CHAPITRE LV
Autres cavernes de l’époque du grand ours et du mammouth.'— Cavernes de la France, de la Belgique, de l'Angleterre et du Nouveau Monde.
Nous avons établi entre les cavernes à ossements, qui ont fourni de si utiles renseignements sur J'homme de l'époque du grand ours et du mammouth, une distinction nécessaire, à savoir : les grottes servant de refuge aux bètes fauves, celles qui ont donné asile à l'homme, et celles qui servaient à sa sépulture. Pour com-. pléter ce sujet et faire connaître l’ensemble des découvertes de la science sur ce point intéressant, nous dirons quelques mots des principales grottes à ossements appartenant à la même épo que et qui ont été étudiées en: France, en Angleterre et en Belgique.
Faisons remarquer d'abord que ces cavernes embrassant par leur réunion une très-longue période, peut-être un chiffre énorme de siècles, il doit résulter de là quelques différences dans la nature des vestiges de l'industrie humaine qu’elles renferment. Si les unes accusent une supériorité sensible sur les autres, au point de vue de l'industrie, c’est qu'elles sont d'une époque moins eloignée de nous, quoique appartenant toutes à la période du grand ours et du mammouth.
Nous partagerons en trois groupes les cavernes de la France : : celles de l’est, celles de l'ouest et du centre, et celles du midi. Dans lefifemier groupe, nous citerons le troû de la Fontaine et la groue“dé Sainte-Reine, tous deux situés aux environs de Toul (Meurthe). Ges deux grottes ont fourni des ossements d'ours, d'hyènes, derrhinocéros, associés à des produits de l'industrie humaine. Celle de Sainte-Reine a été fouillée par M. Guérin et sur= tout par M. Husson, qui l'a explorée avec beaucoup de soin.
Le second groupe comprend les grottes des Fées, de Vergisson, de Vallières et de la Chaise.
La grotte des Fées, à Arcy (Yonne), a été visitée et décrite par M. de Vibraye, qui y constata deux couches distinctes, se rapportant, la supérieure à l’époque du renne, l'inférieure à l'époque du grand ours. Ces deux couches étaient séparées l'une de l'autré par des matières provenant du plafond de la grotte qui-s'étaîts écroulé au-dessus du premier dépôt. Dans la plus ancienne, M. de Vibraye a recueilli des os fracturés de l'ours ét de l’hyène des ca= vernes, du mammouth, du rhinocéros à narines eloisonnées, mélangés avec des silex travaillés par l'homme, parmi lesquels des éclats de quartz hyalin {cristal de roche). D'autre part, son collaborateur, M. Franchet, en a retiré un atlas humain {partie supérieure de la colonne vertébrale).
La grotte de Vergisson (Saône-et-Loire), explorée par M. de Ferry, a fourni les mêmes ossements que la précédente, et, en outre, ceux de l'aurochs, du renne, du cheval, du loup, du renard, le tout mélé à des silex taillés. Dansces derniers temps on a trouvé à Vergisson des cränes humains dont nous aurons à faire ressortir plus loin importance. La grotte de Vergisson appartient aux derniers temps de l’âge du grand ours et du mammouth,
La grotte de Vallières (Loir-et-Cher) a été exploitée par M. de Vibraye d’abord, et plus tard par M. l'abbé Bourgeois. Rien de particulier à y signaler.
La grotte de la Chaise, près de Vouthon (Charente), fouilléé par MM. Bourgeois et Delaunay, a présenté des ossements de l'ours des cavernes, du rhinocéros et du renñe, des lames et des grattoirs en silex, un poinçon et une sorte d'hameçon en os, une pointe de flèche également en os, en forme de feuille de saule, un os percé pour êtrè suspendu, et — ce qu'il y a de plus remarquable
- — deux longues baguettes en bois de renne, effilées à un bout et taillées en biseau à l’autre, sur lesquelles on voit gravées des figures d'animaux. Ces débris révèlent un sentiment de l'art déjà assez accentué chez les hommes dont on retrouve les traces dans la grotte de Ja Chaise,
Parmi les caÿétnes du midi de la France, il faut distinguer celles lu Périgord, telles du Bas-Longüédoc et celles du pays de Foix (département de l'Ariége).» °
Les cavernes du Périgord ont toutes été éxplorées par MN. Lartet et Christy, qui en ont donné de fort savantes descriptions. Ci-
tons les grottes de la Gorge d'Enfer et du Moustier dans la vallée de la Vizére, et celle du Pey de l'Azé, toutes trois situées dans le département de la Dordogne (arrondissement de Sarlat).
Les deux grottes de la Gorge d'Enfer avaient été malheureusement vidées en 1793, afin d'utiliser, pour la fabrication de la poudré, les dépôts salpêtrés qu’elles renfermaient. Elles ont pourtant foürni des silex taillés en forme de grattoirs, perçoirs, etc., un pétit-caillou de quartz blanc, creusé sur une face, et ayant probablement servi de mortier, des instruments en os et en bois de cerf ou de renne, parmi lesquels on en remarque trois qui portent de nombreuses encoches. Des ossements du grand ours indiquaient nettement l’âge de ces stations.
