I.ORD PALMERSTON
dîne de belle humeur et de bon appétit, jase, folâtre et batifole, puis retourne au travail et se rend au Parlement jusque vers trois heures du matin.
A la campagne, môme activité. Dans la peinture qu'il trace d'une visite à Broadlandschez lordPalmerston, un Américain raconte que, le lendemain de son arrivée, le noble vicomte lui proposa de faire un tour à cheval avant le dîner.
t- Je vous montrerai la New-Forest, dit Sa Seigneurie.
— Est-ce loin? demanda son hôte.
— Mais à une dizaine de milles seulement.
L'Américain s'excusa.
— Est-ce qu'il y aurait de quoi vous fatiguer dans un tour de galop de cette sorte? demanda le ministre.
Ceci se passait à la fin de 4850, et lorsque lord Palmerston s'étonnait qu'un tour de galop d'une vingtaine de milles (aller et retour compris) pût compter pour une fatigue, dans les autres détails de la journée, il avait plus de soixante-sept ans, et devait, comme ministre des affaires étrangères, défendre sa politique contre les incessantes attaques de l'opposition.
On peut ne pas partager toutes les idées politiques de lord Palmerston, on ne peut lui refuser deux choses :
D'être un des hommes les plus remarquables de notre époque;
D*ôtre l'Anglais le plus Anglais qui existe !
Nulle existence n'aura en somme été plus complète que celle de lord Palmerston. Cette dictature absolue qu'il exerce aujourd'hui dans la politique, il l'exerça dès sa vingtième année sur la société des trois royaumes : comme types du parfait gentleman et roi de la mode, les Bruramel et les d'Orsay ne lui vont pas à la cheville. C'était une vraie rage d'imiter la coupe de ses habits et de ses cheveux. Son nœud de cravate faisait ukase parmi les dandys et les lions du jour, qui se prosternaient sans résistance devant le Dalaï-Lama de l'exclusivisme.
LORD PALMËRSTON. 67
A lord Palmerston revient Tinsigne gloire d'avoir impatronisé la valse en Angleterre. Son professeur, un Autrichien pur sang, ne vous déplaise, auquel on payait une guinée le cachet, fit de telles affaires et sre trémoussa de si belle façon, qu'au bout de deux ans il mourait phthisique et millionnaire.
A propos d'Autrichien, c'est vers cette époque de jeunesse et de plaisir que lord Palmerston et le prince Schwarzenberg se rencontrèrent pour la première fois dans les salons de Londres. Secrétaire de l'ambassade d'Autriche en Angleterre et, de son côté, fort coureur et fort répandu, le prince entra carrément en lutte avec le noble vicomte et chassa, comme on dit, sur ses terres, non sans succès, s'il faut en croire la ballade qui ajoute que l'histoire se reproduisit par la suite, à diverses reprises, et qu'entre ces deux Lovelace de la diplomatie européenne il y eut jusqu'à là fin comme une course au clocher dans laquelle lord Palmerston n'arriva pas toujours le premier. Dès que le noble vicomte faisait mine d'adresser ses hommages à une belle, le prince arrivait à pomt nommé pour
la lui souffler, et H. Scribe, qui a si triomphalement démontré dans le Verre d'eau que les petites causes pouvaient amener les plus grands effets, M. Scribe trouverait sans doute au fond de cette rivalité opiniâtre, le secret de la politique anti-autrichienne de lord Palmerston.
n n'importe, de pareils détails ne sauraient être à dédaigner, car c'est de cette dictature, de cette tyrannie qu'il exerça siir le beau sexe durant sa période pré-historique, c'est de cette universelle gâterie dont il fut l'objet que lui sont venus l'imperturbable arrogance et ce ton d'élégance frivole et hautaine qu*il n'a, depuis, jamais cessé d'affecter dans les affaires, et qui, à soixante-quinze ans, même devant la goutte, ne se sont pas encore démentis.
— Palmerston m'inquiète, nous disait l'autre jour, à Londres, un de ses amis ; il teint ses favoris !
— Enétes-vous-bien sûr?
— Je le crains, et je ne vous cache pas que j'en aurais un grand crève-cœur, car ceci prouverait qu'il commence à douter de sa jeunesse.