LE FELD-MARÉCHAL BARON DE HESS
Hesft reçut le commandement supérieur des armées d'observation^ et la stratégie politique qu'il déploya à fîBtte époque n'aura certes pas médiocrement contribué à valoir h son pays cette haine irrémédiable de la Russie, dont il nous est permis à nous de ne pas nous plaindre. Par Thabile disposition de ses deux corps d*armée, dont Fun placé sur les frontières de la Gallicie menaçait la Pologne, et dont Fautre occupant la Bukowine et la Transylvanie faisait face aux Principautés, le général Hess empêcha les Russes de s'avancer ^ la Dobrudscha vers les Balkans, et les contraignit à vider le sol des Principautés. Et c'est ainsi qu'en croyant faire les affaires de TAutriche il faisait les nôtres et s'acquérait par là, d'avance, et sans trop s'en douter, un titre à notre reconnaissance.
Le général Hess passe aujourd'hui pour la première capacité militaire de son pays, c'est un petit vieillard très-sec et très- vert, à l'œil intelligent et vif, aux cheveux blonds, fort réservé dans sa parole et, comme il arrive chez les hommes très-occupés, n'aimant à causer qu'en dehors du terrain des banalités. S'il daigne vous entretenir, vous assistez à la conversation
d'un esprit solide et convaincu, d'une raison calme et ferme, et qui, si elle eût été plus écoutée, aurait coupé court à bien des illusions grosses de périls et de revers. Marié depuis 1841 à la baronne de Diller, on renomme partout ses vertus domestiques, ses mœurs sobres et graves. Vous lui donneriez à peine soixante ans à le voir passer mince et droit dans sa capote grise, dont aucune marque de distinction ne rehausse d'ordinaire la simplicité.
Et pourtant, ce ne sont ni les honneurs ni les titres qui lui manquent. Sans aborder le chapitre des croix, ce qui nous mènerait trop loin, contentons-nous de dire que le baron Henri de Hess était hier encore lieutenanl-feld-maréchal, quartier-maître général, propriétaire du régiment d'infanterie n^ 49, et conseiller de Tempire. On remarquera que nous disons : hier, car une ordonnance toute récente vient de l'élever à la dignité suprême de feld-maréchal. Depuis la mort de Radetzky, qu'on appelait tout court le maréchal, comme on faisait jadis chez nous pour le maréchal Soult, il n'y avait, si nous ne nous trompons, que deux feld-maréchaux dans l'armée autrichienne^
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lesquels étaient le prince Windisch-Graetz, et le vieux comte Nugent, père de cette spirituelle et charmante marquise Strozzi, si recherchée naguère de la société parisienne, et qu'on retrouvait cet hiver à toutes les fêtes des Tuileries.
C'était vers 4847, Frédérie-Guillaume IV célébrait à cette époque les beaux jours de son règne et se consolait, au milieu de ses savants, de ses poètes et de ses artistes, des concessions que Fesprit du temps lui arrachait, concessions doublement pénibles et cruelles, quand on songe que nul monarque ne fut peut-être plus jaloux que celui-là des droits de sa couronne, et qu'on se représente ce qu'il en dui coûter à ce descendant des vieux burgraves de Nuremberg pour mettre entre lui et ses peuples cette damnée
feuille de papier, moins méchante après tout qu'on ne le dit, car on la retrouve aux moments difficiles, et si les individus passent, elle reste : scripta manent.
Comme il avait le cœur droit et magnanime, son rêve eût été de régner en prince du moyen âge, en roi chevalier qui, du haut du trône, fait pleuvoir sur ses peuples les trésors de sa sagesse et de ses bienfaits. Une constitution, peut-être se fût-il décidé à roctroyer, mais à son jour, à son heure, après Tavoir élaborée à récart, en silence et lentement imprégnée de toutes les poésies traditionnelles, de tout le mysticisme du passé.
Au lieu de cela, on la lui prit de force.
Il pensait, il voulait en roi ; mais le siècle était pratique et positif. Temps qui s'agite, roi qui rêve, ne sauraient faire bon ménage ensemble. Que de malentendus, de tribulations et de misères I
En 1 848, il fallut rompre, et si depuis le divorce avait cessé, les tiraillements ne cessaient pas. Dieu, qui lit dans lecœur des rois, connaît seul le secret du mal qui trouble aujourd'hui cette honnête et vaste intelligence, et tout ce qu'il y a d'illusions déçues, de mécomptes
essuyés, de loyaux et tardifs regrets au fond de Tincurable mélancolie dont Frédéric-Guillaume IV s'en va languissant comme un autre roi Lear.
