‹ Homme Primitif Louis Figuier 2eme edition 1870Chapitre 19 sur 53 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Alimentation de l'homme à l'époque de la pierre polie. — Les K'jokkenmoeddings où amas coquilliers du Danemark, — Mode d'existence de l'homme qui vivait dans le Danemark à l'époque de la pierre polie. — Domestication du chien. — L'art de la pèche à l'époque de la pierre polie, — Les filets, — Armes et instruments de guerre. — La découverte des poteries.

Placée au dernier rang par l'étendue de son territoire et le nombre de ses habitants, la nation danoise est pourtant l'une des plus grandes de l'Europe par la place qu'elle a su conquérir dans les sciences et les arts. Ce vaillant petit peuple posséde une foule d'hommes distingués qui font honneur à la science. Les patientes recherches de ses archéologues et de ses antiquaires ont fouillé la poussière des âges pour ressusciter un monde disparu. Leurs travaux, contrôlés par les observations des naturalistes, ont jeté un jour éclatant sur les premières étapes de l'humanité.

Aucune terre n'est d'ailleurs plus propre que le Danemark à de pareilles investigations. Les antiquités s'y rencontrent à chaque pas : il ne s'agit que de savoir les interroger pour en tirer d'importantes révélations touchant les mœurs, les coutumes et l'industrie des populations antéhistoriques. Le Musée de Copenhague, qui renferme des antiquités de divers États scandinaves, est sans rival dans le monde.

Parmi les objets classés dans ce riche musée, on en remarque un grand nombre provenant des kjoekken-moeddings.

Et d'abord, qu'est-ce que ces kjoekken-moeddings, dont le nom est si rude à prononcer pour une bouclie française, et qui nous apprend suffisamment qu'il s'agit ici de l'âge de la pierre?

Sur différents points des côtes danoises, particuliérement dans la partie septentrionale, où la mer a découpé ces criques étroites

et profondes connues sous le nom de fiords, on remarque d'énormes accumulations de coquilles. En général, ces dépôts ne sont élevés que d'un mètre environ au-dessus du niveau de la mer; mais, dans quelques lieux escarpés, leur altitude est assez grande. Ils ont d'un mètre et demi à trois mètres d'épaisseur, de trente à soixante mètres de largeur, et leur longueur atteint parfois jusqu'à trois cents mètres sur une largeur de cinquante à soixantedix mêtres. Dans les régions plates, elles forment de véritables collines, sur lesquelles, comme à Havelse, on a quelquefois perché des moulins à vent.

Que rencontre-t-on dans ces amas? Une énorme quantité de coquilles marines, et surtout de coquilles d'huitres, des ossements brisés de mammifères, des restes d'oiseaux et de poissons, enfin des silex grossiérement taillés.

On avait pensé d'abord qu'il ne s'agissait là que de quelque banc de coquilles fossiles, terrain autrefois submergé et qui aurait été rendu apparent par un soulèvement du sol, dû à une cause volcanique. Mais un savant danois, M. Steenstrup, combattit cette opinion en se fondant sur ce fait, que les coquilles proviennent de quatre espèces qui ne vivent jamais ensemble, et qu'elles ont dü, par conséquent, être rassemblées par l'homme. M. Steenstrup faisait également remarquer que ces coquilles avaient appartenu, pour la plupart, à des individus arrivés à leur pleine croissance, qu'on n’y en voyait presque pas de jeunes. Une telle singularité indiquait évidemment une intention raisonnée, un acte de la volonté humaine.

Lorsqu'on eut découvert dans les Kjoekken-moeddings tous les débris que nous avons énumérés, lorsqu'on y eut trouvé des restes de foyers, sortes de petites plates-formes qui conservaient encore la trace du feu, on devina l'origine de ces immenses amas coquilliers. 11 y avait eu là autrefois des peuplades qui vivaient de pèche et de chasse, et qui jetaient autour de leurs cabanes les restes de leurs repas, consistant surtout en coquillages. Peu à peu ces débris s'étaient accumulés, et avaient constitué les bancs considérables dont il s'agit, De là le nom de Kjoekken-mocdding, composé de deux mots : Kjoekken, cuisine, et moedding, amas de rebuts. Les kjoekken-moeddings sont donc les rebuts des repas des populations primitives du Danemark.

Figurez-vous les amas de coquilles d'huitres et autres débris qui s'accumulent aux alentours des gargotes en difiérents pays,

et vous comprendrez, en raisonnant du petit at grand, comment ont pu se produire les rebuts de repas du Danemark, Je me rappelle, pour mon compte, avoir vu, aux environs de Montpellier, de semblables petites collines formées par l'accumulation de coquilles d'huîtres, de moules et de clovisses.

Une fais acquise la conviction que les kjoekken-moeddings étaient les rebuts de repas de populations primitives, il devenait extrèmement intéressant de fouiller avec soin tous ces amas es- * pacés sur les côtes du Danemark, On devait s'attendre à y recueillir d'importantes données sur les coutumes et l'industrie des anciens habitants de ces contrées. En conséquence, une commission fut chargée par le gouvernement danois de les examiner et de publier le résultat de ses travaux

Composée de trois savants éminents à des titres divers, le naturaliste Steenstrup, le géologue Forchiliammer et l'archéologue Worsaæ, cette commission s'acquitta de sa tâche avec autant de talent que de zèle. Ses observations ont été consignées dans six rapports présentés à l'Académie des sciences de Copenhague. C'est à ces documents que sont empruntés la plupart des détails qui vont suivre.

Avant de porter à la connaissance du lecteur les faits mis en lumière par la commisson danoise, il est bon de faire remarquer que le Danemark n'a pas le privilège des amas coquilliers. On en a découvert en Angleterre, dans le pays de Cornouailles et le Devonshire, en Écosse, et même en France près d'Hyères (Bouchesdu-Rhône)*. &.

MM. Sauvage et amy ont signalé des dépôts de ce genre dans le Pas-de-Calais. On en observe, disent ces naturalistes, à la Salle (commune d'Outreau), sur certains points de la côte du Portel, et surtout un amas très-volumineux au Cronquelets (commune d'Étaples}). Ge sont principalement les Cardium edule, qui abondent dans les rejets de cuisine du Pas-de-Calais.

NM. Evans, Preswich et Lubbock ont observé un de ces dépôts à Saint-Valery, près l'embouchure de la Somme. En outre, plusieurs voyageurs en ont signalé dans différentes parties du monde. Dampier les a étudiés en Australie et Darwin à la Terre de Feu, où des dépôts de mème genre se continuent encore de nos jours.

1. Notes sur un amas de coquilles mélées à des silex tailles, signalé sur les côtes de Prorence, par M. A. Gory {Revue archéologique). — Cité dans les Watériaur de l'histoire positive de l’homme, & I, p. 535.

ce , - £. LS Eng

M. Pereira de Costa en a cité un sur les côtes au Por iusié M.Lyell en a signalé d'autres sur les côtes du Massachussets et de la Géorgie, aux États-Unis. M. Strobel sur les côtes du Brésil. Mais ceux . du Danemark sont les seuls qui aient été le sujet d'investigations sérieuses et réfléchies.

. Presque tous les kjoekken-moeddings Sont établis gur'la côte ‘le long des fiords, où l'action des flots se fait peu sentir. On en a cependant trouvé à une distance de plusieurs millès dans l'intérieur des terres, ce qui doit tenir à ce que la mer occupait autre- * fois ces mêmes lieux, et s'en est retirée Si l'on n'en rencontre pas sur certains rivages du Danemark, tels que ceux de l'ouest, c'est qu’au contraire ils ont été balayés par la mer, qui a gngné du terrain de ce côté. Cela peut provenir également de ce que la côte occidentale était moins abritée que des autres parties de la . péninsule danolse. Ils sont assez fréquents sur la PEUDAPE des îles voisines, '

Les kjoekken-moeddings forment ordinairement des collines ondulées, qui $'abaissent doucement du centre à la circonférence, les parties les plus épaisses indiquant l'emplacement des habitations. On observe quelquefois un monticule principal, entouré d'éminences plus petites, ou bien l'on aperçoit au milieu de l'amas un espace vide, qui dut ètre le lieu du campement.

