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LE GÉNÉRAL COMTE GYULAI

d'autre manière vis-à-vis de leurs généraux vaincus.

Il est vrai que le comte Gyulaî n'a point cru devoir accepter cette nouvelle faveur de son souverain.

Après avoir versé trente mille florins de sa fortune particulière dans la caisse des secours aux blessés, Tex-commandant en chef est rentré dans Tarmée comme simple colonel du régiment qui porte son nom. Il sert en ce moment, à Vérone, sous les ordres de c«ux auxquels il commandait naguère; et si quelque chose peut lui faire pardonner sa mauvaise fortune, c'est la résignation calme et digne avec laquelle il la supports.

Nous sQrniDes ei) Tanni^e 4 485, et sur le champ (Jq bataille de Boswqrth. le roi Henri YH d'Angleterre, — jusqu'alors comte deRichmQiKj, ^ vient devaip« cre Richard III, et devant la couronne et le sceptre qu'on lui apporte, « Dieu soit Ipué ! s'écrie-t^il, ppaip, avant tout, dites-moi, le jeune George Stanley vit-il encore? » Ce George Stanley (Jont parle Sbakspeare est le frère utérin du roi, l'ancêtre direct de l'ex-prermier ministre d'Angleterre, lequel, en réalité, des-^ cend d'Alfred et du Copquéyant tout çomm^ la reine

Victoria elle-même'. Le premier comte de Derby est le père du Young George Stanley de Shakspeare ; il avait épousé la comtesse douairière de Richmond, et son beau-fils, Henri VU, lui donna, Tannée même de son avènement au trône, ce comté auquel a succédé, le quatorzième en ligne directe, Edouard Geoffrey Stanley, naguères premier lord de la Trésorerie ,

Lord Derby me semble mis au monde pour montrer à quoi peut servir une aristocratie ayant le sens com- ^ mun; et j'enverrais volontiers les descendants des fameux marquis de Molière à l'école de ce grand seigneur, si parfaitement d'accord avec son temps. Voyez lord Derby dans la Chambre, voyez-le à Knowsley, chez lui, dans ses fermes, dans ses écuries, sur le turf, voyez-le avant tout à Epsom, dont la gloire est synonyme de son nom, — à coup sûr, le propriétaire de Taxophilite* est autrement populaire que le pre-

^ L'anneau de la chaîne qui relie toutes les branches entre elles est Jean de Gand, fils d*Édouard III, de qui descendent également et la maison de Brunswick et les Stanley, Marguerite Tudor, mère du comte de Richmond et de George Stanley, étant la commune ancêtre.

2 Célèbre «heval appartenant à lord Derby, vendu, l'an dernier, prête de 70,000 francs à lord Glasgow.

mier ministre et le Derby-Day fait oublier les hésitations vis-à-vis de la Réforme.

Lord Derby est le type du gentleman anglais de nos jours ; aimant passionnément tout ce qu'un Anglais aime, et faisant bien tout ce qu'il fait, si ce n'est de la politique; car, il faut le dire tout de suite, lord Derby n'est pas un homme d'État; il lui manque pour cela bien des choses ; il lui manque surtout ce qui, selon sir Robert Walpole, constitue la première qualité de quiconque prétend se mêler du gouvernement, c'est-à-dire l'amour du pouvoir : the love of office : Lord Derby n'aime point le pouvoir par-dessus tout; c'est pour cela que la haute fortune politique lui a toujours échappé, et que ses meilleurs amis tremblent constamment pour la durée d'une puissance à laquelle on sait son possesseur momentané si légèrement^ si capricieusement attaché.

Edward Geoffrey Stanley, comte de Derby, hier encore premier ministre et chef du parti conservateur libéral en Angleterre, commença sa carrière politique en siégeant parmi les libéraux, car les Slanley appartiennent aux plus anciennes entre les familles

whigsdu pays. Né le 29 mars 4796 à Knowsley-Park, daDs le Lancashire, lord Stanley fut élevé à Ëton et à Oxford, et entra en 1822 à la Chambre des communes. Là, ses premiers temps se passèrent à étudier le terrain, à se rendre compte des usages et du tempérament de la Chambre, et bientôt ses débuts oratoires lui firent voir par leur éclat qu'il n'avait rien perdu pour attendre.

Il prononça son premier discours seulement en 1824, et la brillante part qu'il prit, dès la même ses* sion, aux débats sur les affaires de TÉglise en Irlande, le mit tout de suite en renom près des meilleurs juges. Tous vantaient sa rare habileté, son tact déjà profond dans Tattaque et dans la riposte, et M. Macauley disait de lui que sa science de Tart parlementaire tenait véritablement de Tinstinct, et qu'on aurait peine à citer un autre homme ayant acquis tant d'expérience autrement qu'aux dépens de son auditoire.

LORD DBRBT. 479

De pareils débuts ne tardèrent pas à valoir une grande situation politique au jeune aristocrate, qui entra comme sous-secrétaire d*État au département des colonies, dans le ministère Ganning et Goderich. Plus tard, lorsqu*à la chute du cabinet Wellington, les "whigs, sous la direction de lord Grey, reparurent au pouvoir après une fort longue absence, lord Stanley fut nommé secrétaire d*État pour llrlande, poste qui allait devenir très-difficile, à cause des exigences toujours renaissantes du parti agitateur, dont le ministère, assez ébranlé^ avait besoin pour se soutenir, et qui ne donnait ses voix qu'en échange de concessions répétées. On sait quel terrible jouteur était O'Connell et quelle tactique d*un genre nouveau il avait introduite dans les débats. Ce fut à lui que le jeune Stanley eut affaire, et souvent il eut à supporter seul le poids de la lutte.

En 1832, il joua un rôle considérable dans la discussion surlebill de réforme, et fit passer à la Chambre des communes la loi sur l'instruction publique en Irlande, laquelle loi arrachait les écoles primaires irlandaises à Tinfluence dominante du clergé; et lors de la session suivante, toujours en sa qualité de secrétaire pour rirlande, il engagea de nouveau la querelle avec le parti qui, sous le nom des repealersy s'opposait à l'union des deux royaumes. Querelle vigoureuse où lord Stanley montra plus de passion et d'entraînement qu'il n'en avait encore jamais eu, et par sa superbe aristocratique dont le sentiment de sa supériorité intellectuelle rendait cette fois le ton plus irritant, se fit nombre d'ennemis et s'attira de furieuses attaques.

