CHAPITRE [V
Les habitations palustres, ou bourgades des marais. — Études de MM. Strobel et Pigorini sur les ferramares de la Toscane. — Les terramares et maritres du Brésil.
Après les habitations lacustres qui ont été découvertes en différentes parlies de l’Europe, il faut signaler les habitations palustres comme propres à l’époque du bronze. On a désigné sous ce nom des espèces de bourgades, dont on a retrouvé les vestiges autour des marais et des étangs. C'est dans la haute Italie que ces stations ont été signalées.
On donne le nom de stations palustres, ou de marières, à des emplacements d'antiques bourgades établies, au moyen de pilotis, sur des marais ou des étangs peu importants, qui se sont à la longue remplis d’une terre tourbeuse renfermant une foule de détritus organiques et autres.
La découverte des stations palustres est due à MM. Strobel et Pigorini, qui les ont désignées sous le nom de terramares.
MM. Strobel et Pigorini appellent terramares des accumulations de cendres, de charbons, d'ossements d'animaux et de débris de toutes sortes qui ont été rejetés par l’homme autour de ses habitations, et qui s'y sont accumulés pendant des siècles. Le nom qu’on leur a donné vient de ce qu'elles fournissent une sorte d’engrais terreux, ammoniacal, connu dans le pays sous le nom de terra mara. .
Les terramares représentent en Italie les kjockken-moeddings du Danemark, avec cette différence qu’au lieu de se rapporter a l'époque de la pierre, elles correspondent à l'époque’ du bronze."
Les terramares sont nombreuses dans le Parmesan et le Mouénaïs ; elles sont à peu près circonscrites dans la plaine qui s'étend
entre le Pô, les Apennins, l'Adda et le Reno, sur une superficie d'environ 100 kilomètres de long et 50 de large. En général, elles
Fig. 170. Coupe verticale de la marière de Castione.
forment de petits mamelons, qui s'élèvent de 2 à & mètres audessus du niveau de la plaine. Comme elles s'enfoncent jusqu'à une certaine profondeur dans le sol, leur épaisseur va quelquefois jusqu'à 6 mètres. On en voit rarement dont la superficie dépasse 4 hectares.
Des fouilles pratiquées dans un certain nombre de marières ont permis de se rendre compte à peu près exactement du mode de construction adopté dans les stations palustres. La marière de Castione a particulièrement fourni des renseignements précieux à cet égard, et nous la décrirons comme type.
Des pieux de 2 à 3 mètres de long, et de 12 à 18 centimètres de diamètre (fig. 170), formés de troncs d'arbres entiers ou refen dus, et apointés à l'extrémité par un outil grossier, étaient enfoncés de quelques décimètres dans le fond du bassin. Ils portent encore au sommet la trace des chocs qu'ils ont reçus lorsqu'on les a plantés, et sont espacés de 50 centimètres à 2 mètres. Des poutrelles horizontales et entre-croisées, de 2 à 3 mètres et plus, reliaient les pilotis et assuraient la solidité de l’ensemble. Sur ces poutrelles reposait un plancher (fig. 171) formé de madriers épais de 3 à 8 centimètres, et larges de 16 à 33 centimètres sur ‘ 1®,50 à 2 mètres de long. La figure 172 donne le plan des poutrelles et des pilotis de la marière de Castione, d’après le mé-
moire des auteurs ‘. Ces madriers n'étaient fixés de quelque façon que ce fût, ou du moins il n’en reste aucune trace, Ils semblent
Fig. 174, Plancher de la marière de Castione.
avoir été obtenus à l’aide de coins de bois enfoncés dans les troncs d'arbres, un certain nombre de ces coins ayant été retrouvés dans
© DRE * ECOLE EEE -©......à Fig. 112. Plan des poutrelles e1 plan des pilotis ds la msrière de Castione.
la terre tourbeuse. Ni la scie ni la vrille n’ont été employées, mais on a percé des trous carrés au moyen du ciseau. Les bois mis en œuvre sont principalement l'orme el le chène.