Il n'importe : à cette époque, rien d'irréparable n'avait encore eu lieu; il pouvait y avoir des difficultés, des froissements, mais tout cela sans grande conséquence; ledécouragement, Dieu merci, ne se laissait pas pressentir, et contre les soucis de l'heure présente que de consolations dans la poésie et les beauxarts I Frédéric-Guillaume IV ne créa pas le mouvement romantique, lequel fut, en Allemagne, le produit du sentiment national surexcité contre la France par les guerres de l'Empire; mais il s'en appropria les restes en dilettante raffiné, on pourrait presque dire qu'il mit en bouteille pour le déguster tout à son aise cet esprit du passé qui déjà menaçait de s'évaporer. Le
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vieux Tieck, quand il lisait Phantmus et Zerbino à Charlottenbourg, quand il voyait représenter le Chat botté sur le théâtre de Potsdam, pouvait se croire aux beaux jours de sa jeunesse, alors que tant d'aimables chefs-d'œuvre dont nous ne nous occupons plus guère aujourd'hui électrisaient les générations nouvelles.
Une autre gourmandise littéraire de ce roi bel esprit était de se faire jouer VAntigone de Sophocle, ou le Songe d'une nuit d'été de Shakspeare avec la musique de Mendelssohn.
Hélas I qui le soupçonnerait? ces goûts, tout innocents, tout honorables qu'ils nous paraissent, et qui, chez un grand seigneur ordinaire, eussent provoqué l'admiration, ne rencontrèrent dans le public que froideur et moquerie. L'opposition en prit texte pour reprocher à l'illustre Mécène de s'isoler de la nation jusque dans ses plaisirs. Que cet archaïsme ne répondît pas aux besoins du moment, nous le voulons bien et sommes de ceux qui pensent qu'il eût été beaucoup plus beau de voir un prince susciter autour de soi de grands poètes et leur imprimer un généreux élan vers les questions d'intérêt général, comme la chose advint
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jadis à cette petite cour de Weimar» dont on ne saurait trop liaut porter la renommée ; mais les Ghàrles-Auguste sont rares dans l'histoire, et tout le monde n'a pas Goethe et Schiller sous la main. Somme toute, en cette occasion comme en tant d'autres, on fut injuste et cruel devant ce roi aux instincts élevés, aux mœurs nobles, car s'il pouvait mieux faire^ il pouvait aussi faire plus mal, et rien ne l'empêchait eh dernière analyse de se faire traduire les vaudevilles du Gymnase ou du Palais-Royal.
Un écrivain de nos amis a tracé quelque part l'amusant tableau d'une fête de cour où le roi Frédéric- Guillaume, qu*il désirait tant voir, lui apparut pour la première fois. Cela se passait aux environs de 1848. La noblesse de province était accourue in fiocchi* Cornélius, se laissant distraire de ses compositions religieuses, avait peint en style dramatique, et d'une grâce légèrement affectée, diverses héroïdes empruntées à la Jérusalem du Tasse; tous les poètes, tous les musiciens, et aussi tous les ministres et tous les diplomates étaient là, car avec Frédéric-Guillaume IV, Meyerbeer et Cornélius, RauOh et Tieck passaient
d*abord; Ëichorn et Stolberg, Usedom et Gerlach ne venaient qu'après.
Mais parcourons, sur les pas de Fécrivain que nous citions plus haut, cette splendide fête, comme Berlin n'en avait plus revu depuis l'éclat des jours où l'aigle prussienne étreignit dans ses serres un sceptre royal.