Mais ces luttes lui convenaient : il s'y sentait à l'aise comme en son véritiable élément, et s'il n'accordait point de grâce, il n'en demandait pas !

N'importe, ces acerbes débats avec les démocrates Irlandais, en surexcitant chez le jeune orateur la fibre aristocratique, eurent pour effet de l'éloigner peu à peu du parti libéral dont il blâmait d'ailleurs l'âttitudô

pleine de faiblesse vis-à-vis des repealers. Mais, en 4834, lorsque le ministère voulut restreindre encore les privilèges de TÉglise en Irlande, et faire de nouvelles concessions à l'opposition, lord Stanley prit le parti de sortir du cabinet et fut suivi dans sa retraite par sir Jaraes Graham, lord Ripon elle duc de Richmond. Cette division entre les réformistes d'alors, qui semblait au premier moment ne devoir être que passagère, n'allait point tarder à devenir définitive, et, bien qu'après la chute du ministère Grey, lord Stanley crut devoir refuser l'offre que lui faisait sir Robert Peel d'entrer dans son administration, il n'en vota pas moins sept années durant avec les conservateurs, et fljait, lorsque le môme sir Robert revint au pouvoir en 1 841 , par accepter, dans sa combinaison, le portefeuille de ministre des colonies.

Il conàerva quatre ans ce portefeuille, et prit siège dans cet intervalle à la Chambre haute sous son même nom de lord Stanley. Toutefois son alliance avec ses nouveaux amis politiques ne devait pas être de longue durée. En 1845, lorsque sir Robert Peel forma le

grand dessein de s'affranchir du système protectio-

niste, et malgré la résistaace de rari&tocratie terrienne, de lever Timpôt sur les céréales, lord Stanley n'osa ni ne voulut prendre sur lui de rompre avec ce qu'il regardait comme les principes fondamentaux de réconomie politique nationale et résigna ses fonctions de ministre* Nous le retrouvons Pannée suivante à la tête d'une opposition protectioniste , dent lord George Bentinck et M. Disraeli soutenaient la cause à la Chambre des communes; cause dès longtemps jugée par la science politique et désespérée s*il en fut; mais lord Stanley a toujours été, comme Caton, pour les causes désespérées, et ce n*est pas pour rien que sir Edouard Lytton Ta comparé au prince Rupert dans son poëme romanesque du New-Timon.

En 1852, lorsque le ministère whig, affaibli par la retraite de lord Palmerston, dut abajidonner la conduite des affaires, la division des partis fit échoir le pouvoir aux mains des conservateurs, et ce fut lord Stanley, devenu, par la mort de son père, quatorzième comte de Derby, qui reçut la mission de former un cabinet. On convoqua le ban et Tarrière-ban, et toute la peine qu'on se donna ne servit qu'à prouver une

LûRO DËfi^Y, 483

chose : Fimpossibilité de mettre i^ exécution le programma protectioniste, programma à tout jamais condamné par la voix unanime du pays. A Touvertare du 'Parlement réélu, le ministère eut k décliuer catégoriquement toute idée de rétablissement de l'impôt sur les céréales, et le seul effort qu'on tenta pour avantager les grands propriétaires à propos d'une nouvelle répartition de Vincome-tax, ce seul effort suffit, quoique très- timide, pour renverser le cabinet. Battu dans la Chambre des communes par une majorité de 305 voix contre 286, lord Derby se retira après élre resté huit mois à la tête des affaires, et si bien convaincu de rimpuissançe de son parti, que, trois aijs plus tard, à la chute de la combinaison whigpeelite, il déclina toute offre de former un cabinet, alléguant qu'un ministère de sa main ne pourrait vivre que par la grâce et la magnanimité de ses adversaires.

Trois années passées dans l'opposition fournirent à son éloquence de fréquentes occasions de se signaler, sans que toutefois l'autorité de son parti s'en soit leaucoup accrue. Et ce fut ainsi qu'on le vit après la

déconfiture inopinée de lord Palmerston, composer cette administration précaire qui, toujours à la veille de tomber, semblait ne s'y pouvoir résoudre et portait, en attendant, écrits sur sa bannière, les mots de paix avec l'Europe et sympathie pour l'Autriche au dehors, et au dedans : réformes modérées.

Lord Derby peut aujourd'hui passer pour un tory, mais en somme le libéralisme est si bien au fond de son âme qu'il y a cinquante ans on l'eût pris pour un radical. Un grand tory comme Pltt, un grand whig comme Fox, ne saurait où se placer à cette heure. Lord Derby, qu'on veut bien regarder comme le chef du parti conservateur, appartient tout simplement à cette école d'éclectiques fondée par Canning et dont, il faut bien l'avouer, l'incarnation suprême n'est autre que lord Palmerston. Entre les opinions et les

tendances de ces deux hommes, la différence est peut-être légère, mais là où se trouve Tablrae, c'est entre les caractères, et tout se résume par ce mot : Tun, le comte de Derby, est Anglais; Vautre, lord Palmerston, Irlandais*.

La race anglo-saxonne, avec toutes ses qualités et moins quelques-uns de ses défauts les plus uliles, peut trouver son type dans lord Derby, et ce défaut qui lui vaudrait mieux que presque toutes ses qualités, c'est Fobstination : ce que les Anglais appellent le doggdnessy particularité du chien qui ne lâche jamais prise.

