LE PRINCE SCHWARZENBERG
Le prince Félix détestait cordialement lord Palmerston, et cela de vieille date. Avant de se retrouver sur le terrain de la politique, ces deux hommes d*État, tous deux hommes de plaisir et passés maîtres en Tart de plaire, s'étaient rencontrés dans un champ clos moins vaste sans doute, mais non moins brûlant et périlleux, et peut-être que si Ton essayait de remonter à l'origine de cette implacable animosité qui faillit compromettre la paix du monde, on la trouverait dans certaine rivaUté de boudoirs ignorée des uns, oubliée des autres, mais dont Tâpre et cuisant souvenir ne cessa jusqu'à la fin d'irriter au combat les
deux puissants antagonistes. Physionomie remarquable que celle de cet homme d'État ! La vie du prince Schwarzenberg, quand on y pense, est une des mieux remplies qui se puissent voir. Tout y vient à son heure, à son point. Homme de plaisir, grand seigneur, diplomate, soldat, premier ministre, il sut toujours combiner et fondre en de justes proportions certaines qualités particulières à ces divers états. Chez lui le soldat se ressentit toujours un peu du négociateur, le diplomate du guerrier, le tout sans préjudice de , l'homme de plaisir, du grand seigneur libertin qui jusqu'à la fin brocha merveilleusement sur l'ensemble.
Après avoir, sous un couvert diplomatique qui ne messied pas, fort occupé le monde du bruit de ses galantes équipées, la campagne d'Italie survint très à propos pour opérer une diversion devenue nécessaire dans une existence qui depuis mainte aventure par trop romanesque commençait à tourner au scandale.
Tel il avait été dans les boudoirs de Naples, de Londres et de Paris, tel il fut plus tard dans son cabinet du palais de la chancellerie à Vienne, — et tel il se
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montra sur les champs de bataille, impassible, dédaigneux, superbe.
Son visage avciit quelque chose de glacial qui déconcertait, même alors qu'il affectait son expression la plus aimable, et vous vous demandiez, à voir ce corps si long et si maigre que Fétroitesse de son aUila militairement boutonné rendait encore plus efflanqué, à voir ces traits pâles et durs, où se peignait, à côté d'une ironie hautaine, le sentiment de la plus inflexible personnalité, — vous vous demandiez par quelle inexplicable force d'attraction cet homme, sans jeunesse, sans beauté, sans agrément, agissait ainsi sur la plus séduisante moitié du genre humain.
Pour grand seigneur et brave, il l'était, qui en doute? mais les Lobkowilz, les Windisch-Graetz, les Lichtenstein aussi sont des braves et de très-grands seigneurs. Quel charme particulier possédait-il donc, ce prince Schwarzenberg, pour qu'on le préférât aux plus beaux, aux plus vaillants, aux plus jeunes? Quel était son secret pour entraîner tant de cœurs à sa suite? car, cet homme étrange, on ne se contentait pas de l'aimer, on l'adorait jusqu'à l'extravagance, jusqu'au délire,
jusqu'à la mort. Les passions, il les inspiraitjfpar douzaines, cela, même aux derniers temps de sa vie. Zerline, Elvire, dona Anna, que de victimes!
C'était, à vrai dire, le don Juan d'un siècle comme le nôtre. A cette soif du plaisir, à cette ardeur éternellement inassauvie, il joignait l'intelligence et l'amour des affaires, ce noble emploi des hautes facultés de l'esprit dont le sensualisme de nos jours a besoin pour savourer pleinement ses délices. Aussi bientôt ses forces se consumèrent.
Un soir, comme il s'habillait pour aller dîner chez l'Empereur, la mort vint le prendre.
— Qui frappe là?
— C'est la statue !
Toujours le même dénouement.
Il touchait alors au plus haut point de sa fortune politique, il avait reconquis l'Italie à la couronne d'Autriche, écrasé la révolution, humilié la Prusse, affermi partout la souveraineté de son jeune^maître. Sortir à temps de ce monde qui n'avait cessé de lui prodiguer toutes ses fêtes, ce ne fut peut-être pas le moindre signe par où se laissa voir Theureux arran-
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gement de sa destinée. Sis FelixSchwarzenberg! disaient, au camp de Radetzky, ses camarades en jouant sur son nom. Heureux en effet, car la mort qu'il bravait insolemment semblait prendre à tâche de l'épargner!
A Goïto, tandis que la mousqueterie et la mitraille dévastaient les rangs, il fouettait sa botte du bout de son épée, non moins dédaigneux vis-à-vis des balles et des boulets, non moins altier en sa contenance, qu'il ne le fut plus tard dans son cabinet de premier ministre. Le bonhomme Radetzky l'appelait spirituellement son feld-diplomate, et, chaque fois qu'une négociation se présentait, l'en chargeait. « Oh ! pour cela, voyez-vous, moi, je n'y comprends rien ! s'écriaitil en coupant court à la conversation. La diplomatie et les diplomates m'ont toujours été lettre close; mais tenez, voici Schwarzenberg, chapitrez-le tout à votre aise; c'est votre homme 1 » Schwarzenberg, c'était, nous Favons dit, sa réponse ordinaire en pareil cas, et le malin vieillard s'esquivait tout joyeux, laissant nez à nez les deux augures.
Le prince Schwarzenberg était surtout l'homme du
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succès; nul jamais ne s'entendit mieux à profiter de Foccasion quand et comme elle s'offrait à lui. Reste à se demander s'il eût été aussi habile à la faire naître. Il est permis de douter, en tout cas, que les calculs de sa politique eussent une très-grande profondeur. Il traitait militairement les affaires, et, disons«-Ie, un peu en casse-cou. Certes, son idée de concentration de rAllemagne dans FAutriche était d'un esprit ferme et capable d'entreprises hardies ; mais n'y avait-il donc point aussi quelque témérité à prétendre confier uniquement au sort des armes une question comme celle-là? Il semble qu'en pareil cas un Richelieu eût compté davantage avec les mœurs et les institutions d'un pays protestant et parlementaire.
Je l'ai dit, il y avait du soldat dans ce diplomate ; et si Tesprit militaire, qui communiquait à ses desseins l'énergie et la soudaineté, l'empêcha souvent de porter sa vue au delà du moment, c'est peut-être qu*en somme, toute bonne qualité a son défaut, ainsi que toute médaille son revers.
D'ailleurs, heureux comme il l'était, c'eût été faillir à sa destinée que de ne se point montrer aventureux.
LE PRINGB SOHWARZBNBERG. li
N'avait-il pas son étoile?
N'availril pas son influence magnétique î
Et quand j'écris ce mot, je l'emploie non plus au figuré, mais dans son acception réelle, médicale.
A Tépoque où le prince Hohenlohe mit le magnétisme à la mode dans les salons de Vienne, le prince Schwarzenberg avait senti se développer en lui une puissance nerveuse qui jusque-là était demeurée à Té* tat latent et dont il usa ensuite tant bien que mal durant le reste de sa vie. Cette force surnaturelle ne cessa même jamais de s'exercer depuis sur une de ses sœurs de complexion délicate et souffrante, laquelle empruntait au pouvoir magnétique de son frère le peu de santé dont elle jouissait. Du temps où le prince était ambassadeur à Naples, cette sœur se rendit, à diverses reprises, devienne à Rome, où celuici arrivait de son côté pour la rencontrer et la faire en quelque sorte revivre au contact de cette vie nerveuse dont il possédait les mystérieux trésors.
Vis-à-vis de lltalie, le prince Schwarzenberg, dont en mainte autre question on ne saurait contester les idées libérales, demeura toujoursl'homme des rigueurs
salutaires. €L'Italia si pentiraI » tel fut Tunique compliment que le ministre président du conseil de Fempereur François-Joseph trouva h répondre à la députation municipale envoyée à Vienne par Venise, au lendemain de sa soumission.
