‹ Homme Primitif Louis Figuier 2eme edition 1870Chapitre 7 sur 53 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

L'Homme dans les conditions de la vie sauvage, pendant l’époque quaternaire. — La période glaciaire et ses ravages sur les populations primitives du globe — La faune et la flore des temps quaternaires, — L'Homme en lutte avec les animaux de l’époque quaternaire. — La découverte du feu. — Les armes des premiers hommes. — Différentes variétés de silex taillés, ,

Après cette dissertation, qui était nécessaire pour réfuter la théorie qui donne une si misérable explication de notre origine, nous considérerons l'homme au moment où il fut jeté, faible et chétif, sur la terre, au milieu de la nature inclèmente et sauvage qui l’entourait.

Quoi qu'en puisse souffrir notre orgueil, il faut reconnaître qu’aux premiers temps de son existence l’homme dépassait en grossièreté native les derniers des sauvages de nos jours. Le souci de ses besoins naturels l’absorbait en entier; tous ses efforts convergeaient vers un but unique : assurer sa subsistance quotidienne,

Il ne put se nourrir d'abord que de fruits et de racines, car il n’avait encore inventé aucune arme pour terrasser les animaux sauvages. S'il parvenait à en tuer quelques-uns, de petite taille, il les dévorait tout saignants encore, et se couvrait de leur peau, pour se garantir des intempéries de l'air. Il avait pour oreiller une pierre, pour toit l'ombre des grands arbres, ou quelque antre obscur, qui lui servait en même temps de refuge contre les bêtes fauves. Sa vie se réduisait à une lutte sans trêve contre es animaux sauvages et contre la nature entière.

Les légendes des anciens peuples, qui nous représentent les premiers hommes aux prises avec les Titans, les géants ou les monstres, ne sont qu'un souvenir des plus vieilles traditions des luttes de l’homme contre les animaux redoutables qui lui dispu-

taient le pas. La tradition est, sans aucun doute, la meilleure source à consulter pour se faire une idée de l'humanité aux temps de son enfance.

D'après la tradition des Chinois, l’homme vécut d'abord nu, sur les arbres, et sans connaître l’usage du feu. Plus tard, il se vêtit de feuilles et d’écorces d'arbres, enfin il se couvrit de peaux.

D'après les traditions des Hébreux, des Indiens et des Babyloniens, l'homme vécut primitivement à l'état sauvage. Les légendes des Ariens {lerses) signalent le développement graduel du genre humain à partir de l'état sauvage jusqu'à un état social régulier, Leur premier roi {Gaiumard) enseigna aux hommes à se vêtir avec les peaux des animaux et à se nourrir de fruits. Plus tard, un arbre embrasé par la foudre apprit à un autre de leurs rois (Huscheng) l'existence du feu. On reconnut dans ce phénomène quelque chose de divin, et le culte du feu commença chez les Perses, où il subsiste encore de nos jours.

"Chez les Phéniciens, comme chez les Perses, l'art de produire

le feu par le frottement et l'emploi usuel du feu sont placés dans

+ la deuxième période de l'histoire du genre humain: D'après un

ancien document iranien, le Bundehesh, les premiers hommes ne

vivaient que de fruits et d'eau. Puis ils connurent le lait et la

viande, apprirent à faire le feu, s’habillérent avec les peaux des animaux, se bâtirent des cabanes, etc.

Chez les Grecs et les Romains, on ne se faisait pas une autre

: idée de l'état primitif de notre espèce et de son développement. Lucrèce a exprimé en vers admirables, que nous avons pris pour épigraphe, la succession des connaissances usuelles chez l'homme primitif.

Arma antiqua manus, ungues, dentesque fuerunt, Et lapides, et item silvarum fragmina rami, Et fammæ atque ignes, postquam sunt cognita primum,

Posterius ferri vis ærisque reperla ; Et prior æris erat quam ferri cognilus usus!.

C'est sur ce passage de Lucrèce qu'ont été calqués les vers

1. Les premières armes des hommes furent les mains, les ongles et les dents, ainsi que les pierres et les branches enlevées aux forêts. Ensuite furent connus la flamme et le feu. Plus tard on découvrit l'usage et la puissance de l'airain et du fer, mais l'airain avait été connu ot employé avant Le fer. (Lucrèce, De la nature des choses livre Y.)

