Co mot, Boayent cité, est do M. Charles Monselet
après sa réapparition, suspendu par le gouvernement du maréchal de Mac-Mahon.
Le bonapartisme et Torléanisme devaient tour à tour essayer de bâillonner Tintrépide défenseur du Droit, de la Justice et de la Vérité Maurice d'Andigné.
Dans ce même journal, un écrivain qui a personnellement connu le rédacteur en chef de V Univers ^ M. Léon Gallouye, a publié sous ce titre : Veuillot inconnu^ une étude très mordante et pleine d'intérêt, où des souvenirs personnels, dont un seul n'est pas exact, se mêlent à des appréciations de l'écrivain. Nous voudrions le citer longuement, mais nous n'en pouvons donner que quelques lignes :
Il y a plus de vingt ans que j'avais Thonneur, je puis bien dire aussi le bonheur de connaître Louis Veuillot. En 1861, un de mes cousins et moi, nous vînmes à Paris pour y faire notre droit. La première personne à laquelle nous rendîmes visite, ce fut lui. Nous étions munis d'une lettre de recommandation pour lui, écrite par un de ses bons amis, notre compatriote M. le chanoine Donis, curé de Saint-Louis de Bordeaux. Avec quelle bienveillante affabilité il nous reçut, cet homme que je m'attendais à trouver si sévère! Quelle douceur dans sa voix si charmante, dans son regard, dans son sourire ! quelle amabilité I quelle condescendance ! quelle gaieté ! quelle bonté vraiment paternelle! Non, je n'oublierai jamais ce premier accueil I
La lecture des ouvrages de l'écrivain avait enthousiasmé mon adolescence. La vue de l'homme séduisit complètement ma jeunesse.
Plus tard, devenu, je puis le dire, l'ami de Louis Veuillot, loin de les voir diminuer, j'ai vu grandir, au contraire, et mon enthousiasme pour l'écrivain et ma vénération et mon admiration pour l'homme.
La bonté de Veuillot! Je viens d'écrire le mot. Je me garderai bien de l'effacer! Je vous le dis, en vérité, mon cher ami, la bonté fut peut-être le trait principal de cette figure si attrayante, contre la beauté de laquelle semble avoir pris plaisir à s'acharner un mal bien autrement corrosif que la petite vérole.
Oui, la vérité est que ce rude, ce terrible batailleur était, pour ainsi dire, pétri de tendresse. Tous les dons de l'intelligence brillaient en lui, on sait avec quel éclat. Aucune qualité
de Fâme et du cœur ne lui fit défaut. Les plus fraîches, les plus délicates, les plus exquises, il les possédait au suprême degré : piété filiale, amour fraternel, amour conjugal et paternel, vivacité, solidité, dévouement de l'amitié, charité envers les pauvres, les souffrants, les malheureux.
Tous les journaux hebdomadaires illustrés ont publié des portraits de Louis Yeuillot, accompagnés d'articles biographiques. Voici ce qu'a dit V Univers illustré :
Louis Veuillot vient de mourir: avec lui s'éteint une des intelligences les plus hautes, un des cœurs les plus généreux, un des plus rares talents de ce siècle...
Ah ! ce fut un redoutable et merveilleux jouteur, et qui ne connut ni la défaillance ni Tefiroi. Les faux tribuns et les faux savants, les sophistes et les tartufes, la bourgeoisie égoïste, indifiërente et prudhommesque , les exploiteurs de toutes nuances, les charlatans de tout plumage, n'ont point rencontré d'adversaire plus acharné à les démasquer. Le peuple, au contraire, que Ton abuse et que Ton égare, n'eut pas de champion et d'ami plus chaleureux, a J'ai toujours défendu les intérêts et l'honneur des petits de ce monde, desquels je suis, > s'écriait le journaliste ; et nul n'était mieux en droit de se rendre une telle justice. Son amour du peuple s'était accru de toute l'ardeur de sa charité chrétienne ; et ce sont les intérêts du peuple méconnus, ses droits lésés, son esprit trompé et corrompu, qui ont inspiré à Louis Veuillot ses plus vengeresses colères.