^ Je ne me sentais, au milieu de tout ce brouhaha, de curiosité et d'intérêt que pour une seule personne, le reste me touchait peu. Soudain, à travers cette foule compacte, un chemin s'ouvre dans Fimmense étendue des salons, et par cette voie un homme s'avance en domino noir, le lorgnon à l'œil et saluant de côté et d'autre sur son passage. C'était le roi, la seule figure vêtue de couleur sombre dans cette multitude bariolée. Comme je me trouvais placé dans la direction de son lorgnon, il s'approcha de moi et me parla de mon dernier ouvrage en termes vraiment aimables qui n'avaient aucun air de ressemblance avec ces banalités obligées que les princes balbutient d'ordinaire à l'auditeur bénévolement incliné. J'ai peu à dire de la physionomie du roi, médiocrement avenante, si Ton ne tient compte que de l'élégance du maintien et de
la beauté des traits, mais d'une séduction irrésistible au point de vue de la douceur affable, de la sérénité, de Textréme bienveillance de Texpression. »
N'ayons garde d'oublier l'expression spirituelle parmi les signes caractéristiques de cette figure du roi. 11 fallait le voir après dîner, allant de l'un à l'autre et causant de toutes choses avec une verve, un piquant, une bonne fortune de mots que les rédacteurs du Kladderadatsch lui eussent certes fort enviés ! Rarement en ces occasions le vieux Tieck prenait la parole, il écoutait ou chuchotait avec son voisin; mais son malicieux sourire semblait dire : « Moi aussi, j*ai eu de l'esprit, et tant et tant, que j'ai rendu fort diflScile aux autres d'en avoir. » Sa grande affaire à lui pour le moment, c'était la lecture. On sait comme il excellait dans ce genre d'exercice, et qu'il fut un temps où la foule accourait à Dresde de toutes les parties de l'Allemagne pour l'entendre étudier les chefsd'œuvre de Shakspeare, de Calderon, et passer en revue tout le théâtre grec, car il ne se contentait pas délire, il expliquait, commentait, critiquait, et sesleo tyresétjûent dp véritables pour3 d'histoire littéraire,
A Berlin, le roi, si juste appréciateur de chaque talent) et qui s'entendait si bien à mettre tout son monde à sa place, réservait Tieck pour les sojrées de petit comité, les cercles de famille. Ces sortes de lectures avaient sans aucun doute beaucoup d'agrément; mais, comme déjà depuis des années elles avaient cessé d'être en harmonie avec le mouvement du dehors, quelques esprits d'élite seulsy trouvaient leur compte. Le roi, assis "devant une table, s'amusait à dessiner au crayon des motifs d'architecture ; Tieck faisait sa lecture, les dames brodaient ou parfilaient; quant aux hommes, leur jouissance était médiocre^ et si deux ou trois tenaient bon contre Morphée, les autres cédaient doucement à ses charmes et ne se réveillaient que pour cligner de l'œil à la pendule, guettant si l'heure du souper ne sonnerait point bientôt.
Cependant les soirées musicales ramenaient le profane vulgaire et la joyeuse animation : c'étaient Jenny Lind et la Schrœder-Devrient, ou Meyerbeer accompagnant au piano cette infortunée comtesse Rossi qui devait bientôt s'ensevelir dan^ces triomphes du théâtre dont elle poursuivait avidement l'écbo jusque dans
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les salons. Au Dombre des hôtes accoutumés de ces réceptions intimes figurait le vieux prince Wittgenstein, courtisan de Tancienne école, dernier exemplaire d*une espèce heureusement disparue. Froid, imperturbable au dehors, plein de fiel et de haine au dedans, il savait, le sourire aux lèvres, lancer au nez des gens de ces impertinences qui font, au dire de Shakspeare, que Thonneur leur tombe de la bouche comme une dent gâtée. Le feu roi, lorsqu'il voulait se débarrasser d'un importun, le livrait d'ordinaire au prince, qui vous l'exécutait de main de maître. Trèsconsidéré, très-influent à l'ancienne cour, le prince Wittgenstein était l'homme le plus redouté de la nou- ^velle. Ce qu'il possédait de secrets et d'anecdotes scandaleuses ne se pouvait calculer, et faire sa partie était un honneur qu'on se disputait entre diplomates, quitte à se laisser toujours gagner. De là des scènes d'un comique étourdissant, d'impayables tableaux de genre dignes d'avoir leur place dans le cabinet d'un amateur de curiosités historiques. Petit de taille avec un visage tout parcheminé de rides, et dont un air de fausse bonhomie essayait de cacher l'expression ma-
