‹ Homme Primitif Louis Figuier 2eme edition 1870Chapitre 39 sur 53 · L'HOMME PRIMITIF EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

L'HOMME PRIMITIF EN AMÉRIQUE

Le développement de l'humanité a été sans doute le mème dans toutes les parties de la terre, de sorte que dans quelque contrée * qu'on le considère, l’homme a dû passer par les mêmes phases, pour arriver à son état actuel. Ïl à dù avoir partout son âge de la pierre, son époque du bronze et son époque du fer, se succédant dans l'ordre que nous avons constaté en Europe. Si nous avons concentré notre attention sur l'Europe dans l'esquisse qu'on vient de lire, c'est que cette partie du monde a été seule jusqu'à ce jour le sujet d'études particulières et attentives. L'Asie, l'Afrique et l'Amérique ont été à peine explorées, en ce qui concerne l'antiquité de notre espèce; mals il est probable que les faits qui ont été découverts en Europe se reproduisent à peu près identiquement dans les autres parties du monde.

C'est ce qu'on a déjà vérifié pour les dolmens. Ces tombeaux de l'âge de la pierre, que l'on croyait d'abord particuliers à la France, et mème à une province de la Franre, à la Bretagne, se retrouvent aujourd'hui dans toutes les parties du monde. Nonseulement ils existent dans toute l'Europe, mais les rivages de l'Afrique nous en révéèlent de très-nombreux vestiges, et dans toute l'Asie, presque au fond des Indes, ces mèmes formes de sépulcres altestant une époque bien déterminée de l’histoire de l'homme ont été signalées récemment par les voyageurs.

M. Adrien Arcelin, à la suite d'une mission reçue du ministère de l'instruction publique (1868-1£69), a retrouvé en Égypte et en Syrie des vestiges nombreux de l'indusfrié primitive. Ilest parvenu à reconstituer les âges de la pierre taillée, du renne, de la pierre

‘polie et des métaux, sur le sbl de l’ancienne Égypte. Les objets de pierre correspondant à ces différentes périodes trouvés en Égypte sont entièrement les mêmes que ceux qui existent en Europe.

Après M. Arcelin d'autres voyageurs ont fait les mêmes découvertes en Égypte. L'Illustration a publié, en 1870, une série de dessins, d'objets de pierre taillée, trouvés en Égypte par un de nos naturalistes à l’époque de l'inauguration de l’isthme de Suez en novembre 1869.

M. Wors a recueilli aux frontières de l'Égypte des silex taillés semblables à ceux que nous avons décrits dans le cours de cet ouvrage. En Algérie, M. l'abbé Richard a trouvé, dans les plateaux du sud et vers le commencement du désert, des silex taillés, consistant en couteaux, grattoirs, scies, pointes de flèches, marteaux, etc. Ces pièces sont très-petites, mais très-fines.

Des instruments en pierre polie ont été également signales par M. Reboud, dans les contrées au delà du Tell. Enfin le Musée de * Saint-Germain possède une pointe de silex très-bien taillée, recueïllie aux Choth (province d'Oran) par M. Chopin. qui en a rapporté un certain nombre.

Ainsi les Connaissances que nous possédons en ce qui Concerne l'Europe peuvent se généraliser et s'appliquer aux autres parties du monde, à J'Asie, à l'Afriqué, à l'Amérique et à l'Océanie.

Toutefois l'Amérique a déjà été le théâtre de quelques explorations fructueuses concernant l'homme primitif. Nous consacrerons donc les dernières pages de ce travail à l'examen des vestiges antéhistoriques recueillis en Amérique, et à l'exposé des conditions probables d'existence de l'homme du Nouveau-Monde qui nous sont révélées par ces débris.

Les renseignements qui ont été publiés concernent seulement l'Amérique du Nord.

Îl est inutile d'insister sur les instruments en pierre et en os du Nouveau-Monde. Ils différent trés-peu, par leur forme, de ceux d'Europe. Ils s'appliquaient aux mêmes usages, et ne s'en distinguent d'une manière sensible que par la matière qui les compose. Nous retrouvons là les haches, les couteaux, les têtes de flèche, etc. Seulement ces instruments ne sont pas taillés dans lé silex, roche qui n'existe pas dans ce pays. L'obsidienne et d'autres pierres dures remplacent le silex.

