‹ Homme Primitif Louis Figuier 2eme edition 1870Chapitre 10 sur 53 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Mœurs et coutumes de l'honime à l'époque du mammoulh et du grand ours. — Usages funéraires. — Industrie, — Quel élail le type de l'espèce humaine à cette époque ? — Les crânes d'Engis et du Neanderthal. — Les hommes de Cro-Magnon et de olutré.

Les cavernes ont été le premier asile de l'homme. Notre espèce a été d'abord troglodyte, terme qui se trouve dans Pline, et que l'antiquité employait pour désigner certaines peuplades africaînes qui vivaient dans les cavernes (du grec rpoyÀn, caverne, et Su, entrer). Ce fait est incontestable, et il l'est d'autant plus, que, de nos jours encore, on pourrait citer en Afrique et dans l'Océanie des peuplades qui vivent dans ces asiles naturels‘. Mais les cavernes étaient-elles les seuls abris de l'homme? L'homme

1. Volci ce que nous lisons (page 72) dans le mémoire de MM. Garrigou et Fithot intitulé Age de la pierre polie dans les caternes de l'Ariége, à propos des peuples qui habitent actuellement les cavernes :

« En Égypte, quelques tribus se logent dans les cavités sépulcrales dépouillées dans ce but de leurs momies. Le docteur Ernest Godard, ami bien regretté de l’un de nous, a pu visiter ces tribus. M, Ollivier Beauregard, dans une notice sur la collection archéologique que notre malheureux confrère avait rapportée de la Haute- Égypte, cite une lettre de ce dernier à sa mère, dans laquelle il s'exprime ainsi :

« J'ai visité le village de Gournah (Gournah est un des villages qui avec Médinet- « Abou, sur la rive gauche du Nil, et Louqgsor, Karnak, Med-Amou sur la rive droite, « occupent une partie de l'emplacement de l'ancienne Théebes), Les habitants se 1o- * gent, pour la plupart, dans les tombeaux dont ils ont évacué les momies. L'ar là, « du reste, ce que j'al vu de plus intéressant, ce sonl les tombeaux et les puits à mo- + mies. Ces pults sont creusés dans le flanc de la montagne.

« Les habitants de Gournah n'ont d'autre industrie que la découverte des tom- « beaux. lis délacent les momies, vendent les objets précieux qu'ils trouvent, et vi- < vent ainsi de la dépouille des morts. »

« Les habitants des pôles habitent aussi des soulerrains pendant la plus grande partie de l'année. Les récits des voyageurs sur leur genre de vie sont assez abondants pour que nous ne répétions pas ce qui a été décril exactement par des témans oculaires. »

était-il exclusivement troglodyte? Dans bien des cas, les hommes devaient être obligés de camper ou de stationner en plein air. Comment s’abritaient-ils alors? Fabriquaient-ils des tentes avec des peaux d'animaux? Construisaient-ils des cabanes de feuillage? Aucun vestige n'a été découvert qui permette de répondre à ces questions, en ce qui Concerne au moins l'homme à l’époque du grand ours et du mammouth.

Mème incertitude quant au vétement. L'existence du mammouth et du renne dans les contrées que nous habitons prouve que la température devait ètre froide, même au centre de l’Europe, pendant la première époque de l'existence de l'humanité. Il est donc certain que l’homine avait besoin de couvrir son corps pour se défendre du froid. Bien qu'aucun indice ne révèle l'espèce de vêtement propre à l'homme de l'époque du mammouth et du grand ours, il est probable que les fourrures des peaux des ani maux devaient servir à le défendre des injures de l'air. C'est ainsi que s’habillent encore les habitants du nord de l'Europe, les Lapons, les Groenlandais, les Finnois, qui vivent côte à côte avec le renne, comme leurs ancêtres, les hommes de l’époque du grand ours, vivaient côte à côte avec les grands animaux de l'époque quaternaire. Si l'on prend pour modèles les Lapons et les Groenlandais, on à donc peu de chances de se tromper dans les conjectures touchant le vêtement de l'homme aux temps les plus reculés.

Ces vêtements, composés de fourrures d'animaux, n'étaient point réunis par des coutures, car ce n’est que dans les cavernes appartenant à l'époque suivante, à l'époque du renne, que l'on a trouvé en abondance des aiguilles en os, qui évidemment servaient à coudre ensemble les’ peaux, pour en faire des vêtements plus commodes. .

Quel était le genre d'alimentation de l’homme aux temps qui nous occupent? Les nombreux restes trouvés dans les cavernes ont permis d'éclairer parfaitement cette question.

L'homme vivait surtout de la chair des animaux qu'il tuait à la chasse, Les os que l'on trouve à demi brisés dans les cavernes nous apprennent que l'ours, le renne, le bœuf et surtout le cheval étaient le fond de son alimentation. 11 joignait à la chair des animaux sauvages des feuilles de végétaux, des tiges, des racines et des fruits. D'après la flore que nous avons citée, on peut présumer quels étaient les végétaux qui lui servaient de nourriture.

Les hommes grossiers de ces temps laissaient amonceler dans leurs demeures mêmes les restes de leurs repas, et ces débris se putréfiaient sur place. La malpropreté était donc poussée, chez eux, à ses dernières limites. C’est d’ailleurs ce que l'on voit encore aujourd'hui chez les Esquimaux et les Lapons, reflets vivants des hommes des premiers âges quant aux us et coutumes comme le type anatomique de leur squelette est celui qui se rap- ” proche le plus de celui de l'homme à l’époque du grand ours et du mammouth. Les Groenlandais, les Esquimaux, les Lapons, qui, par leur physionomie nous rappellent le mieux les hommes»; de l'époque dn mammouth et du grand ours, ont pour la cervelle et la moelle des os des animaux le même goût qu'avaient les hommes primitifs. Pour se procurer ce mets de choix, l'homme primitif brisait doutes les boites'eräniennes des animaux, et cas ait en long tous les os des membres, ‘car ôn ne trouve intacts parmi Les os d'animaux ayant servi à la nôtrriture que ceux qui ne sont pas à moelle, Ge. mème usage de casser les os d'animaux existe chez les Groenlandais et les Esquimaux.

Nos sauvages ancètres avaient le respect et le culte des morts. Ils ne voulaient pas que les corps de leurs parents ou amis fussent exposés à la dent des bètes fauves.

La certitude de cette coutume de l'homme contemporain du grand ours et du mammouth résulte des découvertes faites par M. Édouard Lartet à la grotte d'Aurignac, sur lesquelles nous avons déjà appelé l'attention du lecteur. Sur l'espèce de terrasse qui existe au-devant de la grotte d'Aurignac, on a trouvé un large foyer, et l'examen des restes qui s'y trouvaient mélangés, permet de se faire une idée de la manière dont s'accomplissaient les cérémonies funéraires parmi les hommes de l'époque du grand ours. Les parents et les amis du défunt l’accompagnaient jusqu'à sa dernière demeure; après quoi, un repas les réunissait tous devant la tombe mème, à peine refermée. Puis chacun s'éloi-. gnait, laissant la place libre aux hyènes, qui venaient dévorer les restes du festin.

Cette coutume des repas funéraires est sans doute bien naturelle, puisqu'elle s'est prolongée jusqu'à nos jours, principalement dans les classes pauvres.

D'après les données qui précèdent. nous représentons ici (fig. 37) un repas funéraire à l'époque du grand ours et du mammoulh.

Fig. 37. Un repas funéraire à l'epoque du grand ours et du mammouth.

Sur une plate-forme placée au-devant d’une caverne, destinée à recevoir le corps du défunt, des hommes, simplement recouverts de peaux d'ours non dépouillées de leurs poils, sont assis autour d'un foyer, prenant leur part du repas funéraire. La chair du grand ours et celle du mammouth sont le menu de ces primitives agapes. On voit au loin la masse colossale du mammouth qui fait le fond du festin. La manière de manger est celle qui distingue les hommes de celle époque : on suce la moelle des os longs des animaux préalablement cassés longitudinalement; on mange les chairs cuites à un foyer. Le corps du mort est placé à l’entrée de la caverne; la pierre tombale se fermera bientôt sur lui.

