JOURNAUX DE PARIS
U Union :
Avec Louis Veuillot disparaît un des premiers écrivains de notre époque, et à coup sûr le premier des polémistes.
Entré dans la presse fort jeune, il montra dès ses débuts un talent hors de pair, une langue unique, d'une saveur toute personnelle, d'une vigueur sans égale. De ces luttes ardentes et passionnées, où furent portés tant de coups acérés, où s» verve et ses traits mordants ont soulevé tant de colères, il ne reste aujourd'hui que le souvenir de l'écrivain. Les rancunes se sont apaisées ; les blessures, même les plus profondes, se sont cicatrisées ; l'oubli se fait vite après les combats, et la presse française devrait être unanime à saluer la mémoire d'un homme qui l'a honorée par la fermeté de ses convictions religieuses et son rare talent d'écrivain.
Ecrivain I il le fut à toutes les heuresde sa longue carrière, tantôt âpre et terrible dans la polémique comme un pourfendeur sur le champ de bataille, tantôt railleur à la verve gauloise comme Rabelais ou Mathurin Régnier, tantôt ému et tendre comme un poète devant les scènes de la nature ou la grandeur de Rome, merveilleusement habile toujours à combattre, à observer et à sentir. Il nous souvient d'un temps ou le soir on se disputait un article de Veuillot, pour savourer en gourmets littéraires quelques colonnes de cette prose « mâle outil et bon aux fortes mains », et où les rieurs, qui sont le grand public, applaudissaient le talent du maître.
« J'aime tant le talent, disait un jour M. de Rémusat.i Sainte-
HOMMAGES A LOUIS YEUILLOT 509
Beuve, que je serais capable de voter pour ce diable de Veuillot, s'il se présentait à rAcadëmie! » Et M. de Rémusat exprimait ce jour-là une opinion que nous-mème avons entendue bien souvent de la bouche des adversaires les plus résolus du directeur de V Univers,
Seulement Veuillot ne se présenta jamais à TÂcadémie française. Avec cette modestie fière qui le caractérisait, il n'ambitionnait pas plus le fauteuil d'académicien que le siège dé député ; et nous n'avons pas oublié sa réponse aux électeurs de 1871 qui le sollicitaient d*accepter un mandat à la Chambre : « Je n'ai pas ce qu'il faut pour représenter Paris, et Paris n'a pas ce qu'il faut pour être représenté par moi. »
Tout Veuillot est dans cette réplique.
Né écrivain, il a eu le bon sens de rester écrivain, sans chercher les aventures politiques et les attitudes solennelles, sans poursuivre aucune ambition, sans rien demander aux pouvoirs qu'il soutenait, sans transiger non plus avec ceux qu'il combattait.
En face de cette vie si une au point de vue chrétien, et de cette mort pieuse et tranquille qui l'a couronnée, nous aussi nous oublions les quelques réserves que nous aurions à faire, les vieilles querelles soutenues parfois dans le champ clos de la politique, pour ne nous souvenir que des services rendus à la cause de l'Église, aux intérêts de la société française, que Veuillot n'a jamais désertés, et à celle de la monarchie, qu'il a défendue avec éclat, parce que la logique de sa belle intelligence la lui avait montrée comme le salut de la patrie.
Nous ne voulons voir que l'ensemble de l'œuvre, une polémique magistrale en faveur de toutes les nobles et saintes causes, des ouvrages qui vivront comme des monuments glorieux pour les lettres Â*ançaises. Il y a plus de trente ans que les Libres Penseurs ont été publiés ; et tous ceux qui appartiennent à la littérature, croyants ou athées, regardent encore ce livre comme un chef-d'œuvre. Il y a bientôt vingt ans qu'ont paru les Odeurs de Paris en pendant au Parfum de Rome; et quand nous les relisons, nous voyons grouiller tout le Paris moderne, ses boulevards, ses théâtres, ses cafés-concerts, son mélange innomé de toutes les classes, de tous les mondes, de tous les préjugés, de tous les vices, comme si le livre était écrit d'hier. Il y a onze ans qu'a paru Paris pendant les deux sièges; et nous y retrouvons des pages admi-
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rables, grandioses, qui réveillent tant de souvenirs navrants, qui nous font revivre cette vie douloureuse et sanglante, comme si le canon tonnait encore sur nos remparts.
Ainsi que toutes les grandes œuvres, ses livres respirent la vie. Ils sont écrits au jour le jour, comme des articles de journaux ; et pourtant ils restent des chefs-d'œuvre, toujours actuels, toujours pleins de cette sève exubérante qui les (ait lire avec charme, quand tant d'autres sont oubliés.
C'est que, sous la magie du style, sous cette langue puissante et colorée qui vous saisit parfois comme un éblouissement ou vous frappe comme un trait, on trouve cette élévation d'idées et cette chaleur de sentiment qui font les grands écrivains ; c'est qu'on y sent enfin la conviction profonde qui fait rhonnète homme.
Voilà ce qui, pour nous, caractérise particulièrement le talent et la vie de Louis Veuillot. Il a cru, il a eu une foi sincère, et il a lutté cinquante ans pour défendre la cause à laquelle il s'était voué tout entier.
Nous ne savons si ses adversaires, qui sont aussi les nôtres, comprendront à cette heure qu'il y aurait une véritable dignité pour la presse parisienne d'honorer l'homme qui l'a de son côté si grandement honorée ; qui, né journaliste, a voulu rester journaliste. Chateaubriand suivait jadis le cercueil d'Armand Carrel. Si la presse française était aujourd'hui ce qu'elle était autrefois, tous les journaux de Paris seraient représentés demain à cette modeste cérémonie, pour mener ensemble le deuil d'un des meilleurs et des plus illustres d'entre nous.
Le Monde :
Après une vie toute de combats, cette âme vaillante vient d'entrer dans l'éternité avec la sérénité du vrai chrétien et avec le témoignage d'une vie pleine de mérites. Sur la terre, M. Louis Veuillot laisse une mémoire qui restera considérable et honorée; dans son œuvre, dans l'influence qu'il a exercée, soit au point de vue religieux, soit au point de \'ue politique, l'histoire équitable aura plusieurs parts à faire. L'heure de ce jugement n'est pas encore venue ; mais, à coup sur, ce jugement glorifiera d'une façon durable, en M. Louis Veuillot, son amour filial, tendre et ardent pour l'Eglise, le zèle désintéressé, persévérant et courageux avec lequel il Ta défendue pendant plus de quarante ans contre ses ennemis.
De l*ëcrivain il ne reste rien à dire qui ne soit exposé à être une redite; et d'ailleurs, sur ce point, toute louange est superflue : M. Louis Veuillot a forcé l'admiration unanime de ses adversaires et de ses contradicteurs.
Si nous ne nous trompons, il y a un devoir certain et comme une convenance supérieure pour tous les catholiques de n'échanger sur la tombe de ce grand et rude soldat que des sentiments d'union, de paix et de fraternité chrétienne.
F. Levé.
Même journal :
Les feuilles de la Révolution cherchent à travestir la pensée et Faction de Louis Veuillot: elles le transforment en une sorte de dictateur spirituel qui se serait imposé au Pape, aux évèques, à l'Eglise. Ce conte ridicule atteste simplement l'ignorance ou la mauvaise foi de nos adversaires. La vérité est que Louis Veuillot n'a été puissant parmi les catholiques que parce qu'il était dans la vérité. Il est peut-être bon de signaler l'inadvertance de certains catholiques qui ont prétendu que le journalisme catholique avait jeté la division dans le clergé. Le contraire est manifeste. \J Univers a combattu
pour l'unité
Lamennais a péri en voulant réconcilier d'autorité l'Église et la société civile. Mais l'Église ne l'.avait pas choisi pour arbitre, et il était sans mission pour parler au nom de l'Église. V Univers, qui succédait à V Avenir dans la défense des droits et des libertés de l'Église, prit la route opposée: il voulut défendre l'Église en lui obéissant en tout et en ne la défendant que dans la mesure où elle voulait être défendue. C'est à cette cause que se dévoua Louis Veuillot, et c'est ainsi qu'il contribua avec une incomparable puissance à la grande union catholique de notre époque.
Nous assistons à un singulier spectacle : aujourd'hui comme autrefois, une foule de libres penseurs nous crient que Louis Veuillot a fait beaucoup de mal à l'Eglise, et ils ont l'air de le déplorer sincèrement. Il est vrai que ces mêmes libres penseurs reprochent aussi à Pie IX d'avoir détruit la constitution de l'Église catholique. Qui aurait cru c^ue l'Église pût inspirer tant d'intérêt à ses ennemis? Mais l'Église, pour se gouverner, ne prend pas conseil des libres penseurs ; et les catholiques, pour placer leurs sympathies ou leurs affections, n'attendent pas leur mot d'ordre. Si Louis Veuillot avait aidé
aux divisions entre catholiques, il eût été choyé des libres penseurs. Cette tactique n'eut d'autre résultat que d'indiquer plus clairement où étaient les vrais amis de TËglise. C'est aux libres penseurs que Louis Veuillot en voulait. Le gros public, le public des journaux, entrait par les polémiques de Veuillot dans la connaissance des faits allégués contre l'Église et dans la réfutation qui les suivait. Il apprenait à rire des libres penseurs, de leur ignorance, de leurs contradictions. Il les voyait tout penauds, tout ahuris, sous les traits acérés de l'attaque ou de la réplique. Voilà ce qui mettait sens dessus dessous les libres penseurs et les animait contre Veuillot d'une rage inexprimable. Faut-il s'étonner que le journaliste catholique n'ait pas ménagé de tels adversaires ? D'ailleurs le journal est une arme de guerre, et non de paix.
Le journalisme sans doute est nouveau, et il s'agit de savoir si les fidèles ont le droit de défendre l'Eglise. A côté de la religion, les intérêts qui avoisinent les dogmes et la morale s'agitent. Les droits de propriété et de liberté touchent les fidèles pour l'accomplissement même de leurs devoirs religieux. Le journalisme catholique se présente donc comme une nécessité du temps. Les laïques ont à se défendre, et ils ne peuvent se défendre sans défendre l'Église. C'est à cette défense que Louis Veuillot se dévoua; il la transforma en offensive hardie. Il créa véritablement le journal catholique.
L'action de Louis Veuillot fut immense. Il donnait la parole aux laïques dans les luttes de la presse. Non, assurément, qu'il eût cru que les luttes de la presse pussent aboutir à une victoire pour la vérité ; mais enfin l'honneur exige que 1 on se défende, et il y a aussi un grand intérêt à se défendre sur ce terrain. Le pape Pie IX n'a-t-il pas toujours encouragé VUnhers? Certes, il n'avait qu'à dire un mot, à faire un signe, pour briser la plume de .Veuillot. Loin de là : à une époqoe où les souverains abandonnaient la défense de l'Église, Pie IX pensa que l'Église devait, elle aussi, faire appel à l'opinion publique. Il soutint de ses conseils les champions laïques sur ce terrain brûlant de la politique. C'était une nouveauté; mais la révolution française est aussi une terrible nouveauté.
Louis Veuillot a été l'homme des catholiques dans la presse politique ; il a rétabli une sorte d'équilibre entre les catholiques français et leurs ennemis. Si bien des maux n'ont pas
été empêchés, qui peut dire que beaucoup d'autres n'ont pas été prévenus ou atténués? Certes, ces guerres de plume ne sont pas sans meurtrissures. Il y a des morts et des blessés. C'est la condition de toute guerre. Il est ridicule d'en rendre Louis Veuillot responsable. Jl a été un combattant héroïque. Homère raconte que l'aigrette du casque d'Achille entrevue de loin imprimait un mouvement involontaire de recul aux bataillons troyens. Un article de Veuillot produisait le même effet sur les bataillons des libres penseurs. Coquille.
La Gazette de France :
M. Louis Veuillot est mort, hier à deux heures.
La presse est unanime à proclamer son talent ; mais chacun fait des réserves, par des considérations d'ailleurs très diverses, touchant l'œuvre ou les œuvres au service desquelles il l'a employé.
Il est certain qu'on ne peut donner des louanges banales à celui dont la plume a agité les plus grandes questions qui ont passionné cette société depuis 1830.
Cette réserve elle-même est la gloire de l'écrivain qui vient de disparaître.
Lui-même, d'ailleurs, n'a jamais cru que la mort dût imposer le silence à la critique.
M. Louis Veuillot ne peut être encore jugé complètement; personne n'a intérêt, en ce moment, à tenter de le faire.
Il faudrait remuer pour cela trop de choses, mettre en scène trop de personnalités, et se distraire par conséquent du combat pour l'existence qu'on livre chaque jour.
Le Pays :
Louis Veuillot est mort.
La France perd son plus grand écrivain, l'Église son plus vaillant soutien, le journalisme son maître.
Combien cet homme au grand cœur, à l'âme indomptable, a dû souffrir lorsqu'il s'est vu frapper par la maladie, réduit pour ainsi dire à l'impuissance, au moment même où ses croyances religieuses avaient le plus besoin de l'appui victorieux de sa plume d'acier !
C'est lorsque les Ferry et les Paul Bert entamaient leur œuvre sacrilège que Louis Veuillot s'affaissait, pareil au soldat
que la souffrance retientau moment même où retentît le clairon de Tennemi.
Il est mort, le grand athlète, le grand lutteur, Thomme à rironîe si cruelle et à la bienveillance si large, dont le poing était si rude et la main si loyale.
Il avait horreur des concessions, ce croyant dont la foi était tout d'une pièce.
Et il avait raison.
L*Ëglise lui doit d'avoir contribué à Textinction de ce gallicanisme qui servait de refuge aux réticences inavouables et aux lâchetés libérales.
Il fut notre ami, comme il pouvait Têtre d'un disciple plein d'enthousiasme pour son merveilleux talent.
Et nous voulons nous joindre à son frère, aux siens, à ses collaborateurs, à ses^amis, à ses admirateurs, pour saluer avec respect et avec vénération ce noble et puissant esprit qui est retourné à Dieu. Paul de Gassagnac.
Le Clairon :
L'Église catholique et la littérature française ont fait, dans la journée d'hier une perte irréparable.
Louis Veuillot est mort. Il allait accomplir sa soixantedixième année.
Il y avait cinquante-trois ans qu'il écrivait, et quarante-cinq qu'il croyait.
Raconter et juger en l'espace d'une soirée ces longues années de luttes et de foi, cette carrière immense au cours de laquelle le maître qui vient de mourir a touché à toutes les questions qui divisent et passionnent les hommes, et y a marqué une empreinte à l'eau forte, est une tâche troublante.