L'année dernière, à peine lord Palmerston fut-il tombé du ministère, qu'eut lieu une petite cérémonie d'usage à Londres : l'ouverture de l'exposition de peinture du Royal Academy. Avant de s'ouvrir au public, la galerie est solennellement inaugurée, et il y a ce qui s'appelle la visite privée. Tous les ministres ont pour coutume d'y aller. Le soir de cette

1 Ou pour le moins Irlandais d'origine. « Cet Irlandais qui parle anglais sans accent, — d'où le danger, » a dit spirituellement Tauteur d*Eothen,

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viôite, lord Derby se rencontre dans un salon aveo lord Palmerston. On devine que les arts sont potii* les deux un terrain de conversation plus neutre que là politique. * Êtes-vous allé ce matin àrAcadémie? demande Tex-premier lord de la Trésorerie à son heu-» reux adversaire* et sur la réponse affirmative : — Y a-t-il quelque chose de bon? ajoute lord Pàlmferston. % Lord Derby fait une moue un peu dédaigneuse, puig d'un air sérieux : « Oh ! cegendant, dit-il, n'oublions pas un tableau j — un chef-d'œuvre I un portraif de lord Slratford de Redclifife qui est quelque chose de merveilleux. » Lord Palmerston s'enquiert du numéro : « Ahï dit son rival, le tableau m'a tellement frappé que je n'ai rien oublié de ce qui s'y rattache; c'est le n® 174 à droite, dans le grand salon, en entrant. Allez-y dès demain, n'y manquez pas, c'est un magnifique portrait; un portrait dont mieux que qui que ce soit vous apprécierez la beauté et la ressemblance exacte, t

Ainsi monté à propos du chef-d'œuvre, lord Palmerston fait part à quelques amis de l'enthousiasme de lord Derby, et s'empresse, comme Raoul dans les

Huguenots, de n'aller à la fêle qui Taltead que « bien accompagné. ï^— On arrive, on monte, on entre dans le grand salon; à droite, là dans le coin, on cherche. Un ami dévoué tient le livret, Touvre, vérifie le n** 174, et Tex-premier niinislre trouve au chiffre indiqué par lord Derby une assez méchante petite toile de genre intitulée :

« Le Bouc émissaire! »

C'était bien en effet, on ne pouvait le nier, le portrait de lord Redcliffe, à qui, à la veille de quitter le pouvoir, lord Palmerslon avait durement fait expier son zèle à exécuter les ordres de son chef. Qui trouva plaisante l'histoire et rit à se tordre? ce fut lord Pal-' merston, et je ne répondrais pas qu'il n'ait, tout autant que ses ennemis, contribué à répandre Tanecdote dans Londres.

Le mot du talent comme du caraclëre de lord Derbyi

• ce qui explique sa domination passagère sur un parti

et ses faciles retraites des affaires, c'est Fimpétuosité.

Son fils, lord Stanley, homme politique bien autre-

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ment pratique que son père, est un homme jeune, parce qtfil a trente ans, mais on sent qu'avec l'âge il se corrigera de ce défaut, tandis' que chez lord Derby la jeunesse est incorrigible, et il mourrait à quatrevingt-dix ans que Texpérience n'aurait rien gagné sur la fougue.

Singulière race que ces Stanley! Le grand-père, que certains vieillards nomment encore le « grand lord Derby, » a certainement à lui seul tué plus de renards et bu plus de vin d'Oporto qu*homme que ce fût des trois royaumes. Il avait de la dignité jusqu'en se grisant, et mettait je ne sais quelle grâce à tomber sous la table, chose qui, après tout, peut s'expliquer par la prodigieuse habitude qu'il en avait, attendu que cela se répétait tous leis soirs. Quelles histoires que celles qui se contaient alors après chasse et pen-

LORD DERBY. 48d

dant boire, entre Théritier de ce « young Stanley » du roi Henri et ses amis lord Sefton et un ou deux squires du Lancashire I Lord Derby savait boire, et buvait, parce que, de son temps, il était d'usage qu'un gentilhomme bût. Il ne s'enivrait pas comme le feraient aujourd'hui ceux qui singeraient des vices passés'd'heure et de mode. Lord Derby, le douzième comte, était un très-grand seigneur, comme Test son petit-âls le quatorzième, mais il Tétait autrement.

Je disais que le descendant des Plantagenets (et, plus que cela, des rois saxons) est aristocrate : il Test assez pour qu'un ami dévoué de M. Disraeli ait pu s'écrier un jour en plein club : « Eh bien ! je suis satisfait, je viens de voir Dizzy^ descendre Saint- James Street bras dessus, bras dessous, avec lord Derby 1 — Je ne rêve plus rien pour lui ! »

Maintenant, ajoutons à cela ce trait, qui peint bien la société anglaise : lord Derby, le grand-père, épousa en secondes noces miss Farren, célèbre actrice de son temps, une sorte de mademoiselle Contât britan-

* Nom faftiilier qu'en Angleterre on donne partout à Tex-chance)ier de l'Échiquier.

t90 HOBllÉfiS Dtî JOUR.

tilque, dont la l'ëputation de vertu égalait le l^nôm artistique. Allez voir si jamais te mot « mésalliance ^ a été prononcé chez ces gens dont les ancêtres tê^ naient au trdnë par tatit de liens; alleÉ voir si \otâ Derby, le ministre actuel, a jamais ttn qu'il dût tohgir de sa tante, lady Wilton, morte Tautré jour, si universellement pleurée, et dont, quand on vantait la gr&ce élquisé, on disait : « Elle avait de qui teUir et par le père et par la mère! »

Non, je le répète, type plus parfait de ce qu'un Vrai gentilhomme doit être au xix* siècle, ne se trouvé nulle part autant que chez lord Derby; mais si, dans cet aristocrate véritable, vous vous avisiez de chéN cher une vanité, un ridicule nobiliaire, vous en écriez poui* vos peines, et vos fantaisies féodales se-» raient rudement mises en fuite par le fi*anc éclat de rire qu'elles provoqueraient.

Chef brillant, puissant par boutades, franô, hail^ tain, imprudent, la goutte et la YatigUe ne peuvent détruire sa force juvénile, et, en dépit du temps, Téco* lier d'Eton est là tout entier, le premier dans la classe, le plus audacieux dans Tarène; il parle comme Glads*

tone et se bat comme Spring, le plus fameux boxeur de l'Angleterre. La maison de Derby a toujours eu du goût pour les combats de coqs, et ce fut longtemps che? lord Stanley une sorte de passion héréditaire. L'ardeur de ses coqs favoris est le symbole de la sienne. A défaut d'adversaires, il s'attaquerait à ses amis. Et pourtant, qui n'écoute, ravi, le pur saxon de son style, cette parole limpide qui décèle un cœur non moins pur, imprudent jusqu'à l'audace, mais répugnant à toute petitesse? J'ai dit les qualités de l'homme et du grand seigneur, je termine en insistant sur le défaut radical du ministre, et c'est M. Guizot qui me fournira les termes pour le caractériser dignement : « Dans un régime libre, le désir de prévaloir par le gouvernement est le droit des convictions sincères, et l'honneur consiste à avoir cette ambition-là et point d'autre*. »

^ Guizot, Mémoires pour servir à V histoire de mon temps, t i, p. 176.