Les débris recueillis dans l'intérieur de la grotte funéraire d'Aurignac ont conduit à une induction bien remarquable, et qui montre combien sont intéressantes et fécondes les études des naturalistes sur l'homme primitif. Ces armes, ces trophées, ces ohjets de parure, ces quartiers de viande placés dans la tombe, à côté du défunt, tout cela ne paraîtrait-il pas établir la croyance en une vie future? Pourquoi, en elfet, ces provisions de voyage, pourquoi ces instruments de guerre, si l'homme qui disparaît de cette terre ne doit pas revivre dans un autre monde? Cette grande el suprème vérité, que tout ne meurt pas avec notre enveloppe matérielle, est

‘ donc bien innée dans le cœur de l'homme, puisqu'on l'y retrouve aux temps les plus reculés, puisqu'elle existait déjà dans le cœur de l’homme de l’âge de la pierre!

Un motsur l'industrie primitive des peuples que nous étudions.

Il est facile de déduire d'avance de tout ce qui a été dit, que l'industrie de l'homme en ces temps primordiaux devait être plus que rudimentaire,

Les échantillons que l’on trouve dans les cavernes, des objets que l’homme fabriquait alors, accusent un art des plus élémertaires par l’imperfection de leur travail et par leur peu de variété. Un très-petit nombre pouvait servir aux usages domestiques, et encore, pour quelques-uns, leur véritable destination était-elle souvent problématique. Ge sont, en général, des pointes de lances, et de-javelots, quelques haches que, probablement, on encastrait avec des ligaments dans des branches d'arbres. Ces armes de pierres étaient taillées dans des silex, par l'enlèvement de grands éclats, à l’aide de chocs répétés, au moyen de silex plus durs. Mais les ouvriers primitifs ne donnaient pas à leur travail le moindre fini. Les haches et les flèches étaient simplement taillées par éclats

et jamais polies. C'est ce que l’on a remarqué dans les premières haches que représentent les figures 8 et 9, 10 et 11.

Tels sont les instruments dont l’homme primitif se servit, soit pour tuer les grands herbivores, soit pour se défendre contre les carnassiers féroces.

À ces armes, il faut joindre un engin assez redoutable qui vint accroître son arsenal de guerre. C'est une mâchoire du grand tigre (felis spelæa), animal qui était d'un tiers plus grand que le lion. La partie montante de cettemâchoire était, d'après le docteur Garrigou, appropriée pour er faire une poignée, et la dent canine

aïguë et proëminente qui termine cette mâchoire était le corps

offensif de cette arme. La mâchoire d'âne dont Samson se servit pour tuer les Philistins était une réminiscence de l'arme naturelle de l’homme du temps du grand ours; cette mâchoire joua entre les mains du guerrier hébreu le même rôle qu'autrefois celle du grand tigre entre les mains de l’homme primitif.

La chasse constituait toute l'occupation de ces tribus grossières. La culture du sol était alors absolument inconnue. La pêche mème, qui exige un outillage particulier et une certaine dose d'observation, était encore ignorée. Ajoutons que les premières sociétés furent bien peu nombreuses, au moins dans ces régions qui forment aujourd'hui ja France, la Belgique et l'Angleterre. La terre élait alors très-pauvre en population humaine.

Se défendre contre les bètes féroces, ou les attaquer à la chasse, ne résumait pas toute l'existence de l'homme primitif. Il y avait, outre les nécessités de la guerre et de la chasse, la nécessité de boire. L'eau est d’un usage constant pour l'homme, qu'il soit sauvage ou civilisé. Mais la fluidité de l’eau rend son transport difficile autrement qu'en l'enfermant dans des vessies, des outres, des troncs d'arbres creusés, des jattes nattées, etc. De tels ustensiles finissent par être sales et impropres à la conservation de l'eau ; ils ne peuvent d’ailleurs supporter l'action du feu. Des pierres peuvent, à la vérité, être vées pour servir de réservoirs d'eau ; mais des pierres nn, + pour être creusées et qui restent tenaces après cette opération sônt fort rares. Des coquillages peuvent servir à contenir un liquide, mais les coquillages ne se trouvent pas en tous lieux.

Les ustensiles en poterie pouvaient seuls répondre à toutes ces conditions. Mais l’art de fabriquer des poteries n'exislait pas end. core au temps du grand ours et du mammouth. Le premier vase +

de terre que l'on ait découvert n'appartient qu'à l’époque suivante, à l’époque du renne, et cet exemple est unique. Il faut arriver à l'époque de la pierre polie pour trouver des poteries abondantes, démontrant l'existence positive de cette industrie. Par conséquent, pendant l'époque du grand ours et du mammouth, l'homme dut se contenter, pour renfermer l'eau et les liquides, de ces pierres excavées et de ces coquillages qui avaient le grand défaut de ne pouvoir être exposés au feu.

On rencontre, dans les graviers des environs d'Amiens, de petits corps globulaires, percés au centre, et-qui ne sont autre chose que des fossiles de la craie blanche (fig. 38). Il est probable

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Fig. 33. Coquillee foesllee trouvées dens le diiuvium d'Amiens et servant d'objets de parure.

que ces grains pierreux ont servi à parer les hommes contemporains du déluge. Les cavités naturelles qu'ils présentent ser- ‘vaient à les enfiler en bracelets et colliers. C'était, du moins, l'opinion du docteur Rigollot, fondée sur ce qu'il avait souvent trouvé de petits tas de ces boules mignonnes agglomérées dans le même lieu, comme si une inondation les eût charriées dans le lit de la rivière sans rompre le lien qui les tenait réunies. Les colliers qu'hommes et femmes portaient déjà au temps du grand ours et du mammouth sont le premier élan du sentiment de la parure, si naturel à l'espèce humaine. La manière dont ces colliers sont composés est d'ailleurs la même que l'on retrouve aujourd'hui chez les tribus sauvages : un fil retenant quelques coquilles et que l’on se passe au cou.

D'après unefautre sériede silex travaillés trouvés par Boucher de Perthes à*Saint-Acheul, les hommes de l'époque du grand ours et du mamfouth auraient exécuté quelques grossières ébauches d'œuvres d'art, représentant des figures ou des symboles. Boucher de Perthes a recueilli, en effet, des silex qui offrent

image, plus ou moins ressemblante, de la tête humaine, vue de - profil, de trois quarts ou de face, et d'animaux tels que le rhinocéros et le mammouth,

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Quant à beaucoup d'autres silex évidemment travaillés de main d'homme, trouvès par Boucher de Perthes dans les mèmes gisements quaternaires, il serait difficile d'en établir la destination ou la signification. C'étaient peut-être des symboles religieux, des signes de commandement, elc.

Ce qui fait reconnaitre le travail de l'homme sur ces œuvres de l’art antédiluvien, c'est la symétrie des formes et la répétition des éclats successifs par lesquels on a enlevé patiemment les parties saillantes, aiguisé les tranchants, ou creusé des trous. Dans les figures humaines, l'œil est toujours un cercle irradié, c'est-à-dire un trou circulaire élargi, d’où émanent des

Fig. 39. Dessin de grand ours trouve aur une pierre dans Is grotte de Massat.

rayons comme d'un dessin enfantin de soleil, Un simple point, centre de rayons divergents, aurait pu ètre le résultat d'un choc, mais les yeux des silex façonnés par le statuaire antédiluvien en un trou qui s’élargit régulièrement révèlent la main de l'homme,

La couleur naturelle de tous les silex travaillés dont il vient d'être question, et qui mettent sous nos yeux les armes et l'outillage de l’homme à la première époque de son existence, est le gris, qui prend toutes les teintes, depuis le gris très-clair jusqu'au plus foncé ; mais, en général, ils sont tachés et colorés suivant la nature du terrain d'où on les retire. L'argile les colore en blanc, le sable ocreux en jaune brun. Quelques-uns sont blancs d'un côté et bruns de l'autre, probablement pour avoir séjourné entre deux bancs différents.