Racontons d'abord, nous essayerons déjuger ensuite.
(Nous supprimons ici des détails biographiques donnés à très bonne intention, mais où il y a plus d'une inexactitude.)
En 1843, il entrait à V Univers. Il a été l'âme de ce journal pendant quarante ans, l'a imprégné en quelque sorte de sa personnalité puissante, y a insufflé son âme, en a fait sa chose, l'a porté à un degré de prospérité considérable...
L'Empire se fait. Louis Veuillot réclame de l'Empire ce qu'il a réclamé de la République : la liberté religieuse et la protection du culte.
Alors commença entre Veuillot et l'Empire d'une part, entre
Yeuillot et quelques membres de l'ëpiscopat d'autre part, une série de luttes épiques, où le polémiste dépensa des trésors de verve, de talent et de passion.
Il fut blessé souvent, il ne fut jamais battu, et chaque fois que ses ennemis crurent l'avoir couché à terre, ils le virent se relever plus fort, plus vigoureux, plus acharné.
Le pape Pie IX le soutint dans tous ces combats, et Yeuillot, SOUS cette égide toute-puissante, acquit une influence énorme sur rÉglise et sur Topinion.
Lorsque TEmpire eut fait la campagne d'Italie, et lorsque commença, par la ruine du pouvoir temporel , cette série de chutes matérielles et morales, dont le lien ne devait apparaître à tous les yeux que lorsqu'elles eurent abouti à la catastrophe de Sedan, Yeuillot défendit, avec toute son âme et toute son énergie, le pouvoir temporel du Pape.
L'Empire n'avait pas encore conçu pour la liberté ce violent amour que lui fit éprouver M. de Rochefort, et V Univers fut supprimé de 1860 à 1867, et remplacé par le Monde. Mais Yeuillot ne put y écrire.
En 1867, V Univers ressuscita, et Yeuillot concentra contre le libéralisme catholique toutes les ressources de son talent de polémiste.
Le concile œcuménique de 1870 le vit à son apogée, installé à Rome, consulté et même un peu redouté par les évèques, qui comprenaient quelle force d'apostolat résidait en ce laïque.
La guerre éclate. Les travaux du concile sont suspendus. Yeuillot accourt à Paris et fait son devoir de Français, en prêchant le courage et la lutte.
Lorsque l'Assemblée nationale fut réunie, lorsque commença la série de fausses manœuvres qui devait conduire à la République des gens partis de chez eux pour sauver la France en réinstallant la monarchie, Yeuillot continua le bon combat contre tous les mensonges : mensonges politiques, mensonges sociaux, mensonges religieux.
En 1874, le ministère de Broglie suspendit V Univers pour deux mois, à la suite d'attaques contre le gouvernement italien : nécessités diplomatiques I
Louis Yeuillot était, au moment où reparut son journal, le chef du parti catholique militant en France. \J Univers en était le Moniteur of&ciel, et nul ne songeait à protester contre la prépondérance morale acquise à force de luttes par le vieil athlète.
M. Ferry entrait en scène : la guerre allait commencer contre TÉglise, contre la religion, contre les catholiques; la République allait s'attaquer à la fois aux moines et aux enfants.
C'est à ce moment que la maladie implacable vint condamner au repos celui dont TËglise de France, menacée, réclamait plus que jamais le secours.
Certes, s'il avait pu être consolé de son inaction et de cette étreinte du mal qui le faisait se survivre à lui-même, il aurait trouvé, dans le spectacle du courage et du talent que ses anciens collaborateurs déployaient dans sa maison, sous les ordres de son frère, des consolations bien puissantes.
Mais Veuillot aimait donner de sa personne. Ce n'était pas un général immobile sur la colline et poussant des escadrons devant lui, c'était le chef bouillant chargeant en tête et à fond.
Aussi a-t-îl dû déposer avec désespoir sa plume et quitter avec regret cette vie où il lui restait encore tant de batailles à livrer.
Veuillot a soulevé presque autant d'admirations que de haines. Il méritait les unes et ne faisait rien pour adoucir les autres.
On lui a reproché l'âpreté de ses polémiques, la vivacité de ses attaques, sans se souvenir assez qu'il bataillait avec des ennemis implacables, et que ses attaques n'étaient, le plus souvent, que des ripostes.
On attaque comme on veut. On se défend comme on peut.
Or la cause à laquelle Veuillot avait consacré sa vie est, depuis tantôt un siècle, battue en brèche par le mensonge, par la calomnie, par l'insulte, par la diffamation.
Qui donc oserait dire qu'elle doit n'avoir pour défenseurs que des gens à allures mesurées, modérées ?
C'est la loi de la guerre, qu'on fasse subir à l'ennemi les maux qu'il vous cause ; qu'on ne réponde pas à des obus par des coups tirés à blanc, ni aux pamphlets par des homélies.
Oui, Veuillot a été violent, mordant, caustique, mais c'est parce qu'il répondait à des ennemis enragés et venimeux.
Lorsque ensuite le pli a été pris, lorsque sa plume a été barbelée par la bataille, ce n'est pas sa faute si des ennemis plus respectables que ceux qu'il combattait d'ordinaire ont été traités sans plus de ménagements, et s'il a foncé sur des dissidents comme il fonçait sur des mécréants.
HOMMAGES A LOUIS YEUILLOT M7
D^ailleurs, aujourd'hui, les blessures qu'il a faites sont cicatrisées, les haines qu'il a excitées sont tombées, et je serais bien étonné si tous, partisans ou adversaires, ne rendaient pas à ce mort Thommage dû à un écrivain de premier ordre, au premier publiciste de ce siècle, à un homme enfin qui a été une des grandes forces intellectuelles et morales de son temps, et qui a travaillé sans repos pendant un demi-siècle à la diffusion de la vérité.
Louis Veuillot a illustré les lettres françaises, et, dans un ordre d'idées plus modeste, il a honoré la profession de journaliste.
Aussi est-ce avec attendrissement et vénération que nous saluons son cercueil, sur lequel, selon sa volonté expresse, on ne déposera que sa plume. J. Cornely.
Quelques jours après l'article que nous venons de citer» le Clairon en donnait un autre, intitulé : Souvenirs personnels, et signé du pseudonyme : Pierre d'Atlente. L'auteur est M. Oscar de Poli.
Le voici :
Je ne saurais prétendre à retracer la vie de l'incomparable polémiste que nous venons de conduire à sa suprême demeure. Ici même, notre directeur a glorifié déjà le « premier publiciste du siècle, l'homme qui fut une des grandes forces intellectuelles et morales de son temps, et qui travailla durant un demi-siècle à la diffusion de la vérité ». Je n'ai d'autre prétention que d'apporter, avec mes souvenirs personnels, une modeste pierre à ce pieux édifice.
Il y avait sept ans que l'Empire, aux applaudissements de ses bêtes d'encre, avait supprimé VUnii^ers, lorsque Louis Veuillot obtint enfin l'autorisation de le faire reparaître.
En matière de style comme en matière de peinture, on procède toujours de quelqu'un. L'inimitable styliste dont la plume de diamant traçait avec un égal triomphe les apolégétiques grandioses et les satires de l'emporte-pièce, procédait d'une double genèse, qui étonnera, je crois bien, plus d'un de ses lecteurs. Comme on lui disait, un jour, que son style échappait à l'analyse et que sa manière déroutait la comparaison :
« Mon secret n'en est pas un, répondit Louis Veuillot. Avant de m'être rendu à Dieu,j'avais appris Voltaire par cœur; après, j'appris par cœur Bossuet : ce sont, chacun dans son
genre, nos deux grands maîtres de style ; si je vaux comme écrivain quelque chose, c'est à eux que je le dois *. »
Au mois de novembre de la même année 1867, peu de jours après la victoire de Mentana, VUnwers annonça que son rédacteur en chef allait publier un livre apologétique intitulé : les Soldats du Pape, Ce titre, je l'avais adopté, moi aussi, pour une histoire de l'armée pontificale de 1860 à 1867, qui portait en épigraphe ces mots adressés par la reine de Car^ thage au héros virgilien : (c Racontez-nous ce qui vous est arrivé depuis sept ans. »
J'eus l'honneur d'écrire à Louis Veuillot pour le prier de ne pas me faire une concurrence fatalement désastreuse pour mon humble volume, et le grand écrivain accueillit ma requête avec cette indulgente et spirituelle bonne grâce dont il devait, par la suite, me prodiguer les marques.
Voici quelle fut sa réponse à ma supplique :
Monsieur,
Je me félicite de mon larcin très involontaire, 8*il peut démoDtrer à votre éditeur que vous avez choisi un titre excellent; votre travail et le succès achèveront de l'en convaincre.
Je vous rends donc ce titre avec d'autant plus d'empressement qu'il est plus couru. Il vous appartient de toutes manières, et convient h votre jeunesse et à votre agilité beaucoup mieux qu'à ma pesanteur. Comme vous serez prêt avant moi, je pourrai avoir le profit et le plaisir de vous citer.
Veuillez agréer, Monsieur, les sentiments de sincère confratertcrnité avec lesquels j'ai l'honneur d'être.
Votre très humble serviteur, Louis Veuillot.
5 novembro 1867.
Quelque temps après, j'eus le plaisir de rencontrer le grand publiciste dans un salon ami : mon livre en était déjà à sa quatrième édition; il avait eu la bonté d'en parler élogieusement dans V Univers, et il me dit que le sien s'appellerait les Témoins de saint Pierre, J'ignore quelles causes en empêchèrent la publication.
Deux ans après, jour pour jour, ma bonne étoile nous réunissait de nouveau, dans une circonstance solennelle. Nous voguions de compagnie vers Civita-Vecchia , pour aller
1. Noas laissons passer dans ces citations beaaeoup d'inexactitadea. et mêoM do notables erreurs \ mais nous devons réclamer contre ce mot sur Voltaire : Ix>uia Veuillot l'avait lu en partie, étant fort jeune, et n'a jamais eudegoAtpoar lui. — E. V.
assister aux saintes cérémonies du concile œcuménique.
M. Louis Veuillot faisait le doux pèlerinage de Rome avec une partie de sa famille. Ah! le tendre père et le ravissant causeur I II pétillait d'allégresse et de verve : quelle joie infinie de revoir Pie IX, Saint-Pierre et le Colisée I
Tout lui semblait d'un heureux présage, à commencer par le nom de notre paquebot, le Vatican, qui glissait majestueusement sur Tazur des vagues, mare d'oglio, sur une mer d'huile, tandis qu'entouré d'un cercle respectueux d'auditeurs, «c le maître » courait à travers l'histoire, éblouissant d'éloquence sans apprêt, de raison, de foi vive et d'esprit.
Mais les flots, comme les destins, sont changeants: à la hauteur du cap Corse, nous trouvâmes une mer démontée, et bientôt si menaçante, que le brave commandant du Vatican jugea opportun d'aller s'abriter dans une petite baie des côtes de Toscane.
Gomme la tempête se prolongeait, Louis Veuillot, craignant de ne pas arriver à Rome pour l'ouverture des solennités du concile, fréta un vetturino qui devait le conduire à la plus proche station du chemin de fer.
En débarquant à Civita, vite on s'informe de lui : pas de nouvelles de l'illustre déserteur ! alors des rumeurs sinistres se propagent : Louis Veuillot a été arrêté par une bande de brig^ands, et, moins heureux que l'Arioste en semblable occurrence, il est retenu prisonnier, lui et les siens.
Grande est l'anxiété ; déjà monsignor le délégat, averti ]>ar les passagers français, se dispose à envoyer à la découverte, lorsqu'un immense hourrah fait trembler la gare de Civita : Louis Veuillot vient enfin d'apparattre, et l'on s'empresse autour de lui, le félicitant, le questionnant, l'aidant h. porter ses colis, lui demandant comment les briganti l'avaient relâché : toutes choses qu'il écoute gravement sans trop comprendre, uniquement préoccupé de gagner Rome au plus tôt.
Au premier bruit de nos acclamations, un bon gendarme du Pape s'était approché de notre groupe.
a C'est un signor uffiziale? demanda-t-il à l'un de nous à mi-voix.
— Un officier? je crois bien!... répondit M. d'A...., c'est notre général!... »
Alors, quand le rédacteur en chef de V Univers monta en iTvagon, le gendarme, raide et grave, lui fit un superbe salut nailitaire.
520 HOMMAGES A LOUIS YEUILLOT
Le lendemain, dans la basilique Vatîcane, à Touverture du concile, — dont, conformément à une antique tradition, les chevaliers de Malte, dans leur bel uniforme rouge, gardaient les portes, — il nous fut donné de voir réunis les brillants costumes de la cour pontificale.
Suit une énumération détaillée de tout le personnel de la cour pontificale ; puis l'auteur reprend :
Les zouaves, commandés par les colonels Allet et de Charette, faisaient la haie pour protéger le défilé des pères de rÉglise contre les envahissements de la foule.
Derrière S. A. L et R. le grand-duc de Toscane, en uniforme blanc, portant le grand cordon de Tordre de Pie IX et la Toison d'Or, un Français voulut percer la haie et passer parmi les privilégiés. Les zouaves lui barrèrent le chemin.
« Je suis M. Louis Veuillot, dit-il simplement.
— Un prince aussi ! » repartit un zouave.
Et les rangs s'ouvrirent devant cet autre vaillant soldat de Pie IX.
Quelques jours après, h la villa Borghèse, par un splendide soleil, au bruit des salves, aux acclamations de la multitude, aux accords entraînants de la Marche poniificiile, de Gounod, Tarmée romaine marchait devant les évèques du monde entier. Lorsque Gharette passa, à la tête de ses zouaves, superbe sur son cheval de bataille, un tonnerre de vivats salua les futurs héros de Patay.
J'étais à côté de Louis Veuillot : il pleurait Peut-être
avait-il entrevu l'avenir?...
Il y a quatre ans, j'eus l'honneur de me présenter chez lui, dans ce vieil hôtel de la rue de Varennes, aujourd'hui voilé d'un crêpe et qu'illuminera désormais son souvenir. Déjà l'implacable mal tenaillait le rude jouteur. Il était assis devant son bureau, triste mais résigné.