La grotte du Moustier, située à 24 mètres au-dessus de la Vézère, est célèbre par le grand nombre et les formes caractéristiques de ses outils de pierre, dont nous avons dit un mot précédemment. Les haches du type en amande, propre au diluvium d'Abbeville et de Saint-Acheul, y sont très-répandues. On y voit aussi des tètes de lances biconvexes, d'un travail très-soigné, et des instruments pouvant être tenus à la main, dont quelques-uns de grande dimension; mais on n'y à pas découvért d'os nide bois de renne appropriés à une destinalion quelconque: Les osSéménts étaient ceux du grand ours et de l'hyène des cavernes, actompagnés de lames disjointes de molaires de mammouth, dont il est impossible de s'expliquer l'usage. De pareilles lames se rencontrent dans d'autres stations du Périgord, et M. Lartet en avait déjà trouvé à Aurignac.
Après la grotte du Pey ‘de l'Azé, sur laquelle nous ne nous arrèterons pas, viennent les cavernes du Bas-Languedoc, que nous ne ferons qu'énumérer. Ce sont celles de Pondres et'@e Souvignargues (Hérault), étudiées en 1829 par M. de Christ ; qui y avait reconnu à cette époque la ccexistence de l’homme et des grands mammifères éteints, et celles de Pontil et de la Roque (Hérault), la première explorée par M. Paul Gervais, la seconde par M. Boutin.
Nous arrivons aux cavernes du département de l’Ariége, dont quelques-unes présentent un sérieux int Ce sont celles de Massat, de Lherm et de Bouichéta.
Deux grottes, très-remarquables à raison de leur étendue, ont été explorées par M. Fontan, dans la vallée de Massat, qui en renferme beaucoup d'autres moins importantes. L'une est située au pied d’une montagne calcaire, à environ 20 mètres au-dessus
du fond de la vallée; l’autre s'ouvre beaucoup plus haut; cette dernière seulement appartient à l'époque du grand ours.
D'après les résultats des fouilles, M. Fontan pense que le sol en a été remanié par une violente inondation, qui a mélangé les débris de diverses époques géologiques. (et observateur a recueilli dans la grotte de Massat des ossements de l'ours, de l’hyène et du grand tigre des cavernes, du renard, du blaireau, du sanglier, du chevreuil, etc., deux dents humaines et une tète de flèche en os. Il y a, de plus, remarqué deux lits de cendres et de charbon, à des profondeurs diverses.
Les cavernes de Lherm et de Bouichéta ont été visitées par MM. Garrigou.et Filhol, qui y ont trouvé des ossements de la plupart des grands mammifères appartenant aux espèces éteintes, et en particulier du grand ours, dont plusieurs sont fracturés et ont conservé la trace des instruments qui ont été mis en œuvre pour en détacher les chairs. Quelques-uns ont été ‘rongés par les hyènes, comme le prouvent les sillons profonds dont ils sont marqués. Des demi-mächoires inférieures du grand ours et du grand tigre ont été trouvées façonnées en manière d'armes offensives, d'après MM, Garrigou et Filhol.
La caverne de Lherm renfermait des ossements humains, savoir : trois dents, un fragment d'omoplate, un cubitus et un radius brisés et une phalange unguéale du gros orteil, débris qui, d'après MM, Garrigou et Filhol, étaient tout à fait dans les mêmes conditions que ceux de l'Ursus spelæeus, et qui, par conséquent, se rapportent à la même éloque.
Dans la caverne de Lherm les ossements du grand ours existaient par milliers. Cette grotte devait donc servir de repaire à ces animaux qui allaient mourir dans ses profondeurs. L'après M. Trutat, de Toulouse, qui a fait exécuter dans la grotte de Llierm des fouilles considérables, cette grotte n'aurait pas été la- : bitée par l'homme du temps du grand ours. Ce ne serait qu'après Fextinction de ces animaux, à l'époque de la pierre polie, que l'homme se serait établi dans cette retraite. M. Trutat ne croit pas que les altérations remarquées sur les os de grand ours soient le fait de l'homme, mais seulement d'animaux carnassiers. Il ne partage pas non plus l'opinion de MM. Garrigou et Filhol sur l'appropriation des mächoires inférieures du grand ours à l'usage d'arme offensive, Nous exposons ici les deux opinions, ne pouvant décider entre elles.
Dans les deux départements de l'Aude et de la Corrèze on a trouvé plus récemment des grottes qui appartiennent à l'époque du grand ours et du mammouth; mais aucune particularité remarquable ne nous oblige à les mentionner plus longuement.
Nous avons dit que de nombreuses cavernes ont été explorées en Angleterre, en Belgique et dans bien d'autres pays. Nous n'entreprendrons pas de donner sur chacune des détails qui ne seraient que la reproduction de ceux qui précédent. Nous nous bor nerons à citer les plus célèbres de ces cavernes appartenant à l'époque du grand ours et du mammouth.