Fig 4. L'homme à l'epoque du grand ours et dé mammouth.

d'Horace, que l’on cite souvent à cette occasion, et dont voici le sens :

« Semblables aux bêtes, dit Horace, les hommes rampèrent d'abord sur le sol, troupeau muet et sordide, se disputant des glands ou un gite, d’abord avec les ongles et les poings, puis avec des bâtons, et enfin avec des armes que l'expérience leur avait enseigné à fabriquer. Ensuite ils trouvérent des mots ct des noms pour exprimer leurs idées et leurs sensations, alors ils commencèrent à se lasser de la guerre, à forlifier leurs villes, à établir des lois, etc. »

Ainsi un élat absolument sauvage a marqué l'enfance de l’humanité.

Combien de siècles dura cet état misérable? Nul ne saurait le dire. L'homme est perfeclible; le progrès indéfini est sa loi. C'est là son attribut supréme ; c'est là ce qui lui confère la prééminence sur tous les êtres qui l'entourent. Mais combien ses prem ers pas durent étre chancelants, et que d'efforts dut lui coûter la première création de son esprit, la première œuvre de ses mains, ébauche informe sans doute et dans laquelle nous aurions peine à reconnaître aujourd’hui le labeur d'un étre intelligent 1

Vers le commencement de l'époque quaternaire, un grand phénomène naturel se produisit en Europe. Sous l'action de causes mulliples, qu'on n'a pas bien pu déméler jusqu'à présent, une grande partie de l'Europe se couvrit de glaces. D'une part s'avançant des pôles jusqu'aux latitudes les plus méridionales, d'autre part descendant du sommet des hautes chaînes de montagnes jusque dans les plaines, les glaces prirent un accroissement considérable. Comme toutes les parties basses du continent étaient couvertes par la mer, quelques plateaux donnèrent seuls asile à l'homme et aux animaux, qui fuyaient devant ce froid mortel. .

Telle fut cette période glaciaire, qui provoqua l'anéantissement de bien des générations d'animaux, et qui dut atteindre également l'homme lui-méme, si mal défendu contre cet hiver universel et subit.

Cependant l'homme résista aux attaques de la nature révoltée. Sans doute, dans cette désastreuse période, il dut faire peu de progrès, si même il n’y eut pas arrét complet dans son développement intellectuel, Toutefois l'espèce humaine ne périt point.

La période glaciaire prit fin, les glaces se retirérent, et la nature recouvra son aspect primitif.

Quand les glaces se furent retirées peu à peu dans les latitudes septentrionales et sur les hauts sommets, une nouvelle génération d'animaux, une autre faune, comme disent les naturalistes, fit son apparition sur le globe. Cette cohorte d'animaux nouvellement mis au jour différait beaucoup de celle qui venait de dispa-

— FAUUSS

Fig. 9. Mammouth.

raître avec le cataclysme glaciaire. Jetons un regard curieux sur ces animaux étranges, aujourd'hui disparus.

Voici le mammouth (Elephas primigenius,, ou éléphant à toison laïineuse et à crinièere, dont on a retrouvé des cadavres entiers, parfaitement conservés dans les glaces des côtes de la Sibérie (fig. 9). Voici le rhinocéros à narines cloisonnées ‘Rhinoceros tichorhinus), également revèlu d’une chaude et moelleuse fourrure, et-dont le nez est surmonté d'une remarquable paire de cornes (fig. 10 et 11). Viennent ensuite plusieurs espèces d'hippopotames, qui remontent jusque dans les rivières de l'Angleterre et de la Russie; — un ours de grande taille, habitant des cavernes

{Ursus spelæus), au front bombé et au crâne volumineux {fig. 12); — le lion et le tigre des cavernes (Felis spelæa, fig. 13), qui dépassaient en puissance le lion et le tigre actuels ; — diverses es-

Fig. 10. Tête du rhinocéros tichorhinus

pèces d’hyènes (Hyæna spelæa), plus fortes que celles de notre époque; — l’aurochs (Biso europæus), qui existe encore en Pologne;

