CHAPITRE VI
Résumé des conditions de la vie humaine pendant l'époque du grand ours et du mammouth,
Avant de snivre les développements de l'être humain dans la série des âges, arrètons-nous un moment, pour réunir en un tableau d'ensemble les traits épars dans les précédents chapitres, et qui, par leur réunion, doivent nous donner le portrait de l'homme aux premiers temps de son existence sur notre globe.
Quand l’homme, par un mystère qui restera éternellement caché à nos explications, c'est-à-dire par un ordre divin, fut jeté sur la terre, il se trouva entouré de toute une population animale hostile et sauvage. Il était faible, et tout ce qui l’entourait était puissant. Il était nu, et tous les animaux étaient défendus par une fourrure épaisse contre l’inclémence des saisons. Il avait devant lui un ours deux fois plus énorme que celui de nos jours; un éléphant plus gros que celui que nous connaissons, couvert d’une chaude toison et pourvu d'une crinière laineuse; un rhinocéros plus massif que le rhinocéros actuel; un cheval plus élancé et plus rapide; un taureau plus robuste, un tigre plus terrible, une hyène plus grande et plus féroce. S'il eût vécu dans les îles de l'est de l'Afrique, à Madagascar, ou bien à la Nouvelle-Zélande, dans l'océan Austral, il eût trouvé des oiseaux gigantesques, des oiseaux coureurs, sans ailes : le dronte massif, le diornis, l'épiornis, haut de plus de trois mètres!
Entre lui et ces colosses dut s'établir une lutte terrible, inégale à l’origine, mais qui s'égalisa bientôt, d’abord parce que l’homme apprit à perfectionner la guerré contre ses puissants ennemis; ensuite parce que les espèces animales qu'il avait à combattre
s'éteignaient peu à peu, et diminuaient en nombre et en forces, selon une vue de la nature.
Ce fut sans doute en observant les mœurs de ces mêmes animaux que l’homme commença à améliorer les conditions de sa propre existence. Il suivit d'abord le grand ours (l'rsus spelæus), il étudia ses mœurs, et par esprit d'imitation il apprit à se réfugier, comme lui, dans des cavernes, à se blottir dans quelque hutte naturelle. Lorsque, armé de pierres ou de bâtons, et se rassemblant en bandes associées, l'homme eut réussi à tuer quelques ours, il se revétit de leur chaude fourrure, et put ainsi se défendre contre les rigueurs du climat. 5
Le grand ours commençant à disparaitre, lé mammouth (Elephas primigenius, se trouva en face de l'homme, et cet industrieux colosse lui apporta bien des enseignements utiles. Le mammouth savait reconnaitre les oasis de verdure, trouver les sources d'eau pure, briser la glace des fleuves gelés, découvrir les pommes de pin ou les racines alimentaires cachées dans le sol. L'homme, en le suivant à la piste, arriva aux bois de noïisetiers, de néfliers, de châtaigniers d'eau, et y trouva une précieuse ressource alimentaire.
Grâce à la puissance de l'association, l'homme put entreprendre la chasse au mammouth. Comme on le fait encore aujourd'hui dans les Indes pour la capture de l'éléphant, il creusa dans le sol de vastes fosses, qu'il recouvrit de branchages et de feuilles, et il sut faire tomber dans ce piège le colosse surpris (fig. 45). Alors les chasseurs rassemblés autour de la fosse accablaient d'une grèle de pierres, ou laissaient mourir de faim au fond du vaste trou, le gigantesque captif. Quelle mine inépuisable de ressources que le corps d'un mammoutlr! Ses chairs, ses défenses, ses poils, tout devenait utile, tout était mis à profit.
Une fois revètu d’une chaude fourrure, grâce aux dépouilles du grand ours et du mammouth, l'homme eut son existence assurée. Il put aller chercher au loin les ohjets nécessaires à son existence; il put procéder en paix à la fabrication des armes. Ces armes étaient des silex grossièrement laillés en éclats, et emmanchès — véritable casse-tête — au bout d'un bâton, avec des ligaments empruntés aux racines chevelues des arbres.
Bientôt, conquète féconde, le feu est découvert par quelque accident heureux. Alors la sombre caverne s'illumine et se réchauffe. Partout, dans l'intérieur de l’antre qui sert d'asile, s’al-
Fig. 45 La chasse au mammouth, dans l'âge de la pierre.
lument, pendant le jour, des feux qui servent à la préparation des aliments, à l'éclairage et au chauffage de la rustique retraite. Pendant la nuit, d'autres feux sont entretenus à l'entrée de la caverne, et grâce à ce moyen, les animaux voraces et sauvages qui rôdent aux alentours sont tenus en respect et à l'écart. La famille humaine fut assurée de sa conservation dès le jour où elle sut allumer, entretenir ou rallumer le feu. Le foyer, c'est la famille et la perpétuité de l'espèce humaine.