L'Empereur et Tarchiduchesse Sophie avaient accueilli avec bienveillance les regrets de la âëre cité réduite à demander merci, et lorsque la députation arriva devant Son Excellence , raide et immobile , comme il se tenait toujours, le prince se laissa saluer, et de ce masque impassible et glacé, comme ia statue du Destin, tombèrent ces paroles de fer :
« LItalia si pentira. »
M. DE HDMBOLDT
J*ai connu jadis un certain marquis de Châteauneuf qui fréquentaif beaucoup Forchestre de TOpéra-Comique et de la Comédie-Française. C'était une manière de vieil original fort versé, à l'en croire, dans la biographie des hommes de la fin du dix-huitième siècle, qu'il prétendait, avoir pratiqués tous familièrement, et sur lesquels il n'avait jamais à vous conter que des balivernes. « La Place, vous disait-il, par exemple, M. de La Place, mais c'était mon ami intime ! » Et làdessus, il vous débitait du plus grand sang-froid que
Fauteur de la Mécanique céleste avait deux goussets à sa culotte et portait, selon la mode du temps, deux énormes montres à breloques, lesquelles montres n'allaient Jamais d'accord. C'était là tout ce que son commerce de vingt années avec un astronome lui avait appris d'intéressant pour la science.
Je me demande si, en voulant parler de M. de Humboldt, je ne risque pas de tomber dans le même ridicule. Prendre par le côté purement anecdotique cette grande figure de savant, d'écrivain, d'homme d'État, est en effet une idée assez singulière et dont l'Académie des sciences pourrait s'offusquer; mais, grâce à Dieu, nous ne sommes point ici à l'Académie des sciences, et nos lecteurs goûteraient médiocrement, j'imagine, une analyse détaillée ex professa de la Monographie des méiasiàmes ou du Synopsis plantarum; mieux vaut encore essayer tout simplement de raconter l'homme.
Né à Berlin, le 1 4 septembre 1769, d'une famille noble, Alexandre de Humboldt eut pour frère cadet ce baron Guillaume de Humboldt qui prit une part
active aux affaires de son pays, et représenta la Prusse en 4818, au congrès d'Aix-la-Chapelle. Nous n'avons pas à nous étendre ici sur la période universilaire pendant laquelle se développa ce goût pour les sciences naturelles qui allait bientôt entraîner, vers ,les migrations les plus lointaines, le jeune et déjà céJèbre botaniste. En i 796, Alexandre deHumboldt, ayant perdu sa mère, quitta léna, où il étudiait l'anatomie avec Gœthe et Schiller, et se mit à voyager dans le Tyrol, dans la Lombardie, en Suisse. Venu en France, d'abord dans le but de prendre part à l'expédition du capitaine Baudin, ensuite à celle d'Egypte qui se décidait, il fut forcé de renoncer à ces deux projets. 11 se rendit alors à Madrid. M. deBonplan, son ami, pré* parait son voyage en Amérique ; Alexandre de Humboldt partit avec lui, et, en 1799, ils parcouraient ensemble la Nouvelle-Andalousie, la Guyane espagnole, rUe de Cuba. .L'année 4801 les retrouvait dans les Cordillères, en 1802 et 4803 ils visitaient le Mexique, la Nouvelle-Espagne, la Philadelphie, les États-Unis, où ils s'embarquaient enfin pour retourner en Europe.
«Quel homme! s'écriait Gœthe; je n'en connais point d'autre à qui le comparer ; c'est une source vive et intarissable ; il sait tout et sait tout à fond ! »
Homme rare, en effet, que celui qui, à soixantequatorze ans, commençait à écrire Cosmos.
M. deHumboldt aimait beaucoup la France; il a fait à Paris de fréquents séjours, notamment en \ 830, où il vint, en sa qualité d'ancien ami du duc d'Orléans, complimenter le roi Louis-Philippe au nom de Frédéric Guillaume III. C'est en i 847 qu'il fit parmi nous sa dernière apparition. Il y resta trois mois à cette époque, tout absorbé par la classification des matériaux qu'il ramassait pour son grand ouvrage, et n'échappant à l'importupe obsession des visiteurs que grâce à l'aimable hospitalité de M. Mignet, qui lui avait offert pour refuge son cabinet à l'Institut.
Quelqu'un disait un jour à M. de Humboldt : « Je vous aime infiniment et vous quitte toujours avec d'autant plus de regret que je sais à n'en pas douter que sitôt que j'aurai le dos tourné, vous allez décocher sur moi quelque malice I » En effet, M. de Humboldt ne ménageait personne ; d'esprit plus mordant, plus constamment épigrammatique, Je ne crois pas qu'il en ait existé, et avec cela toutes les apparences d'une parfaite bonhomie ; il vous égorgillait sa victime du moment sans même avoir l'air d'y toucher. Comme il connaissait l'Europe entière, comme il savait l'ancien monde et le nouveau sur le bout du doigt, il sufiSsait de prononcer devant lui le nom d'un personnage contemporain pour qu'il vous en débitât aussitôt l'histoire par le menu; et quelle histoire! des traits et des aperçus à l'infini, un feu roulant de mots ingénieux, de piquantes railleries; tout cela dit d'une bouche aimable et souriante d'où la parole s'échappait avec une sorte de sifflement vipérin. Une fois en belle humeur de causerie, il ne s'arrêtait plus; on raconte que lors de son premier séjour à Paris, visitant un soir le comte Schlabrendorf» un compatriote d'un rare
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esprit, d'un très-noble caractère, et, comme lui, trèsporté à la conversation, — l'entretien se prolongea fort tard, vers deux heures du matin. Cependant comme il fallait se quitter M. de Humboldt se leva, et son ami de l'accompagner avec son bougeoir jusque sur le palier, où le dialogue reprit son cours, si bien que le soleil levant trouva debout, à la même place, nos deux interlocuteurs imperturbables.
Comme le chancelier d*Aguesseau qui tenait en réserve une collection de bons ouvrages dans sa salle à manger, afin d'utiliser au besoin les courts instants pendant lesquels madame d'Aguesseau pouvait se faire attendre aux heures des repas, M. de Humboldt arrangeait sa vie de manière a ne jamais perdre une minute. Il avait sans cesse avec lui toute sorte de petits carrés de papier qu'il couvrait de cette écriture fine et grimpante qui, si elle a souvent Vindéchiffrabilité des hiéroglyphes, en a toujours le pittoresque. Ces billets, qu'il multipliait comme à plaisir, étaient pour la plupart de véritables petits chefs-d'œuvre d'élégance et d'urbanité. Je ne sais guère que M. Villemain qui possède parmi nous à ce degré cet art de dire juste et
bien en quatre lignes, art charmant si pratiqué de Fancienne société française, qui partout aimait à mettre le superflu à côté du nécessaire. On se souvient d'une note publiée il y a quelques mois dans la Gazette de Berlin, et reproduite par tous les journaux français. Dans cette note, M. de Humboldt faisait savoir urbi et orbi qu'il ne répondrait plus dorénavant aux innombrables lettres dont on l'accablait, et pour en arriver à prendre un parti si extrême, l'illustre savant avait attendu de toucher à sa quatre-vingt-dixième année I L'esprit reste confondu devant un tel exemple d'activité : qu'un homme vive jusqu'à quatre-vingtdix ans, cela se voit tous les jours ; mais conserver jusqu'à cet âge la plénitude du génie, le triple talent d'écrire le Cosmos, de se maintenir dans la faveur des princes et de garder intacte sa popularité parmi les représentants des idées avancées, voilà certes qui vaut la peine, et M. de Humboldt, on peut le dire, fut à la fois un homme habile et un homme heureux.