IFig. 11. Tèle restaurée du rhinocéros tichorhinus,

— le grand bœuf, ou Urus des anciens (Bos primigenius); — le cerf gigantesque (Cervus megaceros, fig. 14), dont les bois atteignaient des dimensions surprenantes. À la même époque ap-

parurent encore d'autres animaux qu'il serait trop long d'énumérer, et parmi lesquels un certain nombre de rongeurs. Presque

Fig 12. Tête de l'ours des cavernes (Ursus spelæus)

toutes ces espèces sont aujourd'hui éteintes, mais l’homme a cer tainement vécu au milieu d'elles.

Fig. 13. Téte du Ligre des cavernes (Felis spelæa).

Parmi les espèces animales qui vivaient alors, il en est qui vivent encore aujourd’hui, mais elles sont confinées dans d'autres climats :tels sont le renne, le castor, le bœuf musqué, le glouton, le cerf d'Islande. D'autres espèces animales qui vivaient dans la période quaternaire et dans nos pays, vivent encore aujourd'hui sous les mèmes climats: tels sont nos animaux sauvages, c'està-dire le cerf, le sanglier, le loup, le renard, le chat sauvage, le chat commun, la loutre, la plupart des mustéliens, la plupart des rongeurs et des insectivores, un grand nombre de ruminants, etc.

M. Reboux a trouvé à Levallois-Perret, prés de Paris, et

M. Belgrand a également trouvé, dans les carrières de Montreuil-sous-Bois (Seine, les animaux suivants : Rhinoceros Merkii,

Fig. 16. Squelette du cerf gigentesque.

Rhinoceros etruscus, Trogontherium (grand castor de l'âge pliocène), Elephas antiquus, aurochs, élan, Cervus Belgrandi (ruminant de grande taille), Ailleurs, les mêmes observateurs ont trouvé trois autres espèces de rhinocéros, puis d'abondants restes de mammouth dans l'argile de Mantes.

Parmi Îles oiseaux, on a reconnu le grand-duc, le hibou, la chouette-effraie, des pics, des geais, des perdrix, des cailles, etc.

En résumé, si on laisse de côté les grands quadrupèdes, l'ensemble de la faune propre à l’époque quaternaire, considérée dans nos régions, était analogue, selon M. Paul Gervais, à celle du nord de l'Afrique et à celle de l'Asie occidentale.

Les végétaux qui vivaient à l’époque quaternaire, en Europe, sont moins bien déterminés que les animaux. 1l est cependant indispensable d'établir la flore de cette époque, pour en déduire ie climat qui était alors l’apanage des contrées que nous considérons.

La flore des temps quaternaires se compost de quelques vé-

gétaux qui remontaient à l’époque tertiaire, et d'espèces qui étaient toutes semblables à celles de nos jours. On a reconnu, par exemple, que dans les vallées des environs d'Aix, en Savoie, vivaient, en mème temps que le mammouth, les végétaux suivauts : chène, noiïsetier, aune, tremble, micocoulier, érable, tilleul, c'ematite, pommier, figuier, vigne, lin, etc. D'autres essences, qui alors végétaient en Provence, ont depuis émigré vers d'autres latitudes. Le pin d'Alep, qui aujourd'hui vit en Provence, n'y avait pas encore paru.

‘ L'analogie de cctte flore avec celle de nos jours, en tenant compte de quelques differences que l'on constate, prouve que le climat de la France, pendant l'époque du mammouth et du grand ours, n'était pas le mème que celui de nos jours, qu’il était beaucoup plus froid.

Le mammouth, l'éléphant, le rhinocéros, le cerf et l’hippopolame parcouraient alors l'Europe, en troupeaux immenses, comme certains de ces animaux voyagent encore aujourd'hui par bandes considérables dans l'intérieur ‘e l'Afrique. Ces animaux avaient des lieux de prédilection, où ils se réuuissaient par milliers. On ne saurait expliquer autrement les innombrables quantités d’ossements que l'on trouve accumulées sur les mêmes points.

Devant ces phalanges redoutables, l'homme primitif ne devait songer qu’à fuir. Ce n'est qu'envers quelques individus isolés qu'il pouvait engager une lutte plus ou moins égale. Nous verrons plus loin comment il se fubriqua quelques armes grossières Pour attaquer ses puissants ennemis.

Le premier pas important que fit l'homme dans la voie du progrès, fut la conquête du feu. Selon toutes probabilités, il en eut ‘connaissance accidentellement, soit qu'il eût recueilli des matières qui s'étaient embrasées au soleil, soit qu'il eût conservé et entretenu le feu allumé par hasard à la suite d’un coup de tonnerre au milieu d'une forêt.

F.g. 15. La decouverte du feus

t LE:

Pour se procurer du feu, l’homme de l’époque du grand ours dut employer les moyens dont faisaient usage les indigènes de l'Amérique, lorsque Christophe Colomb les trouva, pour la première fois, sur les rivages du Nouveau Monde, moyens que les peuples sauvages qui subsistent de nos jours mettent encore en œuvre. Ils frottaient deux morceaux de bois secs l'un contre l'autre, ou bien ils tournaient avec rapidité un pieu aiguisé en pointe dans un trou pratiqué dans un tronc d'arbre bien sec (fig. 15).

La pyrite, frappée avec un silex, donne des étincelles, et c'est ainsi que les habitants de la Terre de Feu, au sud du continent américain, se procurent encore du feu. La pyrite étant un minéral extrèmement répandu ainsi que le silex, il n’est pas impossible que les premicrs hommes aient usé de ce moyen pour se procurer du feu,

Le fer météorique, l’oxyde de fer naturel, frappés par un silex, peuvent également produire du feu, et M. Arcelin a trouvé à Solutré des fragments d'oxyde de fer, qui, choqués par un simple silex taillé, produisent des étincelles. Chez certains peuples,

le briquet, formé de silex et de’ pyrite, fut peut-être un moyen de se procurer du feu.

Comme il existe chez les sauvages actuels quelques mécanismes élémentaires propres à accélérer la production du feu, il est à croire que ces mèmes artilices furent mis en œuvre dès les premiers temps de l'humanité. Il faut un temps considérable pour enflammer deux morceaux de bois sec et dur, en les frottant l'un contre l’autre. Mais si l'on fait usagë de l'archet, c'est-à-dire si l'on se sert de la corde d'un arc fixé solidement sur un manche, pour faire pivoter rapidement une tige de bois cylindrique terminée en pointe, et entrant dans une légère cavité pratiquée sur une planchette, on arrive à enflammer la planchette en quelques minutes. Nous croyons que l'archet appliqué à produire du feu dut être mis en usage par l’homme qui vivait à l’époque du mammouth et du grand ours.

Ce premier rudiment de la combustion étant obtenu, pour servir, pendant le jour, au chauffage et à la cuisson des aliments, et à l'éclairage pendant les soirées, comment pouvait-il être entretenu ? Les bois des arbres du pays, ceux qu’amenaient les courants des rivières ou de la mer, les huiles minérales inflammables, les résines empruntées aux arbres conifères, les graisses et ‘ le lard extraits des animaux sauvages, l'huile tirée des grands cé-

tacés, lous ces agents divers durent Servir à entretenir la combustion, soit pour le chauffage, soit pour l'éclairage. Les Esquimaux de nos jours n'ont d'autre combustible pour chauffer leurs huttes et pour les éclairer pendant les longues nuits de leur sombre climat, que l'huile de phoque, qui, brülée dans une lampe avec une courte mèche, sert tout à la fois à cuire les aliments, à chauffer la cabane et à l'éclairer.

Aujourd'hui encore, dans la Forét-Noire (duché de Bade), on remplace quelquefois les chandelles par de longs copeaux de hêtre bien sec, que l’on fixe horizontalement par un bout, entre les branches d'une petite fourche, pour les allumer à l'autre extrémité. Et cette lampe économique n'est pas à dédaigner.

On connaît encore le moyen original dont font usage, pour s’éclairer et se chauffer, les habitants des îles Feroé, dans les mers septentrionales de l’Europe. Ge moyen consiste à convertir le corps d'un pingouin en une véritable lampe. 11 suffit de vider le pingouin et d'introduire dans son bec une mèche, qu'on allume et qui fait fonctionner cette vérilable bougie animale jusqu'au dernier morceau de l'oiseau graisseux.

Les pingouins servent encore, chez les indigènes des îles Feroé, de bûches naturelles pour entretenir le feu et faire cuire d'autres pingouins. C'est absolument comme dans nos usines à gaz, où l'on se sert de houille comme combustible, pour distiller d'autre houille, destinée elle-même à fournir le gaz de l'éclairage.

Quel que fùt le moyen dont firent usage les premiers hommes pour se procurer du feu, — friction de deux fragments de bois sec l’un contre l'autre, longuement répétée, — archet, ou simple pieu tournant rapidement par l'action de la main, sans aucun mécanisme, — pyrite choquée par un éclat de silex, — il est certain que la conquête du feu doit figurer parmi les plus belles et les plus précieuses découvertes de l'humanité. Avec le feu disparut l'ennui des longues soirées. Avec le feu s’évanouitent les ténébres des antres et cavernes où l'homme cherchait sa retraite. Avec le feu, les climats les plus rigoureux devenaient habitables, et l’eau qui imprégnait le corps de l'homme ou ses vêtements grossiers, composés de peaux d'ours ou de ruminants à longs poils, pouvait s'évaporer. Avec le feu, le danger des bêtes féroces diminuait, car un instinct général porte les animaux sauvages à redouter la lumière et la chaleur d'un foyer. Au milieu de pays infestés de bêtes fauves, les premiers hommes (fig. 38)

Fig. 39. Uno caverne pendant la nuit, à l'époqne du grand ours et du mammoutb.

purent donc, au moyen du feu allumé pendant la nuit (fig. 16), dormir sans s'inquiéter des attaques des grands animaux sauvages qui rôdaient autour d'eux.

Avec le feu naquit enfin l'industrie de l'homme. Le feu servit aax premiers habitants de la terre à abaître plus rapidement les arbres, à se procurer du charbon, à durcir le bois, pour en fabriquer quelques instruments rudimentaires.*

Ainsi, dès que l'homme eut à sa disposition le moyen de se procurer artificiellement de la chaleur, sa situation s'améliora, et la flamme bienfaisante du foyer devint le premier centre autour duquel se constitua la famille.

L'homme sentit bientôt le besoin de se fortifier contre les entreprises des bêtes féroces. Il voulut, en même temps, faire sa proie d'animaux paisibles, le cerf, les petits ruminants, le cheval. C'est alors qu'il commença à se fabriquer des armes.

Il avait remarqué, à la surlace du sol, des pierres de silex (vulgairement nommées, de nos jours, pierres à fusil) à arètes tranchantes et à bords coupants. Il les ramassa, et au moyen d'autres pierres un peu plus dures, il en détacha les éclats, qu'il façonna grossièrement en forme de hache ou de tête de marteau. Ensuite, il emmancha ces éclats dans des bâtons fendus, et les lia solidement avec des tendons d’animal ou des tiges de plantes desséchées et robustes. Avec cette arme, il put frapper sa proie à une petite distance.

Plus tard, lorsqu'il eut inventé l’arc, et taillé, avec des silex, des pointes de flèches, il eut le pouvoir d’arrèter au milieu de leur fuite les animaux les plus rapides.

Depuis que les recherches relatives à l’homme primitif ont été poussées dans tous les pays avec activité, on a retrouvé des quantités innombrables de ces silex taillés, de ces pointes de flèches, et de ces divers instruments de pierre que les archéologues ont longtemps désignés sous la dénomination commune de haches, faute de pouvoir toujours distinguer à quel usage particulier ils ont été employés. Il sera nécessaire, avant d'aller plus loin, de parler avec quelques détails de ces instruments, tout à fait caractéristiques des premiers âges de l'humanité.

Depuis longtemps on avait rencontré çà et là, à la surface ou dans les profondeurs du sol, en différents pays, de semblables pierres taillées, mais on n'en avait jamais compris la signification.

Si le vulgaire les distinguait des cailloux ordinaires, c'était pour y attacher une croyance superstitieuse. Il les appelait pierres de tonnerre, parce qu’il leur attribuait le pouvoir de préserver de la foudre ceux qui les possédaient. Ce n’est que depuis le milieu de notre siècle que les naturalistes et les archéologues ont compris tout le parti qu’on pouvait tirer de l'examen de ces cailloux façonnés, pour pénétrer, jusqu'à un certain point, les mœurs, les coutumes et l’industrie des premiers hommes. Aussi les haches Vetpointes de flèches en pierre sont-elles fort répandues aujourd'hui, dans les collections d'antiquités et les cabinets d'histoire naturelles

La plupart de celles qu'on trouve en Europe sont en silex, et on s'explique facilement cette circonstance. Le silex dut être préféré,.à cause de sa dureté et de son mode de cassure, qui se prête très-aisément à la volonté de l'ouvrier. Il suffit d’un coup sec, appliqué adroitement, pour détacher par ce simple choc une lame tranchante. Ces lames tranchantes de silex peuvent servir de couteaux. Elles sont d’un court usage, car elles s’ébrèchent facile ment; mais on avait bientôt fait d'en tailler d’autres, car les premiers hommes étaient singuliérement habiles dans cette-pratique.

Bien que les formes de ces instruments de pierre soient trèsvariables, on peut les rattacher toutes à un certain nombre de types dominants, qu'on retrouve d'ailleurs dans les contrées les plus diverses. D'abord simples et irrégulières, les hachies en silex accusent peu à peu un plus grand talent d'exécution, une entente meilleure des besoins auxquels elles doivent répondre. Aux silex simplement taillés en éclats succéderont, dans une époque suivante, les silex soumis à l'opération mécanique du polissage. Les progrès de l'esprit humain sont écrits en caractères ineffaçables sur ces tablettes de pierre qui ont défié les injures du temps.

Ne dédaignons pas ces premiers essais de nos pères : ils marquent la date de la naissance de l'industrie et des arts. Si les hommes de l’âge de la pierre n'avaient pas persévéré dans leurs efforts, nous n'aurions ni nos palais ni nos chefs-d'œuvre. « Le premier, dit Boucher de Perthes, qui frappa un caillou contre un autre, pour en régulariser la forme, donnait le premier coup de ciseau qui a fait la Minerve et tous les marbres du Parthénon.»

1. L'homme antédiluvien (Antiquités celtiques et antédiluviennes). Tome I, in-8. Paris, 1864, page 60.

ÉPOQUE DU GRAND OURS. sl

Les archéologues qui se livrent à la recherche des premiers monuments de l’industrie humaine ont à se tenir en garde contre quelques erreurs, ou sophistications, qui pourraient fausser leur jugement, et enlever tout caractère d'authenticité à leurs découvertes. Il existe, en effet, une certaine classe d'industriels qui ont trouvé plaisant d’égarer les archéologues, en fabriquant des instruments apocryphes, dont ils font un commerce assez lucratif. Ils affirment, sans le moindre scrupule, la très-haute antiquité de leurs produits, qu'ils vendent, soit à des amateurs novices, heureux de les placer dans leurs collections, avec une étiquette indicative, soit — ce qui est plus grave — aux ouvriers chargés de pratiquer des fouilles dans des terrains fossilifères, et qui les cachent dans ces terrains pour avoir l’occasion de les retirer ensuite, et de toucher une prime du naturaliste trop confiant. Il faut parfois un œil exercé pour reconnaître ces imitations, tant elles sont habilement faites; mais on les she assez feile ment à l'aide des caractères suivants,

Les silex anciens présentent une surface vitreuse, qui contraste singulièrement avec l'aspect terne des cassures fraiches. Ils sont aussi, en général, recouverts d’une pellicule blanchätre , ou patine, qui n’est antre chose qu'une mince couche de carbonate de chaux, noircie par l'action du temps. Enfin, beaucoup de silex sont ornés de cristallisations arborescentes, nommées dendrites (fig. 17), qui forment à leur surface des dessins très-délicats, d'un brun noirâtre, dus à l’action combinée des oxydes de fer et de manganèse.

Ajoutons que les silex prennent souvent la teinte des terrains dans lesquels ils ont reposé pendant des siècles; et comme le fait très-bien remarquer un savant géologue anglais, M. Prestwich ; cette concordance de couleur indique qu'ils ont séjourné pendant un laps de temps considérable dans | les couches qui les renfermaient.

Parmi les instruments de pierre des temps primitifs, les uns sont recueillis dans un état parfait de ÿ;g. 17. sndeutes conservation; d’autres sont usés, arrondis, émous- °U cristailisa-

tions de carbosés, soit parce qu'ils ont fait jadis un long service, nate de chaux, soit parce qu'ils ont été roulés par les eaux dilu- NE ge viennes. On en rencontre enfin qui sont brisés et “lex tailles. dont il ne reste que des vestiges. Le plus souvent ils sont enfouis

dans une ganguetrès-épaisse, qu’il faut briser pour les mettre nu.

On les trouve surtout sous le sol des grottes et des cavernes, dont nous parlerons plus loin avec détails, et ils y sont souvent

mélés à des ossements de mammifères d'espèces éteintes.

Certaines contrées dépourvues de cavernes renferment pour-

tant des gisements considérables des mêmes instruments de pierre.

On peut citer, dans cette catégorie, les alluvions quaternaires de la vallée de la Somme, connues sous le nom de diluvium gris, et

qui furent exploitées avec autant de bonheur que de persévérance par Boucher de Perthes. Ces alluvions (fig. 18) se composent d’un

Fig. 18. Coupe d'une carrière de gravier, à Saint-Acheul, contenant les silex tailles trouves par Boucher de Perthes.

dépôt argileux-sableux que les géologues rapportent aux grandes inondations qui, pendant l’époque du grand ours et du mammouth, ont donné à l'Europe son relief actuel, en creusant ses vallées. Près d'Amiens et d'Abbeville, des fouilles dans les sables et les graviers, dirigées avec beaucoup d'intelligence par Boucher de Perthes, ont permis d'exhumer des milliers de silex taillés, témoignages irrécusables de l'existence de l'homme pendant la période quaternaire. ‘

On peut rapporter tous les silex taillés à quelques types principaux.

L'un des plus répandus de ces types, particulièrement dans les bancs diluviens de la vallée de la Somme, où il n'en existe presque

pas d'autre, c'est le type en amande que nous représentons ici (fig. 19) de grandeur naturelle.

Fig. 19. Hache en silex de Saint-Acheul, da type dit en amande. (Vue de face et de profil).

Ces haches sont de forme ovalaire, plus ou moins allongées, généralement aplaties des deux côtés, mais quelquefois d’un seul, soigneusement taillées sur tout leur pourtour, de manière à présenter un bord tranchant. Les ouvriers de la Somme leur donnent le nom pittoresque de langues de chat.

Leurs dimensions varient beaucoup: elles ont communément 15 centimètres de long et 8 de large, mais on en rencontre de bien plus grandes. La galerie préhistorique de l'Exposition universelle de 1867 en renfermait une, de grandeur exceptionnelle, recueillie à Saint-Acheul, et qui avait été envoyée par M. Robert. Elle mesurait 29 centimètres de long sur 13 de large.

Une autre forme très-caractéristique, c'est celle dite type du Moustier, parce qu’on l’a trouvée en abondance dans le gisement

de la localité du Moustier, qui fait partie du département de la Dordogne. À

On nomme ainsi des silex pointus qui ne sont taillés que d'un côté, l’autre face étant complétement unie.

La figure 20 représente une de ces haches de la Dordogne, dessinée de grandeur naturelle.

Fig. 20. Hache de silex taillé, des cavernes de la Dordogne.

Au mème dépôt appartiennent aussi les racloirs, longs éclats de silex, dont le bout est tranchant el dont le bord opposé présente une certaine épaisseur pour donner prise à la main de l'opérateur.

Quelques-uns de ces instruments sont finement dentelés tout le long de leur tranchant : ils avaient évidemment le mème usage que nos scies. La figure 21 représente un de ces racloirs.

Le troisième type-(fig. 22) est celui des couteaux. Ce sont des languettes minces, étroites, que l'on enlevait d'un seul coup sur un bloc de silex.

La figure 33 représente un autre de ces couteaux qui appartient à la collection de Boucher de Perthes.

Fig. #1. Racloir Fig. 22. Couteau Fig. 2%. Couteau en sllex en silex. en silex. trouvé à Menchecourt, pres Abbaville.

Parfois ces silex sont travaillés en pointe de manière à faire office de tarières.

On s’est souvent demandé comment les peuples primitifs avaient pu fabriquer leurs armes, leurs outils, leurs ustensiles sur des modèles uniformes, sans le secours des marteaux métalliques. On a même tiré de là un argument contre l'existence de l'homme pendant l’époque quaternaire. Un géologue anglais, M. Evans, a répondu victorieusement à cette objection par une expérience bien simple. Il prit un caillou, le fixa dans un manche de bois, et, s'étant ainsi fabriqué un marteau de pierre, il s'en servit pour tailler, à petits coups, un silex, jusqu’à ce qu’il eùt obtenu une hache ovale semblable à celle qu'il avait sous les yeux.

Les caillouteurs, qui, jusqu’au milieu de notre siècle, préparaient les pierres à fusil pour l'armée, débitaient ainsi les silex en

éclats. Seulement ils se servaient de percuteurs en acier, tandis que les premiers hommes avaient, pour percuter les silex, tout simplement un autre silex plus dur. :

Voici comment opéraient les premiers hommes. Ils prenaient des silex se rapprochant plus ou moins de la forme du parallélépipède, puis, au moyen d'un autre silex plus dur et de forme allongée, qui servait de percuteur, ils en enlevaient des éclats. Ces éclats servaient à faire des couteaux, des racloirs, des poinçons, des têtes de flèches, des hhaches, casse-tètes, etc. 11 leur fallait une certaine habileté pour obtenir la forme qu'ils avaient en vue, mais l'habitude de ce travail exclusif leur rendait cette tâche aisée. *

Comment étaient emmanchés ces silex pour devenir des cassetêtes, des haches, des poignards, des couteaux ? » Certains silex s'emmanchaient à angle droit, entre les deux

parties fendues d'un bâton : l'arme ressemblait ainsi à notre hache actuelle. D’autres silex, de forme ovale, à tranchant circulaire, pouvaient s'introduire de profil dans le manche, ou s'y insérer transversalement, de manière à imiter la tille des char pentiers. Au besoin, une simple branche fourchue, ou un morceau * de bois fendu, pouvait servir de manche à la lame du silex. Les silex pouvaient aussi s’emmancher en lame à deux tranchants, au moyen de deux rainures pratiquées dans le même morceau de bois auquel on ajoutait un manche comme à un ràteau.

On pouvait enfin encastrer ces éclats de pierre par un de leurs bouts et en faire, avec un manche très-long, une véritable lance. Les couteaux à dos large, qui n'étaient tranchants que d'un côté, offraient déjà un appui à la main et pouvaient se passer de manche.

À la seule description de ces haches de pierre emmanchées sur un morceau de bois, on doit reconnaître l'arme naturelle dont se servent encore aujourd'hui les sauvages de l'Amérique, et les peuplades, encore vivantes et libres, des îles de l'Océanie. C'est le tamatave, dont le nom est si souvent prononcé dans les récits de voyages autour du monde. Chez les peuples sauvages que la civilisation n’a pas encore pliés sous son joug, on doit retrouver, et on retrouve en effet, les armes et l'outillage qui étaient propres à l’homme des temps prinutifs. La connaissance des mœurs et habitudes des habitants de l'Australie actuelle a beaucoup servi

pour la reconstruction des mœurs et habitudes chez l'homme au temps quaternaire.

C'est avec les armes et instruments que nous venons de décrire que les hommes de l'époque du grand ours et du mammouth pouvaient repousser les attaques des animaux féroces qui venaient rôder autour de leurs retraites, et qu'ils se livraient à la chasse des petits et grands ruminants et pachydermes, tels que le renne, le cheval, l'antilope, etc., qui, avec les fruits sauvages, formaient le fond de leur nourriture.

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