CHAPITRE II
Habitations lacustres de la haute Italie, de la Bavière, de la Carinthie et de la Carniole, de la Poméranie, de la France, de l'Angleterre. — Les crannoges d'Irlande.
Îl était difficile de croire que la Suisse eût possédé le monopole des constructions sur pilotis. Il était à présumer que le versant méridional des Alpes, également semé de grands et beaux lacs, devait contenir des habitations semblables. C'est ce que pensa M. Desor. Après les nombreuses découvertes antéhistoriques qui avaient été faites en Suisse, le professeur de Zurich alla donc, en 1860, explorer les lacs de la Lombardie, convaincu qu'il y trouverait des restes d'habitations lacustres. :
Ses espérances ne furent point trompées. Bientôt, en effe:, M. Desor retira des tourbières du lac Majeur des pilotis et des objets analogues à ceux des lacs suisses. Ces recherches furent continuées avec succès par MM. Gastoldi et Moro, qui découvrirent dans les tourbières de ce lac plusieurs anciens vilages sur pilotis.
Le lac de Varèse, également en Lombardie, visité en 1863 par MM. Desor, G. de Mortillet et l'abbé Stopani, a fourni cinq stations, dont plusieurs de l’âge de la pierre. Plus tard, M. l'abbé Ranchet en a signalé quatre autres, ce qui porte à neuf le nombre des pilotages de ce lac. Pour rendre hommage à MM. Keller et Desor, qui ont tant contribué à la recherche et à la vulgarisation des antiquités lacustres, l'abbé Stopani a donné leur nom à deux de ces stations. ‘
L'une de ces îles est fort curieuse, en ce qu'elle est encore habitée aujourd'hui. On l'appelle Isoketta (petite ile), et la famille Litta y possède un château.
Dans les tourbières de la Brianza, partie de la Lombardie située au nord de Milan, on a retrouvé des débris de constructions la custres, avec des ossements, des fragments de poterie, des charbons, de la paille carbonisée, des armes de bronze et de silex.
Le lac de Garde a été fouillé par divers explorateurs, qui y ont reconnu l'emplacement de plusieurs habitations lacustres. Les auteurs de ces découvertes sont le docteur Alberti, de Vérone, et deux officiers autrichiens, MM. Kosterlitz et de Silber, qui ont fait l'abandon des objets recueillis aux musées d'antiquités de Vienne et de Zurich. Les premières traces de pilotages furent aperçues lors des travaux exécutés par les Autrichiens, en 1855, autour de la forteresse de Peschiera : ce qui prouve que les forteresses peuvent être bonnes à quelque chose.
Une station de l’âge de la pierre a été examinéé par M. Paolo Lioy dans un petit lac de ‘la Vénétie, dont la longueur n'excède pas un kilomètre et la profondeur une dizaine de mètres: c'est le lac de Fimon, près Vicence. M. Lioy y a trouvé des pilotis en chène partiellement carbonisés, ce qui prouve que la bourgade a été incendiée, des planches mal équarries, une pirogue creusée dans un tronc de chêne, des plaques d’argile provenant des habitations et portant l'empreinte de tiges de joncs, qui formaient sans doute un revêtement à l’intérieur des cabanes, des instruments variés, d'os et de silex, de grès, de granit et de bois de cerf, des rondelles ou pesons de fuseau en terre cuite, de nombreux fragments de poterie grossière, simplement séchée au soleil, et parmi ces débris, une douzaine de vases entiers.
Il y avait là aussi des provisions de glands, de noisettes, de châtaignes d’eau, de fruits du cormier, quelques noyaux de prunelles, etc. Les ossements d'animaux, également très-abondants, ont permis de constater l'existence de l’aurochs, du cerf, du sanglier, du renard et de quelques autres espèces douteuses. Tous les os longs étaient brisés, comme d'habitude, pour l'extraction de la moelle, mais non point avec la régularité ordinaire : on les avait simplement cassés à coups de pierre.
‘ La recherche des antiquités lacustres, inaugurée en Suisse, et continuée dans la haute Italie, ne pouvait s'arrêter en si bonne voie. On voulut découvrir des palafittes dans d’autres pays, et l’on y réussit.
Grâce à l'initiative de M. Desor et à la libéralité du gouvernement
bayarois, d'anciens pilotages ont été signalés dans six lacs de la Bavière. La plupart remontent à l’âge de la pierre, mais quelquesuns appartiennent à l'époque du bronze. Parmi ces derniers, nous citerons celui du lac de Starnherg, nommé Ile des Roses, qui n'est autre chose qu'une île artificielle, comme l'Isoleuta du lac de Varèse. Nous venons de dire que cette dernière île n'a jamais cessé d’être habitée, et qu'il y existe encore maintenant un château.
Le mouvement gagnait de proche en proche. L'Autriche tint à honneur de ne pas rester en arrière de la Bavière, et le professeur Hochstetter fut chargé par l'Académie des sciences de Vienne de rechercher des palafittes dans les lacs de la Carinthie et de la Carniole.
Ce travail d'exploration n'est pas resté stérile : M. Hochstetter a découvert dans quatre lacs de la Carinthie des pieux, des restes de poteries, des ossements, des noisettes, etc. Dans celui de Reutschach, qui a été le mieux étudié, il reconnut un bas-fond pierreux, analogue aux steinbergs de la Suisse. Les marais de Laybach ont aussi fourni des instruments en corne de cerf, une pierre trouée et une pirogue.