Dans Farme du génie, le siège de Sébastopol a mis en évidence deux remarquables personnalités : le général Todleben, du côté des Russes, et, parmi les nôtres, le général Niel. François Todleben était au début de sa carrière militaire, lorsque la guerre d'Orient éclata. En moins d'une année et grâce au génie infatigable qu'il déploya dans la défense, il devait passer successivement parles graijes de capitaine, de commandant, de lieutenant-colonel, d'adjudant-colonel, de maréchal de camp et d'adjudant-général. C'est aussi à cette

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guerre que le général Niel allait devoir une partie de son illustration ; ce qu'il a fait devant Sébastopol appartient désormais à Thisloire qui mêlera son nom au souvenir de ce siège giganjesque. Et cependant, ce nom si glorieux n'avait pas jusqu'à ces temps derniers dépassé les limites de l'armée. Oa savait que la défense de Sébastopol avait eu son héros, on ignorait que l'attaque avait eu également le sien, et la popularité s'était de préférence attachée au général Todleben. Il est vrai qu'en France nous sommes ainsi, toujours très-portés à nous engouer des gloires étrangères et à leur faire, fût-ce même un peu aux dépens des nôtres, les honneur», de nos journaux et de nos cantates. D'ailleurs, le général Niel, il faut le dire, n'a rien de ce prestige plus ou moins frivole, qui prête à l'imagination et fait d'un homnne le lion du jour. Homme de devoir, d'étude, de bon sens, les romancier» trou-, veraient probablement sa physionomie un peu bourgeoise au point de vue de l'intérêt dramatique ; de cet intérêt-là nous n'avons point à nous en occuper ici, nou3 avons. Dieu merci I beaucoup mieux à faire en étudiant une vie honnête, laborieuse, partout simple

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et partout digne et d'une modestie pleine de grâce au milieu des actes lés plus héroïques.

François Niel, aujourd'hui aide de camp de l'éttipe-' retlr Napoléon III et marôchM de France, a fait ses études militaires à l'École polytechnique, d'où il sortit comme sous-lietilenant au corps d'ingénieurs à Metz. Né en <80à, en 1827 il devint lieutenant en premier; en 1 835, capitaine au corps du génie^ En 1 836, il s'embarquait pour l'Afrique, et figurait en 1837 dans Tétat-major général du corps d'expédition contre Consiantine, La prise de Constantine est lé dernier épisode de la première époque des guerres d'Afrique ; le traité de la Tafna était conclu, et le dernier vestige du gouvernement turc avait disparu. Une pé^ riode de paix relative commençait. Mais cette prise de Constantine, d'où devaient dater pour notre con-

quête de si féconds résultats, fut, on le sait, des plus rudes et des plus difficiles; il fallut y revenir à deux fois, faire deux campagnes, et si la place finit par tomber après de très-sanglantes résistances, le corps du génie eut sa bonne part dans la victoire. £t dans ce corps du génie, ouvrier du succès, le capitaine Niel se distingua tellement, qu'il fut complimenté par le ministre de la guerre, et plus tard nommé chef de bataillon, puis en 1838 lieutenant-colonel.

Rentré en France, il servit à Metz, dans le 3^ régiment du génie, dont il devint colonel en 1846. Sa réputation comme un des plus instruits et des plus capables officiers ingénieurs fit qu'en 1849 il fut adjoint h Texpédition de Rome en qualité de chef d'état-major général, laquelle fonction fut, deux mois plus tard, suivie de sa nomination au grade de général de brigade et commandant supérieur du corps du génie pendant l'expédition. Tl conduisit ainsi trois semaines durant le siège de Rome, après quelle général Oudinot eut vainement tenté, avec des forces insuffisantes, de s'emparer de la ville éternelle si furieusement défendue par Garibaldi et ses légions en-

thousiastes. Les hommes de guerre et les érudits en si grave question s'accordent à louer unanimement les rares talents du maréchal Niel dans les opérations de siège; il n'y a, parmi Fétat-major de l'armée, qu'une voix pour vanter sa singulière aptitude à discerner le vrai point à choisir pour l'attaque, comme aussi pour célébrer son exécution dans les travaux de tranchée. Au bout de trois semaines, une brèche était ouverte, laquelle fut attaquée le 20 juin. Puis, en dépit de la plus opiniâtre résistance à l'intérieur, nos troupes ayant, le 29, emporté le premier et principal bastion, la capitulation delà ville s'ensuivit le 5 juillet.

Le général Niel, qui s'était couvert de gloire dans cette expédition, fut, au retour, attaché au ministère de la guerre comme membre du comité du génie, et il était depuis 1853 général de division, lorsqu'il reçut le commandement des troupes du génie dans le corps d'armée qui, en août 1854, se dirigea vers la Baltique sous les ordres du général Ba;-aguey-d'Hilliers.

Il s'agissait de s'emparer de Bomarsund dans les îles d'Aland. Ce point, fortifié du côté de la mer, ne l'était encore du côté de la terre que très-imparfaite-

198 HOMMPS DU lOflR,

ment. Les troupes françaises débarquèrent, le général Niel ût braquer deux batteries contre la tour du Sud qui dominait toute la citadelle et, en deux jours, l'artillerie russe fut réduite au silence. Tandis que la garnison, se croyant attaquée seulement du côté de la mer, se riait d'une tentative impuissante, le feu de nos batteries vint tout à coup la surprendre et ébranler si vigoureusement la place qu'il lui fallut capituler le 1 6. Cette rapide et brillante expédition ne pouvait que profiter beaucoup au général Niel ; son renom s'en accrut dans Tarmée et aussi sa faveur au-? près de l'Empereur, qui le nomma, dès le commencement de <855, son aide de camp et le chargea presque aussitôt d'une mission de confiance en Crimée. Le siège de Sébastopol n'avançait pas, et la question était de savoir pourquoi les efforts combinés des Français et des Anglais se dépensaient en pure perte depuis si longtemps.

