LE GÉNÉRAL FILANGIERI. 2Ô
C*est, en effet, sur l'expresse recommandation de Ferdinand à son lit de mort, que le jeune roi François fit appeler, en juin dernier, le général Filangieri pour lui confier, avec le portefeuille de la guerre, la présidence du conseil, et personne n'ignore que le choix n'ait été très-bien vu, môme du parti libéral.
Une grande fermeté de caractère, beaucoup d'énergie, de sang-froid, de résolution, et avec cela, dans l'emploi de la force, une certaine modération : voilà Filangieri. Ajoutons une immense aptitude au travail et la connaissance approfondie des secrets de l'administration, deux qualités qui sont loin d'être insignifiantes dans le nouveau poste qu'il occupe. C'est aussi un homme du monde, causant au besoin de toutes choses, et dont la verve anecdotique aime à se répandre quand on lui parle de Joseph Bonaparte, de Murât, et surtout du feu roi, qu'il ne traite jamais qu'avec de respectueux égards, même en racontant les dévotieuses pratiques auxquelles ce singulier monarque avait la faiblesse de recourir : par exemple, cette fameuse chape de je ne sais plus
quel Saint, dont il se faisait revêtir lorsqu'il lui fallait prendre une détermination solennelle, comme de bombarder ou de ne pas bombarder Naplesl
Qu'est-ce donc que le prince de Prusse? demandait un jour devant nous un étranger à Tun des hommes les plus éminents de l'administration nouvelle.
— Le prince de Prusse, lui fut-il répondu, c'est un Prussien. \
Et en effet dans cette très-simple réplique il y a tout un caractère.— Le prince de Prusse a l'aspect d'un véritable souverain : grand, robuste, le front noble et ouvert, la toyauté sur le visage. Je n'insiste pas sur le côté militaire de sa physionomie; dans la monarchie de Frédéric, dans un État qui s'est fait ce qu'il est par l'épée, tout prince porte en naissant l'uniforme, et
n*eût-on pour le métier des armes qu'un goût trèsmédiocre, comme cela s'est vu plus d'une fois, la tradition de famille veut qu*on en ait la contenance. D'ailleurs le prince de Prusse a tontes les qualités d'un soldat, et c'est bien la vocation qui chez lui règle l'attitude.
On reconnaîtra toutefois dans cette noble figure militaire beaucoup de courtoisie et d'aménité, dons charmants que le prince tient de son illustre mère la reine Louise. C'est très-beau sans doute d'être un vaillant soldat et d'en avoir l'air ; mais pour faire un roi, pour faire surtout un régent, il faut encore bien d'autres choses. Or, chez le prince dé Prusse, on me paraît avoir beaucoup exagéré le militaire aux dépens du politique.
Esprit avisé et perfectible en même temps qu'honnête, le prince de Prusse appartient cependant à cette classe d'hommes pour lesquels aucun enseignement n'est perdu. Lui aussi eut ses mauvais jours, ses instants de trouble et d'erreur, auxquels, malheureuse-
ment pour les principes qu'ils représentent, les légitimes héritiers des races royales sont soumis comme les autres Jiommes» et si nous rappelons Témigration en Angleterre de 4848, cet abandon précipité du sol de la patrie au plus fort de la tourmente révolution* naire, c'est moins pour relever une faute désormais oubliée que pour appuyer sur la manière dont cette faute même devint profitable aux garanties futures de FAllemagne. On ne respire pas impunément Tair d'un pays libre. Accouru en Angleterre sur les conseils et les instances du plus aveugle des partis, le frère de Frédéric-Guillaume IV y fit en quelque sorte son éducation constitutionnelle, et ce fut là sans doute ce qui amena plus tard entre le jeune fils du prince et la fille atnée de la reine Victoria cette alliance dont la Prusse à bon droit se montre aujourd'hui si fiëre.