« On gagne des indulgences à visiter les malades, dit-il en me tendant la main avec un aifectueux sourire. Vous venez pour voir Louis Veuillot, mais ce n'est plus lui. »
Je dis alors tout ce que je pus trouver dans mon cœur pour verser dans le sien le baume de l'espérance. Je lui parlai de nos communs souvenirs, de nos mutuelles vénérations. Il hocha doucement la tête et répondit :
a Vous êtes jeune encore, mais plus tard, vous verrez: lorsque l'on a casé ses enfants et donné pour Dieu jusqu'à la
dernière de ses forces, on n*appréhende pas de s'en aller; ne pouvant plus rien dans la vie, on voit sans regret venir la mort! »
Le Gaulois :
J*ai retenu cette parole de M. Veuillot sur Montalembert : « M. de Montalembert se croit libéral, il est simplement orateur. »
Que de fois n'ont pas de même dit de M. Louis Veuillot ceux qui le connaissaient mal : « Il se croit catholique, il est simplement écrivain ! »
Ecrivain ? c'est le seul point sur lequel amis ou ennemis du grand mort d'hier se soient trouvés d'accord. Il ne fut cependant pas de l'Académie française, non plus que Molière et Balzac. Assurément son talent, son génie de plume était de ceux qui ont manqué le plus dans notre siècle h la gloire de l'illustre compagnie. C'était l'avis de ce sceptique et spirituel comte de Rémusat, qui disait un jour à Sainte-Beuve : a J'aime tant le talent, que je serais capable de voter pour ce diable de Veuillot, s'il se présentait. » Il ne consentit jamais à se présenter; et je me souviens d'une belle lettre qu'il voulut bien m'adresser à ce sujet, et qui parut, il y a quelques années, en tête des colonnes de Paris-Journal, honoré pour un jour de cette illustre collaboration.
L'ogre catholique, le polémiste à feu et à sang, le soldat enragé de l'Eglise, que l'on a plus d'une fois accusé de mordre les meilleurs amis de la cause qu'il soutenait lui-même et à laquelle il dévoua sa vie dès qu'il eut l'âge de la grande majorité intellectuelle, n'eût certes pas détoné sous la coupole vénérable de l'Institut: car le même homme dont l'encre vous brûlait le visage comme du vitriol, dans les batailles de la presse, était, dans les relations privées, l'urbanité, la finesse, la bienveillance et la modestie personnifiées. Je ne parle pas de sa vie de famille, qni fut d'un saint et d'un patriarche ; je parle du Veuillot mondain, si l'on peut ainsi parler. L'agrément et la douceur de sa conversation, l'harmonie pénétrante de sa voix, l'illumination de Qon sourire, transfiguraient les traits bruts et comm<î inachevés du visage. Veuillot, vu de près, était un charmeur. Ceux qui ne l'ont vu que de loin l'ont pris pour un assommeur.
Causeur délicieux, je ne pense pas qu'il fût apte au rôle d'orateur. Un matin, il y a de cela plus d'une dizaine d'an-
5aa HOMMAGES A LOUIS YEUILLOT
nées, nous allâmes en corps, nous tous délégués et représentants de la presse conservatrice, à Versailles, trouver M. le maréchal de Mac Mahon pour le prier de se porter candidat à la députation de Paris. Le maréchal nous refusa, et fit bien. Veuillot parla en notre nom, et parla assez maM. Dans cette rencontre, je crois que les deux moins éloquents furent le maréchal de France et le maréchal de lettres. De plus obscurs se tirèrent mieux de leur harangue. En revanche, Veuillot lisait, comme il écrivait, avec une incomparable virtuosité. Un témoin me raconte ceci : a Un jour, à Rome, chez M^ Bastide, dans Tappartement jadis occupé par le Tasse et dont Liszt fut aussi l'hôte, il nous lut une page de M'^ Gerbet sur la Ville éternelle ; et telle était l'irrésistible suavité de son accent, que les larmes nous vinrent aux yeux. Cette symphonie-là valait celles que Liszt avait tirées naguère, à la même place, de son clavier tout-puissant. »
Écrivain, M. Veuillot a su faire résonner toutes les notes que peut donner la plume.
Le journaliste seul est populaire en lui, mais le romancier et même le poète sont dignes de la plus haute considération. Si Ton avait encore le goût et le loisir des comparaisons littéraires, je conseillerais de lire V Honnête femme de Louis Veuillot. Balzac, Charles de Bernard, et, bien plus tard, Flaubert, dans Madame Bovary, Zola, dans certaines peintures dont le relief de vérité locale a ptiru une nouveauté aux oublieux, n'ont pas dépassé les beaux chapitres de Y Honnête femme. Comme poète, M. Veuillot s'est révélé tard, et, paraît-il, avec une grande défiance de lui-même. M. de Pontmartin a raconté qu'au mois de juin 1856 il fut appelé à faire partie d'une sorte de conclave laïque d'amis et de confrères, auxquels le rédacteur en chef de V Univers déférait le soin de décider s'il convenait qu'il donnât la volée à ses Poésies et Satires, ou les gardât dans le tiroir. A la majorité des voix, il lui fut conseillé d'attendre ; et c'est seulement quelques années plus tard que le volume vit le jour, et montra aux admirateurs et aux ennemis un Veuillot inconnu, qui déclarait ne rimer qu'à son corps défendant et comme pour charmer les loisirs d'un entr'acte :
Ce n'est pas mon métier ni mon talent; la prose M'irait mieux, si j'avais à dire quelque chose.
1. Louis YeuiUot montra, en effet, un certain embarras : cela provenait d'an dissentiment qui, au moment môme où le maréchal entrait, s'était éloré entre lui et des membres libéraux de la députation.
O prose, mâle outil et bon aux fortes mains ! Quand l'esprit veut marcher , tu lui fais des chemins.
Si Ton connaissait des vers de la Bruyère, je m'imagine qu'ils pourraient ressembler à ceux de M. Louis Veuillot. On trouve pourtant chez celui-ci des passages de sensibilité, des cris de douleur intime, auxquels se seraient, je crois, refusée la plume puissante et colorée comme un tableau de Decamps, mais sèche et laborieuse, de l'auteur des Caractères, Voici, par exemple, un fragment d'élégie domestique qui rappelle plutôt Victor Hugo pleurant sa fille morte :
Biens que j'eus un instant et dont j'ai su le prix, Doux enfants, chaste épouse, ô gerbe moissonnée ! O mon premier amour et ma première-née ! Anges que le ciel m'a repris !
La mère, en s'en allant, des agneaux fut suivie : L'une partit, puis l'autre; avant qu'il fût deux mois, De mes tremblantes mains j'en ensevelis trois. . .
La dernière fois que j'ai eu l'honneur de serrer la main de M. Louis Veuillot, c'était à la prise de voile de la plus jeune de ses filles. Celle-là, il l'ensevelissait vivante.
Quelques jours plus tôt, il en avait' marié une autre à un brave officier, réalisant ainsi l'alliance de l'esprit chrétien et de l'esprit militaire, idéal qu'il a toujours caressé depuis son intimité de jeunesse avec le maréchal Bugeaud, et qui lui inspira de si belles pages sur Bugeaud lui-même et sur Saint- Arnaud. Il était déjà malade, et rentra d'un pas lourd dans sa maison, vide d'enfants désormais, mais non point solitaire : car elle était peuplée d'un crucifix, qui faisait pendant au portrait de sa sainte femme, et du dévouement infatigable d'une sœur, qui, j'en suis sûr, remercie Dieu de l'avoir fait survivre à son frère bien-aimé. Celui qui reste n'est-il pas des deux la vraie victime ?
A vingt-cinq ans, il était chrétien pour le reste de sa vie. Un voyage à Rome décida de son âme. Sa conversion ne fut ni moins prompte ni moins complète que celle de saint Paul ou de saint Augustin ; et, du jour où il fut chrétien, il se montra g^and écrivain dans Rome et Lorette et dans ses Pèlerinages de Suisse.
Un peu plus tard, il entrait à V Univers , qui, pendant un«
période de quarante ans, vécut de sa vie, retentit de l'éclat de ses colères et de ses rires, car ce maître journaliste avait ses heures sublimes et ses heures bouffonnes. Il admet et mélange tous les tons. Tantôt il confine à Bossuet, tantôt à Rabelais et à Molière, qu'il avait d'ailleurs le tort singulier de ne pas goûter*. Il a lui-même un jour très bien défini les conditions du talent chez le journaliste, et il joignit constamment l'exemple au précepte : a Le talent du journaliste, c'est la promptitude, le trait, et avant tout la clarté... La plume du journaliste a tous les privilèges d'une conversation hardie : il doit en user. Mais point d'apparat, et qu'il craigne surtout de chercher l'éloquence. Tout au plus peut-il l'étreindre un instant quand il la rencontre... » Le contraire du journaliste, c'est le rhéteur; le contraire par excellence du rhéteur, c'est Louis Veuillot.
Je ne raconte pas ici sa vie, je n'analyse pas son œuvre; je la juge encore moins. C'est un point très controversé, si ce serviteur passionné de l'Église a, en définitive, utilement servi sa cause. Ce qui est au-dessus de toute discussion, c'est le haut mérite du soldat, la rare valeur de l'artiste, la sincérité de sa foi, la bonté profonde de l'homme et le patriotisme du citoyen. Ce dernier côté de son âme apparut plus particulièrement à l'époque de la guerre de Crimée, et, quinze ans plus tard, dans son admirable série d'articles inspirés par le siège de Paris. Ce sont autant de pages d'histoire. Cette douloureuse époque aura eu la fortune de dicter des chefs-d'œuvre à deux hommes domiciliés bien loin l'un de l'autre, et, pour ainsi dire, aux deux pôles de la littérature : à Théophile Gautier, dont les malheurs de la patrie firent dégeler l'impassibilité artistique, et à Louis Veuillot, dont le catholicisme eut alors des tressaillements civiques inoubliables.
J'aime mieux, au bord du cercueil d'où ce maître va prendre son élan vers l'éternité, rappeler ce souvenir-là que celui de ses combats contre M** Dupanloup, contre Montalembert et M. de Falloux.
Pour aujourd'hui, il me reste à exprimer le profond respect et l'affection personnelle que j'avais voués depuis bien des années à M. Louis Veuillot, en retour de la bienveillance amicale qu'il m'a souvent témoignée. Quand je pense que nos
1 . Il y a beaucoup à reprendre sur ce jugement. Louis VeuiUot goûtait fort dans Molière V écrivain; mais il méprisait l'homme, et n'admettait pu qp» toutes ses comédies fussent bien conçues. (Tiote de t'éditear.)
relations avaient commencé par des doléances de mon amourpropre égratigné!... Heureusement que c'est bien loin, et que j'étais bien jeune : l'âge où l'on ne doute de rien, et où l'on demanderait raison à tous les saints du Paradis.
Henri de Pêne.
Le Journal des Villes et Campagnes :
Tout le monde connaissait cet athlète infatigable, cet esprit convaincu, ce caractère intrépide, quelque peu entier, cette plume maîtresse, cette ironie souveraine, ce catholique soumis. Qui n'a présentes à l'esprit ces luttes de trente ans pour la vérité, pour la justice, pour le bien des âmes, pour l'honneur de l'Église, qu'il aima par-dessus tout ; luttes dans lesquelles il affronta sans pâlir les plus rudes jouteurs, au nombre desquels se trouvaient, il faut bien le dire, des hommes non moins dévoués que lui ii la cause du catholicisme, mais qui la servaient autrement que lui ? On peut dire de Louis Veuillot que c'était un fort batailleur devant l'Éternel. Mais Dieu a permis que le silence se fît autour de sa personne et en lui-même, pendant ses dernières années, durant cette période que nos ancêtres, sagement désireux de se préparer au redoutable passage, se réservaient comme un intervalle entre la vie et la mort. Ces instants de calme inespéré que la maladie lui faisait ont été une bénédiction visiblement octroyée d'en haut au zélé champion de l'Église.
Le Soleil :
L'homme qui vient de disparaître était un des plus vigoureux lutteurs de ce temps. Il a combattu pendant près d'un demisiècle pour la cause à laquelle il s'était voué. Il ne s'est arrêté que quand les forces lui ont manqué.
Il ne descend pas tout entier dans le tombeau.
Il laisse deux choses après lui.
Il laisse un journal, il laisse une école.
h* Univers est l'œuvre de Veuillot. Il n'a pas fondé le journal; mais il lui a donné la vie, l'éclat, le retentissement. Il l'a marqué de son empreinte. Il l'a façonné à son image, h' Univers, c'est lui, c'est son esprit, c'est sa doctrine. Tant que V Univers vivra, Veuillot revivra dans son journal.
Il laisse aussi une école, ou, si l'on veut, un parti dans l'É-
536 HOMMAGES A LOUIS YEUILLOT
glîse. Tout un grand côté du mouyement catholique, dans ce siècle, relève de lui.
On peut approuver ou regretter l'influence qu'il a exercée; on ne peut la méconnaître : elle a été considérable, elle a été immense. .
Le rôle qu'il a joué, à ce point de vue, suffit pour le mettre hors de pair. Il n'appartient qu'aux hommes de premier ordre d'exercer une action de cette nature et de cette importance.
Edouard Hervé.
Le Constitutionnel :
M. Louis Veuillot vient d'expirer, et nous saluons avec respect son cercueil. Frappé depuis plusieurs années, non dans l'organe qui pense, mais dans celui qui donne le corps et la voix à la pensée, M. Veuillot avait cessé de compter comme écrivain vivant. Aujourd'hui il est mort tout entier, c'est-à-dire qu'il est entré dans la vie immortelle qu'il espérait comme chrétien. Une autre immortalité, de bien moindre prix à ses yeux , celle de la gloire littéraire , lui était depuis longtemps acquise. Notre pleine conviction est que la postérité saluera en lui le dernier écrivain de la grande école du respect de la langue, le dernier des Pères de cette Église littéraire de la France, dont leur génie fit une Église catholique, c'est-àdire, universelle.
Dans quelques années d'ici , quand la France sera pacifiée, désenfiévrée , rétablie dans ses voies , on saura chez nous ce que vaut M. Veuillot. Actuellement, il est trop sain pour être goûté, à n'en parler que comme écrivain.
On n'a d'ailleurs qu'à passer la frontière pour vérifier le rang qu'il tient à l'étranger, parmi les maîtres de notre littérature contemporaine. Ce rang est le premier, sans conteste.
Ce journaliste, qui ne fut ni député, ni sénateur, ni académicien, a montré qu'on n'a nul besoin d'un titre officiel pour jouer un rôle immense, et qu'on peut agiter le monde, exercer sur une partie des esprits une véritable dictature et la maintenir pendant plus de quarante ans, sans avoir reçu le moindre mandat du peuple, du gouvernement ou de l'Église. Mais il faut, pour jouer un tel rôle, une puissance de talent et une puissance de volonté qui, par malheur ou peut-être par bonheur, se rencontrent bien rarement chez le même homme.