La malveillance a pris prétexte de sa franchise de langage et de la véhémence de ses indignations, pour le dénoncer comme un homme de fiel et pour lui faire comme un monopole de l'épithète injurieuse... Certes, nous ne partageons pas complètement, sur la polémique par la voie de la presse, l'opinion de M. Jules Simon, qui demandait la liberté même de l'outrage; et cependant, nous avouons humblement que Louis Veuillot ne nous semble pas avoir si souvent outré le ton de la discussion permise. C'était surtout la justesse de ses coups qui en faisait la force, car la clairvoyance de l'écrivain n'avait d'égale que son habileté à manier une arme loyale.
Du moins nous ne croyons pas que l'on songea contester le talent génial de l'écrivain. Nul autre ne posséda, comme lui, à notre gré, le style véritablement français. C'est une pure et
HOMMAGES A LOUIS YEUILLOT 559
constante merveille que cette prose, toute de muscles et de nerfs, ferme, claire, concise, variée, imagée, vibrante et frémissante de vie, où la malice de Régnier, le bon sens de Molière, le naturel de la Fontaine, et souvent même l'éloquence de Bossuet, semblent se réunir. Qui donc eut plus de verve, de vigueur, d'ironie, et qui rencontra plus de bonnes fortunes d'expression? Est*il une page de la Bruyère que Ton puisse mettre au-dessus de telle ou telle des Libres Penseurs ?
Certes, il fut et il restera le polémiste par excellence; mais ce serait une grave erreur de croire qu'il ne fut que polémiste. Tous ses livres abondent en contrastes : à la discussion passionnée, à l'apostrophe virulente, succèdent des pages de la plus ravissante fraîcheur. Qu'on relise plutôt, dans le volume que nous venons de citer, les chapitres qu'il a consacrés h son frère, aux Petites Sœurs des Pauvres, celui dans lequel il parle de l'amour avec une si délicieuse poésie. Le pittoresque, le charme, l'enthousiasme, débordent encore dans ses Pèlerin nages de Suisse, et surtout dans celle de ses œuvres que l'on connaît peut-être le moins, et qui contient des trésors de grâce, d'esprit, de sentiment et de fine gaieté : nous voulons parler d'Agnès de Lauvens, ce tableau si délicatement exquis, le plus vrai que l'on ait tracé d'un couvent de jeunes filles.
Dans un genre bien différent, les Odeurs de Par/* donnèrent la mesure de sa puissance d'observateur satirique de la réalité. Il a montré, dans Çà et là, combien il était passé maître dans l'art du récit.
Et quelle joie d'entendre Veuillot discourir sur les beauxarts, et sur ces grands écrivains dont il était le digne héritier ! Comme il sait découvrir le beau ! comme il sait l'admirer !
Et ce formidable railleur était le plus tendre des amis, des époux et des pères. Et cet homme qui laissa tomber le mépris de si haut, qui donna tant d'amertume à l'ironie, était la douceur, l'urbanité, la modestie incarnées : on ne pouvait entrer en relation avec lui sans être séduit par sa bonne grâce autant que dominé par la majesté de son caractère.
Nous sommes personnellement heureux d'avoir pu apporter à la mémoire de Louis Veuillot cet humble et suprême hommage. Mais que sont les paroles en présence d'une telle vie?
Robert Vallier.
L'article de la Vie moderne est d'un ennemi; pourtant il lui échappe l'aveu que voici :
Il y a deux livres de Veuillot qui, plus que tous les autres réunis, serviront à sa gloire littéraire : les Libres Penseurs et les Odeurs de Paris, Ce sont deux œuvres satiriques, d'une exécution vraiment magistrale.
Le Monde illustre' dit que « Téminent publiciste a conservé toute sa vie cette âpre ardeur de Partisan qui donnait à ses écrits une saveur particulière » .
\J Illustration dit que « sa laémoire survivra, parce qu'il fiit un artiste et un écrivain très supérieur à son métier ».
