‹ Homme Primitif Louis Figuier 2eme edition 1870Chapitre 13 sur 53 · NO1L · texte numérisé non relu

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sure produite par ces ligaments est très-visible. L'urne était sans doute suspendue dans la sépulture, ear le fond, au lieu d'étre plat, est arrondi comme la panse même du vase,

« Des silex taillés, bien réussis, auxquels des rebuts n'étaient pas mélangés, des coquilles éocènes perforées, de la fluorine, la plaque de grès sur laquelle des caractères sont gravés, étaient à l'entrée.

« Là gisait inclinée une grande dalle de dolomie dont les dimensions se raccordent bien à celles de l'ouverture de la eavité sépulerale. De plus petites plaques dolomitiques étaient près de eelle-la, et ont pu servir à boucher les parties de l'entrée que la grande dalle ne fermait pas. Cette dolomie est la même que celle du rocher formant les parois de la eaverne.

e« Je pense que la dalle a dû servir à fermer le caveau funèbre, et qu’elle a été déplacée par les eaux dont nous venons de voir l'aetion sur les ossements.

« De l'abri servant de salle à festins. — J'ai montré plus haut que les débris d’ossements d'animaux et les restes de l'industrie indiquaient que des repas avaient eu lieu sous eet abri au-devant même du eaveau sépuleral, Les ossements se rapportent, suivant M. Van Beneden, aux espèces suivantes : chauve-souris, sanglier, hérisson, eheval, musaraigne, renne, hamster, cerf ordinaire, eampagnol, bœuf, taupe, chèvre, castor, bouquetin, ours, plusieurs oiseaux, renard, broehet, belette, truite. Il y avait aussi de nombreux hélix et des valves d'Unio batava.

# Un foyer existait à gauche de l'abri, sur les couebes mêmes du limon stratifié qui fermait alors le sol de la caverne. 11 contenait des os et des silex taillés qui avaient subi l'action du feu.

« Trou Rosette. — La position du trou Rosette est indiquée sur la vue d'ensemble de l'escarpement de Furfooz (pl. 47). C'est un petit souterrain long de 5 mètres, présentant sur la gauelle une petite salle parallèle et située à 56 mètres au-dessus de la Lesse,

« Trois mètres d'argile jaune à bloeaux recouvraient son plancher cal-

caire. ».… « Le premier couloir n'a pas offert d'ossements ; mais lorsque les ouvriers éntimèrenbl'argile jaune de l'autre couloir, ils mirent à nu, sous l'argile à blocaux, de nombreux ossements bumaïns. Je fus assez heureux pour en faire constalémle giseinent par MM. d'Omalius, Van Beneden, J. Jones, de Lavallée-Poussin et d'autres personnes. Ces ossements, étant empâtés dans l'argile jaune à la base du dépôt, sont évidemment antérieurs à ee dépôt, et somme il est lui-même identique en tous points à l'argile à blocaux ürdinaire, qui marque ehez nous le eommencement du dernier grand phénômèné quaternaire, ils sont au moins contemporains de ee phénomène; ils appartiennent done au moins à l'âge du renne. Mais ne sont-ils pas plus anciens que eet âge mème?

« Une quantité notable d'ossements d'animaux a été recueillie dans le même couloir de la eaverne. Il en est de récents provenant de blaireaux, de renards, etc., qui se sont terrés dans ce dépôt; leurs débris sont les plus nombreux.

« Un fémur de castor et des dents de renne en proviennent aussi, sans qu'aucun reste d'espèces perdues ait été reneontré. L'indieation de la faune

de l'âge du renne nous est aussi fournie, et elle fixe l'époque exacte à laquelle nous devons rapporter ces ossements humains.

« La dispositiof des ossements humains contrastait beaucoup avec celle que nous venons de voir dans le trou du Frontal. Ils étaient placés dans la parlie la plus obscure de la caverne, séparés du couloir extérieur par un avancement du rocher. Ils élaienl réunis sur un lrs-pelit espace; les connexions naturelles des os longs et de quelques autres parties du squelette étaient assez bien conservées. Tous se présentaient comme si les squelettes eussent encore été revêtus de leurs chairs au moment du dépôt de l'argile à blocaux, Si ces ossements eussent été à l'état de squelette comme dans la sépulture voisine, leur disposilion eûl dà être tout autre, ainsi que nous avons vu qu'elle l'était dans le trou du Frontal.

« Les ossements humains du trou Rosellte se rapportent à quatre individus au moins. Le crâne, anormal par son volume, était plus ou moins écrasé par de grosses pierres. Les vertèbres el les os des membres se trouvaient au-dessous et sur les côtés. Les autres crânes sont à l'élat de débris informes. On a vu plus haut que ces ossements appartiennent au type trouvé dans le trou du Frontal.

« Deux fragments de poterie sont les seuls débris de l'industrie antique trouvés avec ces ossements. Ils semblent appartenir au même vase. Un morceau vient de la base, l'autre du col. Ils sont ornés de lignes en creux tracées avec une pointe d'os ou de bois. C'est un mode d'ornementalion trèsprimilif, mais qui s'est largement continué chez les Gaulois et même, bien qu'un peu perfectionné, chez les Frances. Les Islandais s'en servaient encore il y a quelques siècles. La pâte de cette polerie esl analogue à celle qui a été décrite plus haut.

« Trou Reviau ou de la Gatte d’or. — L'escarpement dans lequel sont ouvertes les trois cavernes de Furfooz dont nous venons de faire l'étude archéologique, forme le bord convexe et d'amont d’un des grands méandres de la vallée de la Lesse,

« Un ravin profond traverse, suivant son axe, ce méandre allongé; il passe au pied du village de Furfooz et il est appelé dans le pays Passe-aux-Veaux, à cause d'une profonde excavation creusée dans le rocher, et où il y a toujours de l'eau.

« C'est près de là que s'ouvre une petite caverne ou plutôt un abri naturel nommé trou Reviau. Il a fourni les fragments de pariétal et d'humérus humains mentionnés plus haut. Ces fragments étaient à la base du dépôt d'argile jaune à blocaux, mélangés à des ossements se rapportant aux espèces suivantes : ours brun, renard, sanglier, renne, cheval, rat d'eau.

« Ils indiquent les débris des repas de l'homme, comue ceux trouvés dans les autres cavernes®. »

Nous devons dire maintenant que pendant l'époque du renne les hommes qui vivaient dans le centre de l’Europe n'habitaient

1. Notices préliminaires sur les fouilles exécutées sous les auspices du gouvernemen£ belge dans les cavernes de la Belgique, par M. Edouard Dupont. Tome II, in-8°, Bruxelles, 1867. Pages 50-607

Pig. 49. Vue de l'abri sous roche de Rraniquel, habitation,de l'Eémwe à l'époque du renne.