Cette patine, selon le terme consacré, est la preuve de leur trèslong séjour dans les terrains. Ce vernis est, pour ainsi dire, le cachet de leur antiquité.

Dans une des grottes du Périgord dont nous avons parlé, dans 1a grôtte de Massat, on a trouvé une pierre extrèmement curieuse, sur laquelle est gravé d'une façon assez correcte le grand ours des cavernes. Ce singulier monument, que nous reproduisons ici (fig. 39), marque pour nous la première trace de l’art du dessin, que nous verrons se développer positivement chez l'homme pendant la période historique qui suivra celle que nous étudions.

Il nous reste à parler du type de l'espèce humaine à l'époque du grand ours et du mammouth. C'est ici que l'on va comprendre combien était erronée et fautive l'opinion qui faisait ressembler l'homme, mème le plus ancien, au singe ou à un quadrumane quelconque.

On a cru longtemps trouver le type du crâne de l’homme le plus ancien dans deux cränes dont le nom est resté célèbre dans l'histoire de la science qui nous occupe. Il s’agit des crânes d’Engis et du Neanderthal,

On appelle crdne d’Engis une portion de tête qui fut trouvée par Schmerling dans une grotte de la Belgique.

Fig. «0. Portion de crâne trouvée dans la caverne d'Fngis.

Le crâne d'Engis est devenu un long sujet d'études pour les anatomistes etles paléontologistes de nos jours. On a versé des flots d'encre, on a disserté sans fin sur cette pièce osseuse, mais elle est trop incomplète pour pouvoir permettre des conclusions dignes de confiance. D'ailleurs les découvertes faites postérieurement, de crânes entiers, parfaitement intacts, ont enlevé toute

importance à ce fragment de boîte osseuse, qui ne méritait pas tant d'attention. |

* La figure que nous donnons du crâne d'Engis (fig. 40), et qui a été dessinée sur le moulage qui existe au Musée de Saint-Germain, montre que ce crâne n’est pas complet : la base entière manque, et tous les os de la face sont perdus. Impossible, dès lors, de mesurer l'angle facial et de se rendre compte du développement de la mâchoire inférieure.

Nous n'étonnerons personne, par conséquent, en disant que les opinions sur cette matière ont différé dans les proportions les plus extraordinaires. Pour un anatomiste anglais, M. Huxley, ce crâne n'offre aucune trace de dégradation; il présente « une bonne moyenne, » et il pourrait être aussi bien celui d’un philosophe que celui d'un sauvage inculte‘. Pour d'autres, et par exemple pour M. Car! Vogt, il dénote un degré tout à fait rudimentaire d'intelligence. M. Lyell n'ose prendre aucun parti entre ces deux opinions *.

Ainsi Ilippocrate-Huxley dit oui, Galien-Vogt dit non, et Celse- Lyeil he dit ni oui ni non. Cela ne nous surprend guère, car il est bien difficile de raisonner sur une pièce aussi incomplète.

Nous dirons cependant que l'opinion de l’anthropologiste le plus accrédité de nos jours, c’est-à-dire de M. le docteur Pruner- Bey, est que le crâne d'Engis est un crâne de femme, qui appartient à la race celtique, c'est-à-dire une race très-moderne. Le crâne d'Engis est deposé au Jardin des plantes de Paris, dans les galeries d'anthropologie. A côté de cette pièce on voit le squelette d’une femme celtique, de très-haute taille. Le crâne de ce squelette correspond parfaitement, selon M. Pruner-Bey, à celui du crâne d'Engis; il est seulement plus volumineux.

Passons à un autre crâne, également fort célèbre, qui fut trouvé en 1857 par le docteur Fuhiroit, près de Nusseldorf, dans un ravin profond appelé Neanderthal. Ce crâne fut découvert au sein d'une petite grotte, sous une couche de limon d'un mètre et demi d'épaisseur. Le squelette entier était sans doute enfoui dans le même lieu, mais les ouvriers, en débiayant la grotte, durent disperser, sans y prendre garde, une grande partie des os, car les plus gros seuls purent être recueillis.

1. Huxley, De la place de l'homme dans la nature, traduit de l'anglais, in-8°. Pa is, 1868.

L'Ancienneté de l'homme, traduit de l’anglais, in-8*. Paris, 1864 (page 94).

il est bon de faire remarquer qu'aucun débris d'animal, aucun silex taillé, aucune trace du travail humain caractérisant l'époque du grand ours et du mammouth, ne fut trouvé près de ces ossements. On n’a donc point de preuve certaine qu’ils remontent à l'époque du grand ours : ils peuvent être beaucoup plus récents,

Le cräne de Neanderthal, dont on ne possède qu'une portion moins considérable encore que celle d'Engis, diffère de ce même crâne par une particularité remarquable. Ï] est caractérisé par un développement extraordinaire des sinus frontaux, c'est-à-dire par la saillie énorme des arcades sourcilières, derrière lesquelles le frontal présente une dépression considérable. La calotte crânienne est très-épaisse et de forme elliptique allongée; le front est étroit et bas.

Ces remarques ont été faites par le professeur Schaaffhausen, qui a toutefois constaté l'identité de longueur du fémur, de l’hu-

‘ mérus, du radius etdu cubitus, avec les mèines os d'un Européen moderne de mème taille. Seulement le savant prussien fut surpris de la grosseur vraiment remarquable de ces os, ainsi que du développement des saillies et dépressions servant à l'insertion des muscles.

Fig. #t. Portion de crâne dite dn Neanderthal.

La figure 41 représente ce crâne, que nous avons fait dessiner d'après le moulage qui existe au Musée de Saint-Germain.

L'opinion du professeur SchaafThausen sur ce crâne, c'est qu'il accuse une intelligence plus bornée que celle des nègres les moins favorisés de la nature, en d'autres termes, qu'il est le plus bestial de tous les crânes humains connus. Mais M. Busq. d’une part, et M. Bernard-David, de l’autre, regardent le même crâne comme très-rapproché de l'espèce humaine actuelle, et Gratiolet produisit devant fa'Sociéié d'anthropologie de Paris une tête d’idiot contempo-

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rain, présentant tous'les caractères ostéologiques du crâne du Neanderthal. Ajoutons que le docteur Pruner-Bey a battu en brèche de la façon la plus victorieuse toutes les opinions qui avaient été formulées en l'honneur de cette pièce célèbre.

La critique approfondie à laquelle M. Pruner-Bey a soumis le cräne du Neanderthal étant d’une haute importance, en raison de l'appui que ce crâne a longtemps fourni à la théorie simienne de l'homme, nous la rapporterons avec quelques détails d'après la communication faite par l’auteur au Congrès d'anthropologie tenu à Paris en 1867 ‘,

Depuis que M. Lyell, dans son ouvrage sur l'antiquité de l'homme, a présenté le crâne de l’homme du Neanderthal comme se rapprochant de celui du singe, on a accepté, dit M. Pruner-Bey, et répété sans autre preuve cette assertion du géologue anglais. L'hypothèse du darwinisme appliquée à l'homme exige que ses restes osseux soient d'autant plus semblables à ceux du singe, d'autant plus simiens, selon l'expression consacrée, qu'ils sont d'une date plus reculée. Le crâne du Neanderthal parut répondre à ces exigences de la théorie, du moins aux yeux des savants qui inclinent à plier les faits aux besoins de leur théorie. Par malheur pour cette théorie, les faits, ainsi qu'on va le voir, disent tout autre chose. ;

Comme ce crâne présente une saillie peu commune des arcs sourciliers, et comme cet aspect frappe tout le monde au premier coup d'œil, on s'est dit: voilà l’homme simien; il faut qu'il soit bien ancien. On l'a donc fait ancien. Par quel procédé?