Le talent de Louis Veuillot, inconnu ou méconnu de la masse.
qui ne connaissait le rédacteur en chef de V Univers que parles attaques dirigées contre lui par les journaux libres penseurs, était d'une nature si rare, si forte et si exquise, qu'il charmait les lettrés les plus hostiles aux idées de ce père laïque de TÉglise. Sainte-Beuve, qui se fit enterrer civilement, était Tun des admirateurs les plus passionnés du grand polémiste ultramontain, auquel il a consacré deux articles. Un libéral sceptique, qui était un homme d'infiniment d'esprit, M. de Rémusat, a fait de lui, en deux mots, un éloge plus grand encore peutêtre dans cette boutade : « Ce diable de Veuillot a tant de talent, que, s'il s'avisait de vouloir entrer à l'Académie, je ne pourrais pas me décider à lui refuser ma voix, n M. Sarcey, qui n'est pas plus clérical que Sainte-Beuve, a dit cent fois combien il admirait les articles de Veuillot. Tous les amis du beau style, de la belle langue ; tous les gourmets, tous les connaisseurs, quelles que fussent leurs convictions religieuses ou leurs passions antireligieuses, ont été d'accord pour admirer et pour célébrer ce talent hors ligne, si vivant, si français, si gaulois, et, qu'on nous passe le mot, cette verve si endiablée. Vous êtes-vous parfois demandé ce qui serait arrivé si cet homme doué d'une telle force, si bien fait pour exercer sur les masses, par la magie de son talent à la fois élevé et familier, de sa phrase nette, claire, vibrante et incisive, une influence extraordinaire, n'avait pas été lancé par la nature de ses idées dans une voie où elles ne pouvaient le suivre, ni même l'entendre, mais si, au contraire, la tournure de son esprit l'avait jeté dans le parti opposé ? Vous figurez-vous Louis Veuillot mettant sa force d'ironie, son éloquence âpre, mordante et toutes les qualités précieuses dont il était doué, au service du parti démagogique ? Quelle force irrésistible il aurait eue ! quelle puissance de destruction il aurait possédée ! quel révolutionnaire incomparable il eût été !
Le Français rappelle, sans vouloir s'y arrêter, les dissentimenls qui ont existé entre lui et V Univers, puis il ajoute :
L'œuvre, la vie de M. Louis Veuillot, c'est V Univers. Entré dans ce journal peu après sa conversion, il lui a apporté un éclat, une influence et un retentissement considérables ; il s'y est donné, mais aussi s'en est emparé entièrement; il s'est fait l'homme de V Univers, et a fait de V Univers sa chose. De la partie de sa vie qui avait précédé, il y a peu à dire. Lui-
même, dans un livre dont Taccent rappelle parfois les coafessions des grands convertis, dans Rome et Lorette, il a raconté, avec une franchise qui ne lui coûtait ni ne le rabaissait, ladouloureuse histoire de ses premières années.
Raconter le rôle de M. Veuillot rédacteur de V Univers j ce serait écrire l'histoire glorieuse des luttes soutenues pendant quarante ans pour la défense de TÉglise ; ce serait aussi écrire l'histoire plus triste des divisions soulevées entre catholiques. La place nous manque pour raconter l'une; le moment ne convient pas pour revenir sur l'autre. Nous ne voulons pas davantage parler ici des doctrines, des thèses, des opinions soutenues par M. Veuillot: ce serait nous heurter à des controverses que nous avons résolu d'éviter. Aussi bien, chez M. Veuillot, autour du point fixe et solide de sa foi catholique, ces opinions ont beaucoup varié. Ce côté n'est pas, à notre avis, celui qui mérite d'attirer le plus l'attention dans la vie du rédacteur de V Univers. Celui-ci nous apparaît un croyant, non un théologien, plus homme de lettres que de doctrine, plus artiste que politique. Avant tout, c'est un journaliste, et, comme tel, il est de premier rang: écrivain né, d'une langue forte et saine, pleine de trait et de nerf; alerte et vigoureux dans la polémique, hardi et implacable dans la satire ; de ces esprits de race gauloise chez lesquels déborde naturellement la sève du seizième siècle, et en qui ron croit reconnaître la descendance littéraire de Rabelais ; d'une venre de franc jet qui a quelque chose du parler des servantes de Molière; tantôt vif, gai, étincelant, à la façon de Voltaire, tantôt éloquent, avec une grandeur et une simplicité qui trahissent l'admirateur de Bossuet ; luttant d'insolence gouailleuse avec Gavroche, ou vaticinant comme un prophète biblique : talent singulièrement complexe, toujours original, sincère et puissant.
Ce ne fut pas peu de chose, pour les catholiques de 1840, vaincus, dédaignés, n'ayant plus un journal qui comptât depuis l'éclatant passage et la chute douloureuse de V Avenir, de voir tout d'un coup surgir à leur service un journaliste tel qu'aucune feuille ennemie n'en possédait alors, batailleur, hardi à prendre l'offensive ; se faisant écouter et craindre; se servant, au nom de la religion, de cette ironie dont elle avait tant à souffrir ; donnant à un parti jusqu'alors humilié le plaisir de tenir a son tour le verbe haut, d'avoir le dernier mot et quelquefois le meilleur dans les altercations de presse. M. Veuillot continuait
ainsi, dans une région particulière, Tœuvre qu'avaient commencée avant lui Lacordaire dans la chaire de Notre-Dame, Montalembert à la tribune de la Chambre des pairs. Avec ces deux illustres orateurs, il contribuait à rendre courage, confiance, fierté aux catholiques, et à tuer ainsi le respect humain, qui régnait en maître dans tant d'esprits. Comme eux aussi 'et dans son domaine propre, il forçait l'opinion, naguère indifiërente et méprisante, à compter avec la presse catholique, fût-ce pour la combattre, à la redouter, à s'occuper des questions qu'elle traitait, des réclamations qu'elle élevait. C'était beaucoup, surtout à cette époque : là peut-être est le meilleur titre de M. Veuillot.
Qu'il y ait un revers à la médaille, que cette hardiesse à relever le drapeau trop abaissé des catholiques ait dégénéré en violences compromettantes, que le journal religieux soit devenu une sorte de pamphlet quotidien où l'on ne paraissait pas toujours assez soucieux de ne point contredire la fameuse parole de M. Guizot : «c Le catholicisme est la plus grande, la plus sainte école de respect qu'ait jamais vue le monde y>, nous ne le nions pas; mais c'est la part de cette critique dont nous voulons aujourd'hui nous abstenir.
Les historiens futurs du christianisme au dix-neuvième siècle auront beaucoup à s'occuper de M. Veuillot, non seulement à cause de la part qu'il a prise à toutes les luttes soutenues par l'Eglise ou dans l'Eglise depuis quarante ans, mais surtout parce que son nom se trouve mêlé à la création d'une puissance nouvelle dans la société catholique, la presse religieuse aux mains des laïques. Beaucoup d'évêques n'avaient pas vu sans préoccupation ni sans déplaisir l'avènement de cette puissance : leur autorité en prenait ombrage, et leur délicatesse s'inquiétait parfois des procédés employés. Entre eux et le journal il y eut une lutte plus ou moins ouverte ; ils ne furent pas les plus forts. M. Veuillot, pour se consoler et se rassurer d'avoir à lutter contre des évêques, cherchait à s'appuyer sur le Pape. Et puis il avait compris d'instinct que, derrière l'aristocratie épiscopale, était la grande démocratie cléricale, ces fils de paysans qui occupent et honorent aujourd'hui nos presbytères : race forte, saine et féconde, mais non raffinée par nature ou par éducation ; goûtant la verve agressive de V Univers 'j heureuse de trouver, dans ces dures représailles de la plume, la revanche d'humiliations injustement subies, la consolation de déchéances douloureusement senties ;
toute disposée à accepter les idées et même les passions que lui insufflait journellement un champion si agréable. C'est à ces masses profondes du clergé que M. Veuillot s'adressait directement, ayant sur eux, par le journal quotidien, une puissance d'action qui semblait parfois dépasser celle de toutes les circulaires épiscopales. Cet avènement du journalisme religieux est un fait grave, l'une des nouveautés les plus hardies de cette a société moderne » que M. Veuillot croyait détester et combattre. Peut-être est-ce la conséquence nécessaire des conditions nouvelles faites à TÉglise par la liberté delà presse et le régime parlementaire ; mais c'est une conséquence, par plus d'un côté, alarmante et périlleuse. On ne voit pas encore bien comment combiner cette puissance nouvelle avec la vieille hiérarchie de l'Eglise. M. Veuillot, par l'éclat même de son talent, par l'importance de son rôle, par l'étendue de son action, a plus contribué à poser la question qu'il ne l'a résolue.
Paul Thurbau-Dangin.
La Liberté :
c( Adieu! Dans ce beau partage des dons qui font lartiste, je n'ai reçu qu'un maigre lot. Tel qu'il est pourtant, et même sur l'ingrat terrain où mon ingrat instrument s'exerce, j'ai plu> d'une fois goûté la joie de l'art. J'ai senti que je servais, j'ai senti que j'aimais, j'ai senti que j'ouvrais des esprits et des cœurs et que j'y laissais quelque chose de bon. Et dans d'autres rencontres, j'ai senti que plus d'un ennemi injuste et arrogant se retirait, emportant une marque vengeresse. Et je crois, en vérité, que je n'échangerais pas, contre les rentes les plus victorieuses, cette pauvre plume qui ne m'a pas toujours trahi. »
Ainsi écrivait, il y a quelques années, Louis Veuillot, avec la modestie digne et fière qui lui était particulière; et voici qu'après avoir, depuis longtemps déjà, laissé tomber de ses doigts lassés cette plume qui fut si vaillante, il est entré pour toujours dans l'éternel repos.
A plus d'une reprise, comme les a ymaigiers » de génie du passé, qui se représentaient eux-mêmes dans un coin de l'église enrichie par eux de merveilles, Veuillot s'est peint luimême dans son œuvre. Il n'a point cherché une de ces attitudes solennelles et théâtrales qu'affectionnent les grands hommes d'aujourd'hui, il n'a point tracé de lui un de ces por-
traits de convention que l'esprit de parti impose aux badauds en riant tout bas; il s'est montré tel qu'il fut toujours, respectueux pour tout ce qui est vraiment grand, railleur impitoyable pour tout ce qui est vil, prétentieux et ridicule.
Ce caractère énergique et ferme, plus encore que le redoutable talent du polémiste, explique, en même temps que les haines qu'excita Veuillot, l'influence qu'il exerça sur son temps.
Jusqu'à lui, la religion était un peu considérée comme un héritage qui se transmettait à certaines familles, pour lesquelles elle constituait une sorte de tenue, d'habitude, de fidélité respectable à des souvenirs, à des traditions qu'on acceptait sans discuter. On imaginait volontiers le prêtre et le grand seigneur s'appuyant l'un sur l'autre pour disparaître dans un lointain poétique.
Les Prudhommes prétendus libéraux, les Coquelets dont Veuillot a esquissé tant de fois la grotesque silhouette, les commis voyageurs malins, prenaient volontiers des mines dédaigneuses sur ces questions; ils parlaient avec une bienveillante pitié de ces superstitions surannées; ils avaient des indulgences adorables et des haussements d'épaule d'une bouffonnerie achevée.
Avec sa verve gauloise, sa belle humeur, son esprit toujours éveillé, Veuillot vint retourner la situation, se déclara hautement bon chrétien, vrai chrétien comme nos pères l'avaient été, et mit bientôt tous les rieurs de son côté.
En ce pays de mode, d'opinion, où les gens qui n'ont peur de rien tremblent à l'idée d'être ridicules, le bien moral produit par ce franc luron, carré par la base, spirituel comme le diable et pieux comme un saint, fut considérable.
Pour moi, c'est là l'œuvre vraiment nouvelle et féconde de ce courageux soldat d'une grande cause. D'innombrables religieux ont pratiqué dans les cloîtres d'admirables vertus ; mais tout le monde ne regarde pas dans les cloîtres. Le mérite de Veuillot fut de montrer à tous, de mettre en plein forum parisien un chrétien vivant de la vie de tout le monde, et en même temps absolument fidèle aux devoirs de l'Église ; un chrétien qui, de l'aveu de tous, n'était ni un niais, ni un timide, ni un sot, ni un ambitieux, ni un intéressé, ni un hypocrite.
Jamais homme ne fut mieux organisé pour une semblable tâche. Le style des maîtres d'autrefois semble s'être transmis
directement à rincomparable écrivain qui personnifie si noblement le bon sens , les sentiments élevés, les croyances de la vieille France. Amis ou ennemis sont d*accord pour reconnaître l'originalité, la puissance, Téclat, la souplesse de ce talent tour à tour éloquent ou comique, sublime et familier. Louis Yeuil lot, c'est tout à la fois Bossuet, Molière et la Bruyère : il monte souvent aussi haut que le premier, il amuse comme le second, il portraiture comme le troisième. A chaque pas on rencontre des tours charmants, des bonnes fortunes d'expression incroyables, des surprises de phrase ravissantes, des traits mordants, des aperçus délicats et fins. Un mot suffit àVeuillot pour peindre, pour flageller, pour terrasser, pour attendrir, pour faire justice, dans une raillerie, d'une personnalité médiocre ou d'un mauvais ouvrage. Il y a tels de ces portraits en dix lignes qui resteront aussi longtemps que certains caractères de la Bruyère.
Ce que nous saluons aujourd'hui dans la tombe, ce n'est donc pas seulement un grand écrivain , c'est aussi un grand plébéien : c'est l'image du vrai peuple, incarné dans ce lutteur infatigable et dans ce chrétien convaincu ; c'est le digne fils de ces hommes qui ont été, eux aussi, aux croisades, mais sans en rapporter un titre ; le représentant de cette masse anonyme qui a fait la grandeur de la France. Paysans, ouvriers, ceux-là ont vécu, pendant des siècles, tranquilles, heureux, honnêtes, sur le sillon natal ou dans les corporations d'autrefois ; épée, plume, outil, ils tiennent tout, selon l'occasion, de cette belle main ferme et robuste qui n'a pas peur du travail : ils ont donne à nos cathédrales des architectes comme Pierre de Montcreau, à nos champs de bataille des héros comme Stofflet ou Cathelineau, aux lettres des écrivains comme Louis Veuillot...
Éd. Druxont.