Un âge qu'il faut créer particulièrement pour l'histoire de

l'homme primitif dans l'Amérique du Nord, c'est l’âge du cuivre. En Amérique, l'emploi du cuivre a précédé celui du bronze. C'est ce qui dévait arriver chez une nation qui possédait de si riches minerais cuprifères. 1l existe sur les bords du lac Supérieur de très importantes mines de cuivre natif, et les Indiens les ont exploitées de bonne heure. Les traces de cette antique exploitation ont été parfaitement reconnues par divers voyageurs.

M. Knapp, agent de la compagnie des mines du Minnesota, a le premier signalé ces mines antéhistoriques. En 1847, ses recherches l'ayant conduit dans une caverne hantée par des porcs épics, il découvrit, sous des terres amoncelées, une veine de cuivre natif contenant un grand nombre de haches de pierre. Peu après, d’autres excavations, profondes de 8 à 10 mètres, sur une étendue de plusieurs milles, s’offrirent à ses regards. Les déblais avaient été jetés à droite et à gauche, et des arbres puissants y dvaient ‘poussé. M. Knapp compta, dans le tronc d’un sapin, situé de la sorte, 395 anneaux de croissance, et cet arbre a pu ètre précédé d'autres géants, non moins vénérables. Dans les tranchées ellesmèmes, qui ont été lentement comblées par des débris végétaux, il s'était jadis élevé des arbres, qui, après avoir vécu des centaines d'années, sont tombés en pourrilure, et ont été remplacés par : d’autres générations, dont la durée n'a pas été moins considérable, On est donc forcé de faire remonter l'exploitation des mines de cuivre natif du lac Supérieur à une époque extrêmement reculée.

Dans beaucoup de ces excavations, on a trouvé des marteaux de pierre, parfois en quantité considérable. L'une de ces excavations contenait de grandes haches en diorite, qui se manœuvraient à l'aide d'un manche, et de gros rouleaux de la même substance, icreusés à l'intérieur pour recevoir un manche. Ces rouleaux, trop ourds pour ètre soulevés par un seul homme, servaient sans doute‘à détacher des blocs de cuivre, et à les réduire ensuite en fragments, qu'il était facile de transporter. S'il faut en croire un explorateur, le professeur Mather, certains rochers portent encore la marque des chocs qu'ils ont reçus de ces rouleaux de granit.

Le travail du cuivre natif était des plus simples. Les Indiens le martelaient à froid, et, vu sa malléabilité, ils lui denneient assez facilement la forme qu'ils souhaitaient.

En Amérique, comme en Europe, un grand nombre de poteries préhistoriques ont, été recueillies. Elles sont, il faut le Féconnai- : tre, bien. supérigures À toutes celles de l'ancien monde. La pâte

en est trés-belle, excepté dans les vases d'un usage courant, où elle est mélangée de quartz réduit en poudre ; leurs formes sont des plus pures, et le travail en est fort soigné. Elles ne paraissent pas avoir été façonnées à l’aide du tour; mais MM. Squier et Davis, archéologues américains trés-compétents, pensent que les In-

Siens se servaient pour cette besogne d'un bâton tenu par le mi-

lieu. L'artisan tournait ce bäton à l'intérieur de la masse d'argile, qu'un aide empilait tout autour,

En fait de poteries, les plus intéressantes sont les pipe#, qu'on devait s'attendre à rencontrer dans ce pays natal du classique calumet. Beaucoup de ces pipes sont sculptées en forme d'animaux trés-fidélement reproduits. Ces figures sont très-vuriées; elles comprennent des quadrup’des, des oiseaux de fous les genres. On a même trouvé dans l'État de l'Ohio sept pipes, où le morse est si bien représenté qu'il est impossible de s’y méprendre. Cette découverte est curieuse en ce sens que le morse ne se rencontre aujourd’hui qu’à trois ou quatre cents lieues de l'Ohio.

Les bijoux et ornements préhistoriques de l'Amérique du Nord consistent en bracelets, colliers, pendants d'oreilles, ete. Les bracelets sont des anneaux en cuivre, courbês au marteau, de fayon que les deux extrémilés viennent se rejoindre. Les colliers se composent de grains d'écaille, dont on a recueilli des quantit's considérables, de coquillages, de dents d'animaux, de petites plaques de mica, le tout percé d'un trou pour être enfilé. Les mêmes éléments constituaient les pendants d'oreilles,

Tous ces objets — armes, outils, poteries, ornements — ont été retirés d'ouvrages gigantesques, présentant une certaine analogie, quelquefois même une ressemblance frappante, avec les grandes constructions mégalithiques de l'ancien continent. Les archéologues américains les ont classés, d'après leur destination probable, en un certain nombre de catégories, sur lesquelles nous nous arrèterons quelques instants.