L'expédition de Rome et la prise récente de la forteresse de Bomarsund donnaient une grande importance à la présence en Crimée du général Niel. Sans parti pris d'avance, il devait examiner les travaux

LE MAllBOHAL NIEL. 199

ffattaque et de défense, apprécier les êvetitualltés possibles, en bien comtne en mal, et apporter l'inspiration d'idées nouvelles.

Son séjour en Crimée était un événement.

Le général en chef accueillit avec joie Fenvoyé de TEmpereur, qui cotnmençâ aussitôt les explorations; il sonda le terrain dans ses plus minutieuses parties, considéra tous les obstacles, écouta les àpprécialioné des chefs distingués des différents services qUi, dépuis près de quatre mois, suivaient pas à pas la progression de ce siège étrange ; il visita nos travaux d'approche, examina les défenses de rennemi et les protec-tions de tout genre que la nature avait jetées à profusion autour de Sébastopol. « Depuis son arrivée, écrivait le général en chef, en date du 3 février, le général Niel n'a cessé d'étudier de .près la place qui, dans son immense étendue, tient de la ville forte et du camp retranché; il a pu^ avec son expérience, appré-* cier les difficultés et l'accroissement que ces difficultés ont emprunté h l'affaiblissement si regrettable de cette vaillante armée anglaise, avec laquelle nous avons commencé à demi le siège de Sébastopol.»

âOO HOMMES DU JOUR.

On était alors au mois de février 1 855. Le siège de Sébastopol durait depuis quatre mois. Un séjour de trois semaines convainquit le général Niel que l'attaque faisait fausse route, et qu'au lieu de se diriger contre la ville de Sébastopol, c'était contre le faubourg de Karabelnaja que tous les efforts devaient tendre, car là se trouvait le chemin qui menait au bastion Malakoff, le point le plus fort et le plus important de la défense. « En résumé, écrivait le général, quel que soit le parti que Ton prendra au sujet de Tinvestissement et malgré le danger d'étendre même sur la droite des cheminements déjà si développés, il faut attaquer la place du côté de Malakoff. »

En effet, Malakoff une fois pris, on dominait toute la partie sud et le port de Sébastopol, et la perspective de pareils avantages semblait bien motiver les nouveaux et terribles sacrifices qu'on devait s'imposer pour s'emparer de ce point.

Le général Niel était à Constantinople, au moment de s'embarquer pour la France, lorsqu'il reçut Tordre de retourner en Crimée. L'Empereur voulait que le général fût présent au siège, ne fût-cequepour en re-

lever les opérations, el lorsque, le 7 avril, le général Bizot tomba frappé à mort d'une balle, le général Niel prit à sa place le commandement du génie et la direction supérieure des travaux d attaque.

Le général Niel suivit d*abord le système pratiqué jusque-là, mais le bombardement du 6 mai n'ayant pas mieux réussi que le précédent et Tassaut n'ayant amené aucun résultat décisif, le général Canrobert, dont les relations étaient devenues très-difficiles avec lord Raglan, jugea de son devoir d'abdiquer le commandement en chef.

Son successeur, le général Pélissier, trouva tout aussitôt dans le général Niel Thomme de son système, système d'énergie à outrance qui devait infailliblement amener la chute de la forteresse. La canonnade ne cessa plus; par une suite ininterrompue de bombardements et d'assauts, on emporta l'une après l'autre toutes les positions de l'ennemi, et les troupes du génie s'établissant à l'heure même dans ces positions, au lieu de suivre les préceptes de Vauban et de s'avancer avec lenteur et méthode, ne firent plus, en quelque sorte, que procéder par bonds impétueux, pre-

802 liQMMBS DU JOUR.

Dant pour dernier point de mire I0 froat dQ ce réduit de Halakoff, où nos colonnes victorieuses devaient planter leur drapeau le 8 septembre 1855.

Pour 1^ grandeur des moyens mis en œuvrç et l'habileté de la direction de part et d^autre, le siège de Sébastopol, qui n'avait pas duré moins de trois cent quarante-neuf jours, dépasse peut-être tout ce qu'on avait pu voir jusque-là. Les tranchées des al- Ués comprenaient une étendue de onze milles géographiques-, on n'employa pas moins de quatre-vingt mille gabions, de soixante mille fascines, d'un million de sacs de terre; la batterie, sur la fin, avait huit cents pièces, et le nombre de coups tirés contre la forteresse s'élève à un total d'environ un million six cent mille. En récompense des services rendus par lui devaut Sébastopol, le général Niel reçut les insignes de

grand'croix de la Légion d'honneur. Chargé plus tard par TEmpereur de rédiger le journal des opérations du siège, il écrivit une œuvre remarquable qui a jeté un grand jour sur cette page de notre histoire militau^e, et qui a mérité en Eu l'ope les suffrages de tous les hommes compétents; Aujourd'hui le général Niel passe à juste titre pour un des ingénieurs les plus remarquables, et sa parole fait autorité.

Sa position, déjà si haute dans l'armée, avait pris, dès les derniers temps, une signification particulière, grâce à la confiance où le tenait TEmpereur, dont il était un des aides de camp, et qui Ta maintes fois employé dans des missions politiques. Ainsi le général Niel, on ne l'a pas oublié, fut un des oflBciers de la maison qui accompagnèrent le prince Napoléon à Turin. Cette mission avait le double but de représenter l'Empereur à la cérémonie du mariage de Son Altesse Impériale, et, en môme temps, d'étudier la ligne de défense et de fortifications du Piémont.

En confiant au général Niel le commandement du 4® corps d'armée, Napoléon III ne voulait que lui donner l'occasion de gagner le bâton de maréchal et re-

connaître du même coup les services éclatants rendus à Rome, en Crimée et dans la Baltique par cet éminent oflScier général. L'occasion ne s'est pas fait attendre, et la dignité de maréchal de France, ce grade suprême dont il est investi d'hier, s'il est la récompense plus directe de sa conduite à la journée de Solferino, n'en était pas moins déjà mérité depuis longtemps.