Le plancher était recouvert de terre battue, sur une épaisseur de 25 à 30 centimètres. On a retrouvé des fragments de cette es-
1. Les Terramares et les pilotages du Parmesan, Milan, 1864. (Extrait des Atti delia Società italiana di sciense naturali.)
pèce de pavé répandus dans deux amas sableux presque entierement dénués d’autres débris, tandis que la terre voisine, de couleur noirâtre, contenait en abondance des restes de toute nature. C'est probablement sur ces amoncellements sableux qu'étaient situées les cabanes des habitants de la marière, et la terre noirâtre est le résultat final de l’accumulation d'immondices et de nombreux détritus sur un même point.
On ignore si la couche de terre battue régnait sur toute la surface du plancher, ou si elle était restreinte à l'intérieur des habitations. Dans le premier cas, il est probable qu'on la tassait moins soigneusement au dehors qu'au dedans, comme il y paraît par la découverte d'un magasin à grains, dont le sol était simplement formé d’une couche de terre sableuse posée sur les planches. Ce magasin, qui, par sa destination même, ne servait de résidence à personne, mesurait 4 mètres de long sur 3 de large. Il contenait des fèves et du froment carhonisés, répandus sur une épaisseur d'environ 10 centimètres.
MM. Strobel et Pigorini n'ont trouvé dans la marière de Castione aucun débris de cabanes, probablement parce qu'étant bâties tout en bois, elles auront été complétement dévorées par l'incendie, dont il reste des traces nombreuses. Outre les grains et les baies carbonisés que nous venons de citer, on a en effet recueilli à Castione beaucoup d'objets portant les marques évidentes du feu. Entre autres, les planches, les poutrelles et les têtes des pilotis sont souvent à demi consumées.
Mais si les documents relatifs aux cabanes manquent à Castione, ils existent en d’autres endroits. MM. Strobel et Pigorini ont constaté que les habitations des marières avaient une grande analogie avec celles des lacs suisses. Elles étaient garnies de branchages et enduites d'argile à l'intérieur. En Italie, comme en Suisse, ce sont les fragments de l’enduit argileux, durcis et conservés par le feu, qui ont permis de tirer ces conclusions.
Plusieurs lits de cendres et de charbons contenant des débris de repas indiquaient à Castione les emplacements des foyers domestiques, autour desquels on se réunissait sans doute pour manger. Un autre lit de charbon, mélangé à de la paille, à du froment et à des morceaux de poteries brülés, a été trouvé dans une situation particulière; il se trouvait dans l'épaisseur d'un banc de cailloux calcaires, vitrifiés à la surface, lequel était large d'environ 1,50
sur 0=,20 de hauteur. Les explorateurs pensent que c'était là peut-être un atelier pour la fusion des métaux.
Sur le bord du bassin, on a découvert une sorte de rempart, ou d'ouvrage défensif, composé de poutrelles atteignant jusqu'à 5 mètres de long et placées horizontalement les unes au-dessus des autres. Ces poutrelles étaient assujetties par des pieux enfoncès obliquement et posés également les uns au-dessus des autres, leurs extrémités étant intercalées entre les poutres.
Cette dernière trouvaille et d'autres indices ont conduit
MM. Strobel et Pigorini à supposer que ke pilotage de Castione et sans doute aussi tous ceux des marières, d'abord construits comme lieux de défense, ont ensuite été convertis en résidences fixes et permanentes. Le bassin ayant été comblé peu à peu par les débris accumulés résultant de la présence de l'homme, des habitations auraient été élevées sur un fond solide, et l’on aurait supprimé une grande partie de l’ancien plancher, ce qui expliquerait qu'il en reste si peu de chose, ÊLes objets recueillis dans les terramares et les marières ne différent pas essentiellement de œux qui ont élé trouvés dans les pilotages de la Suisse. Ils sont presque tous usés ou brisés, ainsi qu'on doit s'y attendre en les trouvant dans des amas de rebuts. Hyaun grand nombre de fragments de poteries à pâte grisätre ou noirätre, mélangée de grains quartzeux, imparfaitement cuite et travaillée sans l’aide du tour à potier. Les ornements en sont généralement très-simples, mais les formes des anses sont trèsvariées, Quelques vases sont munis d’un bec ou de trous pour l'écoulement du liquide. Les terramares renferment aussi des torches ou supports de vase à fond sphérique ou conique.