Les espèces de mollusques dont les coquilles forment la masse presque entière des kjoekken-moeddings sont l'huitre, le cardium, la moule et la littorine. D'autres, tels que des vénus, des buccins, des hélices ‘escargots), des Wassa, des Trigomella, s'y DORRENE mais dans une proportion très-faible.

Les arètes de poissons se trouvent en grande abondance dans les amas coquilliers. Elles appartiennent au hareug, au cabillaud, à la limande et à l'anguille. On peut en iuférer que les habitants primitifs du Danemark ne craignaient pas de s'aventurer sur les flots dans de frèles esquifs: le hareng et le cabillaud ne se pèchent en effet qu'à une assez grande distance des côtes.

Les ossements de mammiféres sont aussi fort répandus dans les Kjoekken-moeddings. Les plus communs sont ceux du cerf, du chevreuil et du sanglier, qui, au dire de M. Steenstrup, y figurent pour les 97 centièmes. Les autres proviennent de l'urus, de l'ours brun, du loup, du renard, du chien, du chat sauvage, du lynx, de la martre, de la loutre, du marsouin, du phoque, du rat d'eau, du castor et du hérisson.

Lu

L'aurochs, le renne, l'élan, le cheval, le bœuf domestique, le mouton, le cochon n'ont laissé aucune trace permettant de supposer qu'ils vivaient en Danemark à l’époque de la formation des kjoekken-moeddings.

Nous avons nommé le chien. Divers indices tendent à faire croire que cet intelligent animal était déjà à cette époque réduit en domesticité. On a remarqué qu'une grande partie des os épars dans les amas coquilliers sont incomplets, les mêmes portions manquant toujours; certains os sont même constamment absents. M, Sténstrup pensa que ces ravages auraient bien pu être l'œuvre des chiens allant fouiller les débris rejetés par leurs maîtres. Cle hypothèse fut confirmée à ses yeux, lorsqu'il se fut assuré pré expérience que les o8 absents des kjoekken-moeddings sont bo rs ceux que dévore le chien, et que les parties restantes

eceux qu'on y retrouve restent toujours à l'abri de ses attaques, äéauge de leur ‘dureté et du peu de substance assimilable qu'ils cfitiennent.

, Quoique l’homme eût élevé le chien à la dignité de compagnon et d'ami, il le mangeait quelquefois. Il ne se résignait sans doute À cette extrémité que lorsque tous les autres moyens de subsistance lui faisaient défaut. Des os de chiens, brisés par une main intelligente, et portant encore les marques de coups de couteau, sont là pour mettre le fait hors de toute contestation.

Nous retrouvons d'ailleurs ici les mêmes goûts que dans les autres contrées et en d’autres temps.On fendait tous les os longs pour en extraire la moelle, ce mets si apprécié par l’homme aux époques du renne et du mammouth.

La figure 9t représente un festin à l'époque de la pierre polie On y voit les hommes rangés autour d’un foyer; d'autres brisent avec des silex les os des animaux et mangent la moelle de ces os rompus. On voit au premier plan un bœuf dont on ouvre le crâne, pour en extraire la cervelle et l'offrir au chef de la tribu.

Des quelques espèces d'oiseaux dont on recucille les restes dans les kjoekken-moeddings, la plupart sont aquatiques, fait qui s'explique naturellement par la situation de l’homme sur les bords de la mer.

Il résulte de cette revue des substances diverses dont ils faisaient usage pour leur alimentation, que les hommes de l'époque de la pierre polie étaient chasseurs et pêcheurs.

La chasse s'exerçait au moyen de l'arc pour les animaux à allures rapides, avec l'arme tranchante de silex agissant de près pour les proies plus redoutables.

C'est ce que l’on voit figuré dans la planche 93, qui représente la Chasse à l'époque de la pierre polie.

Quant à la péche, elle se pratiquait déjà, comme aujourd'hui, à la ligne et au filet.

Nous avons vu que les hommes de l'époque du renne faisaient déjà usage d'hameçons garnissant l'extrémité des lignes. Ces hameçons étaient, comme nous l'avons dit, composés d'esquilles d'os ou de bois de renne. A l'époque de la pierre polie, cet engin de pêche fut perfectionné, et l'on eut le véritable hameçon à bout recourbé et aigu. Get hamecçon a été trouvé par le D° Uhimann dans une des plus anciennes stations lacustres de la Suisse.

Mais un hameçon recourbé était difficile à faire, et en outre était peu solide. 11 fut remplacé par un autre plus simple, l'hameçon droit. C'est un simple fragment d'os, long de 40 millimètres, mince et appointé aux deux bouts (fig. 92). Quelquefois il est un peu déprimé au milieu, ou percé d'un trou pour maintenir l’attache.

Ce petit os caché par l’appât, et attaché à une corde, était avalé par le poisson, et ne pouvait plus ressortir du corps, l’une de ses deux pointes s’enfonçant dans les viscères de l'animal.

On sera peut-être surpris d'apprendre que les hommes de l'époque de la pierre polie pêchaient au moyen de filets. Mais le fait ne saurait ètre mis en doute, par cette raison convaincante que l'on a retrouvé des vestiges de ces filets.

Comment peut-il se faire que des filets de pèche remontant à l'époque de la pierre polie aient pu par-

. venir jusqu'à nous? C'est ce que nous allons expli-

Bameçons quer.

Fee Des habitations de l’homme ont existé sur les lacs de la Suisse et d'autres pays. Ce sont les habitations lacustres, sur lesquelles nous aurons beaucoup à nous étendre, quand nous serons arrivés à l'époque dn bronze. Les hommes qui vivaient sur ces lacs étaient nécessairement pècheurs. On a retrouvé quelques traces de leurs filets de pêche par une circonstance que la chimie explique fort bien. Quelques-unes des cabanes posées

Fig. 93. La chasse À l'époque de la pierre polie.

commors Caicrdlé

sur les lacs ont été incendiées. C’est ce qui est arrivé, par exemple, aux stations lacustres de Robenhausen et de Weragen, en Suisse. Les cabanes, presque entièrement construites en bois, brûlaient à l'extérieur; mais les objets placés à l’intérieur, et consistant surtout en filets, seule richesse de ces peuplades, ne pouvaient brûler faute d'oxygène. Ges objets se carbonisaient seulement par la chaleur. Ils se recouvraient d'une légère couche de matière empyreumatique ou goudronneuse, excellente pour assurer la conservation des substances organiques. Ces filets roussis par le feu, tombant dans l'eau avec les débris de la cabane, sans avoir été en contact avec la flamme, vu leur chute précipitée, se sont conservés à peu près intacts, au fond des lacs. En les retrouvant après une longue accumulation de siècles, on a été renseigné sur la composition des filets de pêche, comme aussi, disons-le, des provisions végétales, de la vannerie, ete., propres à ces âges reculés.

On trouve dans un des mémoires du D" Keller sur les habitations lacustres, dont nous aurons à parler plus loin, la description et la figure des filets de pêche recueillis dans le lac de Robenhausen. Nous avons vu avec intérêt au Musée de Saint-Germain

Fig. 94. Filet à grandes mailles,

quelques échantillons de ces mêmes filets, êt nous en représen tons un ici.

Il est des filets à larges mailles, comme celui que montre la figure 94, et des filets à mailles plus serrées. La maille est carrée. Elle paraît avoir été faite sur un cadre, en nouant les ficelles à chaque point d'intersection: Tous ces filets sont en lin, car le chanvre n'était pas alors cultivé.

Ces filets étaient suspendus dans l’eau au moyen de flotteurs, composés non de liège, maïs d'écorce épaisse de pin, et fixés au fond par des poids en pierre. Nous représentons ici (fig. 95) un de'ces poids de pierre d'après ceux qui existent au Musée de SäintGermain.

Ces poids en pierre, dont on trouve de grandes quantités dans les musées, et particuliérement au Musée de Saint-Germain, ne sont presque toujours que des cailloux percés à leur centre. D'autres fois ce sont des rondelles de pierre tendre, également percées en leur milieu. Par ce trou passait la corde, que l'on arrètaikpar un nœud, de l’autre côté. Grâce aux flotteurs et aux poids, ondonnait aux filets toutes les positions désirables dans l’eau.

Va grosseurdes mailles des filets appartenant à l'époque de la pierre polie prouve que dans les lacs et rivières de ce temps le poisson comestible avait de grandes dimensions. Du reste, des hamecçons monstres appartenant à cette époque et trouvés dans la Seine viennent à l'appui de la même hypothèse.