La France illustrée publie, outre le portrait de M. Louis Veuillot, le dessin de la maison où s'écoula sa première enfance, à Boy nés. Un article de M. Oscar Havard sur l'œuvre de Louis Veuillot se termine ainsi :
Faut-il maintenant dire un mot de l'écrivain que la France a perdu ? Personne n'ignore qu'il est hors de pair. Pas un littérateur de ce siècle ne saurait être mis au-dessus de Louis Veuillot ; amis et ennemis s'accordent pour le reconnaître pour leur maître. Ce prodigieux génie littéraire s'est surtout affirmé, selon nous, dans les deux ouvrages parus sous ce titre : Rome pendant le concile, et Paris pendant les deux sièges. Qui voudra savoir au milieu de quel conflit de sentiments et d'idées s'ouvrit et délibéra la grande assemblée conciliaire, et qui désirera se rendre compte des terribles émotions dont furent déchirées, pendant la guerre , toutes les âmes chrétiennes et françaises, ne pourra se dispenser de consulter Louis Veuillot. Mais on ne connaîtrait pas suffisamment le grand écrivain, si l'on s'en tenait à cette lecture. Pour bien apprécier toutes les qualités qui décorèrent cette intelligence supérieure, il faut parcourir les Historiettes et Fantaisies ^ f Honnête femme, Corbin et d'Aubecourt, Çà et là. On y verra qu'aucune corde ne manquait à cette lyre. Nombre de pages nous montrent un Veuillot idyllique, que les faquins de la presse radicale ont sottement méconnu.
Le Triboulei encadre de deuil un article au-dessus duquel est gravée une couronne enfermant une croix et une plume superposées, avec les chiffres L. Y. Autour de la couronne sont gravés ces mots : A Louis Veuillotj le Trihoulet. Dans l'article, nous lisons :
Toute la rédaction du Triboulet tient à rendre un suprême hommage à la mémoire de Louis Veuillot.
A une époque où tant d'écrivains sont moins friands de considération que de bruit; où, pourvu que leur plume leur rapporte la richesse, et, à défaut de richesse, les honneurs, ils font bon marché du reste, Veuillot restera le type du journaliste qui a honoré sa profession. Jamais on ne lui a fait Taffront même d'essayer de le corrompre : c'était l'intégrité même.
Et quel talent! Depuis Chateaubriand, aucun écrivain n'u plus illustré la prose française; et Veuillot même, on peut l'affirmer, est plus complet que l'auteur des Mémoires d'outre^ tombe. On a dit de lui qu'il procédait à la fois de Bossuet et de la Bruyère. Ces deux grands génies sont en effet ses ancêtres et ses modèles; mais la puissante originalité de Veuillot ne s'en dégage pas moins avec toute sa saveur propre. Les chefs-d'œuvre qui ont nom les Libres Penseurs ou les Odeurs de Paris resteront d'impérissables monuments.
Une étude de M. Frédéric Fort, publiée dans la Revue du Samedi^ débute ainsi :
Deux fois seulement, à vingt années de distance, j'ai vu le merveilleux écrivain, l'incomparable polémiste, le grand chrétien qui vient de mourir. Et la seconde fois, c'était hier, quelques heures à peine avant que fût clouée la planche funèbre, avant que fussent commencés les chants de deuil. La mort n'avait point altéré cette physionomie puissante, ce masque étrange d'athlète, que la basse caricature n'était point parvenue à rendre vulgaire ou ridicule ; la mort lui avait donné cette beauté particulière qui, sur ces visages de géants tombés, semble être le dernier reflet de l'âme envolée. Tel je l'avais vu, celui-là, vingt années auparavant, tel je le retrouvais à cette heure, couché sur son lit funéraire.
Au fait, les deux époques n'étaient point sans ressemblance.
Et comme conclusion :
Bâton ou épée, c'était une plume, et de la meilleure trempe
Je dirais volontiers, moi aussi : qc Otez cette plume de l'histoire contemporaine, tout y est changé. Des idées et des hommes, aujourd'hui morts ou vaincus, seraient encore vivants et vainqueurs. Cette plume a été, autant qu'une épée, un instrument de Dieu. » Oui, certes ! Et il apparaît clairement que Dieu ne voulait ni de ces vivants ni de ces vainqueurs que Louis Veuillot a couchés morts et vaincus.
Même note dans le Tirailleur^ la Gazette des Campagnes^ le Mousquetaire, la Semaine illustrée, le Clochery le Pèlerin, la Gazette du Dimanche, la Terre sainte, etc., etc.