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ÉPOQUE DU RENNF. 131

plus exclusivement les cavernes naturelles, mais qu'ils savaient se créer, sous de grandes roches, des abris plus commodes. On a découvert dans diverses régions de la France, particulièrement dans le Périgord, de nombreuses stations humaines à ciel ouvert. Ce sont de simples abris, des refuges adossés sous de grands escarpements, et protégés contre les intempéries de l'air par des saillies plus ou moins considérables de rochers, formant une sorte de toit. On a donné à ces demeures de l'homme primitif le nom d'abris sous roche, i

Cest au fond des vallées, et à proximité des cours d’eau, qu'on rencontre ces rustiques retraites. Elles renferment, comme les cavernes, des dépôts très-riches en ossements de mammifères, d'oiseaux et de poissons, et recèlent également des haches et des ustensiles de silex, d’os et de corne. On Y retrouve aussi des traces de foyers.

Le plus remarquable de ces abris naturels, propres à l'époque du renne, a été découvert à Bruniquel, dans le département de Tarn-et-Garonne, non loin de Montauban.

Sur la rive gauche de l'Aveyron, sous l'abri en surplomb de l'un des rochers les plus élevés de Bruniquel, à proximité. d'un château dont les ruines pittoresques se dressent encore sur ces crèles escarpées, on a découvert, en 1866, un foyer des temps préhistoriques, qui donne l'idée la plus complète des abris sous roche des populations de l'époque du renne.

Ce rocher, connu sous le nom de Moniastruc, a une hauteur de trente mêtres, et son surplomb atteint une longueur de quatorze et quinze mètres. Il couvre une superficie de deux cent cinquante mètres carrés. C’est là que M. V. Brun, directeur du Musée d'histoire naturelle de Montauban, a recueilli une foule d'objets divers, dont l'étude a fourni beaucoup de notions utiles ä l’histoire de cette époque de la primitive humanité.

En nous aidant de vues photographiques de la station antéhistorique de Bruniquel, que M. V. Brun a bien voulu nous adresser, nous avons pu composer la vue que représente la figure 48, d'un abri sous roche, ou d'une station humaine à ciel ouvert, de l'époque du renne.

Les grottes et les abris sous roche n'étaient pas les seules habitations de l'homme à l'époque du renne. M. Adrien Arcelin, à qui l'on doit des études approfondies sur les mœurs et coutumes

de l’homme qui vécut dans le Mâconnais à l'époque du renne, a retrouvé des vestiges de tentes, faites de peaux de renne. Sous cet abri protecteur campaient les antiques peuplades qui chassaient le renne aux temps antéhistoriques.

M. Adrien Arcelin fait remarqner que ce mode de campement n’a encore été trouvé que dans la station de Solutré, et qu'il ne faudrait pas, par conséquent, trop généraliser cette donnée antéhistorique.

Les hutles qui ont servi d'habitation à l’homme de Solutré sont, d'aprés M. Adrien Arcelin, enfoncées dans le sol d'un mètre environ. Leur forme est généralement circulaire ou ovale. Elles contiennent, au centre, une pierre qui formait l'âtre du foyer. Autour de cette pierre est une rangée irrégulière de blocs de pierres brutes, qui servaient de sièges à la famille.

M. Adrien Arcelin a trouvé dans le fond de toutes ces huttes des débris de repas accumulés sur plusieurs pieds d'épaisseur, comme cela se voit encore chez les Esquimaux.

La planche 49, dessinée d’après le croquis de M. Adrien Arcelin, représente l'intérieur d'une de ces huttes du Maconnais préhistorique. On aperçoit, par la porte entr'ouverte, le profil de la roche de Solutré.

Alimentation. — Les hommes de l'époque du renne ne possédaient aucune notion d'agriculture. Ils n'avaient encore asservi aucun animal, pour protiter de sa force, ou pour assurer leur alimentation. Ils étaient donc essentiellement chasseurs, comme leurs pères. Ils poursuivaient les animaux sauvages, et les tuaient à coups de lance et de flèche. C’est surtout au renne qu'ils s'attraquaient. Ce mammifère, qui existait alors dans toute l'Europe, aussi bien au centre qu’au midi, et qui est aujourd'hui retiré ou émigré dans les régions de l'extrême nord, était pour eux ce qu'il est encore aujourd'hui pour les Lapons : le don le plus précieux de la nature. Ils se nourrissaient de sa chair, se couvraient de sa peau, utilisaient ses tendons comme fils dans la confection de leur costume; enfin ils fabriquaient avec ses os et ses bois toute espèce d'armes et d'instruments. Le bois du renne était la matière première de l’industrie de ces âges reculés. Il était pour l’homme de cette époque ce qu'est pour nous le fer.

Le cheval, le bœuf, l’aurochs, l'élan, le bouquetin, le chamois, entraient aussi, pou une bonne part, dans l'alimentation des

‘re 49. Intérieur d'une hutte à l'époque du renne,

su

hommes de cette époque. Ils brisaient tes os longs et les cränes

des animaux récemment immolés, pour en extraire la moelle et

. la cervelle, qu'ils mangeaient toute fumante encore de la chaleur de l'animal, comme le font, de nos jours, quelques peuples des régions arctiques.. Quant à la viande de ces mêmes animaux, ils la faisaient cuire à leurs foyers : ils ne la mangeaient point crue, comme l'ont avancé quelques naturalistes. Les ossements d'animaux que l’on trouve méèlés à ceux de l’homme, dans les cavernes de cette époque, portent des traces manifestes de l'action du feu.

De tous les animaux dont l'énumération vient d'être donnée, le cheval paraît être celui qui a contribué le plus à l'alimentation de l'homme à l'époque du renne, dans cette partié de notre pays qui forme le Mäconnais actuel. Nous vefrons quand nous parlerons plus loin de la précieuse station humaine de Solutré, près de Mâcon, si admirablement étudiée et approfondie par MM. de Ferry et.Arcelin, que les ossements de chevaux existent par milliers dans: ce gisement de l'époque du renne, et nous savons qu'il ‘s'en trouvait aussi un nombre considérable dans les environs des grottes de la Belgique que nous avons signalées d'après

+M. Édouard Dupont. À quoi auraient pu servir les milliers de corps déxchevaux qui se trouvent dans la station de Solutré, sinon &la nourriture des peuplades qui se réunissaient et vivaient en ce Hieu ? On est donc forcé de conclure que le cheval entrait pour ane part considérable dans l'alimentation de l’homme à cette ; époque:

.L'examen de la roche pittoresque et escarpée qui domine le clos du Charnier (Solutré) a conduit M. Adrien Arcelin à croire que pour faire la chasse aux chevaux, qui devaient constituer le fond de leurs repas, les hommes du Mäconnais antéhistorique profitaient de la disposition étrange de cette éminence, qui se compose d'un roc escarpé, surplombant à pic le terrain inférieur. Il n'était pas difficile, en poursuivant les chevaux libres dans la plaine, ou aux environs de cette longue et abrupte éminence, de les pousser jusqu’au bord de cet abime naturel, et de les forcer à se précipiter eux-mêmes, par l'effet de la peur, au bas du rocher, où d'autres chasseurs apostés recevaient ou achevaient les mal heureux herbivores après leur terrible chute. |

C'est pour reproduire cette scène de la vie de l'homme primitif dans le Mâconnais que nous mettons sous les yeux du lecteur

(Âg. 50) la poursuite des chevaux sur Le roc de Soluiré. Cette planche a été exécutée d'après un croquis de M. Adrien Arcelin.