La caverne dans laquelle on a trouvé ce crâne ne renfermait, avons-nous dit, aucun débris d'os d'animal. On n’y avait trouvé aucun outil, aucun objet de l’industrie humaine des temps anciens. L'origine de ce cräne était donc dépourvue de toute authenticité scientifique. Toutefois, comme dans une autre grotte située à quelque distance, dans la même vallée, on avait trouvé une dent d'ours, on déclara que le crâne dont il s'agit devait dater de l'époque du grand ours et du mammouth. Voilà une étrange manière de justifier une origine paléontologiquel Il est de toute évidence que l'origine de cette pièce manque entièrement de base scientifique.

1. Congrés international d'anthropologie et d'archéologie préhistorique tenu à Paris en 1867, in-8°, Paris, 1868, pages 358-359 (Discours de M. Pruner-Bey),

EPOQUE DU GRAND OURS. d 91

Que restait-il à faire, d'autre part, pour arriver à démontrer que cette tète osseuse représentait l'iomme simien, l'homme dérivé du singe? Il fallait tout simplement affirmer que les arcs sourciliers du Neanderthalois étaient les analogues de la crète frontale du gorille. C'est ce que l'on a fait, et c’est ainsi que l'on a atteint le but désiré.

M. Pruner-Bey a réduit à néant ce rapprochement anatomique, en faisant remarquer que la crète du gorille est développée dans un sens et dans un but diamétralement opposés à ce qu'on voit chez l'homme du Neanderthal. Chez cet homme les arcades sourcilières proéminentes révélent un grand développement des sinus frontaux, développement qui correspond à une grande force musculaire. Mais chez le gorille rien ne s'attache, rien ne se cache derrière cette crète. Elle est solide, sans creux, et plus mince à sa base qu'à son bord libre. C'est précisément le contraire de ce qu'offre l'homme du Neandertlial. Ce caractère n'est, par conséquent, chez le gorille, que le symbole de la bestialité.

M. Pruner-Bey est arrivé, par un autre moyen, à démontrer que le crâne de l’homme du Neanderthal n'a rien qui autorise à le rapprocher de celui du singe. Laissant de côté l'extérieur de ce crâne, M. Pruner-Bey en a moulé en plâtre l'intérieur, et il est arrivé ainsi à reproduire fidèlement la forme du cerveau qui occupait sa cavité. M. Pruner-Bey a reconnu de cette manière que ce cerveau est d'un volume qui surpasse le volume moyen de celui de l’homme moderne, et que toute la surface de cet encéphale, sans exception aucune, est conformée suivant le type humain. ;

En résumé, le crâne du Neanderthal appartient, selon M. Pruner- Bey, à une époque qu’il est difficile de fixer, mais qui, dans aucun cas, ne peut étre plus ancienne que l’époque du renne. Il pourrait méme appartenir à une période beaucoup plus moderne, car la particularité qui frappe dans ce crâne, c'est-à-dire le développement des sinus frontaux, se rencontre, sinon au mème degré, du moins d'nne façon analogue, sur des crânes isolés de toutes les époques, et même parini nos contemporains. Le fils du maréchal Grouchy, mort récemment, présentait ce mème développement normal des arcades sourcilières. Une haute célébrité médicale de l'Îtalie, le docteur Buffalini, le présente également.

En résumé, M. Pruner-Bey incline à penser que le crûne désigné sous le nom du Weanderthalois n'est que celui d'un individu

appartenant au peuple celtique, qui aurait été enterré pendant les temps historiques, dans la caverne où on l’a trouvé. La saillie des arcades sourtcilières serait, dans l'opinion de M. Pruner-Bey, un cas anormal, une exception tout individuelle, survenue chez ledit Celte. I! faut donc bien se garder de considérer ce crâne comme représentant une race particulière; c'est un individu qui offrait une anomalie.

On voit que l'opinion émise autrefois par le docteur Schaaffhausen sur le crâne du Neanderthal, opinion reproduite par M. Lyell, et qui avait trouvé tant d'échos complaisants, n'a pu résister au contrôle des travaux postérieurs, et que cette tête d'homme de l’époque du grand ours et du mammouth, que l'on a quelque temps regardée comme accusant la dose la plus bornée d'intelligence, ne diffère en rien des têtes de ce peuple celtique qui appartient aux temps historiques, et dont les qualités morales et le mâle courage nous rendent fiers, nous leurs descendants.

D’autres débris de crânes humains, paraissant remonter à une époque fort ancienne, ont été découverts depuis les précédents, dans différentes contrées. Nous citerons : une mâchoire trouvée par M. Édouard Dupont dans la grotte de la Naulette, près de Dinant (Belgique); — un frontal et un pariétal humain, extraits en 1866, du lehm de la vallée du Rhin, à Eguisheim, près de Colmar, par le docteur Faudel; — un crâne rencontré par le professeur Bocchi, de Florence, dans le col de l'Olme, à proximité d'Arezzo ; — enfin la célèbre mâchoire de Moulin-Quignon, près d’Abbeville, trouvée en 1863 dans le diluvium par Boucher de Perthes, et que nous avons représentée dans l'introduction de de ce volume. De l'aveu de tous les anthropologistes, cette partie du crâne de l'homme de Moulin-Quignon ressemble parfaitement à celle d'un homme de nos jours, de petite taille.

On vient de voir que jusqu'à ce jour les restes osseux de l'homme appartenant à l'époque du grand ours et du mammouth n'avaient été rencontrés qu'en très-petit nombre et par portions. L'état incomplet de ces débris mettait le raisonnement mal à l'aise, et exigeait de grands efforts, de la part de la science anthropologique, pour s'élever à des conclusions certaines. De là les nombreuses divergences d'opinions que nous avons eu à constater. Il faut donc s'applaudir de l'événement mémorable qui a permis récemment de mettre au jour, non plus quelque rare

pièce osseuse, non plus quelque partie de crâne incomplet, appartenant à l'époque du grand ours et du mammouth, mais sept véritables squelettes, dont trois ont pu être conservés, avec leurs crânes presque entiers.

C’est en 1868 que s’est accomplie cette découverte fondamentale de squelettes entiers d'hommes contemporains du grand ours et du mammouth. On a trouvé ces précieux restes dans ce même département de la Dordogne qui a déjà fourni tant de matériaux à la science de l'archéologie antéhistorique. La grotte qui les contenait est située à quelque distance de la grotte des Eyzies, près de Tayac, grotte qui a été fouillée avec tant de succès autrefois par MM. Édouard Lartet et Christy. Ce véritable cimetière de l'époque du grand ours et du mammouth existait au lieu dit Cro-Magnon, à peu de distance de Tayac.

C'est en exécutant le déblaiement pour le chemin de fer qui va aujourd'hui d'Agen à Limoges, que cette découverte fut faite dans les circonstances que va nous raconter M. Louis Lartet, fils de l'éminent professeur de paléontologie du Jardin des Plantes, M. Édouard Lartet.

a L’accumulation des débris détachés par les eaux des couches friables a donné lieu, dit M. Lartet, au pied des rochers escarpés, à la formation de talus d'éboulements, dont les éléments, très-ténus, sont tous orientés suivant la ligne de plus grande pente. Ces accumulations se couvrent parfois et masquent entièrement les cannelures et abris des bas niveaux. Un de ces derniers, recouvert d'un talus épais de 4 niètres et situé à 580 mètres au nord du bourg des Eyzies et à 130 mèlres au sud-est de la station du mème nom, au lieu dit Cro-Magnon, est au pied d'un rocher dont la porlion culminante se délache sous la forme grossière d'un champignon. Cet abri fût resté peut-ètre toujours inconnu, si des travaux d'art n'avaient élé entrepris dans son voisinage, et n’avaicnt occasionné des emprunts de . terre dans ces talus. Ce fut l'établissement de la chaussée du chemin de fer qui amiena l'enlèvement d'une portion notable du talus et celle d’un bloc gigantesque détaché des rochers voisins et cubant 311 mètres On abattit ensuite un banc pierreux en surplomb sur le talus. Enfin, vers la fin du mois de mars, deux entrepreneurs des Eyzies, MM. Berton-Meyron et Delmarès, firent en ce point un nouvel emprunt de terre, destiné à la chaussée d'une route voisine. Après avoir cnlevé les 4 mètres de détritus qui couvraient l'abri, les ouvriers, en pénétrant sous le banc rocheux qu'ils avaient ainsi dégagé, ne tardèrent pas à en retirer des ossements brisés, des silex taillés et enfin des crânes humains, dont les entrepreneurs devinèrent l'ancienneté et l'importance scientifique. Par une réserve et un tact malheureusement trop rares, et dont les anus des éludes paléo-ethnologiques doivent leur savoir le plus grand gré, ils interrompirent immédiatement ces travaux

et s'empressèrent d'en prévenir M. Alain Laganne, que ses affaires avaient appelé à Bordeaux. De retour à Eyzies, celui-ci exhumait encore, quelques jours après, en présence de MM. Joly et Simon (de Périgueux), deux crânes et quelques autres fragments du squelette humain, ainsi que des os de renne travaillés et de nombreux silex talllés.