Ïl y a d'abord les tertres funéraires, ou tumuli, qui se comptent par dizaines de milliers. Leur hauteur varie de 2 à 40 mètres. Ils sont isolés ou par groupes, et affectent généralement la forme circulaire. On n’y trouve le plus souvent qu'un squelette, soit réduit en cendres, soit — ce qui est plus rare — à l'état ordinaire et dans une position accroupie. A côté du cadavre sont déposés des bijoux et, dans peu de cas seulement, des armes. C’est le contraire qui se fait aujourd'hui en Amérique : d'où l'on peut conclure une

profonde modification d'idées chez les Indiens depuis les temps antéhistoriques. :

Il est à peu près avéré maintenant que certains petits tumuli ne’ sont que des débris de huttes en terre, attendu qu'ils ne renferment ni cendres ni ossements. D'autres, äu contraire, parmi les plus grands, contiennent une quantité considérable d'ossements. Il faut rapprocher de ceux-ci les puits à ossements, dont quelques-uns renferment les restes de plusieurs milliers d'individus.

On ne s’expliquerait pas l'existence de semblables amas, si l’on ne savait, par les récits d'anciens auteurs, que les Indiens avaient l'habitude de se réunir, tous les huit ou dix ans, en un endroit convenu, pour y ensevélir tous ensemble les ossements de leurs morts préalablement exhumés. Cette singulière cérémonie s'appelait la « fête solennelle des morts ».

Nous dirons peu de chose des tertres à sacrifices, par la raison qu'on n’est pas bien d'accord sur leur signification. Ils ont pour caractères principaux de se trouver presque toujours à l’intérieur des enceintes sacrées, dont nous parlerons plus loin, et de recouvrir une sorte d'autel, situé au niveau du sol, et fait d'argile cuite ou de pierre. Pour certains archéologues, ce prétendu autel pour- « rait bien n'ètre que l'emplacement d'un ancien foyer, et le tertre lui-mème une habitation transformée en tombeau après la mort de son possesseur. 1l convient donc de réserver son jugement au sujet des sacrifices humains dont ces lieux ont pu être le théâtre, jusqu'à connaissance plus complète de la matière.

Les tertres-temples sont des monticules en forme de pyramide tronquée, avec des avenues en gradins, montant jusqu'au sommet, et quelquefois des terrasses à diflérentes hauteurs. Îls se terminent invariablement par une plate forme plus ou moins étendue, et atteignent parfois des dimensions considérables. Celui de Cahokia, dans l'Illinois, mesure environ 30 mètres de haut, sur 200 de’ long et 150 de large à la base. Ces monticules n'étaient sans doute point exclusivement des temples, et il est permis de penser, en s’autorisant de divers exemples pris dans l'histoire indienne, qu'on élevait sur l'esplanade supérieure les demeures des chefs.

Les travaux de terrassement les plus curieux sont sans contredit ceux que les archéologues américains ont désignés sous le nom de tertres-animaux. Ils consistent en bas-reliefs gigantesques taillés à la surface du sol, et représentant des hommes, des mammifères, des oiseaux, des reptiles, mème des objets inertes, tels que des

croix, des pipes, etc. Ils existent par milliers dans le Wisconsin, où on les trouve surtout entre le Mississipi et le lac Michigan, le long du sentier de guerre des Indiens. Leur hauteur n'est jamais bien considérable, et il est rare qu'elle atteigne 2 mètres; mais

“les autres dimensions ont souvent un développement énorme. Beaucoup de ces figures sont des copies très-exactes de la nature; mais il y en a qu'il est difficile de définir, parce qu'elles ont été altérées par les agents atmosphériques agissant durant une longue suite de siècles.

Le comté de Dale renferme un groupe intéressant, composé d'un homme aux bras étendus, de six quadrupèdes, d'un simple tumulus et de sept tertres sans prétentions artistiques. L'homme mesure environ 40 mètres de long et près de 50 mètres de l'extrémité d'un bras à l’autre. Les quadrupèdes ont de 30 à 40 mètres de longueur.