Le Journal des Débats. Nous donnons cet article en entier» parce qu'il est bon que l'on entende le journal que Louis Veuillot a le plus combattu et qui lui a gardé le plus de rancune.
Ce n'est pas sans un certain sentiment pénible que nous obéissons à la nécessité de parler de M. Louis Veuillot pendant cet intervalle qui sépare sa mort de son convoi. Mais, comme écrivain public et comme homme d'action, il a rempli une trop grande place pour qu'on le passe sous an silence
même momentané. Nous n'avons pas à nous occuper de sa vie privée ; il paraît qu'il était bon et cordial, et il était aimé des siens. Dans les longues années que nous avons passées au milieu des mêmes orages et des mêmes agitations, nous avions quelques rares rencontres, où nous échangions une poignée de main d'ennemis sans le vouloir. Les uns partent du berceau sans Dieu, pour arriver à la prostration devant les idoles; les autres partent d'un berceau pieux, pour arriver à l'interrogation et à la négation : c'est une affaire de conscience indivî-* duelle, qui ne regarde qu'eux seuls.
Nous aurions voulu n'avoir à parler que de l'écrivain et de l'artiste : il fut l'un et l'autre dans des proportions supérieures, exagérées, violentes. De quelle véhémence, de quel emportement, de quelle puissance d'invective et d'insulte il était doué, on peut dire possédé, tous les contemporains le savent. Ceux qui parlent de lui en ce moment trouvent tout naturellement dans leur mémoire les noms de Rabelais, de Molière, de Joseph de Maistre et de Lamennais ; et, de tous ces souvenirs on arrive k composer un mélange singulier de hauteur et de grossièreté, d'élévation et de cynisme, de crudité pathétique et de piété malpropre^. Nous ne pouvons nous défendre d'une sympathie instinctive pour cet écrivain de race qui voulut toute sa vie être un journaliste, qui a demandé que sur sa tombe on mît une plume à côté de la croix, qui a été un contempteur du vil métal, pour ce plébéien qui est entré comme un boulet de canon dans les grandes régions sociales, et qui a pu dire de lui-même :
« En vérité, j'ai joué un rôle de dupe si je n'y regarde qu'avec l'œil de la raison humaine. J'ai défendu le capital sans avoir eu jamais un sou d'économies, la propriété sans posséder un pouce de terrain, l'aristocratie, et j'ai à peine pu rencontrer deux aristocrates, la royauté dans un siècle qui n'a pas vu et ne verra pas un roi. J'ai défendu tout cela par amour du peuple et de la liberté, et je suis en possession d'une réputation d'ennemi du peuple et de la liberté, qui me fera « lanterner » à la première bonne occasion. Cependant ma pensée est droite et logique ; mais j'ai trop cru au devoir et j'en ai trop parlé. »
Oui, tout cela est naturel, et nous le croyons. Nous croyons que ce violent était sincère surtout de volonté. Il voulait croire.
1. Coci est ano allusion aux articles de Louis Veuillot sur saint Benoit Labre. (^'ote de l'éditeur.)
Y est-il arrivé ? C'est un secret de conscieoce que nous n'avons pas le droit d'aborder.
Mais, en le considérant comme un être qui n'est plus de ce monde et qui appartient à l'examen psychologique, nous nous représentons l'effort surnaturel de volonté, d'énergie, de persévérance, de passion fanatique dont il a dû avoir besoin pour croire ! Construit comme il l'était, il ne pouvait avoir qu'une foi aveugle, la foi qui avait pour formule : Credo quia absurdum. Il s'inquiétait peu des doctrines, que peut-être il ne connaissait pas beaucoup. La foi, pour lui, c'était l'action ; la religion, la politique des résultats.
Lui-même ne nous pardonnerait pas si nous ne le prenions que pour un théologien. Il était un militant et un militaire; il aurait méprisé sa plume si elle n'avait pas été une épée. 11 s'enrôla avec la ferveur et la rage du néophyte foudroyé par la grâce, comme Ignace de Loyola, et devint le premier soldat de la croisade de la nouvelle Église catholique.
Oui, de la nouvelle. Le Pape mystique et illuminé qui a dépassé les années de Pierre semble avoir régné plus longtemps pour bouleverser plus profondément l'Église. Pie IX a été le plus grand révolutionnaire des temps modernes, et il avait trouvé un vigoureux instrument dans l'écrivain, dans le journaliste dont nous parlons. Tous deux, à des hauteurs différentes, ont exercé le même genre d'action: une action néfaste, funeste, délétère, mortelle. L'idole du Vatican trône maintenant sur les débris de l'Eglise anéantie, et le paganisme a repris possession des autels. Il aura été pour une grande part dans cette œuvre de mort, l'homme qu'on mènera demain à sa dernière demeure; et si nous le disons à un moment pareil, c'est parce que pour lui, pour sa mémoire, pour ses amis, il ne peut y avoir aucune intention d'offense à le mettre dans la même tombe que Pie IX. John Lbmoinne-
Le Moniteur universel :
Ce redoutable polémiste, qui si longtemps ne vécut que pour la guerre, va enfin trouver la paix dans la tombe. Le respect de tous l'y suivra, et l'impartiale postérité se souviendra de lui comme d'une des âmes les plus généreuses , comme d'un des plus puissants et des plus vaillants esprits que notre siècle ait produits.
HOMMAGES A LOUIS YEUILLOT 535
Paris, que Louis Veuillot n*aimaît pas, a fait à Louis Veuillot de belles funérailles : il a entouré de ses parfums le cercueil de celui qui avait ironiquement chanté ses Odeurs, La presse, qu'il haïssait ou qu'il croyait haïr, — lui, ce grand ouvrier de la presse, qu'on eût pu surnommer, à la façon d'un La Tour d'Auvergne, « le premier journaliste de France », — la presse a tenu à honorer un homme qui lui faisait honneur, et celle même qui s'était mesurée le plus souvent avec lui en combat singulier a incliné ses armes devant sa tombe. Il y a eu tout juste assez d'exceptions pour confirmer la remarque.
On a vu derrière le char funèbre des hommes dont les épaules saignaient encore de ses volées de bois vert. Je ne suppose pas que ce fût pour le plaisir de l'enterrer qu'ils étaient venus. Non : ils rendaient hommage à la sincérité de la conviction et à la hauteur du talent.
Il y avait près de trois ans que Louis Veuillot était mort, ou du moins qu'il ne donnait plus signe de vie ; et Paris oublie si vite, qu'il semblait l'avoir déjà enterré. Mais cet intervalle paisible, qui s'est écoulé entre la vie militante et la mort du redoutable polémiste, a créé l'apaisement autour de ce nom qu'assiégeaient les tempêtes ; elle a cicatrisé les blessures, amorti les ressentiments, dépouillé les souvenirs de leur amertume, effacé l'ombre jetée par les fautes sur l'éclat des services. L'apaisement s'est fait autour de cette longue agonie ; et ceux qui, au fort de la bataille, n'eussent pas épargné son cadavre peutêtre, l'ont religieusement escorté jusqu'au cimetière, cet écrivain qui a élevé l'improvisation quotidienne du journal à la hauteur d'un grand art; ce chevalier plébéien de l'Église, dont répée fut parfois un bâton, gardien vigilant, dévoué, incorruptible, même lorsqu'il fut maladroit, et qui, s'il lui arriva de blesser plus d'un ami de l'Église pêle-mêle avec ses ennemis, ne se déroba jamais, lui non plus, aux blessures, dussent-elles être mortelles ^
On a fait remarquer que M. Louis Veuillot avait disparu non de la vie, mais de la scène, au moment où son influence était vaincue par l'avènement de Léon XIII. Louis Veuillot était un vrai croyant, et il ne lui en eût pas plus coûté pour se soumettre à Léon XIII qu'il n'en coûta aux évêques dissidents, si vertement chapitrés et quelquefois crosses par lui, d'obéir
1. On voit ici, comme dans lo Fronçait^ comme en divers autres extraits, la note libérale. Nous citons, nous ne discutons pas. (Note de NdUeur.)
536 HOMMAGES A LOUIS YBUILLOT
à la décision du concile. Le moment était passé de s en prendre à Lacordaire et à Cochin ; il était venu de saisir Paul Bert, ce vivisecteur enragé, et de lui faire subir la loi du talion. Avec quelle dextérité et quel charme il eût épluché les cuistres athées aux mains desquels est tombée la France! Comme il manque à cette tâche salubre! Nous regretterons éternellement qu'il ait disparu trop tôt pour la remplir ! Qui mieux que lui eût imprimé au front de ces drôles la marque indélébile et cuisante d'un ridicule auquel le pouvoir ne leur donne pas le droit d'échapper — au contraire ?
Le Veuillot véritable, le Veuillot de derrière les fagots, c'est le prosateur, c'est le polémiste ; c'est ce Voltaire retourné qui accabla les voltairiens avec l'ironie de Voltaire, baptisée et devenue chrétienne ; d'un style moins léger, moins rapide, moins menu, mais plus savant, plus savoureux, plus incisif, où la pointe acérée de l'épigramme s'ajoute au coup de massue, où le sarcasme, voire le quolibet, s'élèvent tout à coup à l'émotion et à l'éloquence.
Là est la supériorité de Louis Veuillot, d'ailleurs si essentiellement polémiste, qu'il ne peut jamais cesser entièrement de l'être, même dans ses prières, et qu'il lui arrive de terminer une belle page sur la charité par un maître coup a l'adresse de l'ennemi. Lisez les Libres Pe/i^cwr*. Voilà d'affilw vingt, trente, quarante pages d'impitoyables railleries, de silhouettes à l'emporte-pièce, de portraits gravés à reau-forte,ou Galupet, Vipérin, Greluche, Babouin et Navet sont ccorchés tout vifs, comme Marsyas par la main finement cruelle d'Apollon. Tournez le feuillet, et voici une page émue, qui vous prend aux racines du cœur ; voici une page élevée, qui parle aux plus nobles facultés de votre âme. C'est Gavroche, disiex-vous. Peut-être ; mais maintenant c'est Bossuet.
Ce contraste n'est point calculé; il est d'autant plus irrésistible. On s'y repose, on s'y détend, on s'y rafraîchit. L'effet en est même rétroactif, si j'ose ainsi dire : il illumine les pages précédentes, et donne aux épigrammes qu'on vient de lire leur vraie signification. Ce ne sont pas seulement les jeux dun esprit alerte et satirique ; ce sont les saillies d'une indignation généreuse, qui rit des choses et qui en fait rire, pour n en point pleurer.
Ce qui a rendu Veuillot invulnérable, c'est le mépris. Mais le mépris n'est qu'une vertu négative. La haine reste stérilet
si elle ne se marie à l'amour. Ils se sont unis sous sa plume, et c'est pour cela qu'il a été une physionomie originale et vivante. Encore une fois, je ne parle que de l'écrivain. On peut dire de la presse ce que Vergniaud disait de la Révolution : comme Saturne, elle dévore ses enfants. Elle a fini par dévorer Veuillot, mais elle y a mis le temps. Et de tant de pages jetées en ce gouffre avare qui engloutit pêle-mêle les chefs-d'œuvre avec les inepties, sans jamais rien rendre, on en a sauvé quelques centaines qui compteront parmi les meilleures de la langue française en ce siècle. Heureux s'il n'en fallait voiler plusieurs où, dans la passion du combat, ce rude champion a frappé d'estoc et de taille sur des soldats aussi dévoués, mais dévoués autrement que luil Bernadille.
La Patrie :
Telles ont été les funérailles, imposantes dans leur simplicité, de ce rude athlète, de cet inimitable jouteur qui avait nom Louis Veuillot.
Enfant du peuple, ignorant comme les pêcheurs de Galilée, il s'était élevé par l'effort de la pensée, avec l'aide des lueurs de la foi, jusqu'aux sphères des plus hautes de l'intelligence. Comme les Gaulois, nos ancêtres, dont il avait la verve, il aimait la mêlée et frappait d'estoc et de taille, sans regarder s'il n'atteignait pas les siens. Comme eux, il avait un culte particulier pour la « Vierge qui avait enfanté ». Laboureur infatigable, il a creusé dans le domaine des idées un sillon profond, que sa mort n'effacera pas.
Journaliste, il honora la presse en y apportant des convictions et la magie de son style. Catholique, il a, lui, simple matelot, mis la main à la barre de cette barque de Pierre qui, malgré les vents contraires, les tempêtes et les orages, porte le monde vers ses destinées.
Dans un autre article, intitulé : Louis Veuillot et son école, la Patrie appelle Louis Veuillot « un esprit monarque »; elle rend hommage à la fermeté de ses convictions, elle dit qu*ayec lui vient de disparaître ime des physionomies marquantes de ce siècle ; puis elle s'élève contre l'école qu'il a formée, en disant que cette école n'a pas compris les besoins du siècle.
La France nouvelle :
C'est un très grand deuil, et non seulement pour les siens, mais pour TËglise, qu'il a tant aimée et si vaillamment défendue ; pour la France, dont il était une des plus hautes illustrations; pour les lettres, que sa plume et son caractère ont honorées.
La prière Ta consolé, et il semble que Dieu ait voulu mettre cet intervalle de quiétude et de paix entre les ardeurs de la lutte, où nul ne Tavait égalé, et le repos éternel, qu*il a si glorieusement gagné.
Il serait superflu de parler de son œuvre et du genre absolument personnel de talent par où il a brillé. J*ai une dette à payer, une dette personnelle, envers ce mort illustre. Quand, après la guerre, descendu de cheval et ayant débouclé mon ceinturon, j'ai cherché l'honneur de batailler encore pour Dieu, la France et le Roi, les premiers conseils que je reçus furent ceux de M. Louis Veuillot. Je lui étais présenté par un prêtre dont la sainteté et la bonté pénétrante faisaient le protecteur le plus séduisant. M*' de Girardin, de très douce et pieuse mémoire. Avec quelle bienveillance il m'accueillit, moi inconnu, qui n'avais pas encore même débuté! avec quelle force il me parla! quels traits et quels gestes quand il me dit le métier et le devoir de la polémique ! Ce sont des souvenirs qui ne s'effaceront jamais dans mon cœur reconnaissant.
Je le revis depuis, alors que j'étais entré à V Union, que j'avais cette fortune et cet honneur d'un maître comme M. Laurentie. Comme il savait se faire charmant, et bon, et simple, quoique tout à coup la crinière du lion se hérissât quand on abordait certains sujets !