Aussi l'industrie commence-t-elle à apparaître aux clartés des premiers foyers. L'homme est encore bien misérable et sa vie bien précaire, Car il n’a pas un ami, et toute la population animale qui l'entoure le menace ou l'inquiète. Le chien lui-même est encore une bête fauve. L'homme n'a aucun bétail pour lui fournir un lait réparateur, car tous les troupeaux sont sauvages. Il ignore l’art de cultiver la terre ou de pêcher. La chasse aux petits ruminants, aux antilopes et aux cerfs, la recherche des plantes et des racines alimentaires, voilà toutes ses ressources.
Et pourtant l'industrie apparaît. L'homme n'a aucun métal pour lui servir d'outil; il n’a que la pierre, mais la pierre lui suffit, grâce à son adresse, déjà merveilleuse. Avec la pierre il fabrique des couteaux, des poignards, des racloirs. Ces armes lui servent, après avoir tué les ours, les cerfs et les rennes, et les avoir traînés dans son antre, à ouvrir le corps de ces animaux, et à préparer le repas pour sa famille. Il fait cuire les portions de viande et brise les os longs et les crânes, pour en extraire les mets délicats de la moelle et de la cervelle.
Il taille avec des silex des pointes de lances qui, emmanchées sur un Jong bâton, lui permettent d'attaquer de loin l'animal qu'il a surpris. L'arc n'est pas encore inventé, mais il apparaîtra bientôt.
Dans ce peuple naissant, le goùt de la parure et de l'ornement commence à se manifester. On fait des colliers en réunissant des coquilles qu'on a percées d'un trou avec une pointe de silex, et les enfilant dans un poil de mammouth. On fabrique des bracelets. L'art de l’imitation fait naître les premières ébauches du dessin, et sur des bois de cerf l'artiste des âges antédiluviens trace quelque figurine représentant vaguement un ours ou un éléphant à crinière. Les instruments ne manquent pas pour ce travail. On a des poinçons, des aiguilles, le tout en éclats de silex, détachés par de simples chocs.
On croirait que ce rude contemporain du mammouth et du
grand ours est exclusivement livré aux soins de la défense ou de l'existence personnelle. La vie est si difficile et le lendemain si peu sûr! Les nécessités du moment semblent devoir l'absorber tout entier. Eh bien non! ce sauvage a un cœur. O merveille ! dans cet étre grossier brille déjà la lumière intérieure. À peine né, l’homme croit à l'immortalité de l'âmet
En effet, l'homme des temps quaternaires a le culte des morts. Il ne veut pas que le corps de ses proches serve de repas aux hyênes voraces qui infestent les bois d'alentour. Il prépare un tombeau à ceux qui lui furent chers. Il enferme les corps dans une grotte spéciale; et la grotte est d'ailleurs si bien close, le sépulcre est si bien scellé par une dalle, qu'après des milliers d'années, c’est-à-dire de nos jours, nous retrouverons intacte et respectée cette demeure sépulcrale.
L'homme ne se borne pas à assurer la tranquillité de l'étre qu'il a perdu. Avant de refermer sur lui la pierre du tombeau, il place près du corps des armes, des flèches, des haches de pierre. Il veut que l'homme endormi dans la mort puisse, à-son réveil, chasser encore le mammouth et le grand ours. Méme il lui laisse des provisions de viande, des membres dépecés d'ours et de cheval, pour servir à sa nourriture pendant le grand voyage aux terres inconnues,
L'homme primitif a donc la croyance en l’immortalité de l'âme, De là à la croyance en un Dieu tutélaire il n'y a qu'un pas; et quand on trouve dans les grottes ayant servi d'habitation ces objets aux formes étranges et mystérieuses qui ne peuvent servir à rien d'usuel, on ne peut se défendre d'y voir le symbole d’une superstition ou d’un culte, c'est-à-dire un hommage à la divinité.
Combien‘ ce dernier trait doit nous faire vénérer notre vieil ancétre, cet antique précurseur de nos générations présentes ! L'homme primitif croyait à l’immortalité de l'âme; il attendait une vie future et meilleure que l'existence de luttes et de misères qui était son lot ici-bas. Il croyait en Dieu! Je te salue, mon frère, et je tends la main à travers l'immensité des âges disparus. Tes lumières sont bornées et ton intelligence faible encore; mais le temps et le progrès sauront les perfectionner et les étendre. Ce flambeau à peine allumé grandira et brillera avec la succession et la durée des temps.
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