ligne, tel vous apparaissait le prince. Pendant le dernier règne, son crédit menait tout. Ce fut lui qui empêcha Goethe' de venir à Berlin en répondant au personnage qui s'était entremis dans la négociation : « Laissons cela, je sais d'une manière certaine que le maître ne l'aurait pas pour agréable ! » Et il avait toute raison de parler ainsi, connaissant, ainsi qu'il les connaissait, le caractère et les goûts de Frédéric-Guillaume III, lequel, en fait d'écrivains et de poètes, n'aima jamais qu'Auguste Lafontaine, son Homère et son dieu, dont M. deHumboidt, comme un autre Aristote, lui lisait les romans en voyage. Néanmoins le prince de Wittgenstein jouissait à Berlin d'une certaine popularité, sa maison de la Behrenstrasse était connue de tous, et lorsque sa voiture, tournant le coin, s'arrêtait devant la porte où brillaient deux lanternes, un groupe de gamins familiers et narquois se trouvait là d'habitude pour le saluer au passage en disant : « Le vieux renard vient de dîner au Château ! »
La physionomie la plus imposante parmi les membres de la famille royale était le prince de Prusse, mais la plu$ î^irnablo sms contredit, le prince Auguste,
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Quoique d'un âge avancé déjà, le prince avait les cheveux noirs, et dans ses yeux toute Tardeur, toute la pétulance de la jeunesse. Jamais, si YAlmaiMich de Gotha n'eût parlé, vous n'eussiez retrouvé dans ses traits Tair caractéristique de la maison de Prusse. Qu'on se figure un général français du temps del'Empire : même désinvolture, même entrain, mêmes façons galantes et cavalières. Le prince Auguste avait été l'ami de madame de Staël, et avait longtemps séjourné chez elle à Coppet. Il était le frère de ce romanesque Louis-Ferdinand, dont raffolaient toutes les femmes de cette période : couple héroïque fort connu au pays de Cythère par un nombre infini de victoires et conquêtes qu'il serait trop long de relever, poétiques Dioscures au brumeux firmament de la Marche. Cependant les jours d'épreuves s'approchaient, et tandis que le roi ne rêvait que beaux-arts, embellissements et grands siècles, Berlin, inquiet, rancunier, mécontent, Thumeur sombre et l'esprit taquin, épiloguait et vilipendait. Deux glas funèbres qui sonnèrent en quelque sorte coup sur coup avertirent la famille royale de se préparer aux catastrophes, la
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princesse Guillaume mourut, et son fils, le prince Waldemar, ne tarda pas à la suivre au tombeau.
Etrange apparition que ce jeune homme! PÀle^ recueilli^ taciturne, ombrageux, il avait la mine d'un ^anachorète. Tout au rebours de ses cousins» il ne se sentait dans Tâme que froideur pour Tétat militaire^ La parade et la manœuvre, ivresses des princes prussiens, le trouvaient dénué d'entraînement. Bizarre symptôme chez un petit-neveu du vieux Fritz, on le rencontrait pensif et mélancolique par les allées solitaires du Thiergarten, sa taille haute et mince étroitement serrée dans son uniforme bleu de ciel d'officier de dragons. Bientôt il partit pour l'Inde. Ce voyage, dont il a écrit l'iniéressante relation, devait lui -coûter la vie. Sa mort étonna tout le monde, lui excepté, qui, dit-on, la pressentait : triste et regrettable destinée, existence perdue en des soins qui contrarièrent son développement 1
On raconte que la reine Christine de Suède, pour tromper l'ennui des longues soirées de cour, s'amusait à parsemer de fleurs les écussons de sa noblesse, donnant un lis à cette famille, une ronce, un œillet.
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un brin de lierre à celle-là, ce qui était en somme un passe-temps beaucoup moins répréhensible que celui dont elle usa plus tard à l'endroit de l'infortuné Monaldeschi. Eh bien 1 l'histoire du jeune prince Waldemar nous rappelle involontairement cette rose et ce lis. Il fut, lui, dans Técusson royal de la maison de Prusse, cette fleur égarée parmi les lions, les aigles et les épées. Si dans Louis-Ferdinand la Prusse avait eu son Bayard, elle eut son prince Hamlet dans ce pâle et rêveur Waldemar. Le père, lui aussi, le prince Guillaume, oncle du roi, mourut à quelques années de là; c'était un bon, digne ef excellent homme, plein d'intelligence et de quiétude, qui ne porla jamais ombrage à personne, et à qui personne jamais ne fît de mal. Le prince Waldemar avait pour frère le prince Adalbert, aujourd'hui général, nature tout opposée, tempérament sain, robuste, enjoué, et pour sœur la reine actuelle de Bavière qui, non encore mariée à cette époque, était une des étoiles de la cour.