Flg. 95, Poids en pierre pour fixer les filets.

Ainsi l’art de la pêche était déjà arrivé, à l'époque de la pierre polie, à un degré très-avancé de perfectionnement.

Nous représentons dans la planche ci-jointe (fig. 96) la pêche à l'époque de la pierre polie.

Pour en revenir aux anciens Danois, nous dirons que ces hommes qui vivaient sur les bords de la mer se couvraient de peaux de bêtes, assouplies avec la graisse du {phoque et la moelle des

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os des grands mammifères. Pour demeures, ils avaient des tentes, également formées de peaux préparées de la même façon. Industrie. — À quel degré d'industrie étaienteparvenus les hom-

Fig. 97. Coutean en silex Fig. 98.

des gisements do Danemark. Nacieus de couteau en silez.

mes à l'époque de la pierre polie? Pour répondre à cette question, nous fouillerons ces mêmes kjoekken-moeddings qui viennent de

Fig.[99. Hache en silex Fig. 100. Racloir en silex dee gisements da Danemark. (Nuclen de coutean on altex}.

nous fournir des renseignements exacts sur l'alimentation de l'homme. Nous nous adresserons égalemert aux restes trouvés

dans les principales cavernes de cette époque. aa 4 #8

L'examen des instruments recueillis dans les kjoekken-moeddings nous montre que les silex sont, en général, d'un type trèsimparfait, à l'exception toutefois des longs éclats, ou couteaux, dont le travail dénote une certaine habileté.

La figure 97 représente un couteau en silex des gisements danois, dessiné au Musée de Saint-Germain, et la figure 98 un nucleus, c'est-à-dire un silex d'où l’on a détaché des éclats destinés à servir de couteaux.

Nous représentons ensuite, provenant de la mème origine, une hache (fig. 99) et un racloir (fig. 100).

Outre ces instruments, on trouve dans les kjoekken moeddings des poinçons, des têtes de lance et des pierres de fronde, sans compter une quantité de morceaux {fig. 101) qui ne semblent pas avoir été taillés en vue d'une destination spéciale, et qui ne sont probablement que des ébauches ou des rebuts de fabrication.

Fig. 101. Rebuts ds fabricstion d'un silex taillé. Fig. 102, Poids pour soutenir les filets.

On trouve aussi dans les mêmes gisements beaucoup de cailloux, qui, suivant l'opinion générale, ont dù servir de poids pour entrainer les filets au fond de l'eau. Les uns sont creusés d'une raïnure sur tout leur pourtour, comme le représente la figure 102, dessinée d’après un de ces objets, au Musée de Saint- Germain. D'autres sont percés d'un trou en kur milieu. Cette rainure ou ce trou étaient sans doute destinés à loger le lien qui rattachait le poids de pierre au filet.

Armes et outils, — Passons aux armes et outils en usage chez les peuples du nord de l'Europe pendant la période qui nous occupe.

Dans les derniers temps de l'époque de la pierre polie, le tra-. vail de la pierre acquit chez les peuples du Nord une perfection surprenante. On a peine à comprendre comment, sans l'emploi des métaux, l’homme pouvait donner au silex, façonné en armes et en outils de toutes sortes, ces formes régulières et élégantes que des fouilles nombreuses mettent chaque jour sous nos yeux. Le silex du Danemark se taille , il est vrai, avec une certaine facilité; mais il n'en fallait pas moins une habileté extraordinaire pour obtenir cette rectitude de lignes et cette richesse de contours que nous offrent les spécimens du Danemark de cette époque, spécimens qui ne seront pas dépassés à l’époque du bronze.

Les haches trouvées dans le nord de l’Europe, et appartenant à l'époque de la pierre polie, différent d'une manière notable des haches de France et de Belgique. Tandis que celles-ci sont bombées et arrondies sur les bords, les haches dont faisaient usage les peuples du Nord (fig. 103) sont plates et coupées carrément. Elles figurent à peu prés un rectangle ou un trapèze allongé

soi Fig. 104.

Fig, 103. Hache danoise de l'époque de La pierre polle. Hache à deux tranchants.

dont on aurait abattu les quatre angles. Leurs dimensions sont parfois assez considérables : on en voit qui mesurent jusqu'à quarante centimètres de longueur.

Indépendamment de ce type, qui est le plus répandu, les peuples du Nord fabriquaient la hache à douille, qui se combinait de diverses façons avec le marteau. C’est là qu’on observe le plus beau travail et les formes les plus heureuses. Les figures 104, 105 et 106,

Fig. 105. Marteau-hache à douilles Fig. 108. Marteau-hache à douilles du Danemark. du Danemark.

dessinées au Musée de Saint-Germain, d'après des échantillons authentiques envoyés par le Musée de Copenhague, représentent des haches à deux tranchants et des marteaux-haches. Toutes sont percées d’un trou bien rond pour l’'emmanchure. Le coupant est dessiné en arc de cercle, et l'autre bout taillé en arêtes saillantes.

Ces haches se distinguent de celles de l’époque du renne par un caractère qui permet de les rapporter sans hésitation à leur véritable date, lors-mème qu'elles n'auraient pas encore subi l'opération du polissage. Les haches de l'époque du renne coupent par l'extrémité la plus étroite, tandis que celles de l'époque de la pierre polie coupent par le côté le plus large. Gette observation n'est pas spéciale aux haches du Danemark, elle s'applique également à celles des autres contrées de l'Europe.

Les pointes de lances sont des chefs-d'œuvre de goût, de patience et d'adresse. Il en est de deux sortes. Les plus belles (fig. 107 et 108) affectent la forme d’une feuille de laurier; elles sont toutes plates et retaillées à petits éclats avec un art infini. Leur longueur atteint jusqu'à trente-huit centimétres. Les autres

sont plus épaisses, et se terminent, à la base, par un manche presque cylindrique. Elles sont parfois dentelées sur les bords

Fig. 107. Fig. 108.

Pointe de lanco du Danemark. Autre pointe de lance du Danemark

(tig. 109). Ces lances étaient évidemment fixées au bout d'une hampe, comme les hallebardes du moyen âge et les lances modernes,

Les poignards (fig. 110) ne sont pas moins admirables que les pointes de lances, dont ils ne différent sensiblement d'ailleurs que parce qu'ils portent une poignée qui est plate, large, solide et un peu évasée à l'extrémité. Toujours plus ou moins ornée, cette poignée est quelquefois couverte de sculptures délicates. Pour tailler ainsi le silex, il fallait une main aussi habile qu'exercée,

Après cette collection d'instruments hors ligne, il faut nommer les pointes de fléches, dont les formes sont assez variées.

L ‘s eau AGE DE LA PIERRE.

La forme des pointes de flèches les plus répandues est celle du prisme triangulaire, se terminant inférieurement par un pédon-

Fig. 109. Pointe de lance en silex dentelee. Mg. 110. Poignard en silex du Danemark.

cule destiné à être implanté dans la tige (fig. 111); d'autres sont profondément écliancrées à la base et toutes plates; beaucoup

Fig. 114. Tvpe Fig. 112. Aatre type Fig. 113. de pointe de flèche du Danemark. de pointe de fleche. Pointe de flèche.

enfin sont finement dentelées sur les bords, quelquefois mème dans l'intérieur de l’échancrure.

ni.

Les figures 111, 112, 113 et 114'représentent Îles différents types

Fig. 114. Pointe de flèche Fig. 115. Ciseau en silex du Danemark. . du Danemark.

Fig. 116, Petite scie de pierre des Fig. 117. Autre scie de pierre’ dea gisements du Danemark. Gisements du Danemark,

de pointes de flèches du Danemark, qui toutes existent au Musée de Saint-Germain, où nous les avons fait dessiner,

se +

Les ciseaux et les gouges ont également droit à une mention spéciale.

Les ciseaux ‘fig. 115) sont des sortes de prismes quadrangulaires, taillés en biseau à la base.

Les gouges ne diflérent des baches plates qu’en ce qu'elles sont creusées sur une de leurs faces, de manière à représenter l'outil dont elles portent le nom.