Nous citerons une autre circonstance qui, non
moins que ce séjour en Angleterre, devait servir au
prince de Prusse pour secouer à tout jamais l'esprit
de coterie. On se souvient des violents débats qui
f s'élevèrent au sujet de la constitution fédérale, dont
la majorité de rassemblée de Francfort réclamait la réforme. C'était le vœu de rAUemagne entière, et la Prusse dut s'y associer ; mais en dépit des plus vaillants efforts cette politique échoua contre le mauvais vouloir de l'Autriche, énergiquement soutenue à cette époque par la Russie. Le prince de Prusse, qui s'était ouvertement déclaré pour la réforme, éprouva un profond ressentiment de cet échec, et à dater de ce moment il tourna le dos au parti de la Croix, lequel n'a jamais compris qu'il puisse y avoir de salut pour la Prusse en dehors d'une absolue soumission à la politique de l'Autriche et de la Russie. Comme il répugnait à sa loyauté de faire de l'opposition au gouvernement de son frère, il se confina dans son commandement militaire des provinces rhénanes, où il demeura jusqu'au moment où la guerre d'Orient vint de nouveau mettre aux prises les divers partis. On sait les dissidences d'opinion qui éclatèrent entre le roi et le prince de Prusse, dissidences vigoureusement exploitées par l'ambassade russe s'aidant du parti de la Çroixy etqui amenèrent la démission du général deBonin, ministre de la guerre. Partout ailleurs que
dans le sein de cette famille royale si profondément unie, un tel incident eût pu entraîner les plus fâcheuses conséquences. L'inviolable amitié que ces deux nobles cœurs s'étaient vouée d'enfance résista à cette épreuve commQ à tant d'autres^ et si Je prince de Prusse fut en effet au moment de s'éloigner des affaires, le roi répondit à ces velléités de découragement en le nommant général supérieur de Tinfanterie, dignité équivalente à celle de feld-maréchal, dont il n'est pas d'usage en Prusse qu'un prince du sang soit revêtu.
Cette tendre et pieuse affection des deux illustres frères, contre laquelle aucun événement n'avait jamais prévalu, explique la crise de douloureuse hésitation par laquelle eut à passer le prince de Prusse, lorsque, du vivant du roi son frère, il fut mis en demeure de prendre en main la souveraineté. Continuer telle quelle la politique de Frédéric-Guillaume IV, qu'il avait dans ces dernières années surtout publiquement désavouée, cela ne pouvait convenir à la dignité de son caractère. D'autre part, l'honnêteté de sa con-
science lui reprochait d'apporter au gouvememeat des principes qu'il savait n'être pas entièrement ceux du roi. Que penserait de sa conduite Frédéric-Guillaume IV? Que dirait de ces changements son bien*aimé frère, si par bonheur il arrivait h son esprit de s'éveiller un jour de cette léthargie qui Vaccable? Ajoutons que le bruit de ces changements pouvait parvenir aux oreilles de l'auguste malade à travers les commentaires les plus malveillants. Scrupules, dirat-on : va pour les scrupules, d'autant plus que du temps où nous vivons ils deviennent assez rares pour qu'on en fasse cas, même chez ceux qui sont appelés à gouverner les hommes. Du reste, de pareils mobiles ne se rencontrent guère que dans les âmes élevées, et ne sauraient en rien contredire la fermeté qui est une des remarquables qualités du régent comme de sa noble compagne.
L'avènement constitutionnel de la Prusse a été très-laborieux, incertain, parfois rétrograde; il n'en est que plus instructif, et, nous l'espérons, il n'en
est que plus vivace. On reprochait à la race allemande d'être trop spéculative, tour h tour abstraite et violente, de se complaire à. la vague indépendance des systèmes mieux qu'elle ne s'entend à la liberté pratique des institutions : c'est même contre ce penchant présumé national que le roi Frédéric-Guillaume IV se raidissait, peut-être à l'excès, dans son effort pour n'admettre en fait de libertés que celles qu'il nommait des conséquences historiques et rejeter le reste comme théories dangereuses. Quoi qu'il en soit, la résistance fut loyalement opiniâtre sans ôtre absolue : elle enraya sans détruire; elle restreignit l'impulsion sans briser, sans fausser gravement le rassort. De là maintenant facile et heureux progrès sous un nouvel ascendant; de là, pour le prince éclairé qui tient la couronne en garde, la plus noble mission à remplir, l'affermissement de la constitution par l'action complète qui lui sera laissée, le ralliement des esprits par le mouvement même des chambres législatives, et la juste influence que ce mouvement assure au patriotisme, au talent, à l'aptitude politique.