On reconnait fréquemment dans ces monstrueuses images des lézards et des tortues. Un groupe de tertres situé près du village de Pewaukee comprenait, lrsqu'on le découvrit, deux lézards et sept tortues. L'une de ces tortues mesurait 150 mètres de long. A Waukesha, on a aussi trouvé une tortue monstrueuse admirablement exécutée, dont la queue se développait sur une étendue -de 80 mètres.

Dans l'État de l'Ohio, près de Granville, sur une haute colline, est sculpté le reptile connu aujourd'hui sous le nom d’alligator. Ses pattes ont 12 mètres de long, et sa longueur totale dépasse 80 mètres. Dans le même État, se trouve un vaste serpent, le plus remarquable ouvrage du genre. Sa tête occupe le sommet d'une colline, le long de laquelle le corps se déroule pendant 240 mètres, avec des replis et des ondulations agréables. La gueule est toute grande ouverte, comme si le monstre avalait une proie. Cette proie est représentée par vne masse de terre, de forme ovale, qui repose en partie sur ses mâchoires. Cet ovale mesure environ 25 et 50 mètres sur les deux sens, et sa hauteur est de 1,20.

Dans certaines contrées, les éminences sont remplacées par des excavations, c'est-à-dire qu'au lieu d'être figurés en relief, les animaux sont en creux : étrange variété de ces ouvrages étranges!

On se perd en conjectures sur l’origine et le but de semblables travaux. Ils ne contiennent ordinairement aucun débris humain, et n'ont pu être destinés, par conséquent, à servir de sépulture. Le plus grand mystère couvre donc jusqu'à présent les circon-

stances qui ont accompagné l'érection de ces monuments antéhis- . toriques, remarquables entre tous.

Il nous reste à parler des enceintes. Elles sont classées par les archéologues américains en enceintes défensives et enceintes sacrées. Cette distinction ne repose toutefois que sur des fondements bien incertains, et il est probable qu’une bonne partie des enceintes soi-disant sacrées ont été simplement élevées dans un but défensif. En général, elles se composent d’un mur de pierre et d'un fossé, intérieur ou extérieur. Elles affectent souvent la forme d’un parallélogramme et même d'un carré ou d'un cercle parfait, d’où l'on a conclu que les anciens Indiens devaient posséder quelque unité de mesure et quelque moyen de déterminer les angles. Elles embrassent quelquefois une étendue considérable, et il n’est pas rare de voir à l'intérieur de l'enceinte principale d’autres enceintes plus petites, flanquées de tertres défensifs faisant office de bastilles. Dans Sértains cas, des enceintes de formes diverses sont groupées à Côté les unes des autres et reliées par des âVéñues, ou bien elles restent indépendantes.

Le plus important de ces groupes est celui de Newark, dans la vallée de Scioto : il recouvre une superficie de quatre milles carrés et se compose d'un octogone, d’un carréet de deux grands cercles. Le mur extérieur de l’un de ces cercles mesure encore aujourd'hui 17 mètres de largeur à la base sur 4 mètres de hauteur; il est percé de plusieurs portes; auprès desquelles sa hauteur est augmentée d'un mètre. ‘A l'intérieur existe un fossé de 2 mètres de profondeur et de 4 mètres dans le voisinage des portes, sa largeur

- étant de 12 mètres, L’enceinte tout entière est aujourd’hui couverte par des arbres gigantesques, âgés de cinq ou six cents ans, ce qui indique une‘très-grande antiquité pour l'époque de s#construction.

Quand on réfléchit à la masse innombrable ët aux proportions grandioses des monuments que nous venons d'énumérer, on est contraint de reconnaître que les vallées américaines devaient être beaucoup plus peuplées autrefois qu’à l'époque où les Européens

y pénétrérent. Ces populätions formaient des sociétés considérables, parvenues à un état de civilisation avancé, et dans tous les cas bien supérieur à celui qui est aujourd'hui le partage des tribus indiennes. Des peuples qui auraient été obligés de chercher quotidiennement dans la chasse leurs moyens d'existence, ne seraient jamais venus à bout d'élever de pareilles constructions. Il faut donc qu'ils aient trouvé des ressources dans l’agriculture.

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