles et généreuses passions le pri-

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rent tout entier a\i lendemain du jour où il connut la yéritë, remplirent sa vie, inspirèrent son cœur autant que son talent : Tamour de la Papauté et de l'Église, la haine du mensonge et de riniquité.

Il aima TÉglise, et nul plus que lui ne sut communiquer cet amour, en faire vibrer les notes profondes, en faire frémir nos âmes... 11 eut la haine du mensonge impie, et nul mieux que lui ne marqua d'indélébiles stigmates les mécréants mercenaires ou haineux, les libres penseurs effrontés.

Qui de nous tous, qui avons pu suivre pendant près d'un quart de siècle cette grande lutte pour la liberté religieuse, non sans déchirements intimes quelquefois et sans épreuves, mais toujours si admirable de vigueur et d'élan, lutte qui aujourd'hui, à l'heure de la moisson, serait si riche en résultats, si des mains ou plutôt des hordes sauvages n'étaient venues tout ravager; qui de nous, dis-je, ne se rappelle avec quelle attention passionnée, avec quel enivrement nous lisions ces pages oii venaient se refléter si vivement nos espérances et nos enthousiasmes, nos colères et nos joies, pages étincelantes dont les années n'ont pu encore refroidir l'ardente et généreuse sève?...

Cette revue n'est pas complète. Les Semaines religieuses dont nous n'avons pas parle sont celles que nous n'avons pas reçues, ou qui, dans l'amas de nos papiers, brochures et journaux, se sont égarées. Nos omissions sont involontaires.

Si nous ne devions pas tout abréger, afin d'indiquer à peu près tout, nous serions heureux de reproduire en entier l'étude très belle de forme et très forte par la doctrine que le R. P. Ramière. si savant, si pieux, si dévoué, a publié sur Louis Veuillot dans le Messager du Sacré-Cœur. Nous ne devons en donner qu'un extrait, mais au moins il sera long.

Après avoir rappelé que les tombeaux des saints participent à la gloire du sépulcre de l'Homme-Dieu, le P. Ramière parle des magnifiques funérailles faites par le peuple chrétien à Louis Veuillot, et ajoute :

Ce que le monde catholique vient de glorifier en Louis Veuillot, ce n'est pas l'incomparable styliste, qui a si merveilleusement allié dans ses écrits l'énergie gauloise, la pureté classique et la vivacité du style moderne; ce n'est pas le publiciste éminent, dont la plume était tout à la fois un glaive tranchant et un lumineux flambeau ; ce n'est pas l'artiste ius-

pire, qui, dans les genres les plus disparates, a égalé ou même surpassé les maîtres les plus illustres ; ce n*est pas le satirique plus mordant que Molière et Boileau, le peintre plus délicat que la Bruyère, le penseur plus profond que la Rochefoucauld, le lyrique parfois non moins sublime que Bossuet : ce ne sont là que les mérites accessoires de l'illustre défunt, les ressorts secondaires de son admirable organisation. Mais le moteur premier qui a donné Timpulsion à ces éminentes qualités et en a centuplé Ténergie, le grand mérite de Louis Veuillot, son trait le plus saillant et son caractère distinctif, le motif principal des justes honneurs qui viennent d'entourer son char funèbre et que la postérité la plus reculée ratifiera, la principale source de la gloire que Dieu lui réserve au ciel, c'est son intrépide et chevaleresque dévouement à la royauté de Jésus-Christ.

Louis Veuillot a été le chevalier sans peur et sans reproche du roi Jésus.

Né à une époque où le sarcasme de Voltaire avait encore tout son prestige, où les chrétiens osaient à peine montrer leur foi, éloigné lui-même de Jésus-Christ par toutes les influences auxquelles furent soumises ses premières années, il n'eut pas plus tôt connu ce divin Sauveur, qu'il se donna tout à lui. Dès lors, il ne mit pas plus de bornes à son dévouement qu'il n'admit de limites dans les droits de l'Homme-Dieu. La rectitude de son esprit venant en aide à l'énergie de sa foi, il repoussa instinctivement, comme une impiété doublée d'une absurdité, toute diminution de la souveraineté de Jésus- Christ et toute renonciation aux enseignements traditionnels de la sainte Église. S'il marcha quelque temps d'accord avec les disciples de Lamennais, c'est que, dans la doctrine mennaisienne, se trouvaient mêlées deux tendances qu'il était facile de confondre quant à leurs applications immédiates, bien que dans leurs principes et leurs résultats elles fussent absolument contraires.

On ne saurait trop admirer la sûreté de coup d'oeil avec laquelle Louis Veuillot discerna de bonne heure ces deux éléments confus, comme on ne saurait trop déplorer les divisions qu'a maintenues jusqu'à ce jour, au sein de l'armée catholique, la persistance de cette confusion.

L'école mennaisienne fut avant tout une protestation contre le gallicanisme, soit théologique, soit politique; contre la doctrine qui unissait l'Église et l'État, le trône et l'autel, de

manière à subordonner les intérêts de l'Eglise à ceux de rÉtat, et à rendre Tautel dépendant du trône.