J*ai parlé de la faveur des princes. M. de Humboldt la rechercha toujours très-assidûment, et cela sans que les libéraux de Berlin lui en aient tenu rancune. Il y a un art de tout faire avec grâce, prétendait un diplomate célèbre; M. de Humboldt possédait cet art à Textrême, il savait mieux que personne concilier les choses en apparence les plus contraires, et s'il dînait tous les soirs chez les rois c'était pour y mieux servir la cause des peuples l On le voyait ce soir figurer à Charlotlenbourg dans le cercle intime de son noble maître et ami Frédéric-Guillaume IV, ce qui ne l'empêchait pas le moins du monde de conduire le deuil des insurgés de Mars et de protester par sa présence à ces civiques funérailles bontre Taffreux régime de la tyrannie. Je n'en veux pas à M. de Humboldt de ses empressements autour du trône, encore moins suis-je
tenté de lui reprocher sod libéralisme, bien au contraire, en ma qualité d'adorateur du génie, j'admire que deux principes qui sembleraient devoir s'exclure aient pu, chez ce mortel privilégié, se fusionner à ce point que tous les partis s'attribuent ses affections comme tous s'attribuent ses œuvres.
Le palais de Charlottenbourg ne connaissait pas d'hôte plus régulier, de courtisan plus fidèle et plus respectueux. L'illustres savant s'y rendait exactement deux fois par jour, et les habitants de YOranienstrasse pouvaient se dire sans crainte de se tromper : « Il est deux heures et demie, voilà M. de Humboldt qui passe en carosse pour aller dîner au Château I »
Après le dîner, on faisait un bout de conversation. Je le vois encore, la tête un peu inclinée de côté, sa plaque de l'Aigle noir sur la poitrine, sa tasse de café à la main, passant d'un groupe à l'autre, éloquent, spirituel, poli, mais d'une politesse incisive, et beaucoup plus voisine du persiflage que de la bienveillance. Tandis qu'il causait avec vous, son œil ne quittait pas le roi d'une seconde, et sur le moindre signe que trahissait le visage du maître l'anecdote corn'-
mencée s'interrompait, et le zélé serviteur volait près de Sa Majesté.
On sortait du Château vers les cinq heures, M. de Humboldt rentrait chez lui et travaillait jusqu'à rheure du thé.
Ici, nouvelle toilette et nouveau pèlerinage à Charlottenbourg. C'était d'ordinaire Jp moment des réunions intimes. Le roi et la reine s'asseyaient à une table autour de laquelle chacun prenait place indistinctement. Le roi dessinait, la reine parfilait, et M. de Humboldt faisait la lecture. Â onze heures la séance était levée ; alors seulement Tillustre savant rentrait en possession de lui-même, alors seulement sonnait pour lui la véritable heure du travail. Et encore très-souvent faisait-il l'école buissonnière, et ne rentrait-il à la maison qu'après s'être attardé dans le monde.
M. de Humboldt dormait très-peu, et regagnait sur le sommeil le temps qu'il donnait à ses devoirs d'homme politique et sociable, lesquels devoirs il a remplis jusqu'à la fin avec une rectitude qui n'a point varié. On aurait peine à citer, dans tout le règne de
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Frédéric-Guillaume IV, un seul jour où Tauteur du Cosmos ait manqué à cette règle, qu'il s'était bénévolement imposée, de paraître à la Cour. Une seule fois, les Dangeau berlinois s*en souviennent, M. de Humboldt ne vint pas dîner. La chose sembla si grave, que le roi envoya immédiatement aux informations, et Ton sut que M. de Humboldt était fort malade, il y avait même de la paille devant la maison. Ce qui n*empécha pas M. de Humboldt de. se lever le soir et d'arriver à Charlottenbourg, soigneusement empaqueté, pour y faire son apparition au thé du roi.
Manquer à deux reprises, dans une journée, à ses plus chères habitudes, en vérité, c'eût été trop, et Is^ fièvre n'obtint pas cela de lui.
Qui fut abasourdi en le voyant entrer au salon, ce fut le roi. Bientôt à l'étonnement succéda Tinquiétude, car une pareille imprudence pouvait coûter cher à rillustre malade, et FrédérioGuillaume, tout en le remerciant d'avoir vaillamment lutté pour faire au moins acte de présence, s'empressa, le trouvant fort pâle et fort défait, de le remettre en voilure le plus vite possible.
Le roi de Prusse aimait beaucoup qu'on lui fit la lecture; longtemps, Louis Tieck, le plus fameux lecteur que TAUemagne ait eu, avait rempli cette charge de cour, et depuis la mort du célèbre poëte, c'est à M. de Humboldt qu'elle était dévolue. Avec un monarque aussi lettré, aussi artiste que Frédéric-Guil- Jaume IV, un tel office np pouvait certes passer pour une sinécure. M. de Humboldt s'en acquitta avec un soin ponctuel, et cette supériorité qu'il mettait à faire toute chose. Seulement, on ne tarda pas à remarquer que Tieck était plus varié dans le choix des ouvrages. Au lieu de passer de Shakspeare à Calderon, de Molière à Lessing ou à Chateaubriand, ainsi que procédait son devancier, M. de Humboldt ne lisait guère que ses propres livres. Pa^se encore pour les Consi-^ dérations sur la Nature ^ mais le Cosmos ^ n'était-^o
pas un peu bien sévère pour des oreilles princiëres si familiarisées d'ailleurs qu*on les suppose avec le subjectif?
Il n'importe; le roi, qui'était la bonté môme et qui, lorsqu'il s'agissait de faire plaisir à quelqu'un, n'hésitait pas à se sacrifier, le roi se résigna de la meilleure grâce. La reine, de son côté, imita ce sublime exemple, et, soir après soir, les lectures du Cosmos eurent leur cours. Comme on n'avançait que trèslentement à travers cette forêt splendide, mais au demeurant fort touffue et d'un accès diflScile aux simples promeneurs, l'affaire se prolongea ainsi deux mois, pendant lesquels le roi et la reine de Prusse furent admirables de patience et de magnanimité. En soixante étapes environ, on était arrivé au terme de ce long voyage, et tout leur semblant achevé, Frédéric-Guillaume et son auguste compagne adressaient à l'illustre écrivain leurs félicitations, lorsque M. de Humboldt, au moment de prendre enfin congé, se ravisa et dit : « Je viens de recevoir aujourd'hui même la traduction française de mon ouvrage ; cette traduction me parait excellente, et si le roi et la reine
daignent me le permettre, j'aurai Thonneur de leur en recommencer la lecture dès demain. »
Si cette histoire vous emb....
Nous allons la recommencer.
On avait écouté l'original, on entendit la traduction ; les grands de la terre ont de ces trésors de vertu que la Providence leur a départis pour le contentement de leurs sujets.
On était alors au mois de mars 1848, terrible date pour la monarchie en général et en particulier pour la monarchie prussienne. Il s'en fallait et de beaucoup, ainsi que du reste on peut se l'imaginer, que les préoccupations de Frédéric-Guillaume IV et de sa famille fussent toutes littéraires et artistiques.
Cependant, les lectures de la traduction française du Cosmos n'en allaient pas moins leur train régulier.
Un soir, au beau milieu de la séance» on entend au loin la fusillade. Le roi pâlit et se lève, on ignore encore ce que c^est; mais un aide de camp, survenant, à la hâte, annonce qu'une fraction de la garde pourrait bien s'être insurgée.
Une révolte dans la garde à pareil moment, c'était la ruine et le désespoir. Frédéric-Guillaume et sa femme se précipitent vers les escaliers, officiers, . chambellans et demoiselles d'honneur, tout le monde s'élance sur leurs pas; seul, M. de fiumboldt ne se dérange point et quand, un moment après, le roi, calme et rassénéré, rentre disant que ce n'était qu'une fausse alerte, l'auteur de Cosmos reprend sa lecture juste à l'endroit où l'incident l'avait interrompu. Je ne sais, mais cette persévérance à travers tout, cette intraitable obstination à tenir les gens occupés de soi, tout en ayant son côté comique, me semble aussi n'appartenir qu'aux esprits vraiment forts. Ce n'est point chose si facile, quand on y songe, que d'imposer de la sorte à des souverains l'autorité de sa pensée. Qu'on le veuille ou non, il faut la subir, et cette tyrannie, comme tant d'autres, a sa raison d'être. Rien n'est
plus ridicule que de prétendre juger de tels hommes d'après les règles ordinaires. Les génies comme Gœthe, Cuvier, Alexandre de Humboldt, du haut des sommets où ils planent, finissent par arrivera Tindifférentisme le plus absolu en matière d*idées politiques. Cela peut n'être point très-consolant, mais c'est fort vrai, et le bon sens public ne s'y méprend point lorsqu'il leur passe tant de contradictions qui paraîtraient choquantes chez les autres.