Aux proies terrestres dont il vient d’être parlé, les hommes de l'époque du renne ajoutaient, de temps à autre, quelques oiseaux, tels que le grand coq de bruyère, le tétras des saules, la chouette harfang, etc. Quand ce gibier leur manquait, ils se rabattaient sur le rat. M. Dupont a trouvé autour du foyer de la caverne de Chaleux plus de dix kilogrammes d'ossements de rats d'eau, à moitié brûlés.

Le poisson est un aliment que l'homme a toujours recherché. ; On devinerait donc, par la simple induction, que l'homme à l'époque du renne se nourrissait de poisson, en même temps que de la chair des quadrupèdes, si des témoignages positifs ne ve- : naient l'attester, Ces témoignages sont des débris d'ossements de poissons que l'on rencontre dans les cavernes de cette époque, mèlés aux ossements de mammifères, ainsi que des dessins représentant des parties de puisson, que l'on voit grossièrement fracés | sur un grand nombre de fragments d'outils en os ou en oprnés

L'art de la pèche existait donc manifestement à l'époque du renne. Il était inconnu à celle du grand ours et du mammouths mais pour la période qui nous occupe, aucun doute he Saurait. être conçu. DT

On a trouvé divers engins de pèche dans les cavernes qui @ppartiennent à l'époque du renne. Le plus simple est une .. esquille d'os, longue de trois à quatre centimètres, droileg minée ‘ et appointée à ses deux bouts. On attachait ce petit fragraent d'os ou de bois de renne par le milieu, et on le recouvrait de l’appät. Avalé par le poisson, il se fixait dans l’intérieur de son el par l’une de ses pointes, et l'animal glouton se trouvait retenu par la corde d'attache. Il existe, au Musée de Saint-Germain, plusieurs de ces hameçons provenant du gisement de Bruniquel.

Dans les grottes et abris de la Dordogne, MM. Eartet et Christy ont trouvé des liamecons de l’époque du renne. A côté de l'hameçon élémentaire dont nous parlions plus haut, MM. Lartet et Christy ont trouvé des formes plus perfectionnées. Ce sont de petits fragments d'os ou de bois de renne, qui portent d'un côté de profondes et larges entailles, formant une succession, plus ou moins longue, de dents ou barbelures avancées et aiguës.

Fig. 50. La poursuite des chevaux sur le roc de Solutré.

Ainsi, l'existence de l'art de la pêche, à l'époque du renne, ne saurait être mise en doute.

L'homme de cette époque ne se bornait pas à un régime exclusivement carnivore, car la nourriture végétale est parfaitement en rapport avec l'organisation de notre espèce. Au moyen des fruits sauvages, des glands et des châtaignes, il devait jeter quelque varièté dans son mode ordinaire d'alimentation.

C'est d'après les données qui précèdent qu'a été exécutée la planche qui sert de frontispice à ce volume, un repas à l'époque du renne. La scène est à Solutré, dans le Mäconnais, et le site est toujours le clos du Charnier. Sur ce dessin, que nous devons à M. Adrien Arcelin, on voit des homimes couverts de leurs vètements en peaux d'ours. rangés autour d'un foyer. Ce foyer est composé d'une pierre plate, de trias. Ils sucent la moelle des os longs du renne, qu’ils ont fendus à coups de hache. Prés de la pierre du foyer est un os de renne, ainsi qu'un marteau de porplhyre brut.

Une question frès-intéressante est de savoir si les hommes de ces temps reculés pratiquaient l'anthropophagie, si le cannibalisme était au nombre de leurs coutumes. On ne possède encore à cet égard aucun renseignement certain; voici pourtant des faits qui militeraient en faveur de cette opinion.

On a trouvé en Écosse des crânes humains, mélangés pêlemèle avec des silex taillés, avec des restes de poteries et des ossements d'enfants, et M. Owen croit avoir reconnu sur ces derniers ossements des traces de dents humaines.

À Solutré, dans le Mäconnais, M. de Ferry a découvert des phalanges humaines dans des débris de cuisine de l'époque du grand ours et du mammouth et de l’époque du renne.

L'aspect de certains ossements des cavernes de l'Ariège, fouillées par MM. Garrigou et Filhol, a également conduit ces deux savants à penser que « l’homme antéhistorique a pu être anthropophage ». |

La mème conclusion ressortirait des explorations qui ont ét entreprises dans les grottes et cavernes de l'Italie septentrionale, par M. Costa de Beauregard. Ce dernier explorateur a trouvé dans ces cavernes un petit tibia d'enfant vidé et soigneusement nettoyé, ce qui ferait croire qu'il a servi à un repas.

M. Issel a découvert près de Finale, sur la route de Gênes à Nice, dans une vaste caverne qui a dù longtemps servir d’habtation à notre race, des ossements humains qui avaient évidemment été calcinés. Leur couleur blanchâtre, leur légèreté, leur friabilité ne pouvaient tromper. D'ailleurs, des incrustations existant à leur surface contenaient encore de petits fragments de charbon. Plusieurs de ces os montrent aussi des entailles qui n'ont pu être faites qu'à l’aide d'instruments tranchants.