La dernière fois, il était déjà touché par le mal. Je le trouvai au coin du quai et de la rue des Saints-Pères : il allait à V Univers, au travail, à la lutte. Il me parla quelques instants, avec un courage que rien n'affaiblissait. M. Gambetta passait; il eut une prophétie presque souriante à son égard.
On me pardonnera de ne rappeler aujourd'hui que ces souvenirs personnels : la vie de cet homme a été trop grande et trop remplie, son talent trop exceptionnel, pour tenir dans les bornes d'un de nos petits articles.
« Louis Veuillot, conclut M. Maggiolo, a été un grand chrétien, un grand lutteur, un grand artiste. »
HOMMAGES A LOUIS YEUILLOT 539
Le Parlement :
Le polémiste qui est mort la semaine dernière, et dont le Parlement a raconté la dure vie, fut certainement un des hommes les plus hardis à la discussion, dans une époque ellemême très hardie et qui ne recule pas devant les violences. Ce polémiste, dont on peut dire, en retournant un mot du Père Lacordaire, qu*il avait tout haï des choses de son temps, s'en est allé au milieu d*un concert d'éloges presque unanimes. Il n'a point dû ces belles funérailles littéraires à ses doctrines: car, en cette France aux trois quarts jacobine de 1883, ces doctrines sont au ban de la faveur publique. II ne les a point dues à son caractère : car sa personne était peu connue, et, dans la poussière d'outrages soulevée par son nom, il était malaisé de distinguer les véritables traits de cette physionomie de lutteur.
Disons, à l'éloge de la presse tout entière, que M. Louis Veuillot a été profondément, sincèrement regretté, parce qu'il était un parfait homme de lettres. C'est le vigoureux et alerte écrivain, le rude manieur d'un magnifique outil de prose, que nous voyons partir avec la tristesse qu'inspire la disparition de je ne sais quoi d'à jamais irréparable qui est un talent; et le talent de M. Veuillot, tout voisin de la tradition française et si savant dans sa verdeur native, est de ceux qui ne se remplacent pas aisément.
Je viens de relire plusieurs volumes de ce maître prosateur. A la réflexion, il me semble que la qualité maîtresse de son mâle langage est une perception instinctive et comme infaillible de la valeur exacte des mots. Il n'en est pas qui soit plus rare
Cette puissance de saisir la valeur exacte des mots et de les employer avec tant de justesse, qu'il ne fût pas besoin de les rajeunir par des procédés d'artifice, M. Louis Veuillot la dut à trois causes. D'abord il était enfant du peuple ; et c'est directement, comme Malherbe voulait qu'on le fit, à même la familiarité de la vie, qu'il apprit sa langue. Il y a une saveur rustique et ouvrière dans sa prose, et une horreur du terme argotique. Cela dérive de l'influence populaire, au large et vrai sens.
En second lieu, M. Louis Veuillot s'imposa la lecture continue de Rabelais S « d'où découlent les lettres françaises »,
1. Louis Veaillot à ses débats a lu, en effet, Rabelais; mais dès qu'il fut ehrétien, à vingt-quatre ans et demi, il cessa do le lire. (Note de réditeur.)
disait Chateaubriand, de Bossuet et de la Bruyère. Il était impossible de mieux choisir ses modèles : car jamais auteur plus que ces trois-là n'a possédé la plénitude du terme, ni plus directement nommé les choses par leur vrai nom.
Enfin, M. Louis Veuillot se donna, déjà entré dans h m militante, la peine d'apprendre le latin. Cela seul suiBraitpour juger sa valeur d'écrivain. Il savait, plutôt par divination que par raisonnement, l'étonnante différence que la connaissance ou rignorance du latin établit entre deux prosateurs. Que nous le voulions ou non, écrire en français, c'est toujours écrire en latin. Le sang et l'ossature de nos mots, leur tonalité, leur physionomie, tout cela dérive de Rome; et du jour où uu écrivain perd de vue cette loi essentielle de notre langue, son talent d'artiste est diminué d'autant.
J'ouvre au hasard les Odeurs de Paris, et je rencontre cette phrase : « Ne vous y trompez pas, Romains I les lèvres de l'homme n'ont point de paroles qui rompent le sommeil du .tombeau. Vos ancêtres ne renaîtront pas, et prenez garde aui enchantements de César ! » Il y a là deux mots dont l'effet d'éloquence saisit d'abord : rompent et enchantement. L'un et l'autre est pris dans son sens latin ; et le voisinage de l'étymologie est là tout près qui soutient la vigueur de l'expression. Quand à chaque page on a de ces simplicités de vocabulaire et de syntaxe, on est tout bonnement un grand écrivain.
Une seconde qualité de M. Louis Veuillot, c'est le mouvement, c'est un train des phrases qui vont et passent, lestement et hardiment enlevées, comme de solides chevaux, à la croupe musclée, à la queue tressée, à la tête relevée, qu'un habile cocher précipite le long des pentes des montagnes, les tenant par quatre à la fois au bout des rênes que serre sa main robuste. J'ai vu plus d'un coac/i dévaler ainsi le long des routes du district des Lacs. Depuis ce même la Bruyère, l'un des plus ingénieux conducteurs de phrase qu'il y ait eu est assurément l'écrivain des Odeurs de Paris. Il y a dans toute sa prose la présence continue d'une doctrine. C'est le gt^^ avantage des écrivains qui ont adopté une solution définitive sur la vie humaine, et doublent leur œuvre d'une affirmation profonde et dogmatique. Tandis que les autres littérateurs cherchent et se tourmentent sur les grands problèmes, ceux-là dont la certitude est établie vont de l'avant. Us sont, par rapport aux autres, comme des généraux qui dirigent des troupes tout équipées sont par rapport au général qui devrait, avant
de faire campagne, équiper les siennes. On s*est demande souvent si M. Veuillot avait été absolument sincère dans son catholicisme. C'est mal connaître le tempérament écrivain que de poser un pareil problème. Cet homme de lettres avait besoin d'une foi profonde pour donner carrière à sa faculté d'expression. Il aurait été sincère dans l'intransigeance républicaine, comme il l'a été dans ses convictions ultramontaines. La grande affaire de sa vie était de bien écrire, et il lui fallait, pour déployer sa pleine vigueur de prose, un système entier de principes stables. Je ne sais pas si l'avenir lui tiendra compte d'avoir été un vaillant serviteur d'une cause pour le moment vaincue ; mais il aura été un bon serviteur de la langue française, et cela suffit pour que son nom ne sombre pas.
Paul Bourgbt.
Nous citerons assez au long cinq ou six des organes de la révolution radicale et libre penseuse, afin que l'on sache ce qu'ils ont dit. Tous, en effet, ont tenu pour le fond le même langage.
La République française :
M. Veuillot laisse un nom qui ne grandira point, mais qui restera lié à l'histoire de l'Église catholique au dix-neuvième siècle. Il a joui pleinement de sa renommée, comme de l'influence qu'il avait conquise par son talent dans le monde où il a vécu et dans le parti qu'il a servi. Cette renommée, que le pieux journaliste catholique ne dédaignait pas de courtiser à son heure, s'était étendue jusqu'au grand public, à celui qui est le plus étranger aux bonnes lettres aussi bien qu'aux débats religieux. M. Louis Veuillot était un journaliste de premier ordre, avec de rares et fortes qualités d'écrivain; il faisait beaucoup de bruit, et ses retentissantes polémiques attiraient l'attention ; il avait une manière de parler des hommes et des choses les plus respectables qui n'appartenait qu'à lui, avec une verve hardie et sottisière, une langue rude, saine, puissante, merveilleusement propre à la satire et à l'ironie flétrissante : il n'en fallut pas davantage pour faire crier, un peu vite et un peu haut peut-être, au génie sans rival d'un Saint- Simon de sacristie. Il y aura beaucoup à rabattre de ces exagérations. Sans doute, dans son parti, M. Louis Veuillot a été un lutteur hors de pair, avec des dons précieux; et cet improvisateur quotidien livrait souvent à sa feuille des pages admirables, dont plus d'une mérite de rester. Mais la critique
sérieuse a déjà démêlé les qualités et les défauts de cette prose si souvent monotone dans ses effets, où Ton ne sent ni souplesse ni finesse, qui n'a jamais servi à exposer une idée, à poursuivre une discussion, mais uniquement à peindre des ridicules, à flageller des personnages-, à jeter à tout venant rinjure et Toutrage.
Ce n'est donc pas comme écrivain, n'en déplaise à ses flatteurs, que le nom de M. Louis Yeuillot est assuré de ne point périr, mais comme homme de parti, comme chef de la petite troupe vaillante et fidèle qui, ayant arboré en France le drapeau de l'ultramontanisme militant, a fini par vaincre toutes les résistances, a réduit au silence et à la subordination les laïques, le clergé, l'épiscopat, toute l'Eglise de France, et l'a jetée aux pieds du Pontife romain
. . . Louis Yeuillot était assuré d'être dans le sens de l'Eglise romaine; il n'avait rien à demander de plus. Quel que fût l'adversaire, il frappait, quand même les coups devaient tomber sur un évêque. Il fut plusieurs fois repris, tancé, averti, condamné : finalement il eut toujours gain de cause. Rome était pour lui : il pouvait aller aussi loin que sa fougue injurieuse l'entraînait; il était sûr qu'au bout du compte il ne perdrait rien, pas même sa cause, que souvent il compromit dans d'indignes débats et de répugnantes personnalités. C'est là qu'est le caractère de la vie de journaliste catholique de M. Louis Veuillot, le vif attrait de sa carrière si orageusement mêlée de bons et de mauvais jours, où on le voit tour à tour parmi les défenseurs d'une liberté religieuse qui va plus loin que les thèses les plus audacieuses de M. de Lamennais, et parmi les abjects panégyristes de l'Inquisition, du pouvoir absolu, des coups d'Etat accomplis par la force et le crime au service de l'Eglise. A travers toutes ces transformations, toutes ces métamorphoses, M. Louis Veuillot marchait à son but, qui était le triomphe de la Compagnie de Jésus par la proclamation de l'infaillibilité personnelle et séparée du Pontife romain, en dehors du consentement de l'Église. Cette proclamation a eu lieu le 16 juillet 1870, au concile du Vatican, pendant un orage qui frappa tous les assistants. Pie IX put lire lui-même, à la veille d'être le prisonnier du Vatican, cette formule du nouveau dogme, qui changera tout dans l'Eglise. Ce jour-là, M. Louis Veuillot aurait pu rendre l'esprit: il n'avait plus rien à faire, et sa tâche était accomplie. Le Pape selon son idéal était sur le trône de Pierre, et l'univers
catholique était courbé sous sa main. Mais TEglise était ébranlée jusqu'en ses derniers fondements, et toutes les conséquences de cette politique d'orgueil ne se sont pas déroulées encore. C'est là le secret de l'avenir.
La République française termine ainsi :
Ce n'était pas un chrétien des anciens temps ; c'était un catholique des belles époques de l'Inquisition et de la sainte Ligue, figure égarée dans notre siècle, mais qui, à raison même de son étrangeté, ne s'effacera point du fond sur lequel elle a tranché parmi tant d'autres déjà plus qu'à demi effacées.
Le XIX^ Siècle :
Louis Yeuillot avait tenu pendant trente années une trop grande place dans le journalisme, pour que la presse n'ait pas à dire beaucoup de choses de lui. Peut-être un de ces jours essayerons-nous de le juger. Le moment, aujourd'hui, ne nous semble pas venu. Nul homme ne fut plus mêlé que celui-là. Il a été un des plus extraordinaires tempéraments de sa génération. Il prêcha l'Évangile dans la langue des halles. Il introduisit dans la polémique du journalisme l'injure, et n'a trouvé depuis que trop d'imitateurs. Avec tout cela, il fut un écrivain de race, maniant puissamment la langue française, en tirant des effets nouveaux, trouvant de ces formules qui restent. Il eut parfois, non pas seulement l'éclat de la forme, le bonheur de l'expression, mais l'élévation de la pensée. Mélange singulier des défauts les plus grossiers, les plus répugnants même, et des plus rares qualités. L'homme qui a mis son nom au bas dp centaines d'articles brutaux, parfois même odieux, a écrit les Libres Penseurs, Çà et là et les Odeurs de Paris.
Tout cela doit être dit; mais le moment n'est pas venu d'y insister. Devant ce cercueil, nous ne voulons aujourd'hui nous souvenir que du talent du rédacteur en chef de Y Univers. Dans la mêlée du siècle, où il se jeta toujours au plus épais, il eut le malheur d'avoir choisi la mauvaise cause et de combattre du mauvais côté. Sa mémoire en portera la peine. On ne se souviendra de lui, au vingtième siècle, que comme aujourd'hui on se souvient de Fréron. En vérité, il méritait mieux par les dons qu'il avait reçus. Ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent l'histoire, et le vainqueur de nos luttes ne sera certes pas le parti auquel Louis Yeuillot avait attaché sa fortune.
Sainte-Beuve cite quelque part un mot que lui avait dit Charles de Rémusat, ce grand et libre esprit : « Ce di<ible de Veuillot a tant de talent, que, s'il se présentait à T Académie, je n'aurais pas le courage de lui refuser ma voix ! » Dans sa douceur et sa sévérité, ce mot est peut-être le plus équitable de tous les jugements qui aient été portés sur Thomme et sur récrivain qui vient de disparaître.
U Evénement :
La tâche est difficile de raconter la vie et de juger le rôle d'un homme de cette taille, si étrange que soit cette vie et si malfaisant qu'ait essayé d'être ce rôle. La tâche est d'autant plus difficile, que derrière le polémiste venimeux se cachait un homme excellent, et que le champion des idées les plus hostiles aux hommes et aux choses de son siècle empruntait pour les défendre une langue admirable de nerf et de limpidité. Malheureusement pour lui, le public ne connaît l'homme que par sa vie publique et ses écrits
Quelque admiration qu'on ressente pour son talent, un des plus fins et des plus rares de son temps, on ne peut que regretter qu'il ait été mis au service de si mauvaises causes. Mais ayez donc le courage d'écrire au chevet d'un mort qu'il fut un des plus grands esprits et une des plus tristes figures de son siècle!
Nous retracerons donc le plus froidement possible les principaux traits de son existence, et nous tâcherons de ne pas dire trop de mal de celui qui en a tant dit de tout et de tous.
Louis Veuillot est une figure populaire. De la popularité, qu'il a cherchée et obtenue par les moyens les plus violents, par les plus bruyants coups de pistolet, il a eu les avantages et les inconvénients, les inconvénients surtout. C'est le plus souvent sous la forme caricaturale qu'il se présente à notre imagination.