Dans un des faubourgs de Vienne, sur le chemin qui conduit à Rennweg, s'élève une délicieuse résidence bâtie à Titalienne et qui porte écrits ces mots à son fronton : Villa Metternigh. Des groupes d'arbustes et de fleurs, de splendides massifs de roses blanches s'échappant en guirlandes d'une immense vasque de marbre ornent le vert tapis de gazon qui s'étend devant le péristyle pendant la belle saison, et vous ne pouvez poser le pied sur le sol de cette hospitalière demeure, san^ fouler une mosaïque qui vous

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dit : Salve. Le vestibule regorge d'objets d'art : statues de Canova, de Thorwaldsen, de Tenerani ; vases de malachite, présents des souverains du Nord. A gauche est le salon qui servit jadis à la princesse ; à droite s'ouvrent les appartements de réception, remplis de chefs-d'œuvre de toute espèce. C'est là que le prince de Mettetoich s'était retiré, loin du bruit de la grande ville, et pourtant encore en vue de son mouvement ; c'est là, qu'il y a quelques jours encore, l'empereur François-Joseph, au moment de partir pour l'Italie, allait faire parler les augures et se recueillir à la voix mélancolique du passé.

Là, quiconque venait frapper était sûr de trouver un vieillard aimable, accueillant et de la plus exquise urbanité. M. de Metternich parlait lentement, gravement, ce qui, joint à l'immobilité de s^ physionomie, à la sobriété de son geste, donnait à sa conversation quelque chose de solennel et d'augural. Quand je mets sa conversation, c'est son monologue qu'il faudrait dire. Avec de tels hommes, on ne doit guère , s'attendre à causer, l'interlocuteur n'est jamais là que pour leur donner la réplique. Ils racontent, ils jugent,

et Tobjection que vous leur pouvez faire quand ils se sont prononcés va leur offrir aussitôt des horizons à perte de vue. J'ai rencontré dans ma vie bien des illustres déchus que leur oisiveté dévorait, bien des puissants de la veille qui ne pouvaient se consoler de leur mise en disponibilité, mais je dois dire que rien de pareil ne se montrait chez M. de Metternich. Ce qui vous frappait au contraire chez ce patriarche delà diplomatie, c'était son calme, c'était cette indulgence suprême qu'il professait vis-à-vis des événements et des personnes, quelles que fussent les personnes, quels que fussent les événements. Tous ceux qui, après les journées de mars et pendant son séjour h Londres et à Bruxelles, eurent l'honneur de le fréquenter, témoigneront de cette dignité simple qu'il savait conserver au milieu des revers de la fortune. « Les êtres inoccupés, disait-il souvent, sont ceux qui succombent le plus aisément aux atteintes de la vieillesse et de l'adversité. Prenez-vous-y de bonne heure pour vous créer des dérivatifs en prévision de ces deux fléaux; aimez l'étude, les tableaux, la musique,- faites-vous s'il le faut collectionneur de mé-

dailles, mais ayez un goût quelconque, une manie pour vos vieux jours, sans quoi vous périrez ! »

M. de Metternich aimait ardemment Fétude et ne cessa jamais de s'intéressera la politique, même alors qu'il n'en faisait plus. D'ailleurs, a-t-il jamais cessé d'en faire? De près ou de loin, directement ou indirectement, n'a-t-il pas toujours été mêlé à l'administration? On raconte que le prince Schwarzenberg étant au pouvoir, pria un jour M. de Metternich de lui venir en aide. « Pourquoi l'entreprendrais-je, lui répondit Vex-archichancelier; si j'avais trouvé cette politique bonne, il y a longtemps que je Teusse moimême pratiquée, et puisque je ne l'ai point fait, c'est queje l'ai jugée mauvaise. » Et mauvaise elle était en effet, car c'est à cette politique à outrance vis-à-vis de l'Italie, à cette politique de centralisation et d'oppression au dedans, d'ingratitude au dehors, que l'Autriche doit la position critique où elle se trouve aujourd'hui, ce qui ne veut point dire que la politique de M. de Metternich fut toujours la bonne, même en en admettant le point de vue.

Témoin sa politique lors de la révolution grecque.

politique d'isolement et de rancune qui lui fît sacrifier les vrais intérêts de son pays à la plus mesquine interprétation du* principe de légitimité. Tandis que, le 6 juillet 48*27, la France, l'Angleterre et la Russie signaient ce célèbre traité d'intervention armée qui devait, trois mois plus tard, aboutir à la bataille de Navarin, M. de Metternich, oubliant quels avantages il allait laisser prendre à la Russie sur le Danube et dans l'Adriatique, se contentait de faire des vœux pour le grand Turc, qu'il persistait à regarder comme le souverain légitime^Ae ces vaillantes populations insurgées. Encore s'il avait eu franchement le courage de son opinion, tout impopulaire qu'elle fût, s'il ne l'eût jamais abandonnée, cette légitimité dont il maintenait le principe vis-à-vis d'un despote musulman ! Mais non ! le roi Charles X était à peine renversé de son trône qu'on acceptait le fait accompli et qu'on reconnaissait cette séparation de la Hollande et de la Belgique, qui fut la première atteinte vigoureuse portée aux traités de Vienne 1 II est vrai que sous ces acceptations se cachait bien de la mauvaise liumeur, et.qu'on se réservait in petto de faire payer

par de vulgaires impertinences à la monarchie de Juillet les petites lâchetés dont on se sentait coupable à Vendroit du principe.

Tout le monde connaît la trop fameuse apostrophe de la princesse Metternich au maréchal Maison.