Que M. de Humboldt soit le commensal du roi et vote obstinément pour le candidat de l'opposition la plus avancée, chacun trouve cela charmant, le roi tout le premier. On raconte qu'au lendemain des événements de 1848, un oflicier de la garde, invité à dîner chez le prince de Prusse, fut plus que surpris d'être assis à table côte à côte avec un personnage qu'il avait quelquesjoursauparavantrencontré sur les barricades. Après le dîner, on alla aux informations, et l'on apprit que c'était M. de Humboldt qui s'était constitué le patron bénévole d'un hôte naguère encore si mal disposé pour son royal ami. Singulier privilège de ces hommes extraordinaires, tout leur réussit. Le peuple
ne leur en veut pas de hanter le palais des rois, ils passeraient aux yeuxdeBérangerlui-mômepourdes/iieraibx^ eussent-ils d'ailleurs observé scrupuleusement toute leur vie le code du parfait courtisan, et de leur côté les rois leur permettent de n'avoir que des sympathies pour les partis extrêmes, et de coquetter incessamment avec la Révolution. Heureux hommes que ces grands hommes, ils vivent quatre-vingt-dixans, aimés, applaudis, choyés du monde entier dont souvent ils se moquent, et il n*yapas jusqu'à la mort qui n*ait pour eux des égards et des douceurs. « Alexandre de Humboldt, nous disait une lettre de Berlin, en nous apprenant la triste nouvelle, Alexandre de Humboldt n'est pas mort, il s'est endormi I »
C'est un caractère digne d'occuper un jour la sérieuse histoire que le roi Charles-Albert, et c'est en même temps un personnage au plus haut point dra* matique et dont la douloureuse fin ressemble à un cinquième acte de tragédie. Brave comme pas un, bouillant d'enthousiasme pour l'idée de l'indépendance italienne, se croyant né pour ceindre à son front la couronne de fer des rois lombards, la mélancolie s'empare de lui à une certaine heure, il succombe à Novare vaincu par son découragement plus encore
peut-être que par le sort des armes, et le voilà morne et silencieux qui s'éloigne du champ de bataille, quitte son armée et les siens sans un adieu et se dirige vers la terre d'exil pour y mourir comme Codrus en victime expiatoire. Étrange prince que l'idée de l'indépendance et de l'unité de l'Italie a tué ainsi qu'elle en tuera tant d'autres ; son fils, élevé à sa rude école, Victor-Emmanuel, a son courage mais sans gréméditation ni humeur noire. Partout où le canon tonne, où gronde la fusillade, vous Je voyez accourir avec l'intrépidité d'un chef indien qui n'en veut qu'à la victoire, rien qu'à la victoire I Sa tête violemment rejetée en arrière, sa moustache farouche que fouette le vent, son geste et son maintien expriment la fierté, la hauteur et l'audace. Et tel vous l'avez vu l'autre jour calme et superbe à Palestro, tel il se montra jadis àVignale devant Radetzky son vainqueur.
Charles-Albert n'étant encore qu'un simple prince de la maison de Savoie, avait épousé, le 30 septembre 4817, la princesse Thérèse de Toscane*, de laquelle naquit Victor-Emmanuel, le 14 mars 1820. Dès le berceau Fenfant fut ballotté par les révolutions. Son père, exilé de son pays pendant plusieurs années, y rentra toutefois assez à temps pour pouvoir surveiller Téducation du futur héritier du trône, et aussi celle de son second fils, ce duc Ferdinand de Gènes, si heureusement doué et qu'une mort presque subite enleva le 10 février 1855 aux plus brillantes espérances. Le cabinet de Turin suivait encore les errements de la politique autrichienne, lorsque Victor --Emmanuel
V Né le âl mars ISOl^ morte le 12 janvier 1855.
épousa, le M avril 1842, Tarchiduchesse Adélaïde *, fille de Farchiduc Rénier, à cette époque vice-roi des provinces lombardo-vénitiennes, et dont la mère était une sœur de Charles-Albert. Singulier retour des choses humaines : six ans plus tard l'auguste beau-père s'enfuyait devant une révolution qui saluait son chef dans Charles-Albert.
On sait quelle part glorieuse Victor-Emmaùuel, alors prince de Savoie, prit à cette guerre contre l'Autriche, et comment il se distingua dans diverses rencontres. Enflammé par les succès de Goïto et de Pastrengo et peut-être aussi un peu attiré par le mouvement de retraite de Radetzky sur l'Adige, Charles-Albert donna l'ordre à une partie de ses troupes de s'avancer sur Vérone. Les habitants de cette place, exaspérés contre la tyrannie des Autrichiens, n'attendaient que l'occasion favorable pour se soulever.
Les villages de Santa*Lucia, de Croce-Bianca et de San-Massimo forment une troisième ceinture de pos-
^ Née le 3 juin 1822, morte le 20 janvier 1856.
tes avancés dont il faut se rendre maître avant de pè« nétrer dans Vérone. Ce ne fut pas sans une grande efifusion de sang qu'en i 790 nos troupes républicaines, sous les ordres de Schérer, attaquèrent ces positions. San-Massimo, pris et repris sept fois par les Français et les Autrichiens, finit par rester au pouvoir de ces derniers.
Là où nos armes avaient une fois échoué, les légions piémontaises, si braves qu'elles fussent, conservaient peu de chance de réussir. Dirigées contre des retranchements en pierres sèches derrière lesquels s'abritait l'ennemi, la fusillade, la mitraille les foudroyèrent. Les Impériaux s'étaient embusqués dans un cimetière. Un détachement de la brigade d'Aoste s'élance à l'assaut des murailles et dans ce champ de mort détrempé par une pluie d'averse, au milieu de ces croix profanées et de ces ossemeilte souillés de fange, on s'attaque, on s'escrime, on s'égorge à la baïonnette. Après plusieurs heures d'une lutte acharnée et des plus sanglantes, le roi, qui avait toujours été au plus fort de la mêlée, s'exposant comme le dernier de ses soldats, commande qu'on batte en retraite, ce que voyant,
les Autrichiens tentent de poursuivre Taile droite, mais le jeune duc de Savoie, aujourd'hui Victor-Emmanuel, par un mouvement d'héroïque impétuosité, se précipite sur eux et dégage ses troupes.
Cette affaire de Sainte-Lucie, que suivirent bientôt lesbataillesde Gustozzaet de Sommacampagna, amena pour Charles-Albert la première disgrâce de la fortune. Et, après Yolta et les événements du palais Greppi, k Milan, le roi épuisé, chagrin, miné par la fièvre et Tennui, se résigna à demander un armistice. Le règlement de cette convention, qui portait pour article premier que la ligne de démarcation des deux armées serait la frontière même des États respectifs, ce règlement fut confié, par le roi de Piémont, au lieutenant général comte Salasco, et, par le maréchal Radetzky, au lieutenant feld-maréchal baron de Hess.
On sait Thistoire de Tarmistice du 9 août 1848, et comment cette convention de six semaines finit par aboutir à un état qui n'était ni la paix ni la guerre, et que Charles-Albert dut rompre brusquement un matin.
« Je sais ce que vous m'apportez, » dit le maréchal Radetzky en allant familièreitient au-devant de FoflScier piémontais, qui, le 16 mars 1849, vint lui dénoncer la reprise des hostilités.