Que de fois ne l'a-t-on pas représenté, surtout avant la guerre, en évêque, en égoutier, en ange, que sais-je encore? Voilà l'inconvénient de se mettre à dos les rieurs.
Qui rit d'autrui Doit craindre qu'en reyanche on rie aussi de lui.
Nous ne parlerons donc pas de ce visage couturé, de cette a laideur puissante » qui, suivant un de ses critiques, le faisait ressembler à un Mirabeau plébéien
Il semble qu'avant de soulever les tempêtes qu'on connaît, il était écrit que Louis Veuillot se tremperait par tous les moyens possibles. Le voilà en 1841 , par un singulier hasard, secrétaire du maréchal Bugeaud, qu'il accompagne en Afrique. C'est là qu'il prépare son ouvrage sur les Français en Algérie, où il développe une de ses idées favorites, étrange pour avoir été inventée au milieu du dix-neuvième siècle. Il rêvait de faire du moine et du soldat les deux pivots de la société : belle conquête sur le moyen âge !
Tous les apprentissages étaient faits, quand, en 1843, Louis Veuillot entra à V Univers, dont il devint, peu d'années après, le rédacteur en chef. Mais, avant d'arriver à ces fonctions, il avait déjà engagé contre l'Université une polémique d'une violence extrême, qui lui avait valu quelques mois de prison.
Entrerons-nous dans le détail de sa vie, qui dorénavant ne sera plus qu'une longue polémique? le dépeindrons-nous luttant, dans la querelle des classiques, même contre les prêtres qui ne partageaient pas ses opinions ; censurant des prélats, censuré à son tour par l'archevêque de Paris, plaidant lui-même sa cause à Rome et la gagnant ?
Est-il nécessaire de rappeler, après la guerre d'Italie, sa défense acharnée de Rome; la suppression de V Univers, reparaissant sous le titre le Monde; l'amitié que lui porte Pie IX, sa haine qui s'attaque à tout ce qui se dit gallican ? Toutes ces choses-là sont encore dans tous les esprits. Tous se rappellent quels traits il décochait aux libres penseurs, au père Hyacinthe, aux journalistes, aux artistes, au théâtre, à tout. II n*entre pas dans le cadre de cet article, fait de rapides souvenirs, de raconter tout cela par le menu : un volume n'y suffirait pas.
Louis Veuillot ne fut pas seulement un journaliste remarquable, — souvenez-vous de l'époque où il reprochait à Nadar de n'avoir pas jeté l'ancre au ciel! — mais encore un romancier de talent.
Enfin, Louis Veuillot fut encore un poète, et un grand poète. On ne connaît plus de lui que les Couleuvres, qui sont une satire. Veuillot s'est quelquefois rencontré avec Victor Hugo. Je sais de lui un Éloge de la prose qui est un chefd'œuvre.
546 HOMMAGES A LOUIS TEUILLOT
Le Siècle :
Avec Louis Veuillot disparaît la physionomie la plus curieuse de la presse catholique au dix-neuvième siècle. Ce fils d*un tonnelier n'avait pas toujours été croyant; mais du jour où il trouva son chemin de Damas, il se voua à la défense de rÉglise avec une âpreté qui scandalisa plus d'une fois les dévots eux-mêmes.
Quand on écrira Thistoire du catholicisme contemporain, on devra constater que le rédacteur en chef de V Uhit^rs y & tenu une place considérable. M. Veuillot ne s'attaquait pas seulement aux mécréants du libéralisme, de TUniversité et de la libre pensée ; il exerçait une surveillance sévère sur les doctrines des évèques, et les censurait sans pitié : on n'a pas oublié sa campagne contre M. Dupanloup. Il eut cette satisfaction, à la fin de cette retentissante polémique, d'être approuvé de Rome. Le prélat dut courber la tête devant le laïque. C'est une des originalités du pontificat de Pie IX. Il fallait à ce pape batailleur un polémiste de cette trempe. L'événement le plus considérable du catholicisme au dixneuvième siècle, la proclamation de l'infaillibilité du pape, fut en partie l'œuvre du journaliste ultramontain. Le jour où le concile du Vatican termina ses travaux, Veuillot put prononcer le Nunc dimittis du vieux Siméon. Cette révolution, où l'Église a cru voir le couronnement de sa grandeur, tandis qu'elle est pour le philosophe une étape de décadence, cette révolution eut un infatigable agent dans le polémiste de V Univers.
Les opinions politiques de Louis Veuillot furent toujours subordonnées à ses doctrines religieuses. C'est le propre de l'ultramontanisme de faire de la politique la servante de la théologie, d'asservir l'État à l'Église. Le meilleur des gouvernements, pour le croyant, c'est celui qui sert le mieux les intérêts ecclésiastiques.
11 n'était pas au pouvoir du polémiste ultramontain de ramener la France de la Révolution aux beaux jours de l'Inquisition et des persécutions religieuses ; mais il put, en haine de la Révolution, pousser le catholicisme dans cette sorte de matérialisme grossier qui a ses sanctuaires à Lourdes et à b Salette. Veuillot crut à la vertu des pèlerinages et à l'efGcacité des miracles; il élargit consciencieusement le fossé qui sépare la société civile de l'Église catholique; il fut 1^ Naquet de ce grand divorce ; et si son nom rappelle un sou-
venir dans Thistoire ecclésiastique de ce temps, ce sera celui-là. Les vrais croyants ont gémi maintes fois des emportements de son intervention dans le sanctuaire, lis admiraient l'écrivain nourri de la moelle des grands prosateurs français, mais ils éprouvaient un malaise que Ton comprend à la vue du pieux personnage qui défendait l'autel à grands coups de gourdin.
Le Paris, (L'article de Paris paraîtra particulièrement sot. Nous le citons d'abord à cause de cela, ensuite parce que beaucoup d'autres ont parlé comme lui.)
La catholicité vient de perdre son véritable pontife. Louis Veuillot était effectivement le Mahomet de ce Dieu sévère, intolérant, cruel, inexorable, auquel désormais obéit passivement le troupeau catholique. Sur son fauteuil de journaliste, il était plus haut et il dominait davantage que le Pape romain sur son trône. Le jour où il fit, après une lutte mémorable, du successeur de Pierre le Pontife infaillible; ce jour-là, il en fit l'obéissant exécuteur de ses idées étroites et l'humble serviteur de ses théories orgueilleuses.
Il avait courbé sous ses pieds les évèques de France. De sa plume il avait frappé TÉglise gallicane en France. Dans sa main il tenait tout le clergé, depuis le hautain prélat aux doigts ornés de l'améthyste jusqu'à l'humble desservant du hameau à la soutane usée. Cet homme était, en quelque manière, le représentant de son Dieu sur la terre, du moins du Dieu qu'il avait imaginé et qu'il avait imposé. Sa puissance n'était point discutée, même par ses adversaires religieux, qui, à l'exemple de Dupanloup, ne luttèrent courageusement d'abord, que pour se soumettre, las, à la fin. Il était, lui clerc, le grand commentateur des vérités soi-disant révélées ; il était, lui laïque, le suprême explicateur des dogmes obscurs.
En vain certaines consciences se révoltaient-elles : pétries par sa main vigoureuse, elles cédaient, s'inclinaient, s'humiliaient. En vain de fiers esprits — et, naturellement, je ne parle ici que des esprits religieux — essayèrent-ils de se soustraire à l'action, selon eux dangereuse, de ce pontife en redingote: ils furent isolés, anathématisés, frappés de l'excoramunication majeure, mis hors la catholicité. Et si, aujourd'hui, l'Église moderne est une armée une et disciplinée ; si
tous ses soldats, prêtres et moines, obéissent, sans examen, au mot d'ordre venu de Rome ; si tous marchent au doigt et à Tceil ; si tous, en quelque pays que ce soit, subordonnent à Tamour de la patrie les intérêts supérieurs de la foi ; assurément, c'est ce journaliste, c'est ce plébéien qui a commencé dans la débauche pour finir dans le mysticisme, c'est Louis Yeuiliot qui a fait cela^ Ignace de Loyola avait jeté les bases; Veuillot a construit l'édifice.
Un beau jour, en 1838, Louis Veuillot fait le voyage de Rome. Que se passa-t-il dans son esprit? Son cerveau de plébéien fut-il saisi, comme on l'assure, par les magnificences religieuses, par la pompe romaine? Il était venu à Rome indifférent; il en revint fanatique.
Désormais sa voie était tracée. Par des livres empreints d'un enthousiasme religieux et débordant déjà de cette âpre intolérance qu'il devait plus tard, dans ses polémiques, porter à son maximum, il se prépare peu à peu au rôle d'apôtre. 11 revient en 1843 au journalisme. Il entre à V Univers religieunj et alors commence pour lui la période des luttes passionnées, des controverses ardentes, des polémiques furieuses.
Il s'érige en juge du dogme, en inquisiteur de la Foi. Les plus hautes têtes du clergé français sont visées par lui, du moment qu'elles sont indépendantes. Il les fauche, comme Tarquin faucha les grands de Rome. Il veut, sous la domination absolue du pape, vicaire de Jésus-Christ, tout ramener dans l'Eglise à un niveau commun... Et il y réussit.
Par Veuillot, tout catholique est devenu perinde ac cadaf^^f-
Il a donné à l'Eglise une orientation nouvelle. A-t-il servi l'Église? a-t-il servi la Foi? Après les journées sanglantes de la Saint-Barthélémy, après les terreurs de Tlnquisition dominicaine en Espagne, la foi est-elle donc devenue plu:* pure, plus austère ? Non. Pendant deux siècles, le sentiment religieux a été s'amoindrissant, le scepticisme a été grandissant, une philosophie nouvelle est née. De la Saint-Bartbélemy et de l'Inquisition au grand mouvement libéral de ^^ mesurez le chemin parcouru... L'Eglise est épuisée, abaissée: n'est-ce pas le résultat de la terreur religieuse qui a pesé sur le monde deux siècles auparavant?
1. Louis VeuiUot n'a pas commencé dans la débaucho et fini dans eequo k Paris appcUe lo mysticisme : il a commencé dans l'ignoranco de U rcligioa ri dans la morale bourgeoise; il a Uni dans la foi éclairée, ferme et trasquiUr
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Louis Veuillot et ses prosélytes ont refait la Saint-Barthélémy et rinquisition à leur manière. S'ils n*ont point répandu le sang, ce n*est point leur faute ; mais ils ont travaillé à tuer les esprits. Le résultat final ne sera pas différent. En voulant de la religion catholique faire une religion intolérante et impitoyable, ils l'ont tuée. Le génie, la passion qu'ils ont déployés en leur œuvre, tournent désormais contre l'Église même.
Elle est une, sans doute; mais elle est amoindrie. Tous ceux qui repoussent la foi aveugle viennent à la philosophie clémente. Il fallait peut-être à l'Eglise catholique un Veuillot pour la discipliner; il fallait assurément à la France un Veuillot pour lui montrer, par les faits, que la religion est à jamais incompatible avec le Progrès. Or, la France tient pour le Progrès. André Treille.
Et voilà !
Dans un premier article, le Télégraphe a présenté Louis Veuillot comme ayant gouverné l'Eglise; dans un second, il a apprécié récrivain. Nous citons la conclusion de celui-ci :
L'homme de lettres a été très grand, si grand qu'on ne saurait lui comparer personne, dans ce siècle, pas même le grand Paul-Louis. Tous deux, Veuillot et Courier, ont eu du procédé dans leur génie de pamphlétaires. Mais combien plus large et mieux coulante la veine de Veuillot! Pendant que l'ennemi des jésuites filtre et distille son fiel de choix, l'ami de l'Inquisition épanche puissamment sa verve. Courier restera le Marivaux du pamphlet ; Veuillot en est souvent le Bossuet, parfois le Corneille.
Encore une fois, il s'agit d'art, pas d'autre chose. Justement parce que nous sommes les ennemis jurés des théories du polémiste défunt, nous tous libéraux, fils et défenseurs de la Révolution française, — sans laquelle Louis Veuillot, fils de tonnelier, aurait cerclé des douves pendant toute sa vie, — nous ne pouvons refuser à l'artiste l'hommage de notre admiration. Il a été le premier satirique — en prose — de la littérature française au dix-neuvième siècle. Voilà son lot! Comme dit le poète :
J'en connais de plus misérables !
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L* Intransigeant :
Louis Veuillot vient de mourir. Il va sans dire que noas ne le regrettons pas. Nous ne sommmes pas chrétiens. Il y aurait donc doublement duperie, de notre part, à user de charité chrétienne envers ce chrétien qui la pratiqua si peu. Si nous n'avions à juger que Técrivain, nous n'hésiterions pas à rendre justice aux vigoureuses qualités de polémiste du « Zoile cagot » qui, suivant l'énergique expression de Tauteur des Châtiments,
Imagina de mettre une feuille poissarde Au service de Jésus-Christ.
Louis Veuillot, en effet, excella à défendre la pire des causes avec un talent merveilleux. Certains livres de lui resteront comme des chefs-d'œuvre de passion malsaine et de hurlante injustice : les Odeurs de Paris, les Parfums de RomCf les Libres Penseurs, par exemple. Son style, on Ta vingt fois constaté, avait, avec celui de Proudhon, des ressemblances frappantes. Même abrupte concision ; mêmes métaphores robustes; même richesse, je devrais dire même incontinence d'invectives.
Comme Proudhon, c'était un maître démolisseur, un dialecticien dangereux. 11 frappait dur et ferme sur tout et sur tous, alliés et adversaires, et n'apportait pas moins de fougue à traîner dans la boue les libres penseurs, les républicains, les socialistes, — ces navets! — qu'à éclabousser d'eau bénite de sa façon les catholiques soi-disant libéraux, tels que Dupanloup, et plus tard ceux qui poussaient plus loin que lui l'absurde et l'ultramontanisme, — ces synonymes.
Louis Veuillot soutenait la religion comme la potence soutient le pendu : en l'étranglant.
Le journal de M. Rochefort, l'homme-pamphlet , termine en disant que Louis Veuillot « ne fut jamais qu'un pamphlétaire •.