— Vous avez là un magnifique diadètne, madame, avait dit un soir, dans une fête, l'ambassadeur de Louis-Philippe à la femme de Tarchichancelier de cour et d'État, laquelle avait répondu fièrement et de ce ton hautain qui casse les vitres :

— Oui, monsieur le maréchal, et celui-là dû moins n'est pas volé 1

L'insolence d'une pareille allusion ne pouvait être supportée, et le lendemain le représentant du roi Louis-Philippe venait en demander compte à M. de Metternich. C'était un homme de mœurs peu endurantes que le vieux marquis Maison, un de ces diplomates militaires de l'école du maréchal Soult, et qui, mieux que personne, comprenait ce qu'on doit à certains préjugés, n y avait eu offense, il fallait une réparation ; l'ambassadeur de France demanda des excuses. Et comme il menaçait de se fâcljer.tout rouge,

LE PRINCE DE METTfiRNIGH. iH

le prince Metternîch tourna ta chose ert avouant que sa chère moitié avait, en effet, commis une gros*sièreté : « Mais que voulez-vous, mon cher maréchal, ajouta-t-il, je n'y puis rien, et ce n'est pas moi qui Fai élevée! »

L*héroïne de cette anecdote était la comtesse Méla^ nie Zichy, troisième femme du prince et qui mourut en 4854. Les Zichy, du reste» sont très-riches en petits scandales de ce genre I et plusieurs de leurs mots resteront classiques. M. de Metternich, dans sa jeunesse, avait été très-beau, et pour la galanterie et les brillants exploits, on le citait, sous le premier Empire, comme un vrai Lovelace. Les personnes qui le virent à Paris, lors du mariage de Marie-Louiseï vous diront qu'il enlevait tous les cœurs. C'était surtout dans les salons diplomatiques que le jeune héros exerçait ses ravages, et la liste serait longue des victimes qu'il fit, victimes dont plus d'une se convertit parla suite en Égérie. Ce qui, du reete^ ne laisse pas

de se reproduire fort souvent dans la vie des hommes d'État, avec lesquels rien ne se perd : galanterie aujourd'hui, politique demain, c'est toujours de l'intrigue et du mystère, et les femmes se plaisent aux confidences; autant de gagné sur l'ennui.

J'ai dit que le prince de Metternich se maria trois fois. Il avait vingt ans environ lorsqu'il épousa, le 27 septembre 1795, sa première femme, la comtesse Éléonore Kaunitz, petite-fille de Varchichancelier de Marie-Thérèse. Cette alliance avec une des plus grandes maisons de l'Autriche et des plus opulentes, ne pouvait qu'étendre le crédit du jeune diplomate. Il assista comme député de la noblesse de Westphalie au congrès de Rastadt, où son père figurait en qualité de premier plénipotentiaire de la cour de Vienne, et fut, en 4804, nommé ministre à Dresde, poste qu'après cinquante-sept ans écoulés, occupait hier encore un de ses fils, le prince Richard Metternich *, unique enfant issu de sa seconde femme.

^ Né le 12 janvier 1829, actuellement ambassadeur d* Autriche près la cour de Nsipoléon III,

Il en avait eu sept de la première, qui mourut le 25 mars 1825.

Ici se place Thistoire de son second mariage avec cette jeune et ravissante Marie-Antoinette de Leykam, qui ne fit en quelque sorte que briller un instant et disparaître. Le prince avait déjà cinquante-quatre ans sonnés lorsqu'il s'éprit d*un tendre et irrésistible sentiment pour cette aimable personne. Mademoiselle de Leykam n'avait ni grande naissance, ni grande fortune, mais elle était belle à éblouir tout un Congrès, et le prince, brûlé de plus de feux qu'Achille n'en alluma, le prince qui d'ailleurs, avait de la naissance et de la fortune pour deux, et môme pour quatre, offrit galamment sa main et s'estima fort heureux d'être agréé.

Qui vit d'un œil très-mécontent cette union, ce fut la noblesse de Vienne : la crème s'émut et s'aigrit, on bouda, on protesta, et cette malveillance alla si loin que lorsque, deux ans plus tard, la jeune princesse mourut en couches, les bruits les plus incroyables et les plus saugrenus coururent dans la ville. On parla d'empoisonnement, de masque appliqué sur le visage du cadavre pour dérober à tous les regards la subite

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décomposition des traits, et bien des esprits incrédules conservent encore atljourd'hui la tradition des ridicules commérages qui se débitèrent en cette circonstance.

Le prince ressentit amèrement la perte de sa femme, qu'il n'avait cessé d'adorer, et reçut ce coup avec cette dignité calme, ce stoïcisme chrétien dont il fit toujours preuve vis-à-vis des disgrâces du sort. Nous n'avons point à juger la vie politique de M. de Metternicb, Tbistoire et la postérité prononceront, et nous sommes beaucoup trop modeste pour oser nous arroger le droit de parler en leur nom, mais ce qu'on peut dire du moins, c'est que sa vie privée fut toujours celle d'un parfait galant bomme.

Le noble ^emploi qu'il fit jusqu'à la fin de son immense fortune lui conciliait l'estime des gens les moins portés à goûter son système de gouvernement. M. de Metternich ne se contentait pas d'ouvrir sa bourse en grand seigneur à toutes les détresses; comme il professait des principes très-religieux et pratiquait f sa cbarité dépassait souvent ce que, chez un bomme de sa position, les simples bienséances avaient le droit

d*exiger. A chaque instant il lui arrivait de se détourner de sa promenade pour aller ttsiter quelque pauvre famille qui subsistait de sa discrète aumône et n'aura peut-être jamais connu le nom de son bienfaiteur. Lors du choléra, cette charité prit la forme d'un vrai dévouement : il portait lui-même des secours aux malades, et la princesse de Metternich trouvait toujours quelque prétexte pour raccompagner dans ces visites et prendre sa part de ses bonnes œuvres.