La question du cannibalisme de l'homme préhistorique a été discutée dans le Congrès anthropologique tenu en 1868 à Copenhague, et voici ce que nous lisons dans l'analyse des séances de ce congrès qui a paru dans le tome V des Matériaux pour l'histoire primitive et naturelle de l'homme, publié en 1870.

a M. Spring a été l'un des premiers à accuser de cannibalisme nos prédécessenrs, à la sute de l'examen qu'il fit de la brèche de Chauveau (Belgiquel. L'homme de Chauveau était postérieur à celui d'Engis, puisqu'il n'y avait pas trace de maminouth, de lion, d'ours, mais seulement de ruminants, de porcs, d'oiseaux, de poissons. Toutefois ce qui dominait au milieu de tous ces ossements, c'élaient les restes humains, inais parini ceux-ci on ne voyait pas un seul os d'homme adulte, tons sc rapportaient à des femmes et à de jennes adolescents. Ceux qui contenaient de la moelle étaient brisés, les uns fendus longitudinalement, quelques-uns carbonisés à la surface. Neuf ans furent consacrés à la vérification minutieuse de ces faits, à un evamen pièce par pièce, et finalement il conclut que ces os avaient été fendus par des hommes, quelques-uns mème avaient été rôtis pour qne la moelle pôt mieux couler. Celle-ci était sans doute aussi estimée alors qu'elle l'est aujourd’hui, ear il paralt que chez les anthropophages actucls la viande est à tout le monde, mais le chef seul a droit à la moelle. De ce qu'il n’y avait que des ossements de femmes et d'adolescents dont les chairs étaient, dit-il, plus tendres et plns savoureuses, M. Spring croit pouvoirconclure que, lorsqu'on avait pris à une tribu voisine quelques jeuncs et jolies femmes, quelques tendres adolescents, on les engraissait et on les mangeait aux grandes fèles. Anjourd’hui on commence à signaler quelques gisements qui ont quelque ressemblance avec celui-ci, et il est persuadé que l'on viendra à ses idées. D'ailleurs, dit M. Spring, la coutume des sacrifices humains n'a-t-elle pas existé dans l'Europe occidentale? N'étaient-ils pas encore usuels dans les Gaules au quatrième siècle?

« Nous ne partageons pas la certitude de M. Spring à l'égard de l'anthropophagie de nos p’res, qui ne nous parait ni prouvée ni être une conséquence nécessaire de l'habitude des sacrifices humains. Mais ces sauvages repas eussent-ils été réellement en usage, il nons a semblé que le savant professeur de Liège laissait ici trop complaisainment son imagination faire le roman de l'anthropephagie.

ÉPOQUE DU RENNE. lui

« Deux cavernes, en Belgique, ont aussi donné à M. Dupont des ossements humains associés à des silex taillés ct à des débris de repas; mais il n'est pas encorc évident pour lui que ce soient des preuves de cannibalisme. M. de Quatrefages a examiné ees ossements avce M. Dupont, et il s'est convaincu qu'on ne peut pas rapprocher les crânes de ceux de Borreby, de sorte que, cn admettant en Belgique l'habitude de l'anthropophagie, il faudrait considérer celle-ci comme s'étant manifestée chez deux peuples différents de race ct d'âge.

« M. Worsaæ n'oserait pas affirmer qu'il y ait des traces de cette coutume en Danemark. Il a bien trouvé, dans un dolmen, une quantité énorme d'ossements, comme si la pierre de recouvrement n'avait été placée qu'après que la chambre eut été remplie, non de cadavres, mais d’ossements déjà décharnés. Quelques-uns de ees os, cassés et à demi rûtis, élaient dispersés dans toute Ta sépulture; mais il croit que ce sont plutôt les resles d’un sacrifice que ceux d'un repas d'anthropophages. Au fond de cet amas étaient des traces de feu et de charbon, des ossements hrûlés d'animaux, restes probables d'un repas fait à l'époque de ce sacrifice. Les grânes paraissaient appartenir à une race mélisse, Il y en a de ronds et de longs, ce qui en rend la spécification difficile ; aussi notre savant président croit-il devoir les rapporter à une époque où les aborigènes étaient déjà refoulés et mêlés à une raec

plus avancée. »

L'auteur de l'article que nous venons de citer est opposé à l'idée du cannibalisme de l’homme primitif, et l’on doit en dire autant de M. de Longperrier, qui, dans le Congrès d'anthropolcgie tenu à Paris en 1867,exprima des doutes très-légitimes sur la valeur des preuves invoquées par les partisans de l'existence du cannibalisme chez l'homme primitif'. Mais voici un autre savant qui croit pouvoir, par des observations nouvelles, se prononcer pour l'affirmative. Ce savant, c'est le docteur Garrigou, à qui la science de l'homme préhistorique doit plusieurs découvertes. M. le docteur Garrigou, dans une communication adressée à l'Académie des sciences de Paris, s'exprime en ces termes, au sujet d’une caverne dans laquelle il a trouvé des traces accusant manifestement, selon lui, la coutume de Panthropophagie de Fhomme

de l’âge de la pierre.

« L'anthropophagie dans les temps antéhistoriques est admise aujourd'hui par Spring, Dupont, Schaffausen, Broca, Carl Vogt, ete., comme un fait acquis à la seience. Les découvertes relatives à cette question n'étant pas encore très-abondantes, je n'hésite pas à signaler les faits suivants :

1. Voir Congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistorique, tenu à Paris en 1867, in-8°, Paris, 1869, pages 160-161.

« La caverne de Montesquieu-Avantès {Ariége a élé examinée tour à tour par M. l'abbé Pouech et moi, Mais c'est surtout M. Pouech qui ÿ avait fait jusqu'ici les fouilles les plus importantes. M. F, Regnauld, de Toulouse, vient d'explorer de nouveau cette caverne; il a bien voulu soumettre à mon examen les pièces qu'il a recueillies.

« Ces pièces proviennent d'un foyer de la surface, recouvert de s'alagmites, et situé assez profondément dans l'intérieur de la caverne. Au-dessous, dans des argiles, étaient des ossements d'animaux d'espèces éleintes, grand ours et autres. Vers l'entrée, M. Pouech avait mis à déconvert un gisement appartenant à l'époque du renne.

« Les objets provenaut des foyers de la surface consistent en ossements de ruminants et ossements humains, tous cassés exactement de la mèmo mauière, portant chacuu les traces d'un instrument contondant, et des stries fines produites par un instrument tranchant; quelques-uns sont à moitié carbonisés. Les ossements humains consistent en fragments de cränes, de -fémurs, de libias, d'humérus, de radins, ete.; le canal médullaire est agrandi, conime si l'ou avait voulu en extraire la moelle. Les ossements de ruminants sont, en cela, semblables aux ossements humains. Cet ensemble signifie, d'après moi, que les hommes de l'âge de la pierre polie s'élaient livrés, dans la caverne de Montesquiceu-Avantès, à des festins de <annibales.

« Dans ces derniers temps, on a fait à l'opinion du cannihalisme antéhistorique une objection qui me semble puérile: on a prétendu que les cassures produites sur les ossements humains étaient le rèsultat de l'action exercée sur ces 0s par cerlains rongeurs. Il est incontestable qu'il y a des os fossiles enlamés non-seulement par la dent des rongeurs, mais aussi par celle des carnassiers; j'en possède un grand nombre, et l'étude de ces os, faite comparativement avec celle des os cassés de main d'homme, lève tous les doutes possibles sur cette question.