Dans Tattente des événements qui se préparaient, Radetzky avait d'avance démembré son armée de telle sorte qu'en huit jours elle pouvait se trouver concentrée sur le point d'opération le plus éloigné. Radetzky connaissait à peu prés les forces piémontaises, il savait qu'elles se dirigeaient vers Novare. Il s'agissait donc pour lui de faire croire au général Chrzanbwsky qu'on évacuait Milan pour se porter derrière l'Adda, puis tout à coup de franchir le Tessin par un mouvement rapide et de se jeter avec toute son armée sur le flanc droit de son adversaire avant que celui-ci eût le tempii
de préparer son offensive. Ce plan, tout simple qu'il était, ne fut malheureusement pas déjoué par le général Chrzanowsky, lequel s'obstina jusqu'au dernier moment à croire que les Autrichiens allaient, comme par le passé, recommencer à battre en retraite. Aussi les soldats piémontais ne manquèrent-ils pas de rejeter sur leur chef la responsabilité de la journée, convaincus que si les choses tournèrent de la sorte à No-vare, la faute en fut aux officiers généraux et non à l'armée, qui fit, elle, tout ce qu'il fallait pour tailler les Autrichiens en pièces. •
Lorsqu'on entra dans la chambre que Charles-Albert avait occupée pendant la nuit qui précéda le désastre de Novare, on trouva auprès du lit une table, et sur cette table, à cAté de la bougie à moitié brûlée, un Voyage en Chine, dernière lecture à laquelle ce roi, qui, le lendemain, livrait bataille, n'avait dû prêter, on le suppose, qu'une bien distraite attention. A cette veillée des armes succéda dans le combat l'attitude d'nn héros. Partout où siiQait la mitraille, au plus
fort des périls et du feu, ils étaient là, lui et son noble fils, cherchant la mort à défaut de la victoire.
Cette fin de Charles-Albert, par sa misère et sa grandeur, touche à ce que T imagination des poètes a jamais créé de plus émouvant.
Au milieu d'une nuit pluvieuse et sombre, une berline de voyage est amenée au général de Thurn par les hussards des avant-postes; un homme grand et maigre, le visage couvert d'une pâleur de spectre, en descend :
« Je suis le comte de Barge, colonel piémontais. L'armée où je servais ce matin encore est en pleine dissolution, et je désire me rendre à Nice.
— Passez, sire, et que Dieu vous garde! »
Et l'équipage repart au galop, emmenant ce roi qui s'en va mourir loin de.sa patrie, sur ce sol où naquit jadis dom Sébastien, cet autre Charles-Albert du moyen âge portugais. Il y avait dans Texpression sévère et mystique de Charles-Albert, dans cette figure ascétique et martiale, beaucoup de la physionomie d'un chevalier du moyen âge. Au début de la seconde campagne, en franchissant l'Adige au milieu de son
étât-major, il se découvrit solenneUement, comme aurait pu faire Godefroy de Bouillon mettant le pied en Terre Sainte.
A Goïto, il reçut un éclat d'obus, et son fils, ce Victor-Emmanuel, le héros d'hier, un coup de feu dans la cuisse*
Charles-Albert, nous l'avons dit, ne commandait pas à Novare ; laissant à d'autres la direction de la bataille, ce fut assez pour lui de se jeter partout au plus épais de la mêlée. Il fut un des derniers qui abandonnèrent les hauteurjs de la bicoque^ et plusieurs fois, en se retirant, il se retourna vers les Autrichiens, arrêtant son cheval au milieu du feu ; puis, comme les balles semblaient ne le vouloir pas atteindre, il mit son cheval au pas et gagna la ville.
Comme pendant à cette scène de désolation, l'histoire semble avoir mis la rencontre si dramatique du jeune héritier de la couronne de Sardaigne avec le maréchal Radetzky.
Le rendez-vous avait été fixé à Vignale, petite localité située à quelques mètres de Novare» où le chef
de rarmée autrichienne, accompagné d'une suite nombreuse et splendide, attendait depuis quelques instants, lorsque le jeune roi de Sardaigne parut.
Du plus loin qu'il aperçut le maréchal et son escorte, Victor-Emmanuel mit son cheval au galop, et s'élançant vers Radetzky, l'aborda avec ces paroles dites d'un accent de profonde effusion :
« Maréchal, vous voyez devant vous un fils qui B'a plus de père, un roi qui n'a plus de royaume, un * général qui n'a plus d'armée I »
Le maréchal serra la main du prince et tous, les deux s'embrassèrent cordialement. Ensuite de quoi Victor-Emmanuel, Radetzky et le général Hess entrèrent à cheval dans la cour d'une maison voisine, où la paix fut négociée.
Les trois personnages de cette scène historique s'entretinrent debout au milieu de la cour, tandis qu'autour d'eux une compagnie de Sereshans, pittoresquement drapés dans leurs dalmatiques écartâtes, formaient le cercle.
Victor-Emmanuel portait un de ces uniformes
splendides et pitloresques dont jadis le roi Murât aimait tant à se revêtir. Mais ce qui valait mieux rfue le dolman du roi Murât, ce qui produisit sur Tétat-major autrichien une impression qui ne s*est depuis jamais effacée, ce fut l'attitude de Victor-Emmanuel, sa présence d'esprit et ce ton de dignité suprême auquel se prêtait d'ailleurs si bien le caractère martial de sa physionomie.
Les pourparlers terminés, la conversation devint familière.
« Vous m'avez, dit le jeune roi, pris à Mortara six chevaux comme je crains bien qu'il ne m'arrive jamais d'en avoir de pareils ; entre autres, un bai-brun magnifique, mais qui n'est pas très-sûr des jambes de devant, je vous en avertis, pour que vous en informiez son heureux possesseur. »
Quelques minutes plus tard, Victor-Emmanuel reconnut un de ses chevaux dans l'escorte du maréchal. C'était l'écuyer de Radetzky qui le montait. A peine le roi en avait-il fait l'observation, que le maréchal donna ordre qu'il fût restitué à qui de droit.
Cette scène nous montre pour la première fois Victor-Emmanuel dans rexercice de ses fonctions royales. Quel plus triste commencement de règne I Battu à Novare, où il s*était conduit en héros, Charles-Albert avait abdiqué, et son fils venait aujourd'hui recevoir en quelque sorte Tinvestiture des mains du vainqueur.
Ces deux scènes d'abdication et d'avènement se commentent Tune par Fautre, et Von conçoit que Victor-Emmanuel ne les ait jamais oubliées. Depuis cette heure d'afflictions et de désastres, dix ans se sont écoulés, pendant lesquels Victor-Emmanuel, par sa foi inébranlable aux destinées de Tltalie, par la plus loyale et la plus intelligente pratique des libertés constitutionnelles, a relevé la fortune de sa maison, et le voilàaujourd'hui, — ^souverain adoré deson peuple,chef
militaire acclamé par ses soldats dont une armée française soutient irrésistiblement l'effort déjà vigoureux ; — le voilà qui vient à son tour régler ses comptes avec rAutriche et lui imposer devant l'Europe une réparation solennelle. Venger l'insulte faite à sa couronne et conquérir l'indépendance de l'Italie, ce fut le rêve du jeune prince saisissant le pouvoir au lendemain de la bataille de Novare; ce rêve, grâce à nous, s'est déjà réalisé par le côté qui, en somme, lui tenait le plus à cœur, et quant au reste il a le temps d'attendre.