Viennent enfin de curieux instruments que nous avons fait dessiner au Musée de Saint-Germain, et dont l'usage reste encore problématique. Ce sont de petites lames en forme de croissant (fig. 116 et 117). Le bord interne, droit ou concave, porte le plus souvent des dents de scie qui devaient se fixer dans un manche par le côté convexe, car les traces de ce manche se voient encore sur beaucoup d'entre elles. Ces instruments ont probablement servi de racloir pour la préparation des peaux; peut-être aussi ont-ils élé utilisés comme couteaux ou comme scies.

Passons aux instruments en os ou en corne de cerf, Ils sont

Fig. fi. Harpon en os Fig. 119.

du Danemark, de l'âge de la pierre, Pelgne en os du Danemark.

beaucoup moins nombreux que ceux en pierre, et n'ont d'ailleurs rien de remarquable. Le seul qui soit digne de mention, c’est le

harpon (fig. 118). C'est un os taillé, et tout garni de barbelures d'un côté, l'autre bord étant complétement lisse. Le harpon de l’âge du renne lui était certainement supérieur.

il faut citer encore, à titre de singularité, un ohjet en os (fig. 119), qui se compose d'une partie élargie d'où se détachent sept ou huit dents très-longues et trés-rapprochées, et d'une partie plus étroite se terminant en pomme de canne, C'est là probablement le premier peigne qui ait démélé l'épaisse chevelure des hommes primitifs.

L'ambre est, comme on sait, très-abondant sur les côtes de la Baltique. À l’époque de la pierre polie, il était déjà fort apprécié par les populations du Nord, qui en composaient des colliers, soit en perforant simplement de gros morceaux d'ambre tout bruts et les enfilant ainsi à la suite les uns des autres, soit en les taillant en grains sphériques ou elliptiques, comme on le fait encore aujourd'hui.

La figure 120 représente un collier ainsi que divers ornements en ambre jaune, que nous avons fait dessiner au Musée de Saint- CGrermain.

Nous avons déjà constaté, à l'époque du renne, l'existence de quelques fabriques d'armes et d'outils, qui répandaient leurs produits aux alentours, mais dans un assez faible rayon. A l’époque où nous sommes arrivés, certains ateliers — c'est le nom qu'il faut leur donner — ont acquis une importance remarquable, . et

Fig. 120. Collier et ornements divers en ambre.

leurs relations sont des plus étendues. On a retrouvé, dans plusieurs cavernes de la Belgique, des silex provenant de l'atelier

célébre du Grand-Pressgny, situé dans la partie de la France actuelle qui forme le département d’Indre-et-Loire, et qui sont reconnaissables à leur pâte toute partculière. Le commerce et l’industrie étaient donc alors sortis de la voie rudimentaire, pour entrer dans une période d'activité impliquant un certain degré de civilisation.

Le grand principe de la division du travail était déjà mis en pratique, car il y a des ateliers spéciaux pour la taille et pour le polissage des silex,

Le plus important de tous les ateliers observés en France est sans contredit celui du Grand-Pressigny, que nous venons de citer. 11 a été découvert par le docteur Léveillé, médecin de la localité.

A vrai dire, c'est moins un centre unique de fabrication, qu’une série d'ateliers répandus dans toute la région circonvoisine de Pressigny.

À l'époque de cette découverte, en 1864, les silex se trouvaient par milliers à la surface du sol, dans l'épaisseur de la couche végétale, sur une étendue de cinq à six hectares, M. l'abbé Chevalier, rendant compte de cette curieuse trouvaille à l’Académie des sciences de Paris, écrivait: « On ne peut faire un seul pas sans marcher sur un de ces objets. »

Les ateliers du Grand-Pressigny présentent une assez grande variété d'instruments. On y voit des haches à tous les degrés de mise en œuvre, depuis l'ébauche la plus grossière jusqu'à l'arme parfaitement polie. On y voit aussi de longs éclats, ou des silex couteaux, enlevés d'un seul coup avec une habileté surprenanle.

Toutes ces pièces, mème les plus belles, sont cependant défectueuses à certains égards; d’où l'on conclut que ce sont des rebuts de fabrication. Ainsi s’expliquerait leur accumulation dans le même lieu,

Il y a encore des pointes étroites et allongées, sortes de perçoirs parfaitement exécutés, des grattoirs, el des scies d'un type particulier. qui semblent avoir été confectionnées dans un atelier spécial. Elles sont courtes, larges, et portent à chaque extrémité une entaille médiane destinée à recevoir un manche.

Mais les pièces les plus nombreuses, celles qui ne permettent pas de douter que Pressigny n'ait été autrefois un centre

important de fabrication de silex, ce sont les noyaux, ou nucki, d'où l'on détachait ces grandes lames connues sous le nom de couteaux. Il y a tel de ces blocs, que nous avons vu au Musée de Saint-Germain, et que nous représentons ici (fig. 121), qui atteint jusqu'à trente-cinq centimètres de long, mais la plupart ne dépassent pas vingt centimètres. Les laboureurs de la Touraine, qui rencontrent souvent ces silex sous le fer de leur charrue, les appellent livres de beurre, par analogie de forme. Ces nuclei sont aujourd'hui répandus dans toutes les collections d'histoire naturelle et de géologie.

Une étrange objection a été élevée contre l’ancienneté des haches, couteaux et armes de Pres- ; signy. M. Eugène Robert a prétendu que ces silex rig.121. Nucteus de l'a n'étaient autre chose que des déchets de mas- RE au

ie UE : : Musee de Saiat-Gerses siliceuses ayant servi à la fin du dernier min. : siècle, et surtout au commencement du siècle actuel, à la fabrication des pierres à fusil! M. l'abbé Bourgeois, M. Penguilly lilaridon et M. John Evans n'ont pas eu beaucoup de peine à démontrer le peu de fondement d'une telle critique. Dans le département de Loir-et-Cher, où l'industrie de la pierre à fusil existe encore, les résidus de la fabrication ne ressemblent en aurune façon aux nuclei de Pressigny : ils sont beaucoup moins volumineux, et ne présentent pas les mêmes formes constantes et régulières. En outre, ils ne sont jamais retaillés sur les bords, comme un grand nombre d'éclats des ateliers de la Touraine.

Mais un argument tout à fait péremptoire, c'est que le silex d2 Pressigny-le-Grand, en raison même de sa texture, serait impropre à la fabrication des pierres à fusil. Aussi les archives du Dépôt de l'artillerie, comme l'a fait remarquer M. lenguilly l'{faridon, bibliothécaire du Musée d'artillerie, ne mentivnnent-2lles point que la localité de Pressigny ait jamais été exploitée dans ce but. Enfin les plus anciens habitants de la commune ont certifié n'avoir jamais vu, ni entendu dire, qu'il soit venu dans le pays aucune escouade d'ouvriers pour tailler des pierres à fusil. L'hypothèse de M. Eugène Robert, que MM. Decaisne et Élie de Beaumont avaient cru devoir prendre sous leur protection, est donc aussi contraire aux faits qu'à la vraisemblance.

On rencontre peu de silex polis dans les ateliers de Pressignyle-Grand; aussi pense-t-on qu'ils ont commencé à exister avant l'époque de la pierre polie, D'après cette supposition, les nuclei correspondraient à une époque transitoire entre la période de la pierre taillée proprement dite et celle de la pierre polie, La première va s'éteindre, mais la seconde n’a pas encore commencé. En d'autres termes, la plupart des silex de Pressigny ont les formes typiques et la taille spéciales à l'âge de la pierre polie; mais il leur manque le polissage.

Ce n'est que longtemps après leur fondation, lorsqu'ils étaient déjà en pleine prospérité, que cette opération fut pratiquée dans lès ateliers de Pressigny. Un a rencontré aux environs de cette localité un certain nombre de polissoirs très-remarquables. Ce sont de grands blocs de grès (fig. 122), sillonnés, sur tout ou partie

Fig. 122. Polissoir du Grand-Pressigny, vu sous deux faces.

de leur surface, de rainures plus ou moins profondes, dans lesque}les on polissait les pièces par un frottement énergique.

Des polissoirs du mème genre, qui ont élé recueillis dans divers départements, différent des précédents. Ainsi celui que M. Legua) a trouvé aux environs de Paris, dans les sépultures de la Varenne- Saint-Ililaire, et que nous représenterons plus loin, porte nonseulement des rainures, mais encore des cavités en forme de cuvette et d'une assez grande profondeur.