Dans la marière de San Ambrogio, on a trouvé une plaque de poterie, de forme elliptique, de 14 millimètres d'épaisseur, concave d’un côté et convexe de l'autre, et percée de dix-sept trous circulaires de 9 millimètres de diamètre. On croit qu'il s’agit là d'une grille de foyer, car elle portait les traces d’une longue action du feu.
Les autres objets les plus communs sont des pesons de métier à tisser en terre cuite, usés à l'endroit où passait la corde de suspension ; des fusaioles ou boutons de vêtements, trés-divers de forme et de dimensions, également en terre cuite: de grandes meules à graines à surface polie. Puis viennent quelques poignards ou pointes de lance, des haches, des épingles à che-
veux, le tout en bronze. La marière de San Ambrogio a fourni un moule indiquant qu'on fondait et coulait le bronze dans le pays.
Une étude attentive des ossements d'animaux contenus dans les terramares a conduit aux renseignements suivants sur la faune de l’époque du bronze dans la haute Italie.
En fait de mammifères vivant à l'état sauvage, on a constaté la présence d'un cerf beaucoup plus grand que l'espèce actuelle, et de même taille à peu près que celui des stations lacustres de la Suisse (fig. 173); d'un sanglier bien plus puissant aussi que notre sanglier de Sardaigne et même d'Algérie ; de l'ours, du chevreuil, du rat et du porc-épic. On a retrouvé, en différents endroits, des os, des cornes de cerf et des noyaux de prunelles qui avaient gardé les empreintes des dents d'un petit rongeur. L'ours, le sanglier, le cerf et le chevreuil ont aujourd'hui disparu du pays. Quant au porc-épic, il s'est retiré dans des régions plus méridiopales, ce qui donnerait à supposer que la température du Parmesan et du Modénais s'est un peu abaïissée depuis l'époque du bronze. 5
Ïl est à remarquer que, contrairement à ce que nous avons observé en Suisse dans les habitations lacustres de l’âge de la pierre, les débris d'animaux sauvages sont ici beaucoup plus rares que ceux des animaux domestiques : cela tient à la supériorité d'une civilisation plus avancée en Italie, Nous signalerons, comme espèces domestiques : le chien, dont il existe déjà deux races de taille inégale ; — le porc des tourbières, le même dont on a retrouvé les ossements en Suisse; — le cheval, dont les restes, d’ailleurs assez rares, accusent l'existence de deux races, l’une grande et massive, l’autre de moindres proportions et plus élégante; — l'âne, qui ne se révéle que par quelques ossements, et qui par conséquent devait être peu commun; — le bœuf, dont les débris sont au contraire fort nombreux et qui se trouve représenté, comme le chien et le cheval, par deux races distinctes, dont la plus puissante paraît être la destendante du Bos primigenius ou urus; — enfin le mouton et la chèvre, qu’il est diflicile de séparer bien nettement, à cause de leur grande ressemblance anatomique.
Lorsqu'on compare la faune actuelle avec celle que nous venons d'établir, on aperçoit des modifications assez notables. Ainsi le porc des tourbières, une race de bœufs et une race de moutons (les plus petites) se sont totalement éclipsés ; le mouton commun,
la chèvre, le cheval et l'âne ont pris des dimensions plus considérables. Quant aux mammifères sauvages, nous avons dit que les uns se sontamoindris, que d'autres ont disparu. Il ressort de là un fait incontestable, quoique souvent mis en doute, à savoir que l'action intelligente de l'homme, s'exerçant sur la nature sauvage par la domestication, parvient à l'améliorer, à la perfectionner, à la corriger.