« La dent des rongeurs laisse toujours une empreinte régulière, spéciale, se repétant par séries, et semblable à elle-mième. On ne peut la confonüre, à la rigueur, qu'avec des stries laissées par un silex ou un instrument de métal dentelés; mais ici encore un œil exercé ne peut commettre d'erreur : soit la série régulière de ces stries, soit leur disposition régulière, soit surtout leur longueuren rapport avec la largeur de la dent et avec l’écartement des mâchoires du rongeur, soit enfin les Lermes de comparaison directe, qui sont faciles à se procurer en faisant ronger des os par tels ou tels animaux, pourront donner des indications exactes.

« Du reste, les ossements découverts jiar M. Regnauld ne présentent absolument aucune strie produite par les dents des rongeurs sur les fractures mulliples qu'ils portent, Bien au contraire, l'empreinte laissée par linstrument coutondant qui a produit la cassure existe sur le bord du point cassé. En un mot, ces ossements sont exactement semblables à ceux qui ont été admis au Congrès anthropologique international de 1867, comme étant les in= dices incontestables du cannibalisme, J'ai pu moi-même examiner plusieurs de ces spécimens en dehors du Congrès, et le doute ne me paraît pas possible.

« Des quantités énormes (plusieurs centaines de milliers} d’ossements

cassés par la main de l'homme, retirés de Kjoekken-moeddings de divers âges, et ayant appartenu soit à l’homme, soit à d'autres animaux, sont passées dans mes mains. Je puis avancer que lous sont exactement semblables entre eux quant au mode de cassure. Je ne crains pas d'ajouter actuellement, ainsi que je l'ai fait ailleurs (Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris, t. 11, 2e série, p. 326; 1867, et aujourd'hui avec l'opinion de Stenstrup, formulée dans diverses circonstances, que d'après le mode de cassure seul on peut reconnaître si un os a élé cassé ou non par la main de l'homme.

« En présence de spécimens aussi concluants que ceux de la grotte de Montesquieu, je ne crains pas de dire, d'accord en cela avec Spring, Dupont, Schaffausen, Broca, Carl Vogt, Stenstrup, etc., que l'homme primitif, semblable aux sauvages de notre époque, a été anthropophage?. »

Le fait du cannibalisme chez quelques-uns de nos ancètres n'aurait rien de surprenant, puisque la mème affreuse coutume a régné longtemps parmi diverses tribus sauvages de l'Amérique et de l'Australie ; puisque les peuplades actuelles de la Nouvelle- Calédonie et autres lieux préférent encore la chair humaine à tout autre aliment*; entin puisque dans le sud de l’Afrique on peut signaler la persistance jusqu'à nos jours de cette coutume barbare,

Le numéro d'avril 1869 de la Revue anthropologique de Londres contient le récit de la visite faite par MM. Bowker, Bleek et Beddoe aux troglodytes anthropophages du midi de l'Afrique, Les effrayantes habitudes de ces cannibales africains nous font comprendre que nos antiques ancêtres en PUIOVE aient pu pratiquer l'anthropophagie.

La plus grande des cavernes visitées par les trois explorateurs anglais est située dans les montagnes, au delà de Thaba-Bosigo. Elle contenait une énorme quantité d'os humains, provenant surtout d'enfants et de jeunes gens. L'état de ces os ne laissait aucun doute sur le sort des personnes à qui ces ossements avaient appartenu. Au fond de la caverne était une salle obscure, fermée par une pierre; on y emprisonnait, comme réserve alimentaire. les victimes destinées au funèbre sacrifice.

Ce n'était pas la faim qui réduisait à cette extrémité les cannibales africains, car ils habitaient un pays fertile et giboyeux. Ils mangeaient mème leurs femmes, leurs enfants, leurs malades.

1. Comptes rendus de l'Académie des sciences, 9% janvier 1870. 2. Voir le Tour du Monde, 1860. 1*’semesire, page 200. (Voyage à l'ile Viti, Grand Océan équinoxial.)

lé AGE DE LA PIERRE,

Les os d'un jeune individu étaient encore si frais, que peu de mois avaient dû s'écouler depuis le jour où cette victime avait subi son triste destin.

MM. Bouker, Bleek et Beüdoe ont visité d'autres cavernes. d'une moindre étendue, disséminées dans la mème contrée. En 1856, elles étaient encore habitées par des cannibales, qui étaient la terreur des tribus environnantes. Ces terribles voisins envoyaient des chasseurs se mettre en embuscade dans les rochers, les buissons, près des sources, et enlever, pour les manger, des enfants et des étrangers. Beaucoup de ces cannibales vivent encore, et l’un d'eux, homme d'environ soixante ans, qui habitait non loin de la grotte, recut la visite de nos voyageurs.

Le docteur Bowker alla également visiter des troglodytes qui habitent vers les sources du fleuve Calédon. Ces hommes ne sont plus cannibales; mais parmi eux était un vieux sauvage qui avait vécu du temps de l'anthropophagie. 1 raconta qu'autrefois on avait l’inhumaine coutume d’attacher de jeunes enfants aux pièges formés de blocs de rochers suspendus sur une fosse, et destinés à attirer les lions de la contrée. Les cris de ces enfants faisaient accourir les animaux féroces que l’on voulait faire tomber dans le piége. Aujourd'hui presque toules ces tribus ont renoncé au cannibalisme.

Le cannibalisme ayant été pratiqué chez bien des tribus sauvages et persistant encore de nos jours chez quelqnes peuplades, il n’y aurait rien d'étonnant à ce que cette coutume barbare eût existé chez l’homme primitif. Toutefois, comme les témoignages de ce fait sont assez rares, il faut conclure que l'anthropophagie ne fut qu'exceptionnelle chez l’homme primitif, et qu'elle était le triste privilége d'un petit nombre de tribus.

On n’astrouvé dans aucune station de l'époque du renne la moindre trace de rongenfent des os d'animaux par des chiens. Ainsi l’homtiié n'avait pas encore réduit le chien en domesticité.

Comment s’habillait l'homme de l’époque du renne ? I se couvrait des peaux des grands quadrupèdes qu'il tuait à la chasse, et spécialement de peaux de renne. Aucun doute ne peut exister à cet égard. Un grand nombre de bois de renne trouvés dans le Périgord portent à leur base certaines entailles, qui n'ont évidemment été produites que pour écorcher l'animal

Ce qui n’est pas moins positif, c'est que ces hommes savaient préparer les peaux d'animaux, les dépouiller de leurs poils, et qu'ils n'en étaient plus réduits, comme leurs ancêtres, à se couvrir des rudes peaux d'ours non débarrassées de leur fourrure. A quoi auraient servi les grattoirs en silex qu'on rencontre partout si abondamment, si ce n’est à épiler les peaux de bêtes fauves? Après les avoir ainsi privées de leurs poils, ils les assouplissaient en les imbibant de la moelle et de la cervelle extraites des os longs du renne. Puis ils les découpaient, suivant des formes très-simples, mais qui nous sont toutefois inconnues. Enfin ils réunissaient les divers morceaux par une couture grossière.