Le polissage des silex s'effectuait en frottant ces pierres contre le fond de ces trous, humectés d'eau et contenant sans doute des grains siliceux plus durs que la pierre que l'on avait à polir.

Nous nous arrêterons ici un instant pour faire remarquer que les opérations qui s'exécutaient chez nos ancêtres, pour le travail des silex, n'étaient pas sans présenter certaines difficultés, sans exiger un développement remarquable d'intelligence et d'’habileté.

Le travail des silex, en apparence fort simple, est pourtant complexe, en raison des propriétés et du gisement de ces matières minérales. Dans son état naturel, le silex se présente sous la forme de masses à peu près rondes, cassantes, fort dures pourtant, et qui peuvent être taillées par le choc dans tous les sens, comme le verre, de manière à fournir des écailles à boräs tranchants. En raison de cette circonstance, il suflisait, pour obtenir des pièces aiguës, des éclats en forme de couteau ou de poignard, de frapper un silex, que l’on tenait de la main gauche avec un silex plus dur, un percuteur. Au lieu de tenir à la main le silex à tailler, on pouvait aussi le placer sur un support, et de la main droite appliquer les chocs convenables sur la pierre maintenue de la main gauche.

Hâtons-nous de dire cependant que, pour être ainsi débité faci-

1 ementen éclats aigus, pour se laisser briser suivant des directions déterminées, il faut que le silex soit retiré fraîchement du sein de la terre; il faut qu’il possède l'humidité qui lui est propre, et dont il est imprégné dans son gisement naturel. Si l’on abandonne à l’air les pierres de silex (vuigo pierres à fusil), elles ne donnent plus que des morceaux informes, irréguliers, et tout à fait diftérents de ce que l’on désire obtenir en les façonnant. Cette humidité, bien connue des ouvriers qui fabriquaient autrefois les pierres à fusil, c'est-à-dire les éclats de silex destinés aux batteries des armes à feu, s'appelle eau de carrière.

La nécessité de tailler le silex fraîchement retiré de a terre, cette obligation de n'exploiter les pierres qu’au fur et à mesure des besoins, dut avoir pour résultat la création de l'exploitation des mines et des carrières, art qui est par suite presque aussi vieux que l'humanité. Ne pouvant einployer des pierres de silex desséchées, aérées et par suite impropres aux opérations de la taille, les ouvriers étaient obligés de pratiquer des excavations, de construire des galeries, couvertes ou à ciel ouvert, d'employer les revêtements de bois, les soutènements, les étais, en un mot de mettre en œuvre presque tout l'outillage que nécessite l'exploitation d'une carrière de pierres. Comme il fallait éviter les ébou-

lements, pour préserver la vie des ouvriers, on fut conduit à suivre un système méthodique dans les excavations, à donner une épaisseur suffisante au plancher des galeries, à creuser des puits, à élever des murailles de soutènement, à prendre la meilleure voie pour l’extraction des déblais inutiles. Enfin, l’eau venait souvent contrarier les mineurs; il fallait donc évacuer cette eau pour que les ouvriers ne fussent pas noyés. Il fallait même quelquefois aérer les galeries de tout ce cheminement souterrain.

Ainsi le travail des silex dut amener nos ancêtres à créer l'art de l'exploitation des carrières et des mines. De sorte que sans vouloir faire de jeu de mots, nous dirons que lorsqu'on parle d’un homme de noble extraction, quand on dit qu’il est d’ancienne roche, on ne fait rien autre chose que rappeler, sans le savoir, par une vieille habitude du langage, que la noblesse remonte, en eflet, à l'art, presque aussi vieux que le déluge, de produire l'extraction des roches. La généalogie des Montmorency et des Rohan est, on le voit, bien distancéel

On s’est demandé comment les peuplades de l’âge de la pierre pouvaient produire, sans aucun outil de fer, les trous qui se remarquent dans les silex; comfhent ils pouvaient percer les mêmes silex, pour y produire les manches de hache, de poignard ou de couteau. En effet, nos lapidaires ne peuvent guère parvenir à ; percer la pierre à fusil silex qu'en se servant d'égrisée, c'est-à-dire de poudre de diamant, Nous pensons que l'archet dont les premiers hommes se sont servis pour produire du feu, en faisant frotter le bois contre le bois, servit, dans les ateliers de fabrication des instruments et armes de pierre, à faire tourner un foret de silex, qui suffisait pour trouer le caillou. Des essais qui ont été faits de nos jours, avec des pointes très-aiguës de flèches ayant appartenn à l’homme primitif, ont prouvé que l'on peut arriver à percer ainsi très-facilement les silex frais, si à l'action du foret lon ajoute des poudres très-dures, capables d’augmenter'son mordant. Ces poudres, consistant en corindon et zircone, n'étaient pas difiiciles à trouver par les hommes de l'âge de la pierre. Elles se rencontrent, en effet, sur le bord des rivières; leur présence est mème décelée par les paillettes d'or qui étincellent sur le sable du rivage.

Ainsi le foret de silex, aidé par la poudre de zircone ou de corindon, suffisait pour percer les pierres siliceuses. Quand on sait ijue les ouvriers de la Forèt-Noire percent de cette manière le

“Aufiseaig + xojts sap a9rsstjod op 19 uotimriqu op 4otae,{ no ‘outewung 2HJ8NpUI] NP 109) sourd 971 EL “SLA

grenat de Bohème en moins d'une minute, on n'est pas tenté de révoquer cette explication en doute.

La planche 123 est un essai de restauration de l'atelier de Pressignyÿ pour la taille et le polissage des silex, en d'autres termes, elle représente un atelier industriel au temps de la pierre polie.

Nous avons fait figurer dans cette composition le polissoir trouvé par M. Leguay, et que nous représentons plus loin (fig. 124). Il était indispensable de montrer dans cette planche l'opération du polissage, car elle caractérise l'époque de l'histoire de l'humanité que nous décrivons, c'est-à-dire celle de la pierre polie. 11 faut bien remarquer, en eflet, qu'à l'époque du grand ours et du mammouth, à l’époque du renne, les instruments de pierre n'étaient pas polis; c'étaient purement et simplement de la pierre en éclats. A l'époque à laquelle nous sommes arrivés, on perfectionna ce travail, on polissait les instruments de pierre. Il était donc essentiel d'appeler l'attention sur cette opération.

Nous croyons devoir rapporter ici la courte description que M. Leguay a donnée du polissoir dont il est question. Dans sa Note sur une pierre à polir les silex, trouvée en septembre 1860 à la Varenne-Saint-Hilaire (Seine), M. Leguay s'exprime ainsi :

« Parmi les nombreux monuments de l'âge archéologique de la pierre que j'ai recueillis à la Varenne-Saint-Hilaire, sur l'emplacement de la cité antique qui y existait jadis, il en est un qui m'a toujours frappé, non-seulement par sa conservation, mais encore par les révélations qu'il nous fournit sur l'une des principales industries de ces peuples : sur la fabrication des armes et des ustensiles en silex.

« C'est une pierre à polir et à faconner les belles haches. Je l'ai découverte, en septembre 1860, au lieu dit La Pierre au Prétre, près de celui du Murais, avec d’autres monuments que je me propose de faire connaitre avant peu. Cette pierre est un grès brut, de forme cubique, n'offrant aucune trace de taille, D'une épaisseur réduite de 34 centimètres, elle a 96 centimètres de long sur 55 centimètres de large, el, de même que dans beaucoup de bloes erratiques, une de ses faces est toute disposée pour l'usage auquel on l'a employée.

e C'est cette face qui a servi, pendant de longues années, à user et à polir Loutes les arines fabriquées dans l'endroit, et dont les débris se relrouvent encore, en faible quantité, dans les euvirous, et en abondance dans les sépultures où on les a déposées comme silex volifs.

« Presque toute la surface est occupée. Au centre est une prénière cuvelle présentant une surface ovale de 65 centimètres de grand axe, sur 32 eentiméètres de petit. La pierre, fortement usée par suile d'un long usage, est affouillée à une profondeur centrale de 30 millimètres; celle partie devait servir à user les grandes pièces après leur dégrossissement

par la taille. La longueur du bassin permeltait d'imprimer à la pierre en œuvre un mouvement assez long, en même temps qu'il facililat à l'ouvrier l'emploi de tonte sa force. De plus, cette concavité permettait de donner de suite la forme en amande que présentent presque toutes céspièces.