Lamennais était parfaitement dans la vérité lorsqu'il protestait contre cette dépendance, et lorsqu'il mettait les droits éternels de Jésus-Christ au-dessus des luttes des partis et da conflit des opinions ; mais il se trompait gravement lorsque, pour assurer l'indépendance de l'Église à l'égard de l'État, il prétendait briser tout lien entre l'État et l'Église. Il ne s'apercevait pas qu'en agissant de la sorte, il sacrifiait la moitié des droits de Jésus-Christ pour sauver l'autre moitié. Jésus-Christ et son Église ont droit à l'indépendance, sans doute; mais l'indépendance n'est pas leur seul droit. L'Homme-Dieu est venu au monde pour y régner : ou il est roi ou il n'est rien. Ainsi qu'il l'a expliqué lui-même très clairement à Pilate, soa règne, qui n'est pas de ce monde, ne s'exerce directement ni sur des intérêts terrestres ni par des moyens humains; il s'exerce par la vérité, et il a pour objectif les intérêts éternels des Âmes. Mais comme ces intérêts s'agitent dans Tordre social, aussi bien et plus encore que dans l'ordre individuel, les sociétés aussi bien que les individus sont soumis à l'empire de la vérité révélée par Jésus-Christ, et ne peuvent trouver leur salut que dans la conformité de leurs lois avec la morale évangélique. Prétendre affranchir les peuples de la royauté doctrinale de Jésus-Christ, pour borner sa juridiction à Tétroite enceinte de la conscience individuelle, c'est établir dans les droits souverains de l'Homme-Dieu une division aussi absurde qu'impie; c'est renverser le dessein de la Providence, qui a établi Jésus-Christ comme la pierre fondamentale hors de laquelle aucun édifice durable ne saurait être construit; c'est tout à la fois outrager le Sauveur et priver la société de son unique condition de salut.

En cédant à cette illusion, dont elle n'apercevait pas le danger, l'école mennaisienne allait donner contre Técueil qu'elle prétendait éviter; en affranchissant l'Église d'un joug brisé en grande partie par les événements, elle la livrait à une tyrannie bien plus actuelle et bien plus redoutable.

Il y avait dans l'esprit de Louis Veuillot trop de droiture, et dans son cœur trop de fierté, pour accepter une situation aussi humiliante et un programme d'action aussi peu logique* Du moment que la Vérité se fut manifestée à lui, il fit à sa divine souveraineté l'hommage lige de tout son être, et jura de n'être point seulement son serviteur humblement soumis,

mais encore son infatigable champion. Au lieu de faire un triage entre ceux de ses droits que le monde moderne tolère et ceux qu'il prétend avoir définitivement proscrits, il jura de les soutenir tous, même les plus impopulaires, et ceux-là surtout, précisément parce qu'il les voyait plus violemment et plus injustement attaqués.

Avec lui la polémique chrétienne a fait volte-face. Durant le dernier siècle et pendant le premier tiers du siècle présent, elle s'était trop généralement tenue sur la défensive ; Veuillot lui fit reprendre décidément l'oCfensive. 11 ne se contenta pas d'emprunter à de Maistre la férule avec laquelle il châtie si magistralement la sottise de la libre pensée ; c'est à Voltaire lui-même qu'il déroba son sarcasme acéré, pour le tourner contre le véritable infâme. Aux cris que poussèrent les libres penseurs piqués au vif par la pointe de cet impitoyable stylet, les catholiques comprirent qu'il n'était plus temps de rougir, et que leur tour était venu de marcher la tête haute.

Il s'est produit, en effet, durant les cinquante dernières années, dans l'attitude des catholiques, un changement dont nous ne prétendons pas attribuer à Veuillot tout le mérite, mais dans lequel il a assurément sa large part. Il y a cinquante ans, on ne pouvait, sans un grand effort de courage, faire acte de catholique dans une voiture publique ou dans une hôtellerie, et rien n'était plus commun que de voir des chrétiens irréprochables dans leur foi et dans leur conduite extérieure, éloignés par le respect humain de l'accomplissement de leurs devoirs religieux. Les soi-disant libéraux de la Restauration avaient réussi à enchaîner, par la crainte du ridicule, la liberté des chrétiens. Cet épouvantail dont on se prévalait avec tant de succès contre nous, Veuillot Ta fait jouer avec un art incomparable contre nos adversaires, et ce n'est pas un des moindres services qu'ils a rendus à notre cause. Le rire, qui, d'après Horace, est très légitimement employé à faire accepter la vérité, est mieux fait encore pour rendre l'erreur méprisable, surtout l'erreur orgueilleuse qui cherche à ridiculiser la vérité. Comme il y a dans l'impiété autant de bassesse que de malice, il n'y a ni moins de justice, ni moins de vérité à la faire mépriser qu'à la faire haïr; et ce mérite, aucun écrivain catholique ne l'a possédé au même degré que Louis Veuillot.

Hâtons-nous pourtant de le dire : cette puissance de sarcasme, par laquelle il s'est rendu si redoutable au monde de la libre pensée, n'est que la moindre des forces qu'il a mises au

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service de notre cause. L'admiration, disons mieux, l'enthousiasme du beau et du bien avait chez lui plus d'énergie encore que le mépris pour tout ce qui était bas et vil. Et cette incomparable puissance d'admirer et d'aimer, il l'a concentrée sur un seul objet, sur l'objet des pensées et des prédiiectioas divines : sur cette œuvre en vue de laquelle le Tout-Puissant a créé et gouverné toutes les autres œuvres ; sur ce corps immortel dont Jésus-Christ est le chef, et auquel l'humanité régénérée fournit ses membres : sur la sainte Église catholique. L'Eglise fut pour Veuillot, dès le jour de sa conversion, l'objet d'une estime sans bornes, de l'amour le plus passionné, du dévouement le plus absolu.

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