Ce sont, en Angleterre, les cavernes de Kent et de Brixham, près de Torquay (Devonshire), dont la derniére n’a pas moins de plusieurs centaines de mètres; — les cavernes de la presqu'ile de Gower, dans le Glamorganshire (Galles du Sud,, étudiées soigneusement dans ces dernières années par MM. Falconer et Wood, et où l'on a recueilli des instruments en silex associés à des ossements de l'Elephas antiquus et du Rhinoceros hemitæchus, espèces plus anciennes encore que le mammouth et le rhinocéros à narines cloisonnées; — celles de Kirkdale (comté d'York', fouillées par le géologue Buckland; — celles de Wells (Soñersetshire;, — de Wokey-Hole, de Minchin-llole, etc.
Signalons dans le nord de l'Italie les grottes du Chiampo et de Laglio, sur les bords du lac de Côme, dans lesquelles on a découvert, comme à Vergisson, dans le Mäconnais, des fragments de poterie grossière , dénotant une industrie déjà en progrès : celles des“environs de.Palerme, et en particulier de San Ciro et de Macagnone.
Dans cette dernière grotte, au sein d'une brèche osseuse qui
” s'élevait jusqu'au toit, M. Falconer recueillit des instruments de silex, des éclats d'os, des morceaux d'argile cuite et de charbon de bois, mélangés à de grandes coquilles terrestres (Helix vermiculata) parfaitement conservées, 4des-dents de.chevaux et à des excréments d'hyènes, le tout cimenté par un dépôt de carbonate de chaux. Dans une couche inférieure se trouvaient des ossements de diverses espèces “d'hippopotame, de l'Elephas antiquus et d'autres grands mammiféres.
Enfin l'Espagne, l'Algérie et la Syrie ont également fourni des cavernes de l’àge de la pierre.
Nous avons omis à dessein de nommer jusqu'ici les cavernes
de la Belgique. Elles ont fourni, en effet, de trop remarquables débris du temps passé pour que nous nous bornions, en ce qui les concerne , à une simple mention. Celles des environs de Liége, explorées en 1833 par Schmerling, méritent un examen détaillé.
Schmerling visita plus de quarante cavernes, dans les vallées de la Meuse et de ses affluents. Quelques-unes étaient d’un accès si difficile, qu'il lui fallait, pour y arriver, descendre le long d'une corde, ramper ensuile à plat ventre dans d'étroites galeries pour pénétrer dans les grandes chambres, et rester là des heures, des jours entiers, les pieds dans la vase, la tête sous l’eau qui tombait des parois, surveillant les ouvriers qui brisaient à coups de pioche la couche de stalagmites, afin de mettre à jour la terre à ossements, où se trouvaient inscrits les témoignages palpables de la haute ancienneté de l'homme. Schmerling dut surtout accomplir cette périlleuse odyssée dans la caverne d'Engis, devenue célèbre par les deux crânes humains qu’il y découvrit.
La plupart des cavernes de la province de Liége recélaient des ossements épars du grand ours et de l’hyène des cavernes, du mammouth, du rhinocéros, mélangés à d'autres provenant d'espèces encore vivantes, telles que le loup, le sanglier, le chevreuil, le castor, le hérisson, etc. Plusieurs contenaient des ossements humains, également fort éparpillés et roulés, dans toutes les positions et à toutes les hauteurs, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous des précédents: d'où l’on peut conclure que ces cavernes ont été remplieSspar des courants d'eau qui chariaient toutes sortes de débris Aucune ne renfermait d'ailleurs d'os rongés ni d'excréments d'animaux d'espèces fossiles, ce qui détruit l'hypothèse qu'elles auraient pu servir de repaires aux bètes fauves. On trouva çà et là des os appartenant au mème squelette, parfaitement conservés et dans leur juxtaposition naturelle : probablement ils avaient été amenëès dans cette caverne par des eaux tranquilles encore recouverts de leur chair, et aucun mouvement du $ol ne les avait séparés depuis. Mais on ne parvint à découvrir aucun squelette complet, mème parmi les petites espèces Ge mammiféres, dont la disjonclion est généralement moins entière.
Dans presque toutes les cavernes, Schmerling rencontra des instruments de silex, taillés en forme de haches ou de couteaux, et il fait remarquer « qu'aucun d'eux n’a pu être introduit à une
époque postérieure, puisqu'ils se trouvaient dans la mème position que les restes d'animaux qui les accompagnaient. » Dans la grotte de Clokier, à quatre kilomètres de Liége, il ramassa un os poli, en forme d'aiguille et percé d'un trou à la base; dans celle d'Engis, un autre os taillé, avec des silex travaillés.
Dans le Nouveau Monde, des cavernes à ossements ont été exploitées. Citons surtout le Brésil, où Lund n'a pas fouillé moins de huit cents cavernes de différentes époques, et dont il a exhumé un grand nombre d'espèces animales inconnues. Dans une de ces grottes, situées près du lac de Sumidouro, Lund trouva des ossements humains provenant d'une trentaine d'individus d’âges divers, et « dans le mème état de décomposition et dans les mêmes circonstances que les ossements des animaux de différentes espèces éteintes. »