Fig. 124. Polissoir Lrouvé par M. Lesuay.

“ Au devant ou à droite, suivant la position que l'on prend, el tangente au bord de cette cuvette, est une rainure profondément creuste dans la pierre, D'une longueur de 77 centimètres, elle s'étend sur presque toute la longueur du grès dans une largeur maximum de 30 millimètres environ, et elle présente la forme d'un fuseau très-allongé, refouillé de 12 millimètres au centre, se réduisant à rien aux deux extrémités.

« L'usure de la pierre, la forme de cette rainure indiquent sa destination. Elle servait à réduire les bords ou les côtés de la hache, que la taille et le polissage à plat laissaient toujours ou d'une épaisseur assez forte, ou trop tranchants pour en faciliter l'emmanchement. De plus, elle redressait sur la pièce les ébarbures de taille, qu'elle remplaçait par une forme ronde, large de quelques millimètres, qui souvent élail reprise el repassée à plat sur la picrre pour lui donner un arasement carré à vive arète. Cette dernière façon se faisait dans une cuvette, et elle donnait aux côtés de la hache une courbe dans le sens de la longueur, qui n'est nullement disgracieuse.

« L'amincissement des bouts de la rainure n'était pas indifférent. Tout en aidant à cette courbe, il empèchait la déformation du tranchant, el il évitait son repolissage après coup, ce qui déformait la pièce en lui apporlant une dépréciation.

« Quant à penser que le tranchant de la hache se faisait dans cette rainure, il n'y faut pas songer. L'examen démontre le contraire; il se faisait à plat tout en polissant le surplus de la pièce, et si parfois son épaisseur

ne le permettait pas, il était fait au préalable, puis raccordé au polissage général.

« Mais si cette cuvette et sa rainure, en raison de leurs dimensions, pouvaient servir au polissage des grandes haches, il n'en était pas de même pour les petites. C'est pourquoi, à eôté, et toujours sur le plat de la pierre, on avait pratiqué deux autres petites cuvettes, ainsi qu'une petite rainure.

« Ces deux cuvettes, diamétralement placées, mais néanmoins parallèlement à la grande cuvette ainsi qu'à la granie raïnure, afin de pouvoir servir à l'ouvrier polisseur, suivant les besoins de son travail, sans l'obliger à se. déplacer, portent, l'une 27 centimétres de longueur et l'autre 33, sur une largeur moyenne de 7 à 8 centimètres. Elles offrent toutes deux la forme d'une amaude assez étroite, et elles se terminent presque en pointe, ce qui semble dénoter qu’elles élaient employées aussi au polissage de parties ou de pièces assez étroites, peut-être à redresser les bords des haches dont l'usure sur la grande cuvelle eût pu produire des creux préjudiciables à la perfection des plats.

« La petite 1ainure, praliquée assez près de fa grande, a 24 centimètres. De mème forme que la précédente, elle est peu profonde, et large à peine de 12 millimètres.

« Non loin, à l'extrémité de cette dernière rainure, là où elle se rapproche de la grande, il existe des traces d'une rainure à peine commencée.

« Enfin les plats du grès non occupés ont servi RUES, soit à dresser des polis, soit même à polir des pièces.

« Ainsi qu'on le voit, cette pierre, l’une des plus complètes qui existent, porte trois euvettes de diverses grandeurs, deux rainures bien caractérisées, et une autre à peine ébauchée. Etle pouvait servir à terminer tontes les pièces que l'on désirait; mais cependant auprès d'elle se trouvaient deux autres grès de moyenne grosseur, l'un de forme ronde, l'autre en fuseau, qui, complétement usés sur presque toute leur surface, avaient dû également servir à polir des pièces.

a Du reste, ce fait s'est reproduit en plusieurs endroits de la même localité, où je l'ai rencontré; et les grès qui servirent à cet usage étaient de toutes les grandeurs, de toutes les formes, et parfaitement appropriés au polissage des petits silex, des aiguilles ou du tranchant des couteaux, placés avec eux dans les sépultures.

< Cette pierre à polir, qui est fortement recouverte de dendrites ou d'incrustations, devait être encore employée lors de son abandon, Elle a été recueillie par moi à environ 60 centimètres au-dessous du sol, où elle était renversée, c'est-à-dire la euvette placée du côté de la terre. Les quelques monuments qui l'accompagnaient, dont je considère l'un, entre autres comme une idole grossièrement seulptée dans un bloc de grès, étaient également renversés. ]1 avait existé des sépultures aux environs, mais elles avaient été violées, et leurs pierres déplacées, ainsi que leurs ossements, n'ont servi qu’à m'indiquer leur présence, »

Le polissage des instruments de pierre s'opérait en frottant l'objet à polir dans une cavité creusée au centre du polissoir, cavité dans laquelle on mettait un peu d’eau, avec de la poudre de

zircone, de corindon, et peut-être même tout simplement de l'oxyde de fer, que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de” rouge d'Angleterre. et qui sert aux joailliers à accomplir cette mème opération.

Il est vraiment surprenant d'apprendre quelle quantité énorme de silex un seul ouvrier, convenablement outillé, pouvait préparer. Pour se renseigner à cet égard, il faut savoir ce qu'obtenaient nos anciens caillouteurs des départements de l'Indre et de Loir-et- Cher, qui ne sont que les descendants des ouvriers de l’âge de la pierre. Un naturaliste français, Dolomieu, voulut, au commencemeut de notre siècle, se renseigner sur la quantité de produits que ces ouvriers pouvaient verser dans la circulation, et en même temps bien connaître les moyens que ces mêmes ouvriers employaïent pour fabriquer les pierrres à fusil.

Dolomieu tonStata, en visitant les ateliers des caillouteurs, que

la formeprémière que les ouvriers donnaient au silex était un prisme à plusieurs faces. Ensuite, cinq ou six coups de marteau, appliqués en une minute, suflisaient pour détacher de cette masse des fragments aussi exacts, des faces aussi lisses, des lignes aussi droites, des angles aussi vifs, que si la pierre eût été taillée par la roué d'un lapidaïre, dans une opération qui aurait exigé d'ailleurs, de ce lapidaire, une heure de main-d'œuvre. Pour réussir, dit Dolomieu, il suftit que les pierres soient fraiches, c'est-à-dire privées de défauts, ou de grains hétérogènes. En opérant sur ces bonus silex, fraîchement retirés de la terre, un ouvrier pouvait préparer 1000 bons éclats dans un jour, et faire également par jour 500 pierres à fusil, de façon qu’en trois journées il achevait complétement les 1000 pièces préparées. En 1789, l’armée russe s'approvisionnait en pierres à fusil dans la Pologne. Le magasin était établi à Kisniew. Or on fabriqua à cette époque, selon Dolomieu, 90 000 de ces pierres en deux mois.

Outre ceux du Grand-Pressigny, d’autres ateliers antéhistoriques pour la fabrication des instruments de pierre ont été signalés en France. Nous citerons ceux de la Charente, découverts par M. de Rochebrune; ceux du Poitou, et enfin le champ des Diorières, à Chauvigny (Loir-et-Cher), qui semble avoir été un atelier spécial pour le polissage des silex. Il existe, en effet, non loin de Clauvigny, dans le même département, un rocher qui porte encore vingt-cinq sillons analogues à ceux des polissoirs, et qu'à

cause de cela les habitants du pays nomment Pierre cochée, Il est probable que ce rocher servait au polissage des instruments taillés aux Diorières.

On a trouvé en Belgique ces mêmes ateliers en plein air pour le travail des silex.