M. de Brignole, qui fut en 1850 l'ambassadeur de Victor-Emmanuel, et dont le patriotisme accepta cette rude tâche d'aller à la cour d'Autriche représenter son pays vaincu, M. le marquis de Brignole, s'il voulait parler, en dirait de belles sur la manière dont en usait le prince de Schwarzenberg à l'égard du Piémont. Au lieu de ménager les justes susceptibilités d'une maison souveraine envers laquelle on avait tant de raisons pour se montrer généreux, il n'y avait sorte d'humiliations qu'on ne se crût en droit de lui infliger, c'étaient des coups d'épingles continuels, un
mauvais vouloir obstiné qui, chez lepremier ministre de François-Joseph, se trahissait par les plus mesquines taquineries, comme, par exemple, de faire, pendant des heures , attendre dans son antichambre renvoyé de Sardaigne, qui voyait passer à tour de rôle tous les personnages inscrits par l'huissier sur sa liste et finissait par n'être point reçu. Le calme imperturbable et la patience vraiment magnanime que le marquis de Brignole sut conserver pendant tout le temps que dura cette épineuse mission, ne se peuvent décrire. Contre les impertinences calculées du prince Schwarzenberg, un simple diplomate n'eût pas tenu, mais M. de Brignole était lui aussi un grand seigneur et, comme tel, certaines grossièretés ne pouvaient l'atteindre, ce qui parfois mécontentait fort le prince premier ministre, lequel maugréait in petto devoir ses insolences se dépenser en pure perte.
J'ai tort de dire en pure perte, car ces affronts, quelqu'un les ressentait cruellement, c'était Victor- Emmanuel qui, dès cette époque, ne négligea point de s'attribuer ce qui lui revenait de droit dans les
offenses dont on harcelait ses représentants, Comme
ce Lorédan, qui traitait commercialement les affaires, avec ses ennemis, le roi de Sardaigne oavrit, dès ce moment, son livre de comptes avec rAutriche, livre implacableoù les grïefs sont venus depuis s'entasser par milliers et qui ne sera clos, désormais, que le jour où r Autriche, ayant retiré de lltalie son dernier homme, le fils de Charles-Albert pourra inscrire froidement de sa main, sur la dernière page, le fameux mot du Vénitien : Vka pagato.
La crise terrible à laquelle le Piémont venait d'échapper semblait avoir pour longtemps ébranlé le pouvoir. Victor-Emmanuel réussit très-rapidement à le rétablir sur ses bases. Il lui suiBt pour cela de s*adresser au régime représentatif, et de le pratiquer loyalement, sans jamais songer une seule minute h sortir des limites de la Constitution. Quand les tendances du clergé devinrent envahissantes, il s'y opposa carrément, et sut résister avec une égale fermeté aux avances et aux menaces de la cour de Rome; résistance d'autant plus courageuse que Tultramontanisme, en Piémont, ne jouit point de Timpopularité qu'on pourrait supposer, et compte des adhérents par
milliers aux deux exirémitég de l'échelle sociale.
En même temps qu'il rompait en visière aux pré^ tentions cléricales» Victor-Emmanuel battait en brè^ che le radicalisme. A ce sujet, la ville de Gènes, foyer ordinaire des mécontents, lui voulut même tant soit peu tenir rancune. Hais, en 4854, le choléra s'étant montré, Victor-Emmanuel accourut au plus fort du péril, et paya si bravement de sa personne que les moins bienveillants furent contraints à la reconnaissance *.
Une fois ses affaires dûment réglées à l'intérieur, le fils de Charles-Albert reprit au dehors la politique de son père et se remit habilement à dresser ses plans de revanche sur T Autriche. Il se rapprocha de plus en plus de la France, entra dans l'alliance contre la Russie et conquit par là, à son pays, une voix dans le
t L'année 1S6$, qui suivit celle du choléra, amena deuil après deuil dans la famille du Roi, qui, en moins d'un mois, vit mourir coup sur coup sa mère, sa femme et son frère. Victor-Emmanuel a aujourd'hui trois fils : le prince Humbert, né le iU mars iSliU\ le prince Âmédée, né le 30 mai 18/^5, le prince Othon-Eugëne, né le 30 mai 1845, et deux filles : la princesse Clotilde, née le 2 mars 18&3, mariée au prince Napoléon, et la princesse Marie Pie, née le 16 octobre 1847.
conseil des grandes puissances, ce qui, certes, peut compter au premier rang des échecs que la politique suivie par M. de BuoI, pendant la guerre d^Orient, a déjà valus à l'Autriche. Cependant les rapports diplomatiques entre les cours de Turin et de Vienne se tendaient chaque jour davantage. L'expédition de Crimée et les désastres dont elle fut la cause pour la Russie, avaient laissé, au cœur de cette puissance, les ferments d'une haine implacable contre l'Autriche; le Piémont ne manqua pas de les exploiter en offrant un port à la marine russe.
Inutile, maintenant, de crayonner cette physionomie de roi-soldat. Tout le monde la sait par cœur. Pendant son séjour à Paris, Victor-Emmanuel ne ménageait pas sa présence; au thé&tre, au bois, dans les jardins et les musées, on le rencontrait partout, et ceux qui n'eurent point alors cette bonne fortune, peuvent aujourd'hui se la procurer à toute heure, en allant faire une station devant la vitrine de Rittner et Goupil. Œil intelligent, front hardi, traits irréguliers, moustache farouche, tout cela composant un ensemble des plus sympathiques. Dans la façon d'être, un
laisser -aller cordial, un enjouement plein d'abandon, et parfois, comme correctif^ une dignité souveraine, plus que de la dignité, de la raideur, le sang des archiducs qui se réveille. On raconte qu'en Angleterre, à la cour delà reine Victoria, cet air de grande dignité que le fils de Charles-Albert sait prendre dans l'occasion fit merveille. Il n'importe s'il y a de par le monde des caractères moroses et portés à l'humeur noire, Victor-Emmanuel n'est point de ceux-là. Il préfère l'action à la rêverie, et n'a rien du mélancolique Hamtet, bien plutôt serait-il Fortinbras, ce vaillant prince qui ne marche qu'au bruit de la mousqueterie et des clairons. Cette idée de l'indépendance italienne qui -<qt l'unique rêve de son existence, il l'a de tout temps poursuivie, mais sans fanatisme, en beau joueur qui guette la chance, et qui, lorsque l'heure de lier partie est arrivée, se dit cette parole si française : Allons -y . gaiement !
Cétait vers les premiers temps de roccupation de l'Algérie par l'armée française. M. de Mac-Mahon n'était alors qu'un simple capitaine d'état-major, un fort élégant jeune homme, et déjà connu comme un de ces braves qui en même temps que le mérite ont la chance. Il n'avait jamais été blessé, ce qui, aux yeux des races orientales, est un signe de prédestination manifeste. Un jour, le capitaine de Mac-Mahon est envoyé inspecter une espèce de cabane située dans un fossé, et que l'on croyait abandonnée.— Il y court,
met pied à terre sur le bord du fossé, et fait le tour de la cabane. — Personnel II entre dans la masure, et dans ce pelit carré de six ou sept pieds, se trouve face à face avec un Arabe. Ce fut l'œuvre d'une seconde; l'officier français est couché en joue h bout portant, et cette fois-ci la mort paraît inévitable. — Le doigt de l'Arabe presse la détente. — Le coup a dû partir, — cependant l'officier français est encore debout!
Le fusil de l'Arabe avait fait long feu I
L'arme lui échappe des mains, et, avec un cri guttural, l'Africain s'affaisse sur lui-même, convaincu qu'un miracle vient de s'accomplir, et qu'il a devant lui un de ces mortels privilégiés que Dieu rend invulnérables.
Ce qu'il advint de l'Arabe, je n'ai pas besoin de vous le dire. Il alla rendre compte de son aventure au prophète dans ce paradis dont l'espoir rend tout bon musulman si indifférent aux choses d'ici-bas.