Ce qui prouve que l'homme de cette époque savait coudre les peaux de renne pour s'en faire des vêtements, c’est qu'on a recueilli de nombreux spécimens des instruments qui leur servaient pour ce travail, et qui sont, chose remarquable, absolument les mêmes que ceux dont se servent aujourd’hui les Lapons pour le même usage. Ce sont des poinçons en silex ou en os (fig. 51) à

Fig. st. Polnçon ensilox, Fig. 57.

servant à coudre les poaux de renne, Alguille en os trouvé dans la grotta des Eyzles (Périgord). servant à ln couture.

l’aide desquels ils perçaient des trous dans lesMpeaux, et des aiguilles très-soigneusement façonnées, la plupart "en os (fig. 52) ou en corne.

L'inspection de certains ossements de renne a également permis de reconnaître que les hommes de ce temps utilisaient comme fils les fibres tendineuses de cet animal. Ces ossements présentent en effet des entailles transversales, précisément à l'endroit-où la section du tendon a dù être opérée.

Aucun métal n'était encore connu; par conséquent l'homme continuait alors à faire usage d'instruments de pierre, soit comme outils de travail, soit comme armes offensives et défensives. La hache n'était déjà plus employée comme arme de guerre. Le couteau de silex était l'arme la plus répandue. Il faut y joindre une autre arme naturelle : ‘c'était cette mâchoire inférieure de grand ours, consérvant Sa canine aiguë et tranchante, dont nous avons déjà parlé poùr Lépoque du grand ours et du mammouth. Avec cet instrument, dont l'os allongé et solide formait le manche, et a dent acérée la pointe redoutable, l'homme pouvait attaquer et percer, à la chasse, les animaux qu'il attaquait corps à corps.

Ï] faut que la race humaine possède à un bien haut degré le goût de la parure, puisqu'on le retrouve aux temps les plus re-

Fig. 58. Dent canine Fig. 5%. Ornement fait de loup, avec la partie percée ponr servir d'ornement, cornée de l'oreille d'un cheval.

culés de l'humanité et dans tous les pays. Les hommes et les femmes de l'époque du renne sacrifiaient aux grâces. Au milieu de leur existence précaire, ils songeaient à se fabriquer des colliers, des bracelets, des pendeloques, soit avec des coquilles qu'ils perçaient au centre, pour. les enfiler en chapelet, soit avec des dents de, divers animaux, qu'ils trouaient dans le même but, comme le représente la fgure 53.

La partie cornée des os de l'oreille du cheval ou du bœuf (fig. 54) était également employée pour cet usage, c'est-à-dire comme ob-

jet de parure.

Fig. 55. Une famille À l'époque du renne. D

C'est d’après toutes les données qui précèdent que nous représentons (fig. 55) une famille à l’époque du renne. Cette planche, qui a été exécutée d'après un: croquis de M. A. Arcelin, résume les traits principaux de la physionomie et de l'habitude humaines à l'époque que nous considérons. Au premier plan est un chasseur avec son outillage; sur le second plan sont l'homme et la femme, revêtus de leur costume de peaux de renne et parés de leurs ornements. La scène est à Solutré; l'escarpement figuré dans le fond est exactement celui du clos du Charnier.

L'homme de cette époque avait-il quelque croyance en une vie future, et quelque chose qui ressemblât à un culte religieux ? On doit le présumer, d'aprés l'existence, autour des foyers des cavernes funéraires de la Belgique, de gros ossements d’éléphant fossile (mammouth) qui a été signalée par M. Édouard Dupont. Cette pratique, consistant à placer des ossements autour des cavernes, survit encore, selon M. Morlot, chez les Indiens, comme idée religieuse. On peut donc invoquer ce fait à l'appui de l'existence d'un sentiment religieux chez leshommes de l'époque du renne.

On trouve dans les tombes de cette époque les armes, les cou teaux, que les hommes portaient pendant leur vie, quelquefois même des provisions de viandes d'animaux. Cette habitude de placer près du corps des morts des provisions pour le voyage post mortem est, comme nous l'avons fait remarquer pour la période précédente, la preuve de la croyance à une autre vie

Certaines idées religieuses, ou superstitieuses, devaient êtré attachées à des pierres brillantes et à des fragments de minerais qu'on a recueillis dans plusieurs stations de ces peuplades primitives. M. de Vibraye a trouvé à Bourdeilles (Charente) deux rognons d'oxyde de fer hydraté, mèlés à des débris de toutes sortes, et à ln station de Laugerie-Basse (Dordogne), au milieu du foyer, une petite masse dé cuivre, recouverte d'une couche de cuivre carbonaté vert. En d’autres lieux, on a rencontré des morceaux de jais, de fluorine violette, etc., percés au milieu, sans doute pour permettre de les suspendre au cou et aux oreilles. La plupart de ces objets ont été considérés comme des amulettes, c'est-à-dire des symboles de croyances religieuses chez l'homme de l’époque du renne.

A cette époque, l'instinct sociable de l’homme, qui le pousse à

entrer en communication avec ses semblables, s'était déjà manifesté. Des relations s'étaient établies entre des localités assez éloignées les unes des autres. C'est ainsi que les habitants des bords de la Lesse, en Belgique, allaient chercher dans la partie de notre pays qui forme aujourd'hui la Champagne, des silex, qu'ils ne pouvaient trouver sur leur territoire, et qui leur étaient indispensables pour fabriquer leurs armes et leurs outils. 1ls en rapportaient également des coquilles fossiles dont ils faisaient de bizarres colliers. Ces relations ne peuvent être révoquées en doute, car des témoighages certains en font foi. M. Édouard Dupont a trouvé dans la caverne de Chaleux,; près de Dinant (Belgique}, cinquante-quatre de ces coquilles, qui ne reconnaissent d’autre lieu d'origine que la Champagne. Îl ÿ avait donc là un rudiment de commerce, c'est-à-dire des importations et des échanges ‘qui sont la première manifestation du commerce chez les peuples.

On peut encore aflirmer qu'il existait, à cette époque, de véritables fabriques d'armes et d'ustensiles, dont les produits se répandaient aux alentours, pour les besoins particuliers de chaque famille. La caverne de Chaleux, citée plus haut, paraît avoir été l’un de ces lieux de fabrication, car du 8 au 30 mai 1865, dans l'espace de vingt-deux jours seulement, on y a recueilli près de vingt mille silex, taillés en haches, poignards, couteaux, racloirs, grattoirs, etc.