Les environs de Mons sont surtout remarquables sous ce rapport. À Spiennes notamment, il n’est pas douteux qu’une importante fabrique de silex taillés existât à l'époque de la pierre polie. On y a recueilli un nombre considérable de haches et autres outils, presque tous inachevés, défectueux ou à peine ébauchés. Nous représentons (fig. 125)une pointe de lance de silex provenant de cette station. ‘

Quelquefois les ateliers étaient établis, non én 2

plein air, mais dans les cavernes. C'est ce que Fig 125. pointé s ‘ dellance de Spiennes

nous apprend le naturaliste lyonnais J. Fournet, dans son ouvrage intitulé : Influence du mineur sur la civilisation, Lot

« Depuis longtemps, dit #. Fournet, les cavernes de Menton élaient connues des habitants du pays, à cause de leurs amonccllements de débris. dont, avant 1848, le prince de Monaco avait fait expédier à Paris unc caisse pleine; son contenu ne fut l'objet d'aueune explication. Depuis cette époque, M. Crand, de Lyon, auquel je suis redevable d'un ensemble de pièces qui en proviennent, effectua avec soin diverses fouilles, par lesquelles il fut mis à même de constater que les objets les plus remarquables ne se rencontrent qu’à une certaine profondeur dans le dépôt argileux dont le sol de ces cavités est couvert. Tous les instruments sont rudimentaires, grossicrs et remonlent, par conséquent, au début de l'art, Cependant parmi les silex se trouvaient quelques agates, qui, à mon avis, proviennent très-certainement des environs de Fréjus, et avec elles se montrent des quartz hyalins, en prismes terminés par leurs deux pyramides ordinaires. 11 est permis d'imaginer que ces cristaux du genre des diamants de Meylan, près de Grenoble, n'étaient pas 1à au hasard, et que leurs pointes dures devaient servir à effectuer des perforations en les employant emmanchés en guise de pointes de forets . »

Le silex n'était pas la seule substance employée à cette époque pour la confection des haches et des instruments ou outils de pierre. On a récolté dans les cavernes de la France, de la Bel-

L ln8, Lyon, 1861, p. 42.

gique et du Danemark un assez grand nombre de haches en gneiss, en diorite, en ophite, en fibrolithe, en jadéite, et en diverses autres substances minérales très-dures, propres à la destination qu'on leur donnait.

On peut ciler comme très-remarquables plusieurs haches en jadéite, trouvées dans le département du Gers, et ornées de petits crochets de chaque côté du tranchant. L'une de ces belles haches

en jadéile (fig. 126), que nous avons fait des-

siner au Musée de Saint-Germain, et qui a ? été trouvée dans le département de Seine-et-

Oise, présente une arète taillée au milieu de

chaque face.

Mais ni le silex, ni les gneiss, ni les diorites n'existent dans tous les pays. On remplaçait alors ces pierres par des substances moins dures. En Suisse, les instruments et les outils furent faits généralement avec des cailloux roulés ou charriés par les eaux. On les façonnait, en les cassant avec d'autres pierres.

en les usant sur des grès, en les sciant avec

K … des lames dentelées de silex, selon leur dureté Mg. 146. Hathis polie en ss

jadéite du Musee de saint- et leur genre de cohésion.

Ssemalg, Il est encore des localités où de gros objets étaient .confectionnés avec des serpentines, des pierres ollaires, des basaltes, des laves, des jades et autres roches, choisies à cause de leur extrème ténacité. î

Du reste, l'adresse manuelle était telle chez les ouvriers de ce temps, par suite de leur habitude d'un travail exclusif, que la nature de la pierre était devenue indifférente pour eux. Le marteau, dont nos ouvriers ignorent presque aujourd'hui l'usage, était un instrument merveilleux avec lequel nos ancètres faisaient des prodiges, qui sembleraient devoir être réservés à la lime et à la meule du lapidaire.

Nous ne surprendrons pas le lecteur si nous ajoutons que certaines laves volcaniques, et surtout l'obsidienne, se cassant avec la mème régularité et la mème facilité que les silex, ces minéraux ont été employés par les Indiens de l'Amérique, pour con fectionner des instruments tranchants. Les anciennes carrières d'où les Indiens tiraient cette roche, pour en faire des instru-

ments et des outils, étaient situés au Mexique, dans la Sierra de las Nobayas, c'est-à-dire la montagne des Couteaux. M. H. de Saussure, le descendant du grand géologue, fut assez heureux pour retrouver là des pièces qui étaient ébauchées de manière à permettre l'ablation subséquente d'une série de lames à deux tranchants et qui s'obtenaient toujours à l’aide d'un simple choc adroitement appliqué. La façon premiére se réduit, selon H, de Saussure, à produire un gros prisme à six côtés, dont les arètes verticales, successivement et régulièrement abattues, laissaient encore un prisme à six pans, que l’on débitait de la même manière, jusqu'à ce que le résidu ou noyau (nucleus) fût trop aminci pour que l'opération püt être continuée.

L'historien espagnol Hernandez dit avoir vu fabriquer ainsi cent lames par heure. Du reste, les anciens naturels du Pérou, et les Guanches de Ténériffe, taillaient également avec l'obsidienné des dards et des poignards. Enfin nous rappellerons, en passant; que M. Place, l'explorateur de Ninive, a trouvé sur l'emplacement ‘de cette ville antique des couteaux de circoncision en’obsidiérurér

Après les instruments en silex propres à l'époque de la Pierre polie, nous devons examiner les instruments en bois de cerf.

La vallée de la Somme, qui a fourni des preuves si convaincantes de la coexistence de’ l'homme et des grands mammifères d'espèces éteintes, n'est pas une mine moins précieuse pour les instruments dé bois ou de corne appartenant à l'époque de {a pierre polie. C'est dans Îles vastes tourbières de cette région que ces vestiges ont été rencontrés. Bouclier de Perthes en à recueilli un nombre considérable aux environs d'Abbeville.

Les tourbières sont, comme on sait, d'anciens marais, qui ont été peu à peu remplis par la chute des arbres qui croissaient sur leurs hords. La matière organique (racines, bois, feuilles), lentement pourrie par l'action de l’eau environnante, s'est transformée, au bout d'un certain temps, en cette espèce de combustible qu'on appelle tourbe. Gelles de la vallée de la Somme atteignent jusqu'à 10 mètres d'épaisseur en certaines parties. C’est dans les couches inférieures qu'on retrouve des armes, des outils, des ornements de l’époque de la pierre polie.

Parmi ces antiques débris, nous devons signaler une classe {rès-intéressante : c’est celle des instruments formés par l'assc-

ciation de deux éléments distincts, tels que la pierre et le bois de cerf, ou la pierre et l'os.

Les haclies de ce type sont surtout remarquables. Elles consistent en un morceau de silex poli et à demi enfoncé dans une gaîne en bois de cerf, polie elle-même ou rugueuse, suivant les cas (fig. 127).

Celte gaine est habituellement percée, en son milieu, d'un trou

Fig. 127. Hacho an silex poll Fig. 128 Hache an silex emmanchée dans une gaine en boia da car emmanchée dans une gains et munis d'un manche en bols de chéne, d'après Bouchar de an corne de cerf. Parthes.

rond ou ovale, destiné à recevoir un manche en bois de chène, de bouleau ou de toute autre essence propre un semblable usage.

La figure 128 représente, d'aprés les planches de l'ouvrage de Boucher de Perthes (Antiquités celliques et antédiluviennes), cette hache emmanchée dans un morceau de bois de chène.

On comprend difficilement qu'après un choc un peu violent la hache ne s'échappât pas de sa gaine, où rien n'était disposé pour la retenir. Cette observation est surtout fondée en ce qui concerne les haches polies dans toute leur longueur, mème dans la partie recouverte par la gaîne,car celles-ci devaient glisser de leur enveloppe avec une grande facilité. Le fait est qu'on en recueille rarement des spécimens complets : le plus souvent les silex sont séparés de leurs gaines.

Quant aux manches, la nature mème de leur substance s'opposant à leur conservation pendant une longue suite de siècles : c'est par exception qu'on en rencontre, et alors ils sont toujours détériorés.

La figure 129 est donnée par Boucher de Perthes, dans ses Antiquités celtiques, comme reproduisant un manche en bois de chène trouvé par lui.

On a rencontré un certain nombre de gaines portant, à l'extrémité; opposée à la hache de pierre, des dents fortes et pointues. Ce sont des défenses de sanglier, solidement enfoncées dans la corne de cerf. Ces instruments remplissaient donc un double but :

Fig. 129. Manche Fig. 130. Galne en bois de cerf ouverte à de bache en bois de chène. à chaqne bont pour recevoir deux baches.

ils tranchaient ou assommaient d'un côté, et ils perçaient de l'autre.

On trouve aussi des gaînes qui non-seulement sont armées de cette défense de sanglier, mais sont évidées à chaque bout, de manière à recevoir deux haches de silex à la fois. C'est ce que représente, d’après Boucher de Perthes, la figure 130.