Il s*agit cette fois de la, troisième femme, la comtesse Mélanie Zichy, que le prince avait épousée le 30 janvier 4 831 . C'était une jolie et gracieuse personne, de beaucoup d'esprit, mais à coups de boutoir et à laquelle rien ne coûtait lorsqu'il y avait une impertinence à faire; du reste, un coeur excellent et les plus doux yeux du monde ; ce qui, s^alliant à ce continuel besoin de reparties piquantes^ à cette morgue humoristique des Zichy, composait un ensemble des plus

Lorsque M. de Metternich la rechercha, la jeune comtesse n'était déjà plus libre, à ce qu'on raconte. Mademoiselle Mélanie Zichy était sur le point d'en

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épouser un autre, comme on dit dans les opéras comiques ; mais à Vidée de devenir la femme de Varcbichancelier de TEmpire, Fambition s*éveilla chez elle, et si bien, que Famour en un clin d'œil fut mis en déroule. Le Jeune et beau gentilhomme dont on avait d'avance agréé Thommage, se voyant de la sorte éconduit, jura de ne jamais se consoler et partit pour de lointains voyages, toujours comme dans les opéras comiques. Cependant la noble jeune fille engageait pour tout jamais sa parole au très-haut et très-puissant vieillard dont, avant comme après 4845, elle partagea les destinées, non moins calme et non moins altière,il faut le dire, au lendemain de sa chute qu'elle ne le fut au milieu des grandeurs I

On sait quels événements suivirent en Europe la révolution de Février, et comment la traînée de poudre allumée à Paris mitie feu à toutes les capitales. A Vienne, ainsi qu'ailleurs, on voulait des réformes, on les eut. Mais ce qu'on réclamait par-dessus toute chose, c'était la déchéance immédiate de l'homme d'État auquel on attribuait une haine invétérée, une animosité systématique contre tout esprit de progrès^

Le 43 mars 4848, la foule envahit les appartements de l'archiduc Louis. Le prince de Metternich, retiré près de là dans une chambre, écrivait une dépêche, lorsque les clameurs toujours croissantes qui s'élevaient de la pièce voisine arrivèrent à lui. Il se lève à rinstant, entre dans le salon et s'informe du motif d'un pareil vacarme; mais à peine a-t-il appris que c'est sa retraite qu'on exige, que d'un calme parfait et d'une voix dont l'accent impose à ses ennemis euxmêmes : « La préoccupation de ma vie entière, dit-il, a été le bonheur de l'Autriche, et je ne saurais aujourd'hui regarder comme un sacrifice l'abandon du poste élevé où m'avait appelé la confiance de mon souverain, dès lors que cette démission peut être utile à

tnon pays I »

is

218 HOMMES DU lOUR.

Cfe qui se passe en de telles circonstances ne varie guère, et quand un ministre, qu'il s'appelle Polignac ou Metternich, a encouru les colères du peuple, ce que ce ministre a de mieux à faire en tout pays, c'est de s'absenter. Je n'oublierai jamais un brave homme de marchand de coco qui s'en allait par le boulevard le 24 février, en criant d'une voix enrouée : A deux sous la peau de Guizot; vive la réforme! Or, ce n'étaient pas seulement les marchands de coco de Vienne qui demandaient la peau de Mettemiehy mais les étudiants, mais les ouvriers, mais toute une population en armes montée au paroxysme de la haine.

Il s'agissait de s'enfuir au plus vite. Mais comment sortir de la ville et gagner Francfort à travers des pays insurgés, où le cri de : Uort à Mettemich! servait partout de ralliement? Un piqueur du prince, dont le génie inventif était à la hauteur des circonstances, imagina sur l'heure un expédient qui devait réussir. On emballe l'ex-premier ministre et sa femme dans une voiture qu'on recouvre, à l'instar d'un colis or-

dinaire, de toile cirée et de paille, en laissant juste les interstices nécessaires pour qu'un peu d*air pénètre, et Téquipage, attelé de deux chevaux de fiacre, quitte Vienne à petits pas et du train dont irait une voiture sortant de l'atelier du carrossier et expédiée à destination.

Étrange traversée, dans laquelle il y eut place et pour bien 'des angoisses et pour bien des méditations sur le néant des grandeurs humaines I

Un instant le cocher faillit tout perdre en essayant de faire passer des vivres aux voyageurs qui se mouraient de faim. Dirai-je maintenant que c'était un cocher déguisé? Et dans ce pieux serviteur coiffé d'un chapeau d'écurie et recouvert d'un carrick noisette, chacun nVt-il pas déjà reconnu le noble chevalier jadis fiancé à la jeune comtesse, et qui, de retour de ses lointains voyages, après avoir retrouvé celle pour qui son cœur n'avait jamais cessé de battre, s'estimait encore trop heureux de lui voir agréer son dévouement?

Après avoir séjourné à Londres quelque temps, le prince et la princesse de Metternich se rendirent à Bruxelles où ils restèrent jusqu'au mois de juin 4 854 , époque à laquelle il leur fut permis de retourner en Allemagne. A Bruxelles, M. de Metternich menait la vie calme et retirée d'un sage. Il passait sa journée à rétude, sortait en voiture vers quatre heures pour sa promenade, et tous les soirs, indistinctement, sa maison était ouverte. A huit heures, il entrait au salon où la princesse recevait en petit comité; au coup de dix heures, il se retirait. De quel intérêt, pendant cet intervalle, était sa conversation, chacun se Timagine. Ce qui se passait en France, à cette époque^ Toccupait comme un problème qu'il s*api)liquait, qu'il s'ingéniait à résoudre avec cette judicieuse impartialité d'un' grand esprit retiré des affaires, et planant en quelque sorte au-dessus. C'était, si l'on veut, de la politique consultante; mais quelle netteté dans les appréciations, que de sagacité dans les jugements qu'il portait sur les hommes, et combien d'oracles sortis de sa bouche, qui se soht déjà réalisés ! L'intelligence a, comme la vertu, de ces dominations aux-

quelles on ne saurait se soustraire, et je m'écrierais volontiers, en parlant de tel personnage voué à Fimpopularité de tout un siècle : « Il lui sera beaucoup pardonné, parce qull a beaucoup pensé I » Rien de plus facile, après tout, que de vilipender de pareils hommes et de les dénoncer, dans un article de journal, à l'exécration des âges présents et futurs. Sur M. de Talleyrand, sur M. de Metternich, sur M. Guizot, que n'a-t-on pas écrit en fait de diatribes, que n'écrira-ton pasl A Dieu ne plaise que je prétende nier le droit qu'on a de blâmer ce qui est blâmable, de s'élever contre l'injustice, je voudrais seulement, dans l'exercice de ce droit que nul ne songe à contester, un peu moins de violence et de parti pris. Mais après tout, ce ne sont pas mes affaires, et j'en suis bien aise ; car tant de reponsabilité m'effraierait, je l'avoue. A d'autres donc, plus habiles et plus vertueux, le soin de récriminer et de flétrir, je leur abandonne le politique et me résume en disant comme Stendhal : Cet homme aimable !

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