La Revue du monde catholique du 15 avril, qui a paru encadrée de noir, a consacré son numéro tout entier à la mémoire de Louis Veuillot. Ce numéro s'ouvre par la reproduction de l'aDcienne biographie de Louis Veuillot, publiée par M. Eugène Veuillot, et continue par une série d'articles dont voici les intitulés :
Louis Veuillot. — Le Chrétien : humilité et résignation (A. Datidj,
Louis Veuillot. — L'Ecrivain (L. G.).
Louis Veuillot. — Le Publiciste (É. Drumont).
Louis Veuillot. — Le Poète (René des Cbesnais).
Louis Veuillot. — Souvenirs personnels (Pierre d'Attente).
Louis Veuillot. — La Mort (Ernest Hello).
Louis Veuillot. — L'Épiscopat et le Clergé (***).
Louis Veuillot. — La Presse (Ch. de Beaulieu).
Louis Veuillot. — Les Funérailles (***)•
Quelques lignes de M. Victor Palmé ouvrent ce numéro exceptionnel. Le directeur de la Société générale de librairie catholique, éditeur de la plupart des ouvrages de Louis Veuillot, rappelle qu'après la suppression de \ Univers en 1860, Louis Veuillot écrivit plusieurs articles dans la Revue du monde catholique. Il ajoute :
Longtemps dirigée par le digne frère d'un tel maître, la Revue se glorifie d'avoir fidèlement gardé les doctrines et Tesprit de celui qu'elle peut, en quelque manière, considérer comme le plus illustre de ses fondateurs. Aujourd'hui, comme aux premiers jours, elle a les yeux tournés vers Rome, et fait [)rofession de mettre sans cesse au service du souverain Pontife la plume de tous ses écrivains et le dévouement de tous ses lecteurs.
Plus que tous les autres hommes, les catholiques sont astreints au devoir de la reconnaissance. C'est assez dire qu'ils garderont obstinément la mémoire de cet autre de Maistre, qui fut en France un des créateurs du grand parti catholique, et n*eut guère d'autres adversaires que ceux de la vérité.
Ils n'oublieront pas celui dont on disait hier : <k La France vient de perdre son meilleur écrivain ; l'Eglise, son soutien le plus vaillant; le journalisme, son maître. »
Ils n'oublieront pas cet incomparable prosateur et poète qui savait si bien mêler aux délicatesses de la langue du dixseptième siècle les couleurs et les hardiesses du parler contemporain.
Ils n'oublieront pas celui qui, de l'aveu de tous, fut le premier des publicistes de ce siècle, et aimeront à se rappeler ces milliers d'articles qui sont peut-être l'élément le plus vivant de son œuvre : articles tour à tour vigoureux et délicats, élevés et railleurs, terribles et doux, mais où frémit toujours cet amour de l'Église qui fut la seule passion de Louis Veuillot.
Puissent de tels souvenirs n'être pas stériles et susciter parmi nous une génération vigoureuse de penseurs et d'écrivains catholiques qui, dignes élèves du grand chrétien que nous pleurons, aiment la vérité comme il l'aimait et la servent comme il l'a servie !
Voici la conclusion des pages de M. Ernest Hello, la Mort :
La mort, en posant sur Louis Veuillot sa main terrible, a déchiré les voiles qui cachaient les recoins de son cœur. Elle a montré tout au fond les douceurs qu'on soupçonnait sans les voir. Ceux qui ont senti, ne fût-ce qu'un instant, la paix de ce soldat, sentent grandir en eux ce souvenir.
Il faudrait joindre à son œuvre publique l'histoire de son œuvre privée.
La mort a une étrange puissance. Elle repousse les apparences; elle dévoile les mensonges. Elle immobilise les réalités; elle les fixe à jamais.
Tous les personnages si profondément divisés entre eux au sujet de Louis Veuillot vivant, viennent de se réunir autour de Louis Veuillot mort.
Autour de ce cercueil, tous semblaient ne faire qu'un.
L'homme que la mort touche devient statue. La statue n'a rien à craindre. La mort absorbe et attire à elle, pour les dis-
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siper, toutes les pensées, tous les sentiments qui n'étaient pas dignes de la vie. Elle souffle sur les poussières.