e C'est sur ces entrefaites que M. le ministre de l'instruction publique m'envoya aux Eyzies, où, après avoir surmonté quelques difficultés inat-

Fig. 42. Coupe détaillée de la grotie de Cro-Magnon, près des Eyzies. Échelle 1/100 (1 centimètre par mètre.}

A. Débris de calcaires. — A. Première couche de ceudres, etc. — €, Debris caïcaires. — D. Deuxlème couche de cendres. — Æ. Débris calcaires rougis par le feu au coutact des cendres qu'ils supportent. — F. Troisième couche de ceudres. — G. Terre rouge avec o6semeuts, etc. — /. Couche épaisse de cendres avec ossemenis (foyer principal). —f, Terre jauue avoc ossementis, etc. — J. Lit mince do graviers lsves el incrustés de etaleymite. Trace à peine visible d'uu foyer. — A. Fboulis calcaires. — L. Talus énlevé. — A. Fissure dane le toit de l'abri. = P. Hanc de calcaire crétacé formant le tolt del'abrlæ Y. piller coustruil pour soutenir le toit — a. Defeuse d'éléphant. — bd, squelelte du vielilärd. — ce. Bloc de guelss aplatl sur uue de ses faces, — d, Ossemeuts hbumañues —e. Blocs calcaires,

tendues, grâce à la bienveillance de M. le préfet de la Dordogne et à l'obligeance de M. le maire et de M. le curé de Tayac, il me fut bientôt possible de procéder à des fouilles régulières et méthodiques de la sépulture et de ses abords". «

La figure 42, empruntée au Mémoire de M. Louis Lartet sur les

1. M. Edouard Lartet, dans une note qui accompagne le Mémoire de son fils, donne le résumé suivant de l'exploration qu'il a faite des débris osseux d'animaux

Anciens troglodytes du Périgord, montre quelle était la disposition de cette caverne, espèce d'abri naturel, et de toit protecteur, que les terres avaient fini par combler. La légende qui accompagne la figure fait comprendre que cette grotte a été recouverte plus tard par des éboulis de terrain; elle indique également la place où se trouvaient les ossements humains.

Autour de ces squelettes, dans la mème sépulture, étaient épars des colliers en coquille, des amulettes en ivoire, des armes et des outils en bois de renne et en silex taillé, du mème genre que ceux recueillis dans les cavernes du voisinage par MM. Éd. Laïtet, Christy et M. le marquis de Vibraye; on y trouva en outre un fragment de défense d'éléphant, des ossements de quatorze ou quinze espèces de mammifères et d'un oiseau. La sépulture du Cro-Magnon remontait donc à l'âge de la pierre.

M. Louis Lartet rendit compte de sa mission à la réunion des sociétés savantes, présidée par le ministre, le 14 avril 1868: il présenta les trois crânes sauvés de la destruction. L'un d'eux, celui d’un vieillard, est parfaitement normal : le développement cérébral est considérable. Un autre, celui d'une femme, est de taille plus petite; il porte au front une entaille profonde à laquelle s'adapte une arme en silex de la mème provenance.

qui accompagnaient cette sépulture humaine, ainsi que ies restes de foyers placés dans le voisinage :

« Cette faune so composait de quatorze à quinze espèces de mammifères, avec un seui os d'olsean.

« Les carnassiers y étaient représentés par un ours de grande taille. On a trouvé de cet animai un métatarsien et deux phalanges, dont les formes ne sont pas assez nettement définies pour en risquer la diagnose spécifique,

« Un autro caruassicr de grande taille se rapporte au gonre Felis. Il est représenté par nne portion de maxiilaire supérieur où se voicnt les alvéoles de la pénuitième prémolgire supérieure et de la dernière ou carnassière. Ce morceau peut assez bien s'identifier avec son homologue dans le Felis spelæa. |len est de même d'unc moitié de canine} quiféepéndant paraîtrait avoir appartenu à un sujet de taille un peu moindre, ebpeut-être auss: plus jeuno. La racine creuse de cette canine porte ia marque de deuxentaillesfaites avec un instrumont à tranchant très-vif.

« 1 ha aussi une mAchoire inférieure d'un grand Canis qu’on ne peut distinguer du loup actuel, et un certain nombre de pièces rapportables à deux autres espèces ou variétés de Canis, dont l’une ne paraît pas différer de notre renard commun {(Canis œulpes), tandis que l’autre, plus réduite dans ses proportions, présenterait quelques différences anatomiques, dont il m'a été jusqu'ici impossible de vérifier la reproduction Identique sur aucune des nombreuses têtes de renard que j'ai examinées dans les coliections du Muséum d'histoire naturclie do Paris.

: Hi a été trouvé également sur l'emplacement de la sépuiture un fémur de spermophile, maïs d'ospèce indéterminée, Déjà, il y a quelques années, nous avions recueilli dans ia grotle voisine des Eyzies une demi-mAchoire inférieure et quelques vertèbres cervicales d’un spermophile, que le docteur Falconcr avait jugé se rappro-

La grotte ou l'abri de Cro-Magnon, où l’on a trouvé ces squelettes, appartenait à l'époque du grand ours et du mammouth, puisqu'on y a trouvé des ossements de mammouth (Elephas primigenius), Cet abri aurait servi, suivant M. L. Lartet, de rendez-vous de chasse, d'habitation, et enfin de lieu de sépulture. Sept morts y avaient été inhumés; on a pu recueillir les restes de ces squelettes, mais trois crines seulement sont à peu près intacts. Avec ces crânes et une partie des os longs des mêmes individus, on trouva, comme il vient d'être dit, des ossements d'animaux travaillés de diverses façons, des armes et des outils en‘silex, des colliers formés de coquilles perforées, bref, tous les roduits de l’industrie primitive de l'homme. à

Ce qui frappe avant tout chez ces premiers habitants de notre sol, c'est la longueur et la force de leurs membres. Les fémurs, sensiblement courbés, présentent une ligne âpre, extrèmement saillante, disposition três-rare chez l'homme actuel. La taille de ces os est considérable, les empreintes musculaires sont profondes, et leur seul aspect donne l'idée d’une race de haute stature et

cher beaucoup du Spermophilus erythragenus; 11 diffère certainement de celui trouvé par M. Denoyers dans les brèches en fentes à ossements de Montmorency, et que l'on a comparé tantôt au Spermophilus citillus, tantôt au Spermophilus Richardsontt,

« Deux autres Rongeurs du genre Lepus, mais de taille diverse, ont laissé de leurs restes aux abords de la sépulture.

« Dans l'un des foyers attenants s'est trouvée une notable portion de défenses de Proboscidien, que l’on doit naturellement rapporter à l'Elephas primigemus: elle était en grande partie exfohée, et se divisait en petits fragments, de telle facon qu'on n'a pu, à grand'peine, en extraire qu'un seul tronçon de quelques pouces de longueur. Dans le lieu même où se trouvaient les squelettes humains, il a été recueilli des ossements ou emhlèmes de superstition, qui paraissent être faits avec de l'ivoire d'éléphant, ce qui est parfaitement vérifiable sur l'une de ces pièces, qui montre dans une cassure le mode particulier d'exfoliation par altération de vétusté dans les défenses de Proboscidien.