… Despareils ateliers pour la fabrication des silex étaient établis dans les stations de Lau- Fig. 56. Tête de: lance gerie-laute et de Laugerie-Basse, dans le Pé-

Ne rs rigord. La premiére était, selon les appa-

Basse (Périgord’. rences, une manffacture spéciale pour Îles pointes de lances, dont MM. Lartet et Christy ont ramassé des spécimens extrémement remarquables, et dont la figure 56 retrace la forme exacte. Dans la seconde, on fabriquait des armes et des outils en bois de renne, si l’on en juge par la grande quantité de restes de bois de cet animal que les mèmes explorateurs y ont rencontrés, et qui, presque tous, portent des marques de sciage.

Il n'est pas probable toutefois que les objets ainsi confectionnés

s'exportassent au loin, comme cela se fit plus tard, c'est-à-dire à l’époque de la pierre polie. Gomment traverser de grands fleuves, franchir de longs espaces couverts d’épaisses forêts, pour porter les produits de cette industrie, dans un temps où nul moyen de communication n'existait d’un pays à l’autre? Il n'en est pas moins curieux de constater l'existence d'un commerce rudimentaire à une époque aussi reculée,

Les armes, ustensiles et instruments divers dont faisaient usage les hommes de l’époque du renne, accusent un progrès marqué sur ceux de la période précéden instruments sont en silex, en os ou en corne; mais ces derniers sont de beaucoup plus nombreux, principalement dans les stations du centre et du midi

Fig. 97. eo Fig.'ss.

Sex tailié du Périgord. Sllex taillé du Périgord.

de la France. Celles du Périgord se font surtout remarquer par l'abondance des instruments en os de renne.

La grande diversité des types de silex taillés fournit üne preuve très-manifeste de la longue durée de l'époque historique qui nous occupe. On peut suivre dans la série de ces instruments toutes les phases de perfectionnement du travail, en commençant par la forme grossière des haches du diluvium d'Abbeville, pour aboutir à ces élégantes têtes de lances qui ne sont inférieures à aucune production des temps postérieurs. s s@"

Nous représentons ici (fig. 57, 58, 59 et 60) les spécimens les plus curieux des armes de silex à l'époque du renne. Les cou-

Fig. 59. Fig. 60.

Si'ex taillé du Périgord. Silex taillé du Périgord.

teaux et autres petits instruments, tels que grattoirs, perçoirs, tarauds, etc., sont en majorité: les haches sont relativement rares. On rencontre des outils à double fin; par exemple des tarauds accouplés à des perçoirs. Il y a aussi des pierres rondes qui ont dù servir de marteaux; du moins voit-on qu'elles ont reçu des chocs réitérés.

M. Lubbock pense qu'un certain nombre de ces pierres étaient employées pour chauffer l’eau, après qu'on les avait fait rougir au feu. C’est ce que font encore, selon M. Lubbock. pour se procurer de l'eau chaude, certaines peuplades sauvages auxquelles la poterie est inconnue, qui ne possèdent que des vases de bois, lesquels ne peuvent être placés au-dessus d’un foyer.

Citons encore des polissoirs en grès, ou en toute autre matière rugueuse, Ïls ne pouvaient servir qu'à polir l'os et la corne, puisque à l'époque du renne les instruments en silex n'étaient pas encore soumis à l'opération du polissage.

On a également recueilli çà et là des cailloux en granit et en quartzite, évidés au centre, et plus ou moins bien arrondis sur

les bords. On a supposé que c’étaient là des mortiers, quoique leurs dimensions exiguës ne se prètent guère à cette hypothèse. Il n'est pas probable qu'ils aient servi à broyer des graines, comme le pense M. de Vibraye. M. Édouard Lartet croit que les hommes de cette époque se procuraient du feu en frottant vivement de petits morceaux de bois sec dans le fond de ces mêmes cailloux creux, à texture grenue.

Parmi les pièces les plus intéressantes de la vaste collection de silex appartenant à l’époque du renne qui a été recueillie sur les territoires de France et de Belgique, nous devons mentionner des scies toutes mignonnes et très-finement dentelées sur les deux bords. On en voit une au Musée archéologique de Saint-Germain, qui ne mesure pas plus de 2 centimètres de large. Elle a été trouvée par M, V. Brun, dans l'un des abris sous roche de Bruniquel.

Les scies de cette espèce étaient sans doute employées pour travailler les bois de renne et d'autres ruminants à cornes caduques. On entamait l'andouiller de chaque côté, puis on achevait de le briser avec la main,

Les objets en os et en bois de renne trouvés dans les cavernes du Périgord dénotent une variété plus grande encore et une ha-

” + bileté de main non moins remarquable.

Citons, par exemple, des pointes de flèches et de javelots. Les unes sônt minces et effilées aux deux bouts; d'autres se terminent

à Ja base en un biseau simple ou double, Parmi ces dernières, la plupart sont largement fendues, pour recevoir une hampe; quelques-unes sont ornées de rayures et de quadrillages sur tout leur pourtour. Ïl en est qui portent des encoches assez semblables à des barbelures ébauchées, car elles ne se détachent pas de la masse de la tige.

Viennent ensuite les pointes de flèches barbelées désignées sous le nom de harpons. Bien effilées au sommet, elles sont caractérisées par des barbes trés-accentuées, en forme de crochets, disposées soit d'un seul côté, soit des deux côtés à la fois (fig. 61 et 62). Dans le dernier cas (fig. 62), ces barbes alternent par paires, et sont pourvues d'une gouttière, ou rainure médiane, qui, selon quelques naturalistes, devait recéler quelque poison subtil. Ainsi que le font les Indiens actuels des forèts américaines, les hommes primitifs auraient donc empoisonné leurs flèches; la rainure lon-

gitudinale que l’on remarque en beaucoup de flèches en bois de renne aurait servi à recéler le poison.

Nous devons pourtant nous hâter de dire que cette opinion a été abandonnée depuis que l'on a appris que les Indiens de l'Amérique du Nord chassaient autrefois le bison avec des flèches en bois pourvues de canaux tout à fait semblables. Ces canaux sont destinés à laisser couler le sang de l'animal, qui est, pour ainsi dire, pompé de la blessure. Tel devait être le rôle de la cannelure qui s'observe sur les flèches en pierre de l'époque du renne. L'idée de l'empoisonnement de ces flèches doit donc être écartée.

Ces flèches barbelées, ou harpons, sont encore employées chez les Esquimaux de nos jours, pour la chasse au phoque. Leur harpon, comme celui des peuplades primitives de l'époque du renne qui est représenté plus haut [fig. 61et62), esttrès-pointu.et pourvu

Fig. 61. Flèche barbelée Fig. 62. Flèche en bots de renne en bois de renne, à barbelure double.

de crochets. On l'attache à un fil et on le lance avec l'arc. Quelquefois les Lapons fixent une vessie gonflée à l'extrémité de la flèche, afin que le chasseur soit averti s’il a atteint son but, ou pour qu'il sache où il doit diriger de nouveaux coups.