Les crânes et les os longs des terramares sont presque toujours brisés, à l'effet d'en extraire la cervelle et la moelle, — antique usage qui persiste jusqu'à cette époque. Mais au lieu d'être fendus Jongitudinalement, comme on le falsait dans les âges précédents, ils sont, en général, cassés transversalement à un bout. Les terramares présentent avec les kjoekken-moeddings cette analogie particulière, que tous les crânes de chiens qu'elles renferment sont brisés intentionnellement, ce qui prouve qu'en Italie comme en Danemark le fidèle commensal de l'homme était quelquefois, faute de mieux et bien à regret sans doute, utilisé commeali ment.
Nul débris de poisson n'a été retrouvé dans les marières : MM. Strobel et Pigorini en ont conclu avec raison que les habitants de ces pilotages n étaient point pêcheurs, et qu’en tout cas l'eau environnante avait peu de profondeur et de surface,
On a également déterminé les espèces d'oiseaux, de mollusques et d'insectes dont les débris sont restés dans les terramares. L'existence de la poule domestique et du canard, vivant sans doute en liberté, a été parfaitement reconnue; mais on croit qu'il ne faut pas faire remonter l'apparition de ces espèces plus haut que la fin de l’époque du bronze, et peut-être mème au commencement de celle du fer.
L'examen des restes d'insectes a permis de s'assurer que les rebuts alimentaires et les immondices devaient séjourner assez longtemps à la porte des habitations avant d'être poussés dans l'eau, car des mouches et d'autres diptères ont pu y naître, croître et accomplir toute la série de leurs métamorphoses, ainsi que le prouvent les enveloppes percées et vides de leurs chrysalides. ;
Nous donnons ce dernier résultat comme un des plus curieux exemples de ce que peuvent la science et l'induction combinées, dans l'étude, si intéressante et si nouvelle, des origines de l'homme, En revanche, il fournit une triste idée de la propreté
des hommes de l’époque du bronze en Italie. II semble que Îe sentiment de La dignité du corps et des soins qu'il réclame im-"* périeusement aurait dû être alors plus développé que lorsque les hommes vivaient confinés dans les cavernes. 1 n’en est rien pourtant. Mais a-t-on le droit de s'en étonner lorsqu'on voit, de nos jours, des habitudes aussi dégoûtantes et aussi contraires à Fhygiène publique persister dans plusieurs grandes villes d'Âmérique ? Un voyageur italien, Osculati, rapporte qu'à tous'les angles de la ville de Guayaquil, dans la république de lÉquateur, on rencontre des immondices qui exhalent une odeur insupportäble. Des amas semblables existent aux portes mèmes de Mexico. où ils forment aujourd'hui de petites collines. Cela doit nous rendre indulgents pour les négligences corporelles de nos ancètres de l’époque du bronze. {
Tels sont les débris animaux recueillis dans les terramares. Quant aux restes végétaux, ce sont des grains de blé carbonisés, des noisettes brisées, des grands, des moitiés de pommes brülées, des noyaux de cornouiller, des prunes et des raisins.
Pour en finir immédiatement avec Les stations palustres, nous dirons qu’on en a récemment découvert dans Fa Moravie et dans le Mecklembourg. C'est à Olmutz, ville moravienne, qu'un savant viennois, M. Jeitteler, a trouvé des pilotis enfoncés dans la tourbe, avec des objets de pierre et de bronze, des poteries ornées, des charbons, du froment carbonisé, de nombreux ossements d'animaux et un squelette humain de race brachycéphale. Tout porte à croire que ce ne sera pas la dernière découverte de ce genre.
I! faut ajouter que les terramares, ou dépôts de restes d’habitations des bords des marais, ne sont pas exclusivement propres à l'Europe. M. Strobel a trouvé sur la côte d'Afrique (à San Vicente) des vestiges tout semblables, et un naturaliste distingué de Rio-Janeiro, M. le docteur Menrique Naegili,a constaté sur la côte du Brésil l'existence de dépôts semblables, qu'il se propose d'étudier d'une manière approfondie*.
1. Matériaux pour l'histoïre pasitire et philosophique de l'homme, in-8°, Paris, 1865, te, p. 397.
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