« Le genre Sus, qui est particulièrement rare dans nos stations du Périgord, ne s’est trouvé représenté dans celle-ci que par deux dents molaires et une canine assez semblables à leurs homologues dans notre sangiier actuel.

« Quant au cheval, ses restes se sont rencontrés les plus abondants dans cette station du Cro-Magnon, où il a dù former la ressource principale de l'alimentation des indigènes de cette époque.

« Les restes du Renne y étaient beaucoup moiris nombreux qu'on ne les trouve d'habitude dans la plupart des grottes de la Dordogne,

< Ceux d'aurochs s'y montraient peut-être aussi dans une moindre proportion.

+ On n'y a trouvé que quelques dents de cerf commun (C. Elephas) et de bonquetin (Capra îber), point de traces de chamois, nl du bœuf musqué (Oribes moschatus), que des chasseurs, probablement contemporains, avaient cependant mangé dans la station de Gorge-d'Enfer, de l'autre côté de la Vézère.

« Enfin 11 n'a été trouvé qu'un seul os d'oiseau : c'est un humérus de grandes dimensions, mais privé, par cassure ancienne, de ses deux extrémités articulaires, en

d’une forcé peu commune. Les tibias sont aussi de grande taille, “ offrent des Insertions musculaires très-marquées. .

- Malgré cette apparence vigoureuse du squelette, le crâne est astres La Vaste capacité de la boîte crânienne s’ex- ‘plique, il est vrai, par la taille élevée des individus exhumés; mais il est manifeste qué l'encépliale qui remplissait de telles éavités devait avoir un volume considérable, et que les crânes des hommes de Cro-Magnon prouvent combien était mal . fondée la thégrie qui rattache, à un titre quelconque, l'homme au singe | ‘Les mœurs des sauvages indigènes de la Dordogne étaient sans doute três-barbares. Leur existence se passait dans de rudes combats contre les animaux qui les entouraient et même contre leur propre espèce. Aussi étaient-ils exposés à de fréquentes blessures, dont on retrouve la trace sur leurs ossements. Gelui-ci a reçu sur le tibia une violente contusion; cet autre a une inflammation de l'os frontal; le troisième a eu le crâne perforé par une arme de pièrre, et le travail de cicatrisation, dont on peut voir des traces

sorteque ce n'est qu'avec une réserve de nouvel examen que M. Alphonse Milne Edwards a dit y reconnattre un aspect de formes attrihuables à une espèce du genre Grue.

« 1 est remarquable que les restes d'oiseaux sont beaucoup plus rares dans ces stations de haute ancienneté paléontologique que dans celles présumées plus récentes où le renne est devenu dominant. Alnsi nous n'avons pas trouvé un seul os d'oiseau dans les grottes du Moustier et de Gorge-d'Enfer en Dordogne; je n’en ai non plus eu aucun déhris de celles des Fées dans l'Alller. A Aurignac, dans la Hautc-Garonne, il ne s'est trouvé qu'un petit nombre d'os d'oiseaux, et MM. Bourgeois et Delaunay n'en ont mentionné que quelques débris dans la grotte de la Chaise (Charente).

« Rappelons que toutes les stations ci-dessus sont caractérisées archéologiquement par la présence des flèches du type de celles d'Aurignac, c'est-à-dire à pointes simples et non barbelées, comme le sont celles des Eyzies, de la Madeleine, de Bruniquel, de Massat, etc., où les os d'oiseaux ahondent,

« Il y à une autre particularité plus frappante et plus significative encore, si elle se confirme dans l'avenir par des chservations plus générallsées : c’est que, dans ces mêmes grottes ou stations du premier âge de la Dordogne et d'autres contrées, nous n'avons pas, en ce qui nous concerne personnellement, recueilli un seul os de pois- 300, et l’on sait comhien les restes de poissons se sont montrés abondants à la Madeleine, dans la grotte des Eyzies, et surtout sous les abris de Bruniquel. Il n'y avalt donc pas eu conformité ahsolue dans le régime alimentaire des indigènes de ces deux époques, quoique hahitant la même contrée, et au voisinage de cours d’eau probablement très-polssonneux, puisqu'ils le sout encore aujourd'hui. Seralt-ce que les plus anciennes de ces peuplades n'auraient pas eu des engins de pêche aussi perfectlonnés, ou bien auraient-elles eu pour habitude de manger leurs poissons crus au bord des rivières, tandis que leurs descendants, ou successeurs de races différentes, auraient préféré les emporter sons les abris et dans les cavernes où se pré- Paralent leurs autres aliments? Du reste, des voyageurs modernes ont cité quelques peuplades de sauvages actuels qui, bien qu'habitant au voisinage de la mer, ne savent tirer ancun parti des ressources qu'aurait pu leur fournir la pêche sur des côtes où le poisson ne manquait pas. »

encore de la perte de substance, atteste qu'il a pu vivre longtemps autour après avoir reçu celte terrible blessure.

M. Louis Lartet exprime en ces termes son opinion sur le genre . de vie et d'habitude de l’homme de Cro-Magnon.

+ La présence à tous les niveaux des mêmes grattoirs de silex, finement retouchés comme ceux de Gorge d'Enfer, ct des mêmes animaux qui s’y trouvent associés également dans cette station, nous fait admettre que ces vestiges d'habitation successive de l'abri de Cro-Magnon se raltachenl au passage daus la contrée d’une même race de chasseurs qui ont pu ne faire dans le prineipe de cette grotte qu'un simple rendez-vous de chasse, où ils venaient se partager les dépouilles des animaux tués dans le voisinage. Plus tard, ils l'ont habitée d'une facon permanente ; enfin, à une époque où l'accumulation de leurs débris de euisine l'aurait rendue trop ineommode en raison du peu de hauteur (1,20) de cette eavité, ils l'auraient peu à peu abandonnée, y revenant une dernière fois pour y cacher leurs morts. Depuis, cette cavité n’a plus été aceessible, si ce n'est peut-être à quelques renards d'espèce particulière, ct la dégradation atmosphérique faisant lentement son chemin, a eouvert peu à peu cette étrange sépulture d'une couehe puissante, qui en révélerait à elle seule la haute antiquité. La présence, dans ces couches, de foyers des débris d’un ours de grande taille, du mammouth, du grand lion des cavernes, du renne, du spermoyphile, ete., corrobore de tout point cetle évaluation, que l'on peut rendre plus rigoureuse encore en se basant sur la prédominance du eheval relativement au renne, sur la

-forme des silex, des flèches, des poinçons en os, des marques dites de chasse, ainsi que sur l'absenec de tout dessin ou sculpture, ee qui permet de rapporter cette station à l’âge immédiatement antérieur à l'époque artistique, qui a vu naltre dans ce pays les premiers essais de la gravure ct de la sculpture.

« D'où venaicnt ces hommes? lci lc géologue doit sc taire. A lui de constater les faits de son domaine qui font l'objet de eette introduetion. Aux anthropologistes à nous éclairer sur les caractères de cette race. »

Cette étude des squelettes de Gro-Magnon a été faite par M. Pruaer-Bey, et nous donnerons ici un extrait du travail de ce savant anthropologiste, en l’accompagnant de la figure de l’un des crânes | étudiés par l'auteur.

« Le crâne du vieillard, massif, pesant et volumineux, dit M. Pruner-Bey, repose sur les apophyses mastoïdes et sur l'arc dentaire, de sorte que les alvéoles des incisives restent en l'air, Vu d'en haut, il présente, en partant des bosses pariélales, un carré allongé qui se rétréeit graduellement vers le front. Latéralement, les lignes semi-eirculaires temporales des pariétaux remonlent vers la suture sagittale, où les os précités se joignent presque sous la forme du dos d'âne. Ce rétrécissement graduel vers le sommet est également vrononcé sur le coronal, où une saillie, suivant la ligne mé-

diane, se dessine nettement au-dessus de la région à laquelle s'insèrent les cheveux. En somme, crdne cunéiforme et ogival au sommet.