Nous donnons plus loin (fig. 64) le dessin d’un fragment d'os trouvé dans la grotte des Eyzies (Périgord) et QUE laquelle un -de ces harpons est resté engagé.

Fig. 63. La chasse du renne à l'âge de la pierres

Cons er acte

Des fragments d’arcs en bois de renne se rencontrent assez souvent dans les stations humaines de l'époque du renne. Par consé-

Fig 6%. Os d'animal percé par une flèche de boia de renne.

quent l'are, dont on ne trouve pas de vestiges à l'époque du grand ours et du mammouth, servait alors à la chasse ou à la guerre.

La figure 63 représente la chasse du renns à l'époque qui nous occupe. Le paysage est une plaine des bords de la Saône. Des hommes armés d'arcs en bois de renne et de flèches à pointe de silex sont à l'affût, guettant le passage d’un troupeau de ces herbivores.

On sait que le reune est un animal trés-craintif, et que le chasseur ne l'approche que très-difficilement. C’est pour cela qu'on voit, de nos jours, en différents pays, les chasseurs s’affubler de peaux de renneé, terminées par des cornes proéminentes, afin d'inspirer moins de crainte à la proie qu'ils convoitent. Cet artifice de chasse, qui existe chez plusieurs peuples modernes, était en usage chez l’homme de l’époque du renne, au moins dans le Mäconnais. Cette remarque a été faite par M. Adrien Arcelin, d'après des objets recueillis par lui dans le gisement de Solutré, et c'est d'aprés un croquis de ce savant archéologue qu'a été exécutée la planche qui représente la chasse du renne.

Nous rangerons dans la classe des outils les poinçons en os de différentes grandeurs, à poignée ou sans poignée (fig. 65 et 66), ainsi qu'une nombreuse série d'aiguilles, dont quelques-unes trèsfines et trés-jolies, en os, en corne et même en ivoire, trouvées dans les cavernes du Périgord. Dans certaines stations humaines

de l’époque du renne, on a retrouvé es ossements d'où l'on avait détaché de longues esquilles propres à confectionner ces aiguilles.

Fig. 65. Outil en hois de renne Fig. 66 Outil en baie de renne trouve dans ia caverne de Largerie-Basse. trouvé dune la caverne de Laugerie- Basse. (Poinçen?) {Aiguille ?)

On a retrouvé les délicates pointes de silex qui ont servi à en percer le trou; on a retrouvé enfin les blocs de grès sur lesquels s'était effectué le polissage de ces fragments d'os.

11 faut signaler également les lissoirs, destinés à rabattre les coutures des peaux dans les vêtements.

Un des outils les plus importants de cette époque est un véritable foret à pointe aiguisée, avec un seul bord tranchant. Avec cette pointe de silex, tournant rapidement, on perçait des trous dans toute espèce de matière: os, dents, bois, coquilles. Ce foret de pierre fonctionnait aussi bien que nos forets d'acier, au dire des naturalistes qui en ont essayé l'effet.

La station de Laugerie-Basse a fourni plusieurs exemplaires d'un instrument dont on ne voit pas bien exactement l'emploi. Ce

sont des tiges eftilées à un bout, et creusées, à l'autre extrémité, en forme de cuiller, pour extraire la moelle des os longs des ani-

Fais

Fig. 67, Fig. 88. Phalange Culller en boie de pied de renne percée d'un trou de renne. et servant de sifflet.

maux qui servaient à leurs repas. M. Lartet n'oserait cependant l’affirmer, et il ajoute : « Il est probable que nos aborigènes n'y mettaient pas tant de façons. » Quoi qu'il en soit, l’un de ces instruments est très-remarquable par les lignes et les ornements en relief dont il est paré, et qui attestent chez l'ouvrier un certain sentiment de la symétrie (fig. 67),

On a recueilli dans diverses cavernes , aux Eyzies, à Laugerie- Basse, à Chaffaut, commune de Savigné (Vienne), des sifflets d'un genre tout particulier (fig. 68). Ils sont faits de la première phalange d'un pied de renne, ou de certains ruminants du genre Cerf. Un trou a été percé à la base de cet os, un peu en avant de l'articulation métatarsienne. Lorsqu'on souffle dans ce trou, en pla-

Er

çant la lèvre inférieure dans la concavité qui correspond à cette articulation, on obtient un son aigu, le mème que l'on produit en soufflant dans une clef forée. Nous nous sommes donné le plaisir de constater, au Musée de Saint-Germain, que ces antiques sifflets fonctionnent trés-bien.

Les stations du Périgord ont également fourni une certaine quantité de bâtons de bois de renne (fig. 69 et 70), dont on n'a pu parvenir à bien s'expliquer le rôle. Ils sont invariablement percés d'un ou plusieurs trous à la base, et portent des dessins

fig. 69. Dälon de commandement Fig. 70.

en bois de renne Autre bäton de commandement trouvé dans une caverne du Périgord. en bols de ranne.

sur lesquels nous aurons à revenir. M. Larlet a pensé que c'étaient là peut-être des signes d'autorité, des bétons de commandement.

Cette explication parait juste, quand on considère le soin avec lequel ces bâtons sont travaillés. Dans l'hypothèse où ils seraient des signes de commandement, le nombre variable des trous aurait sa raison; elle indiquerait une hiérarchie dont le terme le plus élevé correspondrait au bäton présentant le plus de trous.

FN

C'est ainsi que dans l'empire chinois le degré d'autorité d'un mandarin se juge au nombre des boutons de sa calotte de soie. Et de même qu'il existe dans la hiérarchie musulmane des pachas à une ou plusieurs queues, il y avait chez les hommes de l'époque du renne des chefs à un ou plusieurs {rous.

Il n'est pas bien établi que les hommes de l'époque du renne eussent connaissance de l’art de confectionner les poteries. Le seul monument de cet art appartenant à cette époque est un vase de terre trouvé par M. Éd. Dupont dans la caverne de Furfooz dont nous avons parlé plus haut. M. Dupont trouva dans cette caverne, mêlée aux ossements humains, une urne, en poterie grossière,

Fig. 71. Vase eu terre trouvé dans la caverne de Furfouz (Belgique).

qui est peut-être le plus ancien monument de l’art de la céramique chez nos ancètres. Cette urne (fig. 71) était en partie brisée; elle a été rétablie, telle que nous la représentons, par les soins

< de M. Hauzeur, d'après l'ouvrage de M. Lehon!.

Ce qui prouverait que l’art de confectionner les poteries était encore presque inconnu à l’époque du renne, c'est que l’on a trouvé dans la grotte de la Madelaine (département de la Dordogne), une géode naturelle, qui forme un récipient très-grand et très-épais, et qui a subi d'un côté l'action du feu. C'était donc sans doute un vase de cuisine, et la matière qui constitue ce vase semble bien prouver que les poteries étaient inconnues, puisque

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