Nous arrêtons ici les extraits des journaux réTolutioanaires. Tous, les modérés, les opportunistes, les radicaux, les intransigeants, les socialistes, ont en effet parlé de même; tous, en termes plus ou moins grossiers, avec plus ou moins de passion ou de talent, ont rendu hommage au grapd écrivain, le proclamant, comme le Voltaire, « un des tempéraments les plus extraordinaires, un des esprits les plus vigoureux de ce siècle, qui en a compté
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tant, nn écrivain de race, un polémiste ardent, plein de force et de vaillance pour la lutte, un rude athlète » ; tous aussi, sauf deux ou trois des plus infimes, ont proclamé la sincérité du chrétien; tous enfin ont faussé les faits, les doctrines, et injurié l'Église. Le fond de leur thèse a été d'établir que Louis Yeuillot, d'accord avec Pie IX, a gouverné les évêques, changé la discipline, fait des dogmes, etc., etc. C'est assez de signaler ces sottises; ce serait trop d'en citer davantage. Laissons donc là les articles du Télégraphe^ du Mot d'ordre^ de la Justice, du Gil Blas, du Radical, de la France, de la Lanterne, du Petit Quotidien, de la Paix, de la Presse, du Cri du peuple^ de la Vérité^ du Jour, du Petit Citoyen, du Réveil, etc., etc.
Nous avons encore sous la main, rien que pour la presse parisienne, des extraits à remplir tout un volume. Il faut donc abréger de plus en plus.
Figaro, que le rédacteur en chef de Y Univers a tant combattu, le trouvant presque toujours dangereux et souvent méprisable, a publié plusieurs articles variés de ton et d'idées sur le grand polémiste. Les rancunes que l'on gardait en ce lieu à Louis Yeuillot, cl qu'on lui garde encore, ont eu dans l'un de ces articles leur complète expression. L'auteur, M. Plalel, dit Ignotus, un précieux que l'on voit toujours courir après l'originalité et toujours attraper le grotesque, a voulu venger le figarisme. Il l'a fait comme il pouvait le faire : par la calomnie alambiquée et la déloyauté banale. Toutes les inventions méchantes, haineuses, mensongères, mises en œuvre par la jalousie, l'esprit de parti et l'impuissance contre Louis Yeuillot, lui ont été bonnes. Il a serti de son mieux ces vilc-r nies, afin de pouvoir dire que si l'auteur des Libres Penseurs avait été un maître écrivain, il avait été aussi un homme de haine. Pour le prouver, il a invoqué un article contre « Berryer mourant », qu'il n'a certainement pas lu, et des articles contre Lacordaire, qui n'ont jamais existé.
Je me borne à signaler ici le morceau de M. Platel. Ce n'est pas, en effet, le lieu de la polémique. Je compte y revenir ailleurs, — probablement dans la préface des Derniers Mélanges,
J'extrais d'autres articles du Figaro quelques passages rapportant des anecdotes ou se bornant à des appréciations littéraires.
Ce qui suit est extrait d'un article de M. Henri d'Ideville :
KOTES INTIMES.
Ce fut à Rome, en 1864, que je vis Yeuillot pour la première fois, pendant que j'étais secrétaire de Tambassade de France. Le grand catholique était là, il faut l'avouer, dans son élément, sur son vrai terrain , entouré de gigantesques sou-
venîrs et des graves témoins de cette foi qu'il défendit si vaillamment. Que d'élans d'enthousiasme, que de tirades éloquentes, que de récits curieux et que de railleries mordantes j*ai entendus de sa bouche, chaque fois que j'avais le bonheur de le rencontrer !
J'ai toujours éprouvé, je l'avoue, pour le talent, la personne et pour la plupart des idées de Veuillot, une sympathie singulière et une vive admiration. Avec ses véhémences, ses haines et ses colères éloquentes, cet homme de bien, ce grand penseur, simple, droit, toujours grand, m'inspirait du respect et une sorte de terreur que les majestés et les gloires éclatantes ne m'ont jamais inspirés.
Je n'oublierai jamais ce qu'il me dit un jour, en sortant de chez M. de Sartiges, alors ambassadeur à Rome. En quelques traits pleins d'humour, empreints d'une vérité si impitoyable, que, malheureusement, je n'oserai les répéter, M. Veuillot nous fit le plus ravissant portrait, au physique et au moral, de l'envoyé français.
a Dieu me garde d'être l'ennemi de votre gouvernement! Pauvre M. de Sartiges! il ne sait donc pas que j'ai aimé son empereur comme il ne l'a jamais aimé, lui, je peux le dire, et que j'ai cru en Sa Majesté comme il n*y a jamais cru, tout serviteur archizélé qu'il se montre ? C'était à l'aube de l'Empire. J'aimais l'homme pour m'avoir débarrassé de ce régime hypocrite, impuissant, la république ; je lui savais gré de son courage et de sa résolution : il semblait vouloir chercher une consécration, un appui dans Dieu. Voilà pourquoi je le soutenais avec tant d'ardeur. S'il eût été plus franc, s'il eût eu plus de volonté, plus d'élévation, quel rôle il avait à jouer en ce monde! La France était alors puissante. Il l'avait entre ses mains pour la régénérer, la rajeunir. Il fallait occuper, utiliser cette fougue gauloise à de gigantesques entreprises; il devait se faire chef temporel de tous les catholiques d'Europe.
« Je rêvai pour lui un plus grand rôle que celui de Charlemagne. Il aurait pu conquérir le monde en réunissant les nationalités catholiques, et Rome et Paris seraient devenus deux pôles. — Pourquoi vouliez-vous que je fusse légitimiste, moi qui suis absolument du peuple, fils de tonnelier? Je suis catholique avant tout, au-dessus de toute autre considération. Dieu d'abord, le souverain ensuite. Or, Napoléon III, qui po"* vait affirmer sa volonté et faire le bien, a laissé attaquer la religion. Voilà pourquoi je l'ai abandonné. Soit par goût, paf
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caprice, il recherche pour ministres et amis des hommes qui ne croient pas en Dieu : il va à sa perte. N'est-il pas logique que je sois l'adversaire de ce régime? — Tant mieux pour M. le comte de Chambord, si en lui je retrouve la foi catholique et la véritable autorité ! Voilà pourquoi aussi celui-là a aujourd'hui mes préférences. »
Un jour qu'il nous parlait de M. de Persigny, auquel rZ7/wvers devait sa suppression si brutale , Veuillot exprima d'une façon bien saisissante la douleur que lui avait causée l'inique résolution du ministre :
« Je voulais voir l'empereur; ils m'en empêchèrent : impossible de parvenir jusqu'à lui.
« Ma situation était terrible. C'était aux temps où les mesures les plus arbitraires étaient dirigées contre la religion, alors que les La Valette, les Nigra riaient aux éclats, applaudissaient à tout rompre, et festoyaient au Palais-Royal en injuriant le bon Dieu. Il fallait assister à ces outrages, rester muet, impassible, le bâillon à travers la bouche, ne pouvoir me défendre et résister. Figurez-vous un homme dans une cage de fer, et devant lui, hors de sa portée, sa mère et son enfant qu'on amène. Là, on les outrage; on les frappe, on les tue. Voyez-vous l'homme qui ronge les barreaux de sa cage, impuissant et fou ? Il se roule à terre dans des cris de rage et des convulsions. Eh bien! j'ai souffert les tortures de cet homme, moi, et je ne l'oublierai jamais ! »
Ayant reçu en 1878, à l'occasion d'un livre que j'avais adressé à Veuillot, une lettre fort cordiale du grand écrivain, j'allai peu de temps après chez lui, rue de Varennes. Je ne le trouvai pas; mais le lendemain, je reçus de sa sœur Elise un mot qui me priait de venir déjeuner chez son frère. Depuis plus d'une année, je n'avais vu M. Veuillot. Je le trouvai changé: il venait, il est vrai, d'être gravement malade ; sa démarche était lente, pénible; sa langue un peu embarrassée. Toutefois, son esprit pétillant et caustique n'avait rien perdu de sa vivacité et de son éclat. C'était peu de temps après la mort du pape Pie IX, et je me souviens encore du magnifique parallèle qu'il traça entre le pontife qui venait de mourir et celui qu'on venait d'exalter.
Le Figaro, qui publie tous les samedis un supplément littéraire, a consacré tout entier son supplément du samedi 14 avril à l'œuvre
de Louis Yeuillot. Il en a cité de larges extraits. Voici la noie qui a paru en tête de ces citations :
Nous consacrons aujourd'hui notre Supplément tout entier h Louis Veuiiiot : c'est un hommage dû à la mémoire de ce grand écrivain, de ce vaillant journaliste. Nous avons puisé dans son œuvre si diverse et si attachante, nous en avons extrait pour ainsi dire la quintessence : les passages que nous y avoDS empruntés montrent sous tous ses jours et sous toutes ses faces ce talent admirable.
Louis Veuiiiot était un artiste et un littérateur de race, quelquefois violent et emporté, mais toujours puissant et toujours sincère. Les pages qu'on va lire portent à chaque ligne Tem* preinte de cette grande personnalité.
Parmi les extraits cités, se trouve l'article écrit par Louis Veuiiiot à la uouvelle de la mort du maréchal Saint-Arnaud. Le Figaro fait précéder celte citation d'une note qui se termine ainsi :
C'est aussi beau que du Bossuet, et, dans vingt ans, ce sera dans tous les morceaux choisis à Tusage de la jeunesse. Style, pensée, composition, tout est à la même hauteur.
Le Petit Caporal :
II faut constater que Veuiiiot, qui a eu tant d'ennemis pendant sa vie, a trouvé, après sa mort, des écrivains qui n'ont pu se défendre de lui rendre justice. Des gens qu'il avait rudement fouaillés et qui portent encore la marque de ses coups lui consacrent des articles justement élogieux. Les piétineurs de cadavre, par exemple, les radicaux eux-mêmes, s'inclinent avec des égards forcés devant cette tombe qui va ensevelir leur redoutable ennemi. Il n'y a qu'un cri pour reconnaître que ce penseur et cet écrivain tenait dans la presse une place qui paraît devoir rester libre.
Une seule note détonne dans le concert. Elle est donnée par le Figaro et les deux ou trois journaux royalistes (plutôt libéraux et parlementaires) qui ont eu maille à partir avec ce polémiste sans égal. La rancune de ces écloppés est bien tenace et bien puérile.
Louis Veuiiiot n'était pas des nôtres, encore qu'il ait applaudi au coup d'Etat. 11 n'était d'ailleurs d'aucun parti, quoiqu'il ait souvent fait profession de foi de royaliste. Louis
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Veuîllot était lui, ce qui était beaucoup. Il n'avait jamais su s'accommoder d'un frein, quand il en trouva un à sa taille. Ne voulant s'asservir ni à une thèse politique ni à un homme, il prit Dieu pour maître et lui resta fidèle.
On reproche à Veuillot, suivant le point de vue auquel on se place, d'avoir régenté les évèques ou d'avoir eu la protection du Pape. L'amitié d'un grand Pape, aussi bien que l'hostilité de grands évèques, ne furent que des accidents que Veuillot ne cherchait point. II entendait l'Église à sa façon, et eut la bonne fortune de voir agréer sa doctrine par le Pontife qui a le plus longtemps régné sur le monde.
Le trait caractéristique de cet écrivain est, à notre avis, l'amour de l'autorité et le mépris de la sottise. Veuillot plaça si haut l'autorité, qu'après des tâtonnements, des engouements, des abandons et des retours, il renonça à la glorifier dans un régime ou dans un homme, et que, par une envolée subite, il la reporta tout entière en Dieu. Au contraire de Bossuet, auquel on l'a pu comparer par certains côtés, il semble bien qu'il n'admit pas que Dieu pût faire délégation de son apanage. En quoi il se trompa, de très bonne foi sans doute, et attribua aux vicaires du Christ un pouvoir supérieur au pouvoir de l'État. La conception de la suprématie du spirituel sur le temporel, dans la conduite des choses et des hommes de ce monde, fit dévoyer cet autoritaire par excellence, dont les idées ne paraissaient plus être de notre temps.
S'il a pu se tromper sur la politique, Veuillo ne s'est jamais égaré sur la sottise de ses contemporains. Avec une sûreté et une vigueur de main sans pareilles, il a combattu tous les ridicules. Ces coups de fouet ont laissé des marques sanglantes sur la peau de ses victimes. Pitres de théâtres, pitres de la littérature, pitres de tribune, il a dit son fait à chacun. Et il était seul contre tous ! et seul, il a réussi à se créer des adhérents, dont les phalanges n'ont fait que grossir depuis trente ans.
\J Univers y où Veuillot livrait chaque jour son combat quotidien, est une puissance.
Bien entendu, nous n'avons pas, ici, l'intention de donner un portrait achevé d'une homme qui, dans sa longue carrière, a tenu si grande place dans la presse. C'est à une esquisse que nous devons borner cette étude. Veuillot était l'honneur de la presse et le rempart de l'Église, malgré ses controverses avec les laïques et les prêtres. On ne saurait mieux le juger
qu'en répétant avec Tun de ses ennemis : a Quelque haine qu'on lui porte, il faut reconnaître que Louis Veuillot a toujours eu pour lui la grammaire et le Pape^ »
Albert Chevreau.
Le Journal de Paria :
M. Louis Veuillot est mort. Avec lui ne disparaît pas seulement un des plus grands écrivains de notre époque, mais encore un des plus illustres serviteurs de l'Église et de la France.
L'éminent directeur de V Univers n'a pas toujours été royaliste; mais ses intentions droites devaient nécessairement l'amener à la possession complète de la vérité politique comme elles l'avaient conduit à celle de la vérité religieuse. Sur bien des points secondaires sans doute, nous aurions pu difficilement, même dans les dernières années de sa vie, nous entendre avec lui. Mais il avait compris, et ce sera son éternel honneur, qu'en présence des dangers que la Révolution, sous toutes les formes, fait courir à la société et à l'Église, les catholiques doivent être d'accord sur la question fondamentale du rétablissement immédiat de la Monarchie légitime et traditionnelle.
Il nous plaît particulièrement de saluer en lui le polémiste éminent et l'intraitable adversaire du catholicisme libéral. Toujours sur la brèche, toujours armé pour la lutte, ce champion infatigable a, pendant près d'un demi-siècle, porté des coups terribles à cette doctrine condamnée par plusieurs Papes, et qui, presque anéantie sous le glorieux pontificat de Pie IX, cherche aujourd'hui de mille manières à s'imposer de nouveau.
« Veuillot avait horreur des concessions, écrit M. Paul de Cassagnac dans le Pays; et il avait raison. »
C'est aussi notre avis. La vérité, en effet, est une et indivisible : on ne peut à son gré en prendre et en laisser; elle veut être défendue tout entière
M. Louis Veuillot eut l'insigne honneur de voir le journal qu'il avait fondé, et dans lequel il combattait si vaillamment pour le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel du Saint- Siège, supprimé par le gouvernement de Napoléon III, puis,