Quant au jeune capitaine, il est aujourd'hui maréchal de France, et cette invulnérabilité àB.ns\dLquGlle l'Arabe vit sans doute un signe manifeste de prédes-
tination, ne s'est depuis jamais démentie. De tant de batailles parmi lesquelles il faut nommer Malakoff et Magenta qui peuvent compter, et où il a fait des prodiges de valeur, M. de Mac-Mahon est toujours sorti sans une égratignure, ce qui ne laisse pas de créer, à la guerre, un certain prestige, car si c'est beaucoup d'être brave, c'est aussi quelque chose d'être heureux. Ce mot de /avori de la fortwaey dont on a tant abusé jadis, n'est peut-être point un si vain mot qu'on pense; et il y a en effet de ces hommes avec lesquels les choses les plus aventureuses et les plus risquées finissent toujours par bien tourner. A cette classe d'heureux mortels et di' enfants gâtés de la victoire appartiendrait, ce semble, le maréchal Mac-Mahon, l'héroïque tranche-muraille de la tour Malakoff, et en même temps le capitaine habile qui sut arriver juste à point nommé sur le champ de bataille de Magenta. Avoir son étoile là-haut est pour quiconque ici-bas une grande affaire, mais principalement pour le chef militaire qui avant tout a besoin d'inspirer autpur de soi la confiance. Cependant la plupart du temps il suflSt de regarder de près dans les actes et le caractère de
ces favoris de la fortune pour acquérir ta éonfiôtioD qu'en somme la fortune n*a point tout fait» et que, si elle y a mis du sien» eux de leur côté ne se sont point abandonnés» tant s -en faut. Le marédbal Mac-Mabon nous en serait» au besoin» un parla&t exemple. HdUreUx» oui» sans doute I mais k là ôoûdition que dans ce bonbeuf on nous permetffa de faire entrer le talent» Téuergie» la solêfice et le tact militaires et toutes ces qualités morales qui sont eh général pour une grande part dans les faveurs de la fortuné.
Les prineès de la maison d'orléaùs avaient l'oëil clairvoyant à Fendrôit dés jeunes officiers de mérité» et c'est un honneur qu'on ne leur contestera point d'avoir su pressentir et deviner de loin la plupart des grandes renommées à Tordre du jour.
Ainsi advint-il pour le jeune capitaine^ Né à Autun vers 1807» le comte de Mao-Mahon descend d'une anôiénùe famille catholique irlandaiiie qui s'attacha h la destinée des Stuarts. Fils d'un pair de France^ qui fut un des amis personnels de Charles X, il entra k l'école de SainlrCyr en 4825» fit
ses premières armes à Texpédition d'Alger, assista comme aide de camp du général Achard au siège d'Anvers, devint capitaine en 4833 et passa en Afrique, où il se distingua par plusieurs actions d'éclat, notamment en 1837, au siège de Constantine.
Le siège de Constantine est un des plus beaux fleurons de la couronne des zouaves ; pendant rétablissement des batteries, on les vit en plein jour, sous le feu de la place, relever et traîner jusqu'au sommet du Mansourah les pièces de vingt-quatre que dans la nuit les chevaux n'avaient pu arracher à la boue. Le jour de l'assaut ils obtinrent l'insigne honneur de marcher en tête de la première colonne. Tous ceux qui ont parcouru les galeries de Versailles se rappellent le saisissant tableau d'Horace Vernet : Lamoricière, au sommet de la brèche où il allait disparaître bientôt dans un nuage de poussière, au milieu d'une effroyable explosioh ; à côté de lui le commandant Viens, du génie, escaladant le pan du mur sur lequel il allait être frappé à mort, et plus bas l'héroïque colonel Combes du 47®, et tant d'autres braves que le peintre n'a pas connus et
4i20 HOMMES DU JOUR.
parmi lesquels figurait le capitaine Mac-Mahon.
« Lors de la formation des chasseurs à pied, raconte un écrivain illustre S on songea naturellement à mettre à la tête des divers bataillons de ce corps d'élite des officiers distingués parleurs bons et vaillants services. Quand vous parcourez aujourd'hui les cadres de ces bataillons tels qu'ils furent alors composés, vous n*y trouvez que des noms qui se sont illustrés depuis : les Mellinet, les Forey, les Ladmirault.
» Le comte de Mac-Mahon, capitaine d*état-major, signalé par plusieurs actions d'éclat, fut mis à la tête du dixième bataillon. »
En 4845, M. de Mac-Mahon fut nommé coloneL Absolu dans le commandement, intrépide dans l'action, la seule vue de son régiment rendait les Arabes doux comme des moutons. Ils savaient par mainte expérience acquise à leurs dépens, que le colonel ne plaisantait pas une fois une affaire engagée. Et quand il visitait les montagnes kabyles, s'il trouvait sur ses pas des gens furieux de se soumettre, ces braves
^ Voir Les Zouaves et Chasseurs à pied, p. 53 et 143. Est-il be-
gens n*en payaient pâs moins Farriéré sans mot dire.
La révolution de 1848, qui fit et surtout défit tant de fortunes, n'exerga, pour le moment du moins, aucune influence sur le sort du brave colonel. A peine s*en aperçut-il au fond de l'Afrique, où vint le ^'ouver dans la môme année son brevet de général de rigade et sa nomination au poste de commandant de la province de Constantine.
Après le coup d*Ëtat du S décembre, auquel M. de Mac-Mahon demeura d'ailleurs absolument étranger, Louis-Napoléon le fit général de division. Il mena à bien comme tel, pendant les années suivantes, diverses « opérations en Kabylie, et ne tarda pas à compter au premier rang de nos généraux africains les plus distingués. Il paraît toutefois n'avoir jamais recher* ché la faveur des cours.
soin de nommer ce livre que tout le monde a lu? GSuvre toute militaire d*un esprit élégant et politique que les études d'histoire et de guerre ont rendu historien à l'école de César et de Frédéric, et qui, dans des récits pleins d'énergie comme de clarté, fait sentir la palpitation et le regret d'un cœur généreux que le travail entretient et ne distrait pas de sa vocation première.
Nommé général de brigade en 1848^ puis, le 16 juillet 1852, élevé au grade de général de division, le comte de Mac-Mahon se trouvait en disponibilité à Paris, lorsque le général Canrobert résigna le commandement en chef de l'armée de Crimée. Il lui succéda dans le commandement de sa division d'infanterie. Ici encore se laisse voir cette heureuse chance qui^ depuis le début de sa carrière jusqu'à la bataille de Magenta, n'a jamais abandonné l'illustre officier. En effet, lorsque le général Mac-Mahon vint se mettre à la tête de sa division, les mauvais jours du siège étaient passés et il ûe restait que de la gloire à conquérir. J'appelle les mauvais jours ceux où le succès définitif de cette longue et laborieuse guerre pouvait sembler encore incertain, ceux où cette vaillante armée, en proie aux intempéries du climat, aux privations,
LE MAR&CHAL liAG'^MAHON. 423
aux maladies, se consumait en travaux, en épreuves de toute espèce, en attendant que Theure sonnât de livrer Tassant. Le général Mac-Mahon, lui, au moins, n'attendit pas et ce fut presque à la veille de Malakoff que rheureuse influence qui préside à sa destinée lui permit d'an'iver sur ce sol ingrat et funeste depuis si longtemps pour tant d'autres de ses frères d'armes qui allaient triompher à ses côtés.
On sait comment l'héroïque général se comporta à cette fAte du 6 septembi'e \866. Tambours et clairons buttent et sonnent la charge, là premièi^ brigade de la division Mac-Mahon n'a que vingt-cinq à trente mètres à parcourir; au signal de son chef qui lui montre le chemin, elle s'élance avec un hourra frénétique, en quelques secondes les troupes ont atteint la partie extérieure de Malakoff. Les escarpements de talus présentent de sérieux et difficiles obstacles, mais les soldats se jettentdans les fossés, se cramponnent aux aspérités du sol ; ûgiles comme des chatSy bondissant comme des panthères y ils apparaissent sur la crôte des parapets et plantent glorieusement le drapeau de la France sur le bastion ennemi.
« J'y entrerai, et soyez certain que je n'en sortirai pas vivant, » avait répondu la veille Fiotrépide général de Mac-Mahon au général Niel, qui lui disait que le gain de la journée était attaché à la prise de Malakoff. Et non-seulement il était entré, mais il s'y maintenait définitivement, après avoir résisté pendant plusieurs heures aux attaques désespérées des Russes qui, fatigués de son opiniâtreté, se résolurent enfin à la retraite.