. + Vu de face (fig. 43), ce crâne offre des caractères tout aussi bien décidés. Et, en effet, le contour en forme de losange est ici presque aussi

Fig. 4%. Crâne do l'homme de Cro-Magnon, vu de face et de prof).

prononcé que chez l'Esquimau, dont il diffère pour le reste. Pour se rendre compte de cette forme générale, on n’aura qu'à établir un niveau du bord inférieur des os malaires au plan horizontal, et à suivre du regard, le long du bord malo-orbitaire, le contour du crâne jusqu’à la ligne médiane du front.On aura de cette façon de chaque côté du visage une ligne fortement inclinée vers le haut et en dedans, qui se rencontre avec celle du côté opposé pour former un large triangle, dont la base est au bord inférieur du malaire et le point d'inlersection à la cime du front. Si maintenant nous ajustons au crâne sa mandibule, et que, toujours en partant du plan précité, nous suivions le contour de la face osseuse en bas jusqu'au menton, nous aurons un triangle en sens inverse, et par conséquent, dans l'ensemble, la forme du losange.

« Les détails anatomiques de la face concourent, d'une part, à réaliser cette forme générale, et de l’autre ils impriment à ce visage son cachet. particulier. Tout d'abord, le front est marqué par des arcs sourciliers trèscourts et peu saillants qui s'unissent à la glabelle, dont la proéminence est également peu accentuée, suit par en haut une légère dépression transverse, et au-dessus de celle-ci une bosselure occupe le haut du front. Cette conformalion du front est accompagnée d'une fuite latérale vers les tempes, qui commence déjà au niveau des arcs sourciliers, et qui, d'abord très douce, augmente rapidement, à mesure qu'on suit le contour latéral du front vers le sommet, Voilà les dispositions anatomiques de la partie frone tale, d'où résulte la pointe du triangle.

« Si maintenant du front nous descendons à la région orbitaire, nous constatons d’abord la grande profondeur des orbites et la convergence de

leurs ares, puis l'énorme élendue de leur diamètre transversal, Le bord orbitaire supérieur est mince, l'inférieur un peu plus épais. Cette conformation des ouvertures orbilaires tient au développement excessif de l'apophyse orbitaire externe du frontal, qui, large et dirigée en dehors, occupe les deux tiers du bord orbitaire supérieur. De son côté, pour établir la concordance du bord orbitaire inférieur, le maxillaire envoie une longue apophyse au malaire, qui est haut, privé d'échancrure, et dont le bord inférieur est latéralement tourné en dehors pour élargir la base des deux &riangles précités.

e Ajoutons à cette explication les autres détails physionomiques. En même temps que le diamètre trausverse des orbites, qui sont placées entit rement eu face, est large, le vertical est fort réduit, et le bord orbitaire supérieur surplombe l'inférieur. C'est donc un œil caché qui était abrité dans cette savité; un aspect et une expression sombre devaient résulter de cette disvosition.

« Passons au nez. Ici les apophyses fronto-nasales du maxillaire sont légè rement courbées en deduns. La racine nasale est large et profondément dé- ;rimée. Les narines, abritées sous un nez relevé et largement ouvert au vent pour flairer sa proie, sont évasées en bas et latéralement. Les alvéoles incisives sont aplaties à leur surface antérieure et brusquement dirigées en avant, d'où résulte un prognathisme tel qu'on l'observe chez quelques-uns de nos sauvages actuels. L'épine nasale est endommagée; toutefois elle paraîtrait avoir été large et émoussée. Enfin un menton pointu, carré et proëéminent par l'effet de la sénilité, servira de dernier point de repère pour achever ce cadre physionomique.

« À la vue de profil (fig. 43}, on relève sur ce crâne la fuite du front et sa compression latérale derrière les apophyses orbitaires, et partant la forme triangulaire de la fosse temporale, qui est courte comparativement au volume du crâne. Ensuite se dessinent en bas des arcs zygomatiques robustes, bombés à la surface externe avec leur bord supérieur remontant d'arrière en avant, Leur racine postéricure se prolonge en arrière sous la forme d'une arte saillante jusqu'au bord postérieur de l'écaille temporale. Au-dessous de cette arète, une large et profonde fosse en sépare l'apophyse mastoïde. Plus en haut, on remarque des tempes aplaties et très-étendues en tous sens ; elles sont bordéces en haut par des lignes semi-circulaires qui, dans leur moitié postérieure, empiètent considérablement sur le sommet, sans pourtant se rapprocher centre elles plus de 89 millimètres. Placée en arrière des conduits auditifs, la bosse pariétale est ici bien dessinée; elle est large et comprise dans la ligne semi-circulaire. Enfin si les pariétaux, un peu au-dessous des lignes semi-circulaires, descendent verticalement vers les tempes, il en est presque de mème de leur descente vers l'occiput où leur surface latérale est bombée, tandis que la postéricure est aplatie. Cette disposition des pariétaux produit, d'une part, la forme carrée du sommet, et de l'autre elle est la cause de ce que l'occiput se rétrécit seulement en bas. :

ce. Voilà la caractéristique du crâne du vieillard. Un deuxième crâne appartenait à un homme à la force de l'âge, probablement le fils du précédent. 1] inanque de la face, et même son calvarium est incomplet; mais ce

qui en reste suffit à nous laisser reconnaître le même type mongoloïde, dolichocéphale et à grand cerveau.

« Le troisième crâne, qui est féminin et plus complet que le précédent, peut servir à nous faire reconnaître les différences sexuelles. Ce qui reste enfin d'un quatrième individu nous fait supposer que c'était une femme à petite taille et à crâne arrondi. Faisons remarquer que le crâne féininin porte au frontal une plaie pénétrante, à laquelle s'adapte parfaitement une lame de lance de pierre laillée de la même provenance.

« Après cette esquisse des caract‘res cräniologiques, un mot sur les autres ossements du squelelte, et notamment sur le bassin et les exlrémités. Le bassin du vieillard dont nous avons décrit le crâne, est le mieux conservé en ce qui concerne les parties latérales, maïs son sacrum manque. I] est massif et d'un volume peu commun; toulefois sa fosse iliaque est transparente. Mais il existe un sacrum isolé qui par sa largeur et par sa courbure intgrne est une pièce hors ligne.

« Jusqu'icinous n'avons présenté aux lecleurs que des pièces qui, en dehors deleur volume et de leur structure massive, sont normales: mais il n'en est pas ainsi des extrémilés, et notamment des inférieures. Ici commencent des anomalies qui frappent l'observateur au premier coup d'œil. Examinons en premier lieu ces ossements sur le squelelle du vieillard. Ici nous sommes en présence d'un fémur extraordinaire. En dehors de sa longueur, qui devait au moins alleindre 500 millimètres, sa ligne âpre offre une füillie et une largeur qu'on ne rencontre point ailleurs. Cette saillie s'accordesavec une légère compressionslattrale de la diaphyse fémorale; puis la courbure antéroposlérieure est considérable sur ce fémur, et elle se trouve à la limite du tiers supérieur. Tout cela donne un aspect étrange à cet os La tète et les condyles manquent. On dirait que lestibia“appartenaat à ce mème squeletté s'est mis en concordance avecMlefémur en ce qui touche à la compression lalérake; et en effet, dans ceMlibia, la surface postérieure est réduite à peu de chose dans le tiers supérieur. C'est qu'ici la surface externe a empiété sur la postérieure; le bord antérieur est tranchant, et, bien que cet"@8hsoit encore triangulaire ou prismatique même en haut, il se rappæbche dans son ensemble de ces tibias à lame de sabre dont nous parle la pathologie, Le péroné est courbe à la façon d'un arc de violon. La moitiéssupérieure d'un cubilus est également courbée, et un humérus présente des surfaces très-tourmentées. Voila quant à laMforme ! En passant à l'examen des surfacesosseuses, on découvre, surtout dans les phalanges et les mélatarsiens, en dehors. d'uno légère enfure des articulations, des traces d'osléophytes.en formë de papilles et de crêtes; enfin quelques-unes des côtes offrent une épaisseur de 11 à 13 millimèlres. Tout cet ensemble de caractères ne laisséaucun doute sur l'origine de ces formes étranges des extrémités. Je n'hésile point à y voir des traces du rachitismie, dont les altérations limitées à l'époquo de l'enfance m'ont pas arrêté complétement le développement du système O6SSeux dans la voie normale. comme c'est le cas dans le rachitisme qui-atleint un haut degré. D'ailleurs nous savons par les recherches de"MlMMeéyer que le Troglodyte du Neanderthal offrait également dans son squelette les traces du rachitisme, et la paléon-

tologie nous apprend que même l'ours des cavernes élait sujet à eette affection.