Un objet digne d'attention, c'est cette hache emmanchée dans une gaîne en bois de cerf, que nous figurons ici (fig. 131}, et qui a été ramassée aux environs d'Aerschot : elle appartient au Musée d’antiquités de Bruxelles. Son exécution est parfaite et supérieure à celle des instruments analogues des tourbières de la Somme.

La corne de cerf était assez souvent employée seule pour la fabrication d'outils ne devant pas supporter une grande fatigue , tels que des outils de labourage ou de jardinage, Nous représentons ici (fig. 132, 133 et134), d'après l'ouvrage de Boucher de Perthes, quelques outils de corne de cerf qui paraissent avoir eu cette destination. On remarquera qu'ils ne sont pas lous percés pour recevoir un manche; dans certains cas,

Fig.13i. Hache en ail + N Vo, de la ugique, C'est une portion d’andouiller de cerf qui forme

emmanchée dans une galne en bols de cerf. le manche.

Dans le cours de ses explorations au sein des tourbières d'Abbeville, Boucher de Perthes avait rencontré de nombreux éclats de silex, de forme irrégulière, dont il ne s’expliquait point l'usage. Mais ayant trouvé dans les mèmes gisements des os longs de mammifères, — tibias, fémurs, radius, cubitus, — entaillés d’une façon uniforme, soit au milieu, soit aux extrémités, il vint à penser que ces os avaient bien pu être des manches destinés à recevoir les silex. Pour s'assurer de la valeur de cette idée, il prit un os et une pierre sortant de la tourbe, et les ayant mis en rapport, il se trouva être en possession d'une sorte de elseau, très-propre à tailler, creuser, gratter et polir le bois. Il recommença plusieurs fois cette expérience, et toujours atec plein succès. Il suffisait, quand la pierre oscillait, de la consolider avec un ou deux coins de bois.

Boucher de Perthes ne douta pas dès lors que ces os n’eussent été jadis employés comme manches d'outils de silex. Le même manche servait pour plusieurs pierres, grâce à la facilité qu'avait l'artisan de retirer l’une pour placer l'autre, par le seul moyen

des coins de bois. C'est pourquoi les silex de ce genre sont beaucoup plus abondants dans les tourbières que les manches en os. El faut dire aussi qu'on ne se donnait guère la peine de les réparer lorsqu'ils étaient émoussés, sachant combien il serait aisé de les remplacer. On les jetait, sans plus s'en occuper : de là leur profusion.

Ces manches sont faits en os extrèmement durs, d'où l'on peut conclure qu'ils étaient appliqués à des travaux exigeant des outils solides. La plupart ne recevaient la pierre que d'un côté; mais quelques-uns étaient ouverts à chaque extrémité et servaient aiusi pour deux outils à la fois.

Les figures 135 et 136 représentent quelques-uns de ces outils de silex à manche en os, d'après les dessins de l'ouvrage de Boucher de Perthes.

En général, ils coûtaient bien peu de peine à leurs auteurs :

Fig. 139, Outil Fig. 13 Outil de jardinage en corne de cerf, de jardinage en corne de cerf, d'après Boucher de Perthes. d'après Boucher de Perthes.

on se contentait de briser l'os transversalement, sans mème régulariser la cassure, puis on agrandissait la cavité médullaire

qui y existe naturellement, enfin l'extrémité destinée à êlre prise dans la main était équarrie ou arrondie grossièrement.

Fig 134. Outil de jardinage en corne de cerf, d'après Boucher de Perlhes

Nous représentons un de ces outils en os {fig. 137) plus soigneu-

Fig. 135. Outil . Fig. 136. Outils de s lex Fig. 137. Manche d'oulil de silex, ayant en os avec manche en 03, un manche en os. un peu orne.

sement façonné : il a été coupé nettement du côté de l'ouverture,

Jo li

et l'extrémité opposée a été arrondie en forme de erosse, voire même ornée d’un dessin.

Pendant l'époque de la pierre polie, comme pendant l’époque précédente, les dents de certains mammifères étaient employées en guise d'ornement. Mais on ne se contentait pas, comme auparavant, d'y percer un trou, pour les suspendre au cou; on les travaillait avec grand soin. C'étaient surtout les dents de sanglier qu’on choisissait pour cet usage. On les fendait longitudinalement, de façon à réduire de moitié leur épaisseur, puis on les polissait, et l'on y percait un trou pour les suspendre.

Les tourbiéres de la Somme ont fourni un certain nombre de défenses de sanglier ainsi façonnées. La plus curieuse trouvaille de ce genre qu'on ait faite est celle de l'objet dont nous donnons ici le dessin (fig. 138). Il a été découvert en 1834, près de Pecquigny (Somme), et se compose de dix-neuf dents de sanglier, séparées en deux parties, comme nous l'avons dit, parfaitement polies et percées à chaque extrémité d'un trou rond. Ces trous servaient à passer un lien de nature tendineuse, dont on vit, assure-t-on, les débris au moment de la découverte. Un pareil collier devait ètre d'un grand prix, car il avait nécessité un travail trés-long et trés-minutieux.

Sur aucun des instruments en bois dont nous venons de parler on ne trouve ces dessins que nous avons signalés comme venant des hommes de l’époque du renne. L'instinct artistique paraît s'être évanoui. Peut-être la catastrophe diluvienne, qui vint faire tant de victimes, eut-elle pour résultat d'effacer le sentiment des arts, en forçant les hommes à concentrer leurs idées sur les uniques soucis de leur subsistance ou de leur défense.

! 5 De ; Fig. 138. Collier fait de C'est à l’époque de la pierre polie que l'art dents de Sr de fabriquer les poteries apparaît avec une ment. FRE ne certaine perfection, et le nombre déjà assez grand d'objets en

pâte de terre cuite que l'on trouve à cette époque prouve que

cet art était alors pratiqué sur une certaine échelle. Nous avons:

dit que c'est à l’époque du renne que l’on a pu mettre en évidence l'existence d'un vase en terre cuite. C'est le vase de Furfooz que nous avons déjà représenté (fig. 71). Mais, comme nous l'avons dit, cet exemple est unique. Ainsi l’art du potier, déjà naissant à l'époque du renne, prit son essor à l'époque de la pierre polie. On peut d'ailleurs comprendre que l’homme ait pu de trèsbonne heure réussir à confectionner des poteries grossières. l'argile qui sert à faire toutes les poteries, depuis le vase de cuisine le plus infime jusqu'aux porcelaines les plus précieuses} l'argile existe partout. En la pétrissant avec de l'eau, on la modéle en vases de toutes formes. Exposés à la simple chaleur du soleil, ces vases prennent déjà une certaine cohésion, puisque, d'après

la tradition, les tours et maisons de l'antique Ninive auraient été.

bâties avec des briques cuites au soleil, & n° Cependant l'idée de durcir les pâtes'argileuses par l'actiollle du feu est tellement simple, que nous ne croyons pas que Von ait Mjamais fait grand usage, même chez l'homme primitif, de poteries seule cuites au soleil. Le hasard, l'observation la plus élémentaire, apprirent aux premiers hommes Qu'un fragment d'argile placé près d’un foyer durcit et devient impénétrable à l’eau,

c'est-à-dire forme une véritable poterie. Par consfquent, les |

premières poteries durent être fabriquées eu D hu heure, c'est-à-dire à l'époque du renne, . D

Bientôt l'expérience dut apprendre aux hommes à perfectionner

la fabrication de ces poteries. (On ajouta à la pâte d'argile du:

sable, pour la rendre moins sujette à éclater dés le début du chauffage ; puis de la paille séchée, pour lui donner de la cohérence. C'est ainsi que l'on obtint ces vases grossiers faits à la main, et * qui portent encore l'empreinte des doigts de l'ouvrier. Ces vases sont cuits à demi seulement, en raison du peu d'intensité du . foyer dont on pouvait alors faire’ usage, et qui n’était autre chose qu’un feu de bois brülant en plein airsur un âtfe de pierre. Quantité de vestiges recueillis çà et là attestent que l'usage des poteries était assez répandu à l'époque de la pierre polie. La plupart ne sont que des ébauches bien grossières encore, mais elles accusent un certain progrès. Les ornements sont plus délicats et plus compliqués. On voit apparaitre les anses à jour et les mamelons percés pour la suspension. Bref, il y a un achemines ment sensible vers les créations de l’art. - 2. , 6

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