Le roi aujourd'hui retiré du conflit des affaires disait, il y a bien des années, dans une des occasions solennelles qui précédèrent ses luttes intestines, que la Prusse, forte de son territoire compacte et de ses quinze millions d*âmes, la Prusse agricole et guerrière avait désormais un rôle considérable en Europe et qu'elle n'en descendrait pas. Il faut reconnaître que son rôle peut beaucoup s'élever dans l'ordre moral et politique par rentière et heureuse action des garanties sociales dont la Prusse a déjà le cadre et les formes. Les esprits y sont préparés : la première expérience est faite, les inconvénients sont connus et signalés, les avantages bien compris. Les doctrines de M. Ancillon ne trouveraient plus en Prusse un seul écho accrédité ; toutes les opinions qui s'avouent y veulent également la monarchie agissant par les chambres et avec les chambres. C'est à cette disposition dominante que s'adressait dernièrement le sage et ferme langage du prince dépositaire de la régence. L'esprit pénétrant et tenace qui est aussi un des attributs de la race allemande l'emportera sans nul obstacle sur l'esprit d'illusion et de
réve. La Prusse est par cela môme aujourd'hui le terrain le mieux préparé ; les hommes y répondent à la circonstance, les plus nobles gages de l'avenir y portent secours au présent. La Prusse, sous de tels auspices, nous paraît destinée à donner prochainement deux grands exemples au monde : la réalité active des libres institutions dans une monarchie, la pratique intelligente et vraie de ces institutions servant à la stabilité du trône et à la prospérité non moins qu'à la dignité du pays !
M*" LA PRINCESSE DE PllCSSE
On a beaucoup parlé de la rare beauté de madame la princesse de Prusse ; on a vanté sa haute intelligence, son instruction variée et solide, son goût passionné pour les sciences, les lettres et les arts. Tous ces avantages sont réels, et si vous eussiez interrogé M. de Humboldt, qui, je suppose, devait s'y connaître, il vous eût dit que le mérite ici passe l'éloge; mais une supériorité qu'on n'a, selon nous, point assez remarquée chez cette aimable personne, c'est la force de caractère, c'est aussi un grand bon sens joint à beaucoup d'imagination, une volonté implacable, un tact suprême dans l'art de la conduire, de la modérer, de la déguiser au besoin.
Personne ne fait davantage en ayant l'air de si peu faire.
Cette loi de toujours vivre à l'écart qu'elle s'était imposée, peut-être faudrait-il en chercher la raison autre part que dans ses goûts naturels pour l'étude et les délectations d'un cetcle intime. De froissements, il ne pouvait y en avoir pour elle à la cour de son beaufrère; maïs sa présence en pouvait susciter. Il est de ces ennuis, de ces désappointements de toute une existence dont rien ne console, et qui finiraient par aigrir le cœur d'un ange. Uépouse de Frédéric-Guillaume IV, la reine Elisabeth, n'ayant point eu d'enfant, ne pouvait voir dans madame la princesse de Prusse que Theureuse mère de l'héritier du trône. On pardonne volontiers la beauté, l'intelligence, la jeunesse ; mais il est de ces dons de la Providence que l'âme la plus noble et la plus pure s'oublie à jalouser, môme chez une sœur.
Loin de chercher à s'enorgueillir des avantages de sa situation, madame la princesse de Prusse au contraire s'est toujours efforcée de les faire en quelque