« À en juger par le volume et la longueur des os longs, du basein et de ce qui reste de la colonne vertébrale, le Troglodyte du Périgord devait étre vigoureux, el sa taille surpassait la moyenne, »

L'éminent secrétaire de la Société d'anthropologie, M. Broca, a publié dans les Mémoires de cette société une étude sur les crânes de Cro-Magnon. Nous en citerons le passage caractéristique,

« Nous trouvons dans la race des Eyzies, dit M. Broca, une réunion remarquable de caractères de supériorité et de caractères d'infériorité, Le grand volume du cerveau, le développement de la région frontale, la belle forme elliptique de la partie antérieure du profil du crâne, la disposition orthognathe de la région faciale supérieure, d'où résulte une ouverture considérable de l’angle facial de Camper, sont d'incontestables caractères de supériorité qu’on est habitué à ne rencontrer que chez les races civilisées. D'un autre côté, la grande largeur de la face, le prognathisme alvéolaire, l'énorme développement de la hranche de la mâchoire, l'étendue et la rudesse des surfaces d'insertion des muscles, et spécialement des muscles masticateurs, feraient naître immédiatement l'idée d'une race violente et brutale, quand même nous ne Saurions pas que la'femme a été tuée d'un coup de hache et que le fémur du vicillard porte les traces d'une ancienne et grave blessure, Notons encore la simplicité des sutures et leur soudure probablement assez précoce qui procède d'avant en arrière, comme chez les peuples barbares, Ajoutons que la conformation athlétique des os, et en particulier de la saillie extraordinaire de la ligne âpre du fémur, témoignent un grand développement des puissances musculaires ; rappelons, enfin, que trois caractères, la largeur excessive de la branche de la mâchoire, la courbure sous-coronoïdienne du cubitus, dont la cavité coronoïde est très-peu profonde, et surtout l’aplatissement des tibias, sont plus ou moins siniesques, et nous compléterons ainsi le tableau d'une race qui, par quelques-uns de ses traits, atteignait les degrés les plus élevés et les plus nobles de la morphologie humaine, et qui, par d'autres traits, descendait même au-dessous des fpes anthropologiques les plus inférieurs à l'époque actuelle.

« Cette race des Eyzies est, par ses caractères anatomiques, entitrement différente de toutes les autres races anciennes ou modernes qui nous sont connues jusqu'ici. »

La sépulture antthistorique de Cro-Magnon n'est pas la seule qui ait fourni récemment des cränes entiers admirablement conservés, et de nombreuses portions du squelette de l’homme contemporain du grand ours et du mammouth. A Solutré, dans le Mâconnais, il existe un gisement des plus précieux de restes de

1. Annales des sciences naturelles Note faisant suite au Mémoire de M. Louis Lartet,

l’homme primitif appartenant à l'époque du renne, et à celle du grand ours et du mammouth. Les magnifiques cränes qui ont été trouvés à Solutré, par MM. Arcelin et de Ferry, ont été étudiés par M. Pruner-Bey. l’armi ces cränes, les uns doivent ètre rap portés à l'époque du grand ours et du mammouth, et les autres à l'époque du renne. Nous représentons ici (fig. 44) l'un de ces crânes, qui était accompagné d'ossements de mammouth. Le des-

D Fig. 43. Crâne de l'homme de Solutré, contemporain du grand ours et du mammouth.

(Type esquimoide.)

ait sous les yeux de M. Pruner-Bey. C’est là peutêtr tête osseuse humaine la plus ancienne de toutes celles qui soi nnues jusqu'à ce jour.

|, -#-atim de savoir à quelle race appartenaient les hommes sépulture de Cro-Magnon et de se faire, par conséquent, une

idée de la race humaine qui a vécu dans nos concrées aux t du grand ours et du mammouth? La race de Cro-Mugnon n‘ aussi différente de toutes les races anciennes ou modernes le pense M. Broca. Selon M. Pruner-Bey, tous les cränes décrits jusqu'ici, et se rapportant à l'époque du grand ours et du mammouth, sont analogues à ceux des Esquimaux et des Lapons de nos jours. M. Pruner-Bey appelle race mongoloïde primitive ces premiers habitants de notre sol. Nous verrons plus loin que des crânes et d'autres débris retrouvés en Belgique par M. Dupont, olutré, dans le Mäconnais par M. de Ferry, et à Bruniquel M. Brun, enfin les mâchoires provenant d'Aurignac et d'Arcysur-Cure, confirment cette conclusion.

Les hommes appartenant à la race mongoloïde primilive avaient la tête généralement arrondie, le visage taillé en losange, les mà-

choires et les dents un peu dirigées en avant, enfin, selon toute probabilité, le teint brun et les cheveux noirs et durs. C'est avec les rameaux modernes, Finnois, Lapons, Esthoniens, que la race humaine qui nous occupe offre le plus d'analogie. Cette race, selon M. Pruner-Bey, aurait couvert toute l'Europe, une partie de l'Asie septentrionale, et enfin l'Amérique du Nord, où elle aurait pénétré par le nord de l'Europe.

Il existe encore des restes de vette race mongoloïde primitive : $ ce sont les Basques, les Lapons, les Finnois, certaines populations de l'Oural et les Indiens de l'Amérique du Nord. En effet, chez toutes ces populations les crânes sont constitués d'une manière très-analogue.

Ces relations se confirment par:des parentés de langage. Là philologues ont démontré que le basque n'est qu'un idiome américain, et qu'il a de nombreuses affinités soit avec les langues fin-”° noises, soit avec les dialectes ouraliens.

C'est en raison de la démonstration anatomique qui a été donnée par M. Pruner-Bey, de l’analogie du type de l'homme contemporain du grand ours et du mammouth avec celui du Lapon ou du Groenlandais actuel, que dans les compositions que nous mettons sous les yeux du lecteur, et qui retracent des scènes de la vie de l'homme pendant l'époque du grand ours et du mammouth, nous avons pris comme modèle le Lapon de nos jours. Ce type restera le mème d'ailleurs pendant toute l'époqué suivante, c'est-à-dire l'époque du renne.

Ce qu'il faut conclure de tous les faits contenus dans ce cha pitre, c’est que les plus anciens crânes humains connus sont par faitement constitués au point de vue anatomique, et qu'ils ne diffèrent pas d'une façon notable des types actuels.

Le lecteur se demandera maintenant ce qui reste de la théorie qui attribuait à l’homme primitif une ressemblance avec le singe. Les découvertes faites à Cro-Magnon et à Solutré, l'examen de ces squelettes d'hommes appartenant aux temps les plus reculés de l'apparition de notre espèce, réduisent à néant tout ce que l'on a écrit sur la prétendue analogie de structure de l'homme et du singe, et prescrivent de rayer de la science ce terme impropre et malheureux d'homme fossile, qui a causé tant de malentendus, et qui a trop longtemps arrèté les progrès de la science des origines de l'homme.

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