Après l'Autriche, ce fut le tour de la Prusse. On trouva des pilotages dans plusieurs provinces de ce royaume, entre autres dans le Brandebourg et la Poméranie, pays riches en marais. Aux environs de Lubtow, les constructions lacustres ont le mème caractère que celles de Robenhausen, sur le lac de Pfæffikon (Suisse). On y distingue deux couches archéologiques : dans l'inférieure sont mélangés des instruments de pierre et de bronze, des fragments de poterie, du froment, de l'orge et des pois carbonisés ; la couche supérieure appartient à l’âge du fer.
Nous n'avons point encore parlé de la France; cependant on a signalé des habitations lacustres dans nos départements limitrophes de la Suisse,
Les lacs du Bourget et d'Annecy, en Savoie, en contiennent plusieurs. Le premier de ces lacs a été fort bien exploré par M. Laurent Rabut, auteur d'un mémoire sur les Habitations lacustres de la Savoie, qui a obtenu une médaille d'argent au concours des Sociétés savantes en 1863. M. Rabut a reconnu dans le lac du Bourget cinq ou six stations de l’époque du bronze, dont trois surtout, celles de Tresserve, de Grésine et de Châtillon, ont fourni de nombreux débris antiques. L
Le lac de Paladru (Isère), fouillé par M. Gustave Vallier, a donné des résultats semblables. On croit qu'il existe des pilotages dans d'autres petits lacs des mêmes parages, ceux de Sainte-Hélène sur la rive gauche de l'Isère, de Saint-Martin-de-Belleville, et de Saint-Marcel, prés de Moutiers. On en a d'ailleurs reconnu un‘sur l'emplacement d’un ancien lac, au bord de la Saône; et dans une région toute différente, au pied des Pyrénées, on en a signalé Jusqu'à cinq.
Tout porte à croire que si l’on fouillait avec soin les tourbières et les étangs, qui sont trés-communs dans un grand nombre de nos départements, on y découvrirait des vestiges des diverses époques antéhistoriques.
Pour compléter l’énumération des constructions lacustres de l'Europe, disons qu'on en a trouvé en Danemark, dans le lac de Maribo. et en Angleterre, dans le duché de Norfolk.
Il faut rapprocher de ces dernières les crannoges, ou îles artificielles de l'Irlande, dont la premiére fut découverte en 1846 par M. Wilde, membre de l’Académie royale de Dublin. Depuis cette époque, les recherches ont été dirigées de ce côté, et aujourd'hui l'on ne compte pas moins d'une cinquantaine de crannoges, répartis dans les différents comtés de l'Irlande.
La plupart de ces Ilols se composent de pierres entassées et maintenues par des pilotis, à peu près comme dans les ténevières de la Suisse: ils différent de celles-ci par leur élévation au-dessus de la surface de l'eau. Il en est pourtant qui sont formés par un assemblage de madriers horizontaux et de piquets verticaux, constituant une enceinte extérieure et même des compartiments intérieurs, dans lesquels on recueille toutes sortes de débris. On
Fig. 169. Coupe verticale d'un crannoge du lac ArdakilHn.
les appelle stockaded island (iles palissadées). Ils sont ordinairement de forme ovale ou circulaire, et leurs dimensions se main
tiennent toujours dans des limites assez étroites. Dans son ouvrage l'Homme avant l'histoire, M. Lubbock donne la figure ci-dessus ‘fig. 169) d’un crannoge du lac Ardakillin.
Le capitaine Mudje, de la marine royale britannique, a décrit une cabane qu’il a trouvée dans le marais de Drumkellin , à cinq mètres de profondeur. Elle mesurait 1 mètre et demi carré de superficie sur 3 mêtres de hauteur, et comprenait deux étages ayant chacun 1,30. Le toit était plat, et la hutte était entourée d'une enceinte de pieux, destinée sans doute à J'isoler d’autres huttes voisines dont on aperçut les restes. Toute la construction avait été exécutée au moyen d'instruments de pierre, ainsi que le prouvait la nature des entailles qui étaient encore visibles dans certaines pièces de bois. D'ailleurs une hache, un ciseau et une tête de flèche en silex, trouvés sur le plancher de la cabane, ne pouvaient laisser aucun doute à cet égard. On se trouvait donc là en présence d'une habitation de l'âge de la pierre. Quelques noisettes entières et une grande quantité de coquilles brisées étaient répandues à terre. Une grande pierre plate, creusée d'un petit trou au milieu, servait probablement à casser ces noisettes au moyen des cailloux ronds recueillis à côté,
On a extrait de quelques-unes de ces stations des amas considérables d'ossements, qui ont été, hélas ! ntilisés comme engrais. M. Lubbock rapporte que le crannoge de Dunshauglin en a fourni, à lui seul, plus de cent cinquante charretées!! Ces ossements se rapportent aux espèces suivantes: le bœuf, le porc, la chèvre, le mouton, le cheval, l'âne, le chien, le renard, le chevreuil, le daim et le grand cerf d'Irlande, aujourd'hui éteint. En l'absence de toute autre preuve, la présence de ce dernier animal suffirait pour indiquer que certains crannoges remontent jusqu'à l'âge de la pierre; mais comme il s'agit évidemment, en ce cas, de l'époque de la pierre polie, elle prouve aussi que le cerf à bois gigantesque a vécu en Irlande beaucoup plus tard que sur le continent.
Plusieurs documents historiques constatent que les crannoges ent été habités jusqu'à la fin du seizième siècle. [ls constituaient alors des espèces de forteresses, où de petits chefs bravèrent longtemps la puissance royale. [ls furent complétement abandonnés lors de la paeification définitive du pays.
1 L'Homme avant l'histoire, În-8°, p. 125. Paris, 1867.