Les insignes de grand'croix de la Légion d'honneur et la dignité de sénateur récompensèrent cet éclatant fait d'armes.
Peu après son retour de la guerre de CriméOi le général Mac-Mahon partit de nouveau pour l'Afrique et, en 1857, soumit la Kabylie. Plus tard, à l'occasion des changements apportés dans l'administration de la colonie, il fut nommé commandant supérieur des forces de terre et de mer et conserva cette position jusque vers les premiers mois de cette année, époque à laquelle il reçut l'ordre de se rendre en France, pour y prendre un commandement dans l'armée d'ItaUe. On le mit à la tête du 2® corps, presque
entièrement composé de régiments bien connus de lui et déjà vingt fois ayant,. sous ce même chef, affronté la bourrasque africaine. Le 34 mai, Tarmée devant faire un mouvement décisif, le général Mac- Mahon reçut Tordre de franchir le Tessin à Turbigo, pour ensuite tourner les Autrichiens et les prendre en flanc, tandis que les autres corps ayant passé le fleuve, les uns sur le même point, les autres au pont de San-Martino(Buffalora), attaqueraient Tennemi de front aux environs de Magenta. Le général Mac- Mahon traversa le fleuve à Turbigo le 3 juin dans la matinée, et rencontrant versTaprès-midi un détachement de l'armée autrichienne qui s'avançait de Milan, il le repoussa de Robechetto. Le 4 juin il descendait du côté de Magenta lorsque, non loin de Buffalora, il se vit assaillir par d'imposantes masses qu'il dut battre et tailler en pièces à la hâte pour s'avancer de* biais vers Magenta. A travers quels incroyables périls, au prix de quels efforts surhumains il y arriva , c'est à l'histoire qu'il appartient dele dire. Enfin, vers cinq heures et demie, il atteignait son but et relevait par un coup de main héroïque la fortune de la journée.
426 H0MMB8 DO JOUR.
Aussi affable, aussi distingué dans les relations ordinaires de la vie, que rude et intrépide guerrier sur le champ de bataille, on a dit du maréchal Mac-Mahon qu'il alliait la mâle énergie d'un Cambronne à la valeur élégante d*un Richelieu.
n y a du vrai dans ce mot, et beaucoup.
« Ma bague, ah 1 ma bague» » s'écriait à Fontenoy un lieutenant aux gardes françaises courant après sa main qu'un boulet venait de lui enlever. L*anecdote, je le sais» setit un peu trop son dix-huitième siècle, et le héros de Malakoff et de Magenta, homme de devoir avant tout, a plus de gravité dans le tempérament que n*en comporte un pareil mot. Aussi ne Tai-je cité que pour indiquer un côté charmant de la bravoure française, le côté de Tesprit, de Télégance, de la g^ lanterie jusque devant la mort.
LB MARlftCHAL HAC^MiLHON. ff7
Le maréchal MaoMàhon appartient à cette classe de bëros qui portent sur le champ de bataille Taisance qu*on pourrait avoir dans on salon. Il a, si j'ose le dire, le courage aristocratique* Mais si, chez lui, le soldat se ressent toujours de Fhomme du monde, je me hâte d'ajouter que Fhomme du monde n'a rien du soldat. On aurait de la peine à comprendre tout ce qu'il y a de vraie modestie et de réserve aimable dans ce guerrier illustre, qui, partout ailleurs qu'au milieu de la mousqueterie et de la mitraille, semble mettre sa gloire à s'effacer. A ce point de vue, son rapport à l'Empereur sur la bataille de Magenta restera comme un document exemplaire. Impossible de parler avec plus de dignité calme et A'impersonnalité d'une action à laquelle on vient de prendre soi-même une si magnifique part.
128 HOMMES DU lOUR.
Au dehors, la physionomie du maréchal Mac-Mahon répond exactement à l'idée qu*on peut s'en faire* d'après ses qualités morales. Son visage a quelque chose d'austère et d'attrayant à la fois ; on y sent tout de suite l'homme de devoir, le galant homme. D'une taille ordinaire, plutôt mince que gros, ce qui vous frappe d'abord, c'est, comme chez Lamartine et le général Changarnier, la petitesse de la tête. Il y a quelques années, le marquis de Mac-Mahon son frère périt tragiquement, aux courses d'Autun, d'une chute de cheval. La société parisienne s'émut vivement de cette catastrophe, le faubourg Saint-Germain surtout, auquel sa famille appartient et par les origines et par les alliances. La noble et jeune dame qu'on appelait hier la comtesse de Mac-Mahon et qui s'appelle aujourd'hui la maréchale-duchesse de Magenta, est une nièce du duc de Castries, un des derniers, des plus fidèles et des plus respectables partisans de l'opinion légitimiste. Comme les Grouchy, les Davoust, les Lauriston, sous le premier Empire, le maréchal Mac-Mahon semble représenter, dans notre jeune et vaillante armée, cette tradition du nom, qui ne doit pas se perdre, et qu'on
retrouve aujourd'hui comme on la retrouva et sous la République et sous Napoléon P' ; car si la France est le pays des victoires d'Arcole, d-Austerlitz, dlnkermann et de Magenta, elle est aussi la terre des batailles de Rocroi, de Denain et de Fontenoy. Et pour ceux qui aiment la patrie comme on doit Faimer, en dehors des passions de la politique; pour ceux dont le cœur bat au souvenir, au récit de toutes ses gloires, c'est une des plus intéressantes figures que celle de ce héros de Magenta, en qui se résument et se person-» nîfient pour ainsi dire deux grandes dates de Thistoire de nos armées, et qui, intrépide au milieu du feu, comme un zouave, conserve dans son caractère toute la politesse et toute l'élégance d'un capitaine aux gardes françaises.
Chose singulière, le maréchal Mac-Mahon et le général Auger se sont trouvés ensemble aides de camp du général Changarnier en Afrique. Qui aurait dit alors à ces trois illustres soldats ce que leur réservait l'avenir? L'un, ancien camarade de Lamoricière à l'École polytechnique, noblement épris des idées de progrès et de liberté, est mort l'autre jour en héros sur
430 HOMMB0 DU lOUB.
le champ de bataille de Solferioo; l'autre est maréchal de France, et toutes ses dignités ne sont rien auprès de la gloire qu'il s'est conquise et de l'estime qu'il inspire; le troisième enfin, le Massôna africain, comme l'appelait Saint- Arnaud, le Changarli S comme disaient les Arabes, le grand tacticien de l'ar** mée française en Algérie, le sauveur de la société contre la démagogie, vit aujourd'hui tristement en exil I
« Ce n'est pas la tête qu'il faut porter haut, c'est le cœur, » disait Chateaubriand; le maréchal Mac-Ma* bon connaît cette maxime et s'y conforme. La noblesse de sa race, la droiture de son caractère, sa fortune personnelle, font de lui un de ces hommes à part qui, s'isolant en quelque sorte dans Taccomplis* sèment de leur devoir, savent s'arranger de manière à servir le pays au premier rang sans jamais engager leur indépendance. C'est du reste une mâle et robuste nature que le climat d'Afrique a plutôt retrempée et capable de supporter les fatigues et les privations avec
* Changar est m» racine arabe qui veut dire abattre.
LE MARÉCHAL MAG-MAHON. i3i
autant dlnsouciaDce que les dangers. Passer vingt heures à cheval ne lui coûte rien. On dit en outre le maréchal très-bon pour ses soldats et très-soigneux de leur bien-être, ce qui, avec les qualités dont on lui fait honneur, ne saurait certes étonner personne. Tout porte donc à supposer qu'il y a encore de nobles et grandes choses à attendre du maréchal Mac-Mahon, pourvu que les balles ennemies Tépargnent, et làdessus il faut forcément s*en remettre à sa destinée, car pour ce qui le regarde, on peut compter d'avance qu^il